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dimanche 18 février 2018

Lettre du 19.02.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 19 Février 1918

Ma Chérie, 

Voici enfin ta lettre du 31 Janvier, arrivée sans doute par Marseille (1) car elle est toute isolée et arrive 12 jours plus tard que la précédente du 28. Je te confirme mes correspondances des 10-13-14 et 16 (2) courant. J’espère bien que les maux de tête d’Alice n’étaient que passagers et qu’elle se porte bien comme les autres. Est-ce que Georges a repris un peu ses forces et ses jolies formes ? Et Suzanne est-elle complètement remise et n’a-t-elle pas trop laissé passer en classe ? Que t’a donc raconté Mme Plantain ? (3)
Figure-toi que mon camarade Ramsbott (4) de la rue Touton de Bègles qui, comme je te le disais déjà, était tombé grièvement malade à Marseille, retour de permission, vient d’y mourir à l’hôpital. Le paludisme qu’il avait contracté au Maroc, une maladie des poumons et, paraît-il, une maladie de coeur (il ne se plaignait jamais de ces deux dernières maladies qui doivent être toutes récentes) ont eu vite raison de lui. Voilà un jeune homme de 32 ans, robuste, fort, intelligent, qui disparaît ainsi brusquement - bêtement dans son lit après 5 semaines de permission et après avoir eu 3000 fois l’occasion de tomber, comme on dit, au champ d’honneur. Comme la vie est bizarre ! Et la pauvre Madame Ramsbott (5) qui reste avec une petite fille de 5 ans à peine et qui, peut-être bien, porte un autre enfant sous le coeur ! Je vais lui envoyer un mot, lui conseillant surtout de se débrouiller pour toucher la retraite proportionnelle (6). Car elle y a droit, bien que Ramsbott n’ait pas été tué à l’ennemi, vu qu’elle peut prouver que son mari avait contracté le paludisme ici au Maroc, c.à.d. en service. Elle touchait déjà l’allocation (7) pour elle et sa fille et a donc tout intérêt à continuer de toucher cette allocation jusqu’à la fin de la guerre.
Je ne sais pas si les cartes que je t’ai adressées de Rabat et de Casablanca (8) te donnent une idée de la ville. Casablanca est une ville toute neuve autour de l’ancienne casbah (9) indigène. De nombreuses villas d’un luxe un peu trop affiché dans le style arabe modernisé, des usines toutes neuves, des hôtels, cafés, restaurants et brasseries superbes et beaucoup de trafic dans les rues. Des autos de luxe et des voitures de maître montrent que les nouveaux riches ne manquent pas. Le port, encore un peu en état d’embryon, est déjà bien animé - malheureusement les bateaux doivent rester au large, ne pouvant pas accoster au quai. Casablanca est, sans aucun doute, la ville d’avenir du Maroc, et celle qui sera pendant de longues années encore préférée par les gens “qui cherchent fortune”. L’éclairage électrique y est partout installé, mais les trams manquent encore complètement. La guerre a arrêté le développement de cette ville qui, au point de vue de la population européenne civile, se classe au premier rang au Maroc. Rabat, la capitale administrative et résidence, a un cachet beaucoup plus aristocratique, tout en ayant mieux conservé le caractère arabe. Le Boulevard El Alou (10), l’artère principale, dont la résidence du général de Division Lyautey (Commissaire Résident Général de France au Maroc, Commandant en Chef des Troupes de l’Afrique du Nord (11)) occupe, au milieu de magnifiques jardins, tout un  côté, peut figurer honorablement dans n’importe quelle capitale d’Europe. Un oued (12), aussi large que la Loire à Nantes, se jette à la mer près de Rabat, formant son port et séparant la capitale de Salé, la ville sainte qui nous était malheureusement interdite (13). D’innombrables minarets lui donnent un aspect pittoresque dans son enceinte de murs énormes (14). Un grand bac à vapeur relie les deux rives et transporte autos, voitures, camions et passagers d’une rive à l’autre. Des villes ou postes dans la brousse (15), le poste de Kénifra (16) est le plus intéressant. Installé dans un vieux château d’origine portugaise, très bien conservé et coupé en deux par un fleuve large et rapide (17), il offre tout l’aspect d’un château fort du Moyen Age où très peu de lignes rappellent le style byzantin (18). Le paysage est méridional et le climat très doux ; c’est le point le plus méridional que j’ai encore atteint. Comme je te le disais précédemment, nous avons presque décrit une ellipse pour faire le trajet d’Aïn Leuh à Kénifra, ellipse dont la circonférence est énorme (de 700 à 800 km à l’aller seulement) (19).
C’est au retour, le 28/1 entre Kénifra et Djebra Sidi Amar (20), et le 29 entre ce dernier camp et le poste de Sidi Lamine (21), qu’il y a eu de durs combats, notamment le 28. Ce jour là, c’est notre 1° Bataillon qui a supporté le choc principal. Parmi les victimes - en partie cruellement blessées et mortes instantanément - il y a aussi quelques engagés pour la durée de la guerre.
Kénitra (22), où nous avons vu pour la première fois l’Atlantique, est un petit port tout nouveau avec un tas de baraques sorties de terre en très peu de temps, et situé sur un bras de mer d’à peine 100 m de largeur.
Voilà ta lettre du 3/II et des journaux qui me parviennent à l’instant même. Et le courrier de Bordeaux, nous annonce-t-on, est arrivé hier à Casa (23).
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « par Marseille » : par la ligne méditerranéenne Marseille-Oran, puis par route à travers tout le Maroc oriental. 
2) - « 10-13-14 et 16 » : aucun de ces courriers n’a été conservé. 
3) - « Mme Plantain » : les Plantain sont des amis bordelais des Gusdorf ; Paul souhaite sans doute avoir des nouvelles de M. Plantain, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
4) - « Ramsbott » : Légionnaire ami de Paul, évoqué pour la première fois par lui dans sa lettre du 23 novembre 1917.
5) - « Mme Ramsbott » : Paul lui a rendu visite à Bègles pendant sa permission, à la demande de son mari, lui-même en attente de départ en permission (voir la lettre du 16 décembre 1917).
6) - « retraite proportionnelle » : en tant qu’engagé volontaire sous contrat, M. Ramsbott (en l’absence, sa veuve) a droit à une retraite proportionnelle à la durée de son service armé.
7) - « l’allocation » : il s’agit de l’allocation « aux militaires soutiens de famille pendant la durée de la guerre », versée selon la loi du 5 août 1914 aux « familles nécessiteuses » (à leur demande et après enquête de gendarmerie) dont les soutiens économiques sont mobilisés. Son montant est le même que celui de l’allocation journalière versée au soldat lui-même à la fin de son service. Fixées en 1914 à 1,25 franc par jour majoré de 0,5 F par enfant de moins de 16 ans, ces allocations furent augmentées en août puis septembre 1917 à 1,50 F par jour avec une majoration en fonction du nombre d’enfants. En cas de décès, les familles (ascendants, conjoints et descendants), recevaient en une seule fois une allocation variable selon les départements d’origine. 
8) - « et Casablanca » : aucune de ces cartes n’a été conservée.
9) - « casbah » : citadelle traditionnelle en Afrique du Nord. 
10) - « boulevard El Alou » : artère principale de la médina (vieille ville) de Rabat.
11) - « Afrique du Nord » : l’attribution systématique de majuscules à tous les mots qui précèdent (sauf, bizarrement, au premier « général ») exprime sans doute moins l’ironie de Paul que sa volonté d’être considéré par un éventuel censeur ou enquêteur comme un potentiel « bon Français » (c'est-à-dire lèche-bottes, selon Paul ?).
12) - « un oued » : il s’agit du fleuve Bou Regreg, dont l’estuaire - à l’époque plus large qu’aujourd’hui - était cependant moins impressionnant que le dit Paul.
13) - « interdite » : à la suite des rébellions liées à l’institution du protectorat en 1912, et par souci de pacifier l’agglomération de Rabat devenue capitale et siège unique du gouvernement (ou makhzen) du sultan marocain, Lyautey avait interdit l’accès de Salé (site de la grande mosquée almoravide) aux non musulmans.
14) - « murs énormes » : ces fortifications remontant à 1260 furent originellement destinées à protéger la ville des attaques des Castillans. 
15) - « la brousse » : la campagne (le « bled »).
16) - « Kénifra » : actuel Khénifra, à près de 200 km à l’est-sud-est de Casablanca.
17) - « rapide » : il s’agit de l’Oum er Rbia, second fleuve marocain par la longueur (600 km), bien alimenté par les hauteurs du Moyen Atlas, traversant la haute plaine du Tadla avant de se jeter dans l’océan à l’ouest-sud-ouest de Casablanca.
18) - « style byzantin » : construite sur la rive gauche de l’Oum er Rbia et dominant la ville de Khénifra, la forteresse ici évoquée n’a pas plus d’origines portugaises qu’ottomanes, et se présente comme un ensemble composite de constructions ajoutées au cours de l’histoire depuis le 11e siècle (la fondation remontant au 3e sultan almoravide Ibn Tachfine) et profondément restaurées à la fin du 17e par le sultan Moulay Ismaël. Ce monumental témoin de l’histoire berbère constitua le foyer de la rébellion conduite par Mouha Ou Hammou Zayani, caïd des Zayanes de 1886 à sa mort en 1921, qui y avait établi sa casbah avant l’installation des Français en 1914. Bien que ce caïd ait profondément marqué l’Histoire, notamment par sa brutale victoire contre la Légion étrangère française lors de la bataille d’Elhri (actuel El Herri, à une dizaine de km au sud de Khénifra) du 13 novembre 1914, sa défaite et sa mort face à cette même Légion le 27 mars 1921 mirent fin aux rêves d’unité des Zayanes et de libération par les Berbères du Maroc sous protectorat français, donc à son renom.
19) - « à l’aller seulement » : l’essentiel de cette longue « ellipse » fut parcouru en camion et en train. 
20) - « Djebra Sidi Amar » : actuel marabout de Sidi Ammar, à une douzaine de km à l’ouest-nord-ouest de Khénifra sur la route de Sidi Lamine.
21) - « Sidi Lamine » : village situé à un peu moins de 40 km à l’ouest de Khénifra, sur la route menant à Oued-Zem. Les combats évoqués par Paul des 28 et 29 janvier 1918 ont surtout touché les hommes de la 2e Compagnie du 1er Bataillon formant corps du 1er Régiment étranger, qui comptèrent quatre morts et 5 blessés. La presse de l’époque attribua ce guet-apens meurtrier aux Chleuhs (dont le seul nom faisait sensation en métropole) alors que les Zayanes seuls l’avaient organisé. L’enjeu des nombreux accrochages autour de Khénifra tient au fait que cette ville commande la jonction stratégique - par les cols du haut Serrou - des couloirs de l’Oum er Rbia (qui s’oriente vers l’Atlantique à travers le Maroc occidental, depuis les régions de Fès et Meknès au nord-ouest jusqu’à celle de Marrakech au sud-ouest) et de l’oued Moulouya (vers la Méditerranée à travers le Maroc oriental, depuis le Tafilalt au sud-est jusqu’au Rif au nord-est). 
22) - « Kénitra » : port originellement nommé « Port Lyautey » car fondé sur l’Atlantique par Lyautey pour éviter le port de Rabat-Salé (à 35 km au sud-ouest) trop sensible aux rebelles. Ce nouveau port était alors desservi par le chemin de fer à voie étroite mis en place par la Légion étrangère française à l’initiative du Résident général Hubert Lyautey, pour relier Fès et Meknès à l’Atlantique, vers l’ouest, et à Taza, Oujda, Oran et la Méditerranée, vers l’est.
23) - « Casa » : Casablanca.

jeudi 11 août 2016

Lettre du 12.08.1916

André Marquet, Cheval à Marseille, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 12 Août 1916

Ma chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et suis toujours sans aucune nouvelle, ce qui, j’espère, ne signifie rien de particulier. Peut-être Mme Penhoat est-elle arrivée maintenant avec sa petite famille ce qui aura augmenté ton effectif de petites suffragettes (1) à 4 sans compter le politicien Georges (2) . Tu ne dois donc pas avoir trop de repos car Yvonne est également très vive et la petite Jeanne (3) le sera probablement aussi.
Ici la chaleur continue de telle façon que je crois que nous ne repartirons pas de sitôt. Le mois d’Août et le commencement de Septembre sont en effet la saison de la fièvre (paludisme) et les hôpitaux sont pleins à craquer. Notre Compagnie y a aussi pas mal de monde en ce moment et il y a presque journellement de nouveaux cas malgré la quinine (4) qu’on nous distribue régulièrement. J’ai observé les effet de la fièvre pendant la dernière colonne, à un caporal qui était mon chef de tente. C’est foudroyant : dans un délai de deux jours cet homme, pourtant robuste, ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Il a dû être évacué sur Fez (5) d’où il écrivait ces jours-ci qu’il était à peu près rétabli et qu’il rejoindrait incessamment.
Au point de vue militaire il y a eu ce temps-ci quand même quelques progrès à enregistrer : d’une part l’avance lente mais constante des anglo-français et d’autre part la prise de Goricia (6) par les Italiens. Ce dernier point est le plus important et si la marche des Italiens sur Trieste continuait, comme tout le laisse croire, cet évènement pourrait avoir une influence décisive sur la fin de la guerre. Si celle-ci se finissait seulement cette année-ci, tout le monde serait content.
Tu n’as donc plus rien entendu ni de Me Bonamy ni de Me Palvadeau ?
Y a-t-il cette année beaucoup de fruits en France ? Ici ce sont surtout les melons qui sont très nombreux mais qui restent néanmoins recherchés. Je n’en ai jamais mangé autant que cette année et je ne les ai jamais trouvés aussi bons ! Mais il faut mettre 15 sous pour un bon fruit bien à point.
Une plaie dont nous souffrons terriblement ici, c’est la vermine, les poux, les puces et les punaises. Tu ne peux pas t’imaginer comment ces bêtes nous traquent ici dans ces baraques primitives adossées la plupart du temps à de vieux murs, vieux de plusieurs centaines d’années. Avec les premiers froids elles disparaissent, mais pendant l’été c’est insupportable, malgré malgré la poudre de pyrèthre (7) et autres désinfectants. Et je me demande souvent comment les bicots (8) peuvent supporter cette vermine qui, dans leurs trous et masures sales, couverts de terre et de branches d’arbres, doivent être encore bien plus nombreux que chez nous.
Je songe souvent au développement de nos gosses et me figure que Suzanne, avec ses 7 ans, doit avoir rudement changé et ne doit plus ressembler beaucoup au bébé qu’elle était lors de mon départ, alors qu’Alice doit être de la taille et de l’intelligence de Georges lorsque nous étions à Bayonne. Parle-t-elle déjà à peu près tout ?
A propos, mon ancien camarade Savario de Caudéran (9), après 13 ans de service, s’est arrangé d’être évacué sur l’Algérie (10), où il doit passer devant la Commission de Réforme, par rapport à ses yeux (??). Il n’est donc pas impossible qu’un beau jour il réapparaisse à Caudéran et fasse sa présentation au 22 Rue du Chalet. Tu sauras de toutes façons qu’il ne reviendra plus au Maroc et ne lui confieras donc rien pour moi. Un autre de mes camarades, un Caporal de ma section et un excellent garçon (Russe) sera libérable d’ici 3 mois à peine et va alors passer par Bordeaux, ayant un parent à Libourne (11). Si ce projet se réalise, je le chargerai d’aller te dire bonjour en passant et de te raconter un peu de la Légion, du Maroc et des Marocains. Mon ami Valentin (12) est toujours à Bel Abbès ; il était l’autre jour en permission et m’a envoyé une carte de Marseille, sa ville natale.
J’espère avoir demain de tes nouvelles et entretemps t’embrasse du fond du coeur. 

Paul

Bon souvenir à Mme et Melles Penhoat. 




Notes (François Beautier)
1) - "suffragettes" : allusion au penchant féministe de Marthe, que Paul traite - ainsi que les petites filles - de suffragettes, en référence au mouvement de revendication du droit de vote aux femmes né au Royaume Uni en 1903 et qui s'agite beaucoup durant la Grande Guerre (leur droit fut sélectivement reconnu en 1918, et totalement en 1928).
2) - "Georges" : fils de Paul, né en 1912 (qui deviendra un philosophe français célèbre).
3) - "Jeanne" : fille cadette des Penhoat, dont l'aînée est Yvonne.
4) - "quinine" : remède extrait de l'écorce du quinquina, utilisé en Europe depuis le XVIIe siècle pour combattre les fièvres intermittentes, et plus tard le paludisme largement répandu parmi les colons européens. Très longtemps seul remède connu à cette maladie, la quinine ne fut produite par synthèse qu'après la Grande Guerre.
5) - "Fez" : Fès, qui disposait d'un hôpital.
6) - "Goricia" : Gorizia, but de la Sixième bataille de l'Isonzo déclenchée le 6 août par les Italiens en vue de (re)prendre à l'Autriche le Trentin (dont Trieste, sa capitale). Le bilan victorieux mais jusqu'à aujourd'hui controversé de la bataille, terminée le 17 août, tient essentiellement au fait qu'il donna au Royaume d'Italie - membre de fait de la Triple-Entente depuis le 23 mai 1915 - le courage de déclarer officiellement la guerre à l'Empire allemand le 27 août 1916. Pour le reste, Paul se veut rassurant en forçant le trait des avances alliées sur les fronts occidentaux (elles sont plus significatives, au même moment, sur le front russe du Caucase, mais Paul n'en est manifestement pas encore informé). 
7) - "pyrèthre" : insecticide végétal traditionnel obtenu par broyage des fleurs séchées d'une variété de chrysanthème dite "de Dalmatie".
8) - "bicots" : terme désignant les Arabes, considéré à l'époque argotique et vulgaire mais non raciste (parce que le racisme était alors une composante fondamentale de la civilisation occidentale, dominante et se considérant de bon droit supérieure et civilisatrice donc colonisatrice). La question est de savoir si Paul emploie ce mot pour ne pas se distinguer des autres et accéder à la naturalisation (donc par conformisme volontaire), ou par inconsciente... bêtise (ce qui serait surprenant de la part d'une victime consciente de la xénophobie, voire - bien qu'il n'en dise rien - de l'antisémitisme). 
9) - "Savario, de Caudéran" : compagnon de régiment, originaire de Caudéran (où habitent les Gusdorf), que Paul a signalé à Marthe la première fois dans sa lettre du 8 mars 1915.
10) - "sur l'Algérie" : à Sidi Bel Abbès, siège et dépôt de la Légion
11) - "Libourne" : ville située à moins de 40 km. à l'est de Bordeaux.

12) - "Valentin" : déjà signalé par Paul dans sa lettre du 19 décembre 1914, ce Légionnaire musicien a pu obtenir une permission - à Marseille, sa ville natale - du fait qu'il est de nationalité helvétique, donc neutre, à la grande différence de Paul qui est classé "ressortissant ennemi".

mercredi 15 juillet 2015

Lettre du 16.07.1915

Document Les Échos

Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Juillet 1915

Chérie, 

J’ai reçu hier soir ta lettre du 6 courant et, suivant ta demande, je te retourne sous ce pli 3 coupures “Il y a un an” du Journal car je suppose que c’est cela que tu entends par “les Anniversaires du Journal”. Je joins également les coupures de la France (1) que j’avais encore ici et une poésie d’un meg (2) de la 1° Compagnie montée de la Légion “Le Légionnaire”. Tu la conserveras, car elle n’est pas seulement jolie, mais encore très juste ! L’article sur le port de Bordeaux est très superficiel et ressemble beaucoup à un speech de banquet.
Le sacrifice de tes derniers “Louis d’or” est certainement un fait patriotique qui sera récompensé par un reçu officiel de la Banque de France disant que le porteur a donné de l’or pour du papier. Seulement ici à Taza on aurait bien reçu 112 à 115 Frs de papier ou d’argent (3).
Pourquoi veux-tu donc croire qu’on cèdera du terrain en France ? Je suis persuadé du contraire car l’avance momentanée des Allemands en Russie n’a point une grande importance sur l’issue de la guerre. En ce qui concerne les provinces baltiques, elles n’ont jamais été territoire allemand ; alors, parce qu’il y a beaucoup d’Allemands dans ces provinces, ce serait une raison de les céder à l’Allemagne et de faire ainsi de la Baltique une mer allemande ? Evidemment en Allemagne on enseigne déjà à l’école “ ‘Ostsee’ oder das ‘Deutsche Meer’ “ (4) mais cela n’est pas une raison suffisante !
Georges Laforcade m’écrit une lettre de l’Ambulance Américaine de Campagne n° 1, Secteur Postal n° 159 (5) pour m’annoncer qu’il est aussi parti de Bordeaux où il a laissé sa soeur toute seule. Il est, dit-il, pour ainsi dire hors de danger, mais il souffre beaucoup de la chaleur. Il est affecté à une ambulance américaine et croit qu’il retournera bientôt à Bordeaux. Mr. Plantain va donc toujours bien, ce qu’il m’est presque un soulagement d’apprendre, car je me faisais déjà du mauvais sang pour lui.
Malgré la chaleur torride je me porte toujours bien et j’ai même - ce qui est presque surprenant - un assez bon appétit. Nous prenons tous les soirs de la quinine et j’espère que de cette façon je serai ménagé de la fièvre. Celle-ci s’appelle “le Paludisme” et n’est pas aussi dangereuse que par exemple la fièvre jaune. Cependant la plupart des légionnaires l’ont eue et quelques-uns l’ont même régulièrement tous les ans à cette saison-ci. Ils sont alors au régime lacté et reçoivent en outre tout au plus du bouillon. Nous avons maintenant tous les jours au moins une fois d’excellentes pommes de terre sous forme de salade, sautées, frites, purée etc. Il n’y a pas à se plaindre de la nourriture, je continue à manger pas mal de salade de concombre.
Le jour de notre départ n’est pas encore fixé, on parle que la colonne partira le 21, c.à.d. mercredi prochain. Ce serait alors la dernière opération de cet été, à moins que la nécessité d’une nouvelle tournée se fasse sentir. Il paraît que nous irons au nouveau poste de Bab Marouche (6) et de là chez la tribu des Metabza et une fraction des Brannès non soumise encore. Enfin, nous attendons ces jours-ci le Général Lyautey dans nos murs, à en croire le bruit qui court.
N’as-tu jamais revu les Devilliers dans la rue ? Et Mme Plantain, toute seule maintenant ? Lucien Leconte (7) doit faire partie de la classe 1917 qu’on recense en ce moment. Est-elle déjà appelée sous les drapeaux ? Fais donc demander par Hélène à Mr. Siret si celui-ci n’a pas eu de nouvelles de MM. Baboureau et Desporte. Ce dernier est peut-être en garnison à Bordeaux même ?
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.


                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Sans doute "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest", journal quotidien qui parut à Bordeaux entre 1906 et 1942.
2) - "meg" : ancêtre du mot d'argot "mec" dérivé de "mégot".
3) - "de papier ou d'argent" : Paul souligne la faiblesse du cours forcé officiel de l'or par rapport au cours du marché, qu'il observe à Taza.
4) - "Ostsee oder das Deutsche Meer" : "mer Baltique ou mer Allemande".
5) - "Ambulance américaine de campagne" : il s'agit de l'American Ambulance Field Service, créée en septembre 1914 notamment pour permettre à des Américains résidents en France ne désirant pas - ou ne pouvant pas - s’engager dans la Légion, de participer en tant qu'auxiliaires de santé non-combattants à l'effort de guerre de la France contre l'Allemagne, alors même que les USA n'étaient pas entrés en guerre. Cette aide consistait notamment à se charger d'une partie du service de secours aux soldats blessés ainsi qu'aux civils malades afin de délester les hôpitaux français. Le secteur postal n°159, créé le 13 janvier 1915, desservait le front du nord-est couvert par le quartier général de la 1ère armée situé à Épinal, dans les Vosges, et y tenait son hôpital n°1 d'intervention d'urgence. Georges Laforcade, fils du Georges Laforcade ami des Gusdorf et frère de Mme Plantain, y était alors soigné d'une maladie ou blessure dont le courrier de Paul ne dit ni la nature ni l'origine civile ou militaire.
6) - "Bab Marouche" : officiellement Bab Moroudj, avant-poste récemment créé par la Légion à une trentaine de kilomètres au nord de Taza, en montagne, pour dissuader la tribu des Branes, partiellement et précairement pacifiée, de s'associer à une éventuelle opération sur Taza conduite par la tribu rebelle des Metabza établie plus haut dans la montagne au contact de la frontière du Rif espagnol. 
7) - "Lucien Leconte" : il s'agit du fils de l'associé de Paul, Lucien Leconte, normalement mobilisable en 1917. L'appel des classes s'opéra "par anticipation" à partir du décret du 2 septembre 1914, qui anticipa l'appel de la classe 1915. Le décret du 3 décembre 1914 anticipa l'appel de la classe 1916 ; la loi du 6 avril 1915 fit de même pour la classe 1917. La classe 1918 fut appelée par le décret du 7 décembre 1916 puis la loi du 31 mars 1917. La classe 1919, la dernière appelée pendant la Grande Guerre le fut par la loi du 2 janvier 1918.
8) - "Desporte" : relation non identifiable d'après le courrier de Paul.