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samedi 23 février 2019

Le tombeau de Paul 


C’est donc sur cette brève carte postale à son fils que se clôt la correspondance de Paul avec sa famille.

De ses adieux à la Légion, de son embarquement, de son départ du Maroc, de la traversée et de l’arrivée à Bordeaux, nous ne savons rien. Le voile retombe sur ces existences que nous avons partagées pendant quatre ans. Les papiers familiaux ne livrent rien de la période qui suit, et il faudra attendre 1926 pour que s’éclaire à nouveau, à travers le journal qu’à l’âge de quatorze ans le petit Georges entreprend de tenir - journal qu’il tiendra fidèlement pendant plus de vingt ans - le quotidien de la famille Gusdorf.

Nous imaginons cependant que le retour ne fut pas facile. Les enfants virent sans enthousiasme le retour de ce soldat lointain qui se croyait des droits sur leur maman, et le déficit affectif creusé pendant la guerre ne fut jamais comblé. Marthe ne vit jamais ses rêves de carrière et de succès autonome se matérialiser, et dut se contenter d’être maîtresse de maison, cuisinière, couturière, infirmière, et préceptrice en chef pour sa famille. 

Le divorce entre Paul, son fidèle ami Penhoat,  et leur ancien associé Lucien Leconte fut prononcé, vraisemblablement devant le tribunal de commerce de Nantes. On peut supposer que Paul sortit de l’affaire avec une somme suffisante pour monter une autre affaire, dans un domaine différent, comme le stipulait sans doute le jugement. Il se lança dans le commerce des engrais phosphatés dont les vignerons du Bordelais faisaient grand usage, et y réussit brillamment. Au milieu des années 30, il gagnait quelque 200 000 F par an, possédait deux voitures, et avait réalisé le rêve de bord de mer caressé dans la touffeur marocaine en s’achetant une villa au Pyla. 

Ce succès apparent s’accompagne cependant d’une profonde désillusion. Le 14 juin 1920, il voit en effet sa première demande de naturalisation rejetée sans motif. Autant dire que toutes ses années au Maroc n’avaient servi de rien. 

Il fera deux autres demandes dans les vingt années qui vont suivre. La dernière, présentée le 13 novembre 1937, avec avis favorable du maire de Bordeaux, du général commandant la 18e région militaire et du préfet de la Gironde, sera rejetée le 30 mai 1940. Voici en effet ce que comportent la fiche et la lettre les plus récentes trouvées dans son dossier parmi les archives désormais lisibles du Ministère de l’Intérieur (1): 

 « Attitude correcte, manifeste des sentiments francophiles, mais on a tout lieu de croire que lui et sa femme sont restés allemands de cœur comme de mentalité.   A fait trois demandes de naturalisation, toutes refusées. » (fiche)

 « Vous avez bien voulu me communiquer le dossier joint, concernant une demande de naturalisation présentée par le nommé Gusdorf (Paul), de nationalité allemande, demeurant à Bordeaux. L’intéressé a servi sous nos drapeaux comme engagé à la Légion Étrangère pendant la guerre de 1914-1918 (passage rayé : Il n’a été ni cité, ni blessé). Toutefois, étant donné qu’il a été inscrit au carnet B (Spécial) pour suspicion d’espionnage, j’estime qu’il y a lieu, dans les circonstances actuelles, de surseoir à l’agrément de la requête de ce ressortissant allemand ».(lettre)

Les documents familiaux sont muets sur les sentiments de Paul face à ce qu’il ne pouvait que vivre comme une  véritable trahison. N’avait-il pas payé son dû? Il voyait même, lui l’incroyant, ses enfants élevés dans les milieux protestants de Bordeaux, « billet d’entrée » vers la vie à laquelle il aspirait pour eux. 

On n’ose penser à l’amertume que dut faire naître en lui le début de la deuxième guerre et les vexations des lois antijuives.

Mais tout cela n’était encore rien. Raflé le 19 octobre 1942 à Bordeaux par ordre de l’occupant après avoir vu une fois encore ses biens séquestrés par les soins des autorités françaises, il mourra à Auschwitz, ou en route, le 11 novembre 1942. Ses trois frères (Adolf, Siegmund, et Siegfried), sa sœur Jenny, et ceux de leurs enfants ou de leurs cousins restés sur le continent européen après 1933 ont disparu eux aussi dans la tourmente nazie. Même la demande de Marthe que le nom de Paul figure dans la liste des victimes juives qui va être apposée sur un mur de la grande synagogue de Bordeaux sera rejetée, au motif qu’il ne s’était jamais manifesté auprès de ladite communauté en tant que juif.

Privé de communauté, de nationalité et de sépulture, c’est dans ces lettres que Paul revit pour ses descendants, plein de curiosité, d’humour et de patience. 

Comme le dit Édith von Gallera : « Paul est français de cœur, cultivé, polyglotte, et de constitution assez fragile. Envoyé au Maroc faire le cantonnier avec de frustes camarades pour de longues années, il commente : « Si je laisse ma graisse ici, j'espère toujours ramener ma peau ». Plein de dérision, il appelle « distractions » la pluie et les travaux de route, jamais ne se plaignant et remontant sans cesse le moral de sa femme. Il concède bien qu’ « on devient un peu loufoque à vivre comme on vit », exténué, pataugeant dans la boue et le froid, ou harcelé par les puces et la chaleur. Il ne s'attarde pas sur cette misère de bagnard et préfère parler des amandiers en fleurs et se réjouir de la moindre amélioration apportée à son triste ordinaire : un livre reçu par la poste, du chocolat, la dernière photo de ses enfants qui grandissent loin de lui et dont il a le souci constant. « Derrière un mur et avec un seul arbre lointain dont la saison fait pousser et faner les feuilles tour à tour, on peut être plus heureux et content que dans le plus beau paysage. ». Il trouve toujours le courage de secouer Marthe qui sombre dans l’angoisse, et de l'aider à sortir de ses tracasseries. Féministe avant l'heure, il lui écrit : « Je ne veux pas d'une femme coupée dans un patron! »  Il souhaite un jour « une balle heureuse » (celle qui ne tue pas) qui le ramène à Bordeaux. Ironique il note qu’ « il est à espérer qu'en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés à Paris. »
Délicatesse et force d'âme jaillissent de ces lettres poignantes, parfois très drôles car il perd jamais son sens de l'humour. Stoïque, droit dans des bottes plombées par la boue, il garde espoir. Quelle leçon de vie! Écoutons le : « Lorsqu'il y a concert au cercle, on se promène sous les vieux oliviers, les figuiers et les autres grands arbres qui doivent être presque aussi vieux que les murs de Taza. La lune verse sa lumière pâle à profusion et sur le fond sombre du ciel les arbres paraissent tout clairs, presque transparents, comme les hêtres au printemps lorsqu'ils ont leurs premières feuilles. » 

Littéraire, cultivé, optimiste, indépendant, il incarne parfaitement la résilience que sans aucun doute il aurait souhaité pour tous ses descendants.  

(1) Documents fournis par Patrick Pouyanne


Merci à tous les lecteurs qui nous ont suivis et encouragés.


vendredi 2 mars 2018

Carte postale du 03.03.1918



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Meknès, le 3/3 18

Ma chérie,

Je profite de mon dernier dimanche à Meknès (noyé comme je suis dans mon travail) de t’envoyer quelques vues de la Ville. Voici la plus grande des fontaines dont je t’ai parlé. Malheureusement toute la partie supérieure et notamment la merveilleuse bordure est couverte par l’ombre.
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.


Paul

mercredi 19 juillet 2017

Carte postale du 20.07.1917

The Gathering, M'sila


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac du Djebel M’Lila (1)
                                           le 20-7-17


Ma Chérie,

Je te confirme ma carte du 18 (2). Nous sommes pour quelques jours ici, faire les premiers travaux pour l’installation d’un poste (3); nous serons probablement de retour à Taza dans une huitaine. Malgré la chaleur intense je me porte toujours bien. Comment vas-tu ? Je suis toujours sans tes nouvelles.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier)
1) - « Djebel M’Lila » : en fait « Djebel M’sila » (actuel M'sila), village et sommet du versant ouest de l’oued Lahdar, à 25 km environ au nord de Taza et à une douzaine de km au sud du poste de El Gouzat.
2) - « carte du 18 » : ce courrier manque.
3) - « un poste » : en position élevée à 700 m d’altitude, ce poste était destiné à empêcher les rebelles marocains installés sur le versant sud du Rif au nord de Taza de rejoindre ceux de l’Atlas (au sud de la ligne Fès-Oujda par Taza) alors qu’ils s’acharnaient à y parvenir au prix de combats de plus en plus violents depuis juin 1917.

dimanche 30 avril 2017

Carte postale du 01.05.1917

Avions à Taza (Delcampe)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 1° Mai 1917

Ma Chérie,

Je suis sans nouvelles depuis ta lettre du 20 à laquelle j’ai déjà répondu le 29 Avril ; j’attends avec impatience la suite donnée à l’affaire par Me Lanos.
Le mois de Mai débute très mal ici, car des pluies violentes ont succédé aux beaux jours d’Avril. Les sorcières semblent donc fêter la nuit de Walpurgis ici de la même façon qu’au Brocken ... (1)
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Note (François Beautier)
1) - "Brocken" : point culminant du massif du Harz, en Allemagne centrale, où Paul avait l'habitude de passer la nuit de la fête de Walpurgis (fête païenne du printemps, christianisée tardivement et partiellement, caricaturée en sabbat de sorcières). Il y emmena Marthe au moins une fois puisqu'il lui en rappelle le souvenir, comme il le fit dans sa lettre du 11 mai 1915.

dimanche 2 avril 2017

Lettre du 03.04.1917

Souk el Had


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Drô (1), le 3 Avril 1917

Ma Chérie,

Nous voici depuis 2 jours de nouveau sur le sentier de la guerre : Opération contre Abd el Malek (2). Le 1° au soir nous avons campé à Aïn Bou Khelal et hier nous sommes arrivés ici sur des rochers énormes ; cette contrée était déjà l’année dernière le champ d’opérations d’Abd el Malek et nous allons marcher demain sur Souk el Har (3) où nous avons pris le 27 Janvier 1916 le camp d’A. e. M. Une deuxième colonne commandée par le Général Cherrier (4) qui tente une manoeuvre enveloppante va nous rejoindre demain ou après-demain, mais j’incline à croire que - tout comme l’année dernière - Abd el Malek va s’échapper dans le Rif espagnol ... et ce sera à recommencer en été ou bien à la fin de l’année !
Heureusement qu’il fait déjà plus chaud la nuit et que de cette façon on peut se reposer la nuit à peu près. Hier, la journée était fatigante : sous un soleil de plomb, on grimpait, sac au dos, ces montagnes : une montée de 4 à 5 km sans chemin ni sentier. Arrivés vers 13 h après combat, nous avons fait encore une sortie à 15 h pour rentrer vers 18 h au camp.
Aujourd’hui, en l’honneur de mon anniversaire (5), je vais tâcher de me laver et de me faire raser. Je m’offrirai même un camembert et un camarade m’a prêté un stylo ce qui me permet de t’écrire à l’encre. Le temps, ce matin, est très couvert et il se peut que nous ne fassions pas de sortie. Jusqu’ici, il y a eu peu de choses sérieuses et en conséquence, peu de pertes.
Comment vas-tu ? Et les enfants ? Notre Georges va avoir 5 ans aujourd’hui en 8 (6); j’espère que ma lettre et mon portefeuille arriveront à temps pour qu’il ne puisse plus dire qu’il est le seul qui n’a encore rien eu de moi depuis que je suis au Maroc.
Le courrier ici est fort irrégulier, Dieu sait quand tu recevras cette lettre et quand j’aurai de tes nouvelles. Pour ce qui est des oeufs de Pâques, on les cherchera également dans le bled. Naturellement nous sommes aussi privés de journaux, et comme la T.S.F. est avec l’autre groupe nous ne recevons même pas les communiqués. Mais au moment où nous quittions Taza l’avance des Alliés semblait à peu près arrêtée et rien ne disait que la Révolution Russe avait produit un gros effet en Allemagne (7) ... enfin, de la patience, il n’y a que cela qu’on peut se répéter.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Aïn Drô" : lieu-dit situé à une vingtaine de km. à vol d'oiseau au nord-nord-est de Taza, sur la crête du Gouribis (qui sépare les oueds Larbaa et Msoun), dans un secteur où le Groupe mobile de Taza (auquel Paul ne participait pas) venait d'affronter les rebelles d'Abdelmalek les 15 et 16 mars 1917. 
2) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, chef des rebelles berbères marocains du Maroc septentrional. Il tente de forcer un passage vers le sud à travers l'axe Taza-Fès pour contrecarrer le plan de Lyautey d'unification pacifiée des Maroc occidental et oriental.
3) - "Souk el Har" : en fait Souk el Had des Gheznaïa. Paul a participé aux combats qui permirent de prendre le camp d'Abdelmalek à cet endroit à la fin janvier 1916.
4) - "Général Cherrier" : Marie-Joseph Cherrier (1859-1945), alors général de brigade, commanda la subdivision de Fès de juin 1916 à mai 1919. 
5) - "mon anniversaire" : Paul, né le 3 avril 1882, fête donc ses 35 ans. La loi du 5 août 1914 permet son maintien dans les troupes actives alors que, précédemment, il aurait été à cet âge versé dans les réserves territoriales.
6) - "aujourd'hui en 8" : Georges est né le 10 avril 1912.
7) - "en Allemagne" : Paul souhaite que la révolution russe (dite de février) contamine l'Allemagne et y entraîne une chute du régime impérial. Il ne peut pas savoir (ni d'ailleurs en avoir l'intuition puisqu'il ne reçoit plus d'informations depuis la fin mars) que la révolution russe pousse les révolutionnaires allemands, déjà exclus du parti social-démocrate depuis janvier 1917, à fonder le 6 avril 1917 le Parti social-démocrate indépendant (USPD). Cependant son analyse est juste : l'effet global est pratiquement nul puisque le gouvernement provisoire russe, qui continue la guerre contre l'Allemagne, est alors loin de constituer un modèle pour les Allemands (il est encore politiquement moins libéral que le Reich et socialement moins progressiste). D'ailleurs, le seul parti qui s'intéresse à la révolution russe (l'USPD) n'y voit pour le moment que la phase bourgeoise de la révolution prolétarienne internationale marxiste pour laquelle il milite. L'événement qui paraît à cette époque le plus capable de modifier de gré ou de force l'attitude de l'Allemagne est l'entrée en guerre des USA, dont la presse parle depuis mars 1917, que le Congrès américain ratifie le 2 avril 1917 et qui devient effective le 6 avril 1917.

vendredi 24 mars 2017

Carte postale du 25.03.1917



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Mars 1917

Ma Chérie,

Rentrant à Taza, j’ai bien trouvé ta lettre du 13 courant à laquelle je répondrai demain. Comme déjà dit 6 à 8 fois, les mandats de Janvier et Février me sont bien parvenus. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

dimanche 18 décembre 2016

Carte postale du 19.12.1916

Carte postale Paul

Carte postale  Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 19/12/16

Ma Chérie,

Je trouve par hasard une des premières vues prises après l’occupation de Taza et qui représente précisément un coin du bivouac de notre bataillon. Tu y vois la petite guitoune, dite “guignol”, dont on se sert en colonne, et au fond les vieux remparts qui entourent toute la ville. 
Je te confirme ma lettre d’hier et t’envoie, ainsi qu’aux enfants, mes meilleurs baisers.

Paul


Est-ce qu’Hélène est rentrée ? Le bonjour pour elle.

jeudi 10 novembre 2016

Carte postale du 11.11.1916

Maroc pittoresque (Delcampe)




Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ton colis en bon état, contenant tout ce que Suzette m’avait annoncé dans sa lettre. 
Je t’en remercie vivement et t’écrirai demain une longue lettre.
En attendant reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul