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jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

vendredi 20 avril 2018

Lettre du 21.04.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 21 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant et vais y répondre de suite pour que ces lignes partent avec le courrier de demain matin.
Je suis content que tu aies trouvé à louer dans des conditions avantageuses ; as-tu encore l’intention de louer aussi la grande chambre du 2° ? Je pense que non, puisque tu vas y installer le salon et vu le prix de ces meubles il ne faudrait naturellement pas qu’ils s’y abîment ... Si maintenant seulement Me Lanos réglait promptement, ta situation serait à peu près réglée, d’autant plus que je compte que Me Palvadeau arrangera l’affaire promptement, c.à.d. avant les vacances, de sorte qu’aussitôt la provision (1) à Bordeaux épuisée, Nantes (2) continuerait à payer. Mon impression de Me Palvadeau au point de vue d’homme d’affaire est bien meilleure que celle que j’ai eue de Me Lanos bien que ce dernier soit plus affable et peut-être plus homme du monde. En ce qui concerne la salle de bains, tu pourras sans doute t’arranger en permettant à la dame (3) l’accès du jardin ou l’utilisation de la cuisine d’en bas. N’a-t-elle donc pas d’autres enfants que le bébé attendu en Août ? Son mari est sans doute au front ? D’autre part, comme il est probable ou possible que la dame consulte une sage-femme ou un médecin 2 à 3 mois avant l’évènement, vous pourrez probablement avoir recours à la même personne toutes les deux.
Je n’aurais pas cru que Georges se décide pour un livre (4), eût-il le titre alléchant de “Bécassine pendant la Guerre”  (5); toutefois cela me fait plutôt plaisir. Mais pourquoi n’as-tu pas attendu le 10 (6) pour lui remettre ma lettre ? Je suis enfin surpris qu’Alice porte plus d’intérêt que Geo aux études ; je l’aurais crue au contraire plus volage ! Pourvu seulement que la famille Irigoin déguerpisse le jour prévu !
Mr. Penhoat m’écrit également une lettre dans laquelle il me fait part de ses petits chagrins et de ses inquiétudes provoquées par la grande bataille (7) actuelle. Il avait loué un bureau à Rouen pour le compte de la maison R. Array et Cie (8), bureau que Mr. Gérard (9) devait occuper. Mais celui-ci semble attendre l’issue de l’offensive avant de se décider, ce qui semble ennuyer Penhoat. Il a en outre loué, dit-il, une maisonnette pour y installer sa famille et la soustraire ainsi au risque du séjour à Paris (10). J’avais conseillé à Penhoat de continuer sa correspondance avec Mme Leconte (dite “Mary la martyre”) (11), chose qu’il ne voit aucun intérêt à faire. A son avis, ladite Mary serait un peu ébranlée, ses lettres étaient tout à fait incohérentes ! Penhoat a appris que Lucien (12), grièvement blessé, aurait vivoté encore pendant 3 à 4 mois dans une formation sanitaire du Centre sans que personne de la famille soit venu le voir. C’est ceci qui aurait un peu déséquilibré sa mère, dit-il ...
Ah, si seulement la guerre voulait bien se terminer cet été ou du moins en automne, comme je l’espère toujours ! Ne plus passer un hiver ici ! Si tu voyais ce milieu ici, surtout un soir de prêt (13), c.à.d. de paie ! Ces gens désoeuvrés ou cafardeux qui ne pensent qu’au pinard ! Je t’assure que ces scènes d’ivrognerie effraient profondément tous ceux qui ont un  peu de fond, je veux dire les engagés pour la durée de la guerre ... (14)
Je pense que la question de ta garde-robe est également solutionnée à l’heure qu’il est. Mais fais bien attention en cousant à la machine ; tu sais que Melle Campana (15) en parlait comme étant des plus nuisibles dans ton état.
J’attends donc avec impatience tes nouvelles ultérieures ; encore un mot : la loi sur les loyers ne sera pas appliquée (16); on ne sait réellement plus à quoi s’en tenir.
Bons baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « la provision » : somme versée par la société Leconte sur laquelle seront prélevés par Maître Lanos les premiers versement de la pension due à Marthe.
2) - « Nantes » : siège de la société Leconte. Maître Palvadeau représente les intérêts de Paul auprès du tribunal de Nantes, qui gère aussi le séquestre de ses biens.
3) - « la dame » : la nouvelle sous-locataire, avec laquelle Marthe partagera l’utilisation de la salle de bains en échange de celle de la cuisine et du jardin.
4) - « un livre » : Georges a consacré à l’achat d’un livre les 5 francs offerts par son père pour son sixième anniversaire (voir le courrier du 10 avril 1918). La surprise de Paul montre à quel point il est ignorant des intérêts du futur philosophe. 
5) - « Bécassine pendant la guerre » : troisième volume, paru en 1916, des aventures de la petite Bretonne, née en 1905 dans les pages du  périodique pour enfants “La Semaine de Suzette” chez l'éditeur Henri Gautier. Les textes de Caumery sont illustré de dessins de Pinchon. Ces  volumes ont connu un vif succès et de nombreuses rééditions, et sont d'excellents documents sur la culture contemporaine. Injustement décriée, Bécassine est une sorte de Forest Gump à la française, dont les aventures au fil de l'histoire reflètent les évolutions de la société. On voit ainsi passer dans ses pages la crise de 29, l'art déco, le développement du tourisme, du scoutisme, ou des sports d'hiver.  Les deux derniers volumes, "Les petits ennuis de Bécassine", et "Bécassine au studio", sont parus respectivement en 2005 et 1992. 
6) - « le 10 » : la carte et le cadeau de Paul à son fils Georges ont été envoyés à Marthe le 20 mars (voir la lettre du 19 avril). Marthe n’avait pas attendu la date anniversaire (le 10 avril) pour les transmettre à Georges.
7) - « grande bataille » : le port de Rouen, base arrière des troupes britanniques (avec notamment leurs hôpitaux militaires de campagne) et l’un des points d’arrivée du corps expéditionnaire américain, alors conjointement engagés en France et en Belgique (avec les Français) pour stopper les différentes vagues successives de l’offensive allemande supposée finale (pour cette raison dite Bataille du Kaiser), est intensément bombardé par les ballons dirigeables Zeppelin et les bombardiers biplans Gotha allemands (simultanément, le port du Havre, par lequel transitent les troupes britanniques et américaines, est constamment menacé par les sous-marins allemands). Or c’est sur le port de Rouen que Penhoat - renvoyé de la société Leconte qui l’employait à Bordeaux - tente d’implanter sa propre entreprise de courtage maritime.
8) - « R. Array et Cie » : cette entreprise n’a laissé aucune trace aujourd’hui détectable.
9) - « Mr. Gérard » : la personne chargée par Penhoat - qui est alors sous les drapeaux - de créer puis gérer sa future entreprise à Rouen.
10) - « à Paris » : Mme Penhoat a vécu le raid de ballons dirigeables Zeppelin sur Paris du 29 janvier 1916 et en conserve un très mauvais souvenir (voir la lettre du 12 février 1916). Or, la capitale est intensément bombardée de jour et de nuit depuis le 23 mars jusqu’au 9 août 1918, c’est-à-dire pendant toute la durée de la Bataille du Kaiser (21 mars - 18 juillet 1918) et même un peu plus tard, notamment par les deux canons à très longue portée (dits à tort Grosse Bertha) installés dans l’Aisne (en forêt de Saint-Gobain) et par les Gotha (les plus gros avions bombardiers de la Grande Guerre). Moins d’un mois avant cette lettre de Paul, un tir de l’un des deux « Pariser Kanonen » avait fait s’écrouler la voûte de l’église Saint-Gervais de Paris sur les fidèles rassemblés pour l’office du Vendredi Saint (le 29 mars 1918) et provoqué la mort de 91 d’entre eux, 68 autres étant gravement blessés. On comprend que Penhoat parle de « risque du séjour à Paris ».
11) - « Mary la martyre » : par détournement d’un surnom la Vierge Marie, dite en français « Marie la Martyre » (ou « Notre Dame des douleurs ») et en anglais « Our Lady Queen of Martyrs » (Notre Dame reine des martyrs). Ce détournement constitue une blague méchante puisqu’elle s’applique à Mme Leconte, une femme que Paul sait esseulée par son mari (voir la lettre du 14 décembre 1917) et qu’il apprend maintenant bouleversée par la mort de son propre fils abandonné de sa famille.
12) - « Lucien » : Lucien Leconte, fils aîné de Lucien Leconte (associé principal de Paul dans la société Lucien Leconte).
13) - « soir de prêt » : jour du versement à chaque soldat d’une petite somme d’argent dite à tort « la solde » ou « la paie », alors qu’il s’agit d’une avance, donc officiellement d’un prêt.
14) - « engagés pour la durée de la guerre » : Paul établit semble-t-il à tort une distinction entre les Légionnaires de carrière (engagés pour un contrat à durée préétablie) et les autres qui, comme lui, se sont enrôlés dans la Légion pour la durée de la guerre parce qu’ils étaient étrangers et souhaitaient obtenir, par leur engagement, la nationalité française que la Légion leur promettait. Les seconds ne furent pas indemnes des mêmes tentations que les premiers de noyer dans l’alcool leur mauvais moral. En effet, en cette fin-avril 1918, la guerre ne paraissait pas devoir se terminer rapidement du fait du jusqu’au-boutisme des deux camps. Cependant, la baisse de moral fut beaucoup plus grave et générale dans les rangs des empires centraux, où l’arrière entra en dépression, douta de ses chefs et ne soutint plus efficacement son armée. Plusieurs historiens allemands datent du 27 mars 1918 (échec de l’Opération Michael, premier acte de la Bataille du Kaiser) le début de la « Grande catastrophe » allemande qui conduira en novembre 1918 à la défaite allemande et aux désastres de la grippe espagnole dans le pays (symptôme d’une régression sanitaire et sociale extrême), puis en 1919 à la révolution spartakiste et au désastreux - pour l'Allemagne, mais pas seulement pour elle - Traité de Versailles. 
15) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe. 
16)- « pas appliquée » : elle le sera seulement dans les grandes villes, pour maintenir l’ordre. Ce n’était pas le cas de Caudéran.