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vendredi 15 décembre 2017

Lettre du 16.12.1917

Bab Gnaoua, Meknès (Joseph Miquel)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 16 Décembre 1917

Ma Chérie,

Ta lettre du 25 Novembre s’était égarée à la 24° Comp. du 2° Etranger (1) qui se trouve également en garnison ici, et me parvient aujourd’hui avec celle du 30 et les lignes de Suzanne datées du 29 courant. Comme je te le disais déjà, mon genou m’a fait souffrir encore un peu pendant le premier convoi sur Lias et M’Rirt (2), mais a complètement disparu depuis. Pendant la dernière colonne sur Azrou et le Djebel Hebri (3), je n’ai plus rien senti et ai même marché sans me fatiguer.
Tes 2 derniers paquets de journaux me sont également parvenus en bon état. J’y ai lu avec un intérêt particulier les articles de Rapoport (4) sur la Russie, ainsi que l’article de fond de Mayeras (5) sur l’attitude de l’Entente vis à vis de la République Russe (6). Ils ont, je crois, tous les deux raison et il est probable que ce sera l’Allemagne qui tirera tout le bénéfice moral et matériel de la Révolution Russe. Mr. Charles Humbert (7) semble sérieusement menacé dans sa carrière politique : sa démission comme vice-président de la Commission des Armées et la levée de son immunité parlementaire par le Sénat en disent assez long.
Pour ce qui concerne l’affaire L. L. & Cie (8), je reste convaincu que si des difficultés réelles survenaient pour moi, Me Palvadeau m’en ferait part, ou bien il t’aurait écrit à toi. Tu sembles oublier que je lui avais donné à Nantes sur papier timbré tout pouvoir pour la liquidation de la Société et que dans sa précédente lettre Me Crimail (9) écrivait à Penhoat que c’était précisément Me Palvadeau qui s’occupait de la rédaction des contrats. Vu ta rancune contre Me Lanos, je regrette même de t’avoir demandé à plusieurs reprises d’aller le voir ; si donc ce n’était pas encore chose faite à la réception de la présente lettre, n’y va pas, mais donne-moi l’adresse de cet avocat pour que je lui écrive de Meknès (où nous serons du 31 Décembre au 15 Février). Je sais bien qu’il habite Rue Margot, mais je ne me rappelle plus ni son numéro, ni son adresse complète, sachant seulement qu’il a un nom double.
Tu n’as qu’à vendre en attendant que notre affaire soit mise à point. Cela t’évitera au surplus des émotions qui ne pourraient que te nuire dans l’état où tu es.
Je suis bien content du succès de Suzanne et constate dans sa lettre de sérieux progrès quant à l’orthographe. A moins que tu ne sois intervenue pour la correction ? Certainement, Georges apprendra mieux avec Melle Arfeuille (10) qu’à l’école, du moins pendant la première année. J’aurais cru cependant que ses leçons et celles de Jean (11) seraient communes, alors que tu me dis que Jean n’a pas encore dépassé la première page ?
Nous voici donc à la veille de Noël, la quatrième fois depuis le début de la guerre. Ce sera donc encore une fois une fête assez triste pour des millions de familles - pourvu que ce soit seulement la dernière de la guerre. Je regrette vraiment d’être ici dans l’impossibilité de rien pouvoir envoyer ni pour toi ni pour les enfants qui, sûrement, doivent attendre le Père Noël avec impatience. Mais, comme déjà dit, j’espère pouvoir rattraper cela à Meknès au début du mois prochain. 
Le temps est redevenu beau ici depuis quelques jours et il fait même très doux. Mon ami Kern (12) a la chance de passer Noël et le jour de l’An chez lui : il est vrai que depuis Septembre 1914 au Maroc il attendait sa perm avec une impatience exaspérée et était depuis longtemps au désespoir. Il est parti deux jours après mon retour, ensemble avec le jeune homme de Bègles (13) dont j’ai vu la femme.
D’une façon générale, le tour des permissions marche assez régulièrement à présent, mais comme les hommes restent souvent trop longtemps absents, faute de communications maritimes, il se trouve quelque peu retardé. Je crois cependant que l’itinéraire via Casablanca-Bordeaux, adopté pour la plupart des permissionnaires, comporte bien moins de retard qu’Oran-Marseille ou Port-Vendres, d’autant plus qu’une partie des hommes, domiciliés dans le Midi et le S.E. passe par Casablanca-Marseille (14). Enfin, et c’est l’essentiel, je compte qu’avec un peu d’appui de la part de mes chefs (avec lesquels je suis bien), je pourrai repartir d’ici en Septembre (15) prochain si toutefois la guerre n’était pas finie d’ici là. Cela fait 9 mois (16) en chiffres ronds ...
Ce qui ne laisse pas de m’inquiéter, c’est que d’ici 3 mois tu commenceras à te ressentir sérieusement de ton état qui t’immobilisera peu à peu complètement à la maison. Pourquoi, depuis plus d’un mois, n’es-tu pas allé trouver Melle Campana (17)? Je me demande quelquefois ce qui a pu te changer à ce point que tu mets les questions les plus importantes - et qui te préoccupent toi-même autant que moi, sinon davantage - tout à fait à l’arrière-plan ...
Il est bien entendu que si une complication quelconque se présentait, tu te ferais certifier par le médecin et légaliser par le Commissaire de Police la gravité de ton état de santé de façon à me permettre de faire avancer mon tour de permission si possible.
Espérons toutefois que cela (18) se passera normalement et que ce sera, comme le disait déjà le directeur Janns (19) en 1913, un garçon pour compléter le 2° couple et te faire plaisir à toi-même.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « 2° Étranger » : Paul appartient à la 24e Compagnie du 1er Régiment étranger. Le poste d’Aïn Leuh héberge des détachements venus de régiments différents, qui se complètent et se relaient pour en assurer en permanence la garde et le service de surveillance des alentours.
2) - « M’Rirt » : en fait Mrirt, voir la lettre du 25 novembre 1917.
3) - « Azrou et le Djebel Hebri » : voir la lettre du 4 décembre 1917.
4) - « Rapoport » : il s’agit de Charles Rappoport, journaliste au « Journal du Peuple » depuis le début janvier 1917.
5) - « Mayeras » : Barthélémy Mayéras, député socialiste contestataire de la Seine de 1914 à 1919, collaborateur du « Journal du Peuple » et du « Populaire de Paris ». 
6) - « de la Révolution russe » : effectivement, l’Allemagne profite dans l'immédiat du « pacifisme intégral » du gouvernement révolutionnaire russe mais sera finalement profondément contaminée par l’idéologie révolutionnaire léniniste.
7) - « Charles Humbert » : sénateur de la Meuse depuis 1908, ancien journaliste au Matin, chantre des nationalistes bellicistes, il est devenu propriétaire du « Journal » en 1915 grâce à des fonds d’origine douteuse (allemande et turque), ce qui lui valut de perdre son immunité parlementaire en décembre 1917 puis d’être arrêté pour intelligence avec l’ennemi en février 1918. Il sera finalement acquitté mais ses deux complices, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront exécutés. Paul a parlé pour la première fois de Charles Humbert dans sa lettre du 14 août 1915.
8) - « L. L. & Cie » : Société Louis Leconte et Compagnie.
9) - « Me Crimail » : cet avocat remplace à Nantes son confrère Bonamy depuis le printemps (voir la lettre du 22 mai 1917).
10) - « Melle Arfeuille » : cette demoiselle, ici mentionnée pour la seconde fois (dans la lettre du 25 novembre 1917, Paul l'appelait « Mme Arfeuil »), était sans doute une répétitrice à domicile employée par Marthe (qui la logeait peut-être).
11) - « Jean » : rien n’indique l’identité de cet enfant ici mentionné pour la première et dernière fois. 
12) - « Kern » : ce Légionnaire ami a été évoqué pour la première fois dans la lettre du 23 novembre 1917. 
13) - « Bègles » : commune de la banlieue sud-est de l’agglomération bordelaise. Le jeune homme et l’épouse en question sont ici évoqués pour la première fois.
14) - « Casablanca-Marseille » : Paul parle en fait de la ligne Oran-Marseille qu’empruntaient préférentiellement les permissionnaires se dirigeant vers le sud-est de la métropole. La ligne Casablanca-Marseille par Tanger et Port-Vendres était moins fréquentée car plus longue, donc dangereuse.
15) - « septembre » : en septembre 1918, un an se sera écoulé depuis le départ en permission de Paul en septembre 1917. Il aura donc droit à une nouvelle permission de détente d’un mois. La naissance d’un enfant lui donnerait aussi droit à permission, cette fois « pour raison familiale ».
16) - « 9 mois » : Marthe est enceinte…
17) - « Melle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe.
18) - « cela » : la naissance attendue.

19) - « directeur Janns en 1913 » : Alice, seconde fille et troisième enfant des Gusdorf, est née en 1913. Paul souhaite la naissance d’un garçon en 1918 et se protège d’une accusation de machisme en s’abritant derrière la remarque d’une personne amie apparemment respectée par le couple pour formuler son espérance. Mais ce « directeur Janns », mentionné ici pour la seconde fois (voir la lettre du 2 janvier 1917), demeure un personnage énigmatique. 

mardi 28 novembre 2017

Carte postale du 29.11.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

29/11 17

Chérie,

Encore un mot avant de repartir (1), n’hésite pas d’aller voir Me Lanos (2) pour savoir à quoi s’en tenir ou tout au moins de lui téléphoner. Vois aussi Melle Campana (3). Je pense que Georges est complètement rétabli à présent. Fait-il des progrès ? Et Suzi (4)? Le temps est toujours beau ici, mais les nuits sont glaciales. 
Donc va voir l’avocat le plus vite possible !
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - « repartir » : en escorte de convoi, ce qui sera précisé dans la lettre du 4 décembre suivant.
2) - « Me Lanos » : l’avocat de Paul à Bordeaux. Marthe est réticente à contacter cet homme.
3) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe. 
4) - « Suzi » : Suzanne, fille aînée des Gusdorf.


dimanche 2 avril 2017

Lettre du 03.04.1917

Souk el Had


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Drô (1), le 3 Avril 1917

Ma Chérie,

Nous voici depuis 2 jours de nouveau sur le sentier de la guerre : Opération contre Abd el Malek (2). Le 1° au soir nous avons campé à Aïn Bou Khelal et hier nous sommes arrivés ici sur des rochers énormes ; cette contrée était déjà l’année dernière le champ d’opérations d’Abd el Malek et nous allons marcher demain sur Souk el Har (3) où nous avons pris le 27 Janvier 1916 le camp d’A. e. M. Une deuxième colonne commandée par le Général Cherrier (4) qui tente une manoeuvre enveloppante va nous rejoindre demain ou après-demain, mais j’incline à croire que - tout comme l’année dernière - Abd el Malek va s’échapper dans le Rif espagnol ... et ce sera à recommencer en été ou bien à la fin de l’année !
Heureusement qu’il fait déjà plus chaud la nuit et que de cette façon on peut se reposer la nuit à peu près. Hier, la journée était fatigante : sous un soleil de plomb, on grimpait, sac au dos, ces montagnes : une montée de 4 à 5 km sans chemin ni sentier. Arrivés vers 13 h après combat, nous avons fait encore une sortie à 15 h pour rentrer vers 18 h au camp.
Aujourd’hui, en l’honneur de mon anniversaire (5), je vais tâcher de me laver et de me faire raser. Je m’offrirai même un camembert et un camarade m’a prêté un stylo ce qui me permet de t’écrire à l’encre. Le temps, ce matin, est très couvert et il se peut que nous ne fassions pas de sortie. Jusqu’ici, il y a eu peu de choses sérieuses et en conséquence, peu de pertes.
Comment vas-tu ? Et les enfants ? Notre Georges va avoir 5 ans aujourd’hui en 8 (6); j’espère que ma lettre et mon portefeuille arriveront à temps pour qu’il ne puisse plus dire qu’il est le seul qui n’a encore rien eu de moi depuis que je suis au Maroc.
Le courrier ici est fort irrégulier, Dieu sait quand tu recevras cette lettre et quand j’aurai de tes nouvelles. Pour ce qui est des oeufs de Pâques, on les cherchera également dans le bled. Naturellement nous sommes aussi privés de journaux, et comme la T.S.F. est avec l’autre groupe nous ne recevons même pas les communiqués. Mais au moment où nous quittions Taza l’avance des Alliés semblait à peu près arrêtée et rien ne disait que la Révolution Russe avait produit un gros effet en Allemagne (7) ... enfin, de la patience, il n’y a que cela qu’on peut se répéter.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Aïn Drô" : lieu-dit situé à une vingtaine de km. à vol d'oiseau au nord-nord-est de Taza, sur la crête du Gouribis (qui sépare les oueds Larbaa et Msoun), dans un secteur où le Groupe mobile de Taza (auquel Paul ne participait pas) venait d'affronter les rebelles d'Abdelmalek les 15 et 16 mars 1917. 
2) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, chef des rebelles berbères marocains du Maroc septentrional. Il tente de forcer un passage vers le sud à travers l'axe Taza-Fès pour contrecarrer le plan de Lyautey d'unification pacifiée des Maroc occidental et oriental.
3) - "Souk el Har" : en fait Souk el Had des Gheznaïa. Paul a participé aux combats qui permirent de prendre le camp d'Abdelmalek à cet endroit à la fin janvier 1916.
4) - "Général Cherrier" : Marie-Joseph Cherrier (1859-1945), alors général de brigade, commanda la subdivision de Fès de juin 1916 à mai 1919. 
5) - "mon anniversaire" : Paul, né le 3 avril 1882, fête donc ses 35 ans. La loi du 5 août 1914 permet son maintien dans les troupes actives alors que, précédemment, il aurait été à cet âge versé dans les réserves territoriales.
6) - "aujourd'hui en 8" : Georges est né le 10 avril 1912.
7) - "en Allemagne" : Paul souhaite que la révolution russe (dite de février) contamine l'Allemagne et y entraîne une chute du régime impérial. Il ne peut pas savoir (ni d'ailleurs en avoir l'intuition puisqu'il ne reçoit plus d'informations depuis la fin mars) que la révolution russe pousse les révolutionnaires allemands, déjà exclus du parti social-démocrate depuis janvier 1917, à fonder le 6 avril 1917 le Parti social-démocrate indépendant (USPD). Cependant son analyse est juste : l'effet global est pratiquement nul puisque le gouvernement provisoire russe, qui continue la guerre contre l'Allemagne, est alors loin de constituer un modèle pour les Allemands (il est encore politiquement moins libéral que le Reich et socialement moins progressiste). D'ailleurs, le seul parti qui s'intéresse à la révolution russe (l'USPD) n'y voit pour le moment que la phase bourgeoise de la révolution prolétarienne internationale marxiste pour laquelle il milite. L'événement qui paraît à cette époque le plus capable de modifier de gré ou de force l'attitude de l'Allemagne est l'entrée en guerre des USA, dont la presse parle depuis mars 1917, que le Congrès américain ratifie le 2 avril 1917 et qui devient effective le 6 avril 1917.

vendredi 17 mars 2017

Carte postale du 18.03.1917

Le tsar Nicolas II en 1917 (Wikipédia)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18-3-17

Ma Chérie,
En te confirmant ma lettre d’hier, je t’annonce notre départ en colonne (1) qui aura lieu demain matin. Je crois cependant que ce ne sera pas bien long.
A l’instant nous apprenons ici l’abdication du tsar (2) - quel coup de théâtre ! Et comme on s’y attendait peu, vu le manque absolu de nouvelles sur la révolution russe ! (3) 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "en colonne" : pour renforcer le Groupe mobile de Taza, déjà en opération sur le versant sud du Rif.
2) - "l'abdication du tsar" : Nicolas II a abdiqué le 15 mars (soit le 3 mars en Russie). C'était là le résultat d'une longue crise du régime devenue manifeste depuis 1905, à laquelle l'empereur avait précisément tenté d'échapper le 30 juillet 1914 en mobilisant ses armées et son peuple dans une guerre extérieure (qui devint mondiale).
3)- "la révolution russe" : il s'agit de la "Révolution de Février" (selon le calendrier russe, soit en mars ailleurs), une première phase qui sera suivie de la "Révolution d'Octobre" (soit en novembre 1917 hors de Russie).