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jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

dimanche 3 septembre 2017

Carte postale du 04.09.1917


Carte postale Paul

Mademoiselle Suzanne Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran



Oujda, le 4-9-17


Ma chère petite Suzette, 

Voici une vue du camp où je me trouve, et qui est très vaste et bien aménagé. Je pense partir d’ici dans quelques jours, et arriverai peut-être dimanche à Bordeaux. 
Meilleurs baisers pour toi, Maman, Geo et Ali; le bonjour pour Hélène.

Paul


samedi 2 septembre 2017

Lettre du 03.09.1917

Carte postale Forum Dafina


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Dépôt des Isolés (1)
Oudjda, le 3 Septembre 1917

Ma Chérie,

Voici 8 jours que j’ai quitté Taza en compagnie de quelques camarades qui doivent, comme moi, faire route vers Port-Vendres, et le temps commence à nous paraître long dans cette usine. D’abord, on a goûté au fur et à mesure qu’on descendait (2) à l’arrière, la réapparition de la civilisation. A Taourirt (3) nous avons dîné dans un restaurant potable, les pieds sous la table, mangeant à notre faim et buvant à notre soif. Ici à Oudjda nous étions comme des gosses en revoyant des maisons luxueuses avec des jardins fleuris et des jets d’eau ; de nombreux civils, hommes et femmes, et des restaurants bien éclairés avec des nappes blanches sur les tables et des bouquets de fleurs dans les vases. Le premier soir on a donc dîné en ville et vu le cinéma. Puis, le départ étant de plus en plus retardé, on a commencé à s’ennuyer, d’autant plus que c’est un sacré désordre dans ce dépôt des isolés où il arrive et part journellement des quantités de militaires, allant et venant du Maroc, de France, de l’Algérie, de l’extrême Sud (Sahara) et de Tunisie. On est employé à prendre la garde et à faire toutes sortes de corvées - mais le va et vient est tel qu’on peut assez facilement se débiner (4). A l’instant, on nous annonce un départ par Port-Vendres pour demain, ce qui ne serait pas dommage. Nous l’attendons tous, impatients comme des enfants, et la joie et l’attente sont tels qu’on ne songe même pas aux périls de la traversée (5)
Oui, je me présente en 1000 couleurs ce revoir, après presque 3 années de séparation (6) et dans des conditions qui ont, hélas, tellement changé. Et le soir, dans le vacarme de la grande baraque, je me demande cent fois comment je vais vous retrouver, toi et les enfants ... Je n’ai bien entendu aucune nouvelle de toi depuis ta lettre du 17 Août, mais je pense que mes différentes cartes te sont promptement parvenues de sorte que tu ne te fais aucune crainte pour moi. 
Notre bataillon a quitté Taza le 1°, et restera dans l’Occidental, au delà de Fez, dans la subdivision de Meknès. Et comme je dois repasser par Oudjda (où je laisse armes et bagages) j’aurai un sacré voyage à faire pour rejoindre la Compagnie. Par Casablanca ce serait beaucoup plus court de Bordeaux à Meknès.
Enfin me voici déjà bien plus proche de toi et quelques jours encore et je t’embrasserai enfin. J’ai tellement faim et soif de toi que je me trouve dans un état d’extrême énervement. Pourvu seulement qu’on parte demain ou mercredi au plus tard.
Je t’embrasse, toi et les enfants, du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Dépôt des Isolés » : gîte militaire servant à accueillir les soldats en déplacement individuel temporaire pour rejoindre un lieu de permission, ou en revenir, ou changer d’affectation. Les conditions et règles de vie y sont les mêmes qu’en caserne.
2) - « descendait » : il ne s’agit aucunement d’altitude (Taza est à 500 m d’altitude, comme Oujda) mais d’une expression signifiant que l’on s’éloigne du front (vers lequel on « monte » pour le rejoindre).
3) - « Taourirt » : ville et poste militaire à mi-chemin entre Taza et Oujda.
4) - « se débiner » : s’exempter de corvée (voire de combat), « faire le mur » de la caserne...
5) - « périls de la traversée » : tempêtes de fin d’été et - surtout - torpillages par les sous-marins ennemis (la plupart allemands, quelques-uns austro-hongrois).
6) - « 3 années » :  Paul a été incorporé à sa demande dans la Légion le 23 août 1914. Après avoir fait ses classes à Bayonne, où Marthe et les enfants sont venus le rejoindre, il a quitté Bordeaux pour Lyon puis l'Algérie à la fin de l'année 1914.

mercredi 30 août 2017

Carte postale du 31.08.1917

Carte postale Paul Gusdorf
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda, le 31/8 1917

Chérie,

Me voici depuis deux jours à Oudjda (1), mais je n’aurai pas de bateau à Oran avant 4 ou 5 jours probablement. Ne m’attend donc pas avant le 8-10 Septembre ... et encore ! Car les dépôts sont tous pleins.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul



Note (François Beautier)
1) - « Oujdja » : actuel Oujda, dépôt de la Légion au Maroc, sur la route d’Oran, au sud-ouest de ce grand port de l’Algérie occidentale.

vendredi 25 août 2017

Carte postale du 26.08.1917

Camp dans la montagne

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Août 1917

Ma Chérie,

Je pars demain matin, 27, probablement via Port-Vendres (1), et compte donc être à Bordeaux dans une huitaine. Tu pourras peut-être prévenir Mr. Penhoat (2), car j’ai très peu de temps vu que nous sommes rentrés seulement hier de colonne. Tout le Régiment s’en va du reste dans l’Occidental (3), région de Meknès (4), au début du mois prochain.
A bientôt 1000 baisers.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Port-Vendres » : port français des Pyrénées orientales, le plus au sud de la métropole et le plus proche d’Oran, grand port algérien desservant l’Algérie occidentale et le Maroc oriental.
2) - « Penhoat » : associé de Paul, qui souhaite le rencontrer au plus tôt pendant sa permission.
3) - « l’Occidental » : le Maroc occidental.
4) - « Meknès » : à mi-chemin entre Taza et Rabat via Fès.

mardi 22 août 2017

Carte-lettre du 23.08.1917

Troupeau de moutons devant servir au ravitaillement d'une colonne (culture.gouv)

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Belkassem (1), le 23 Août 1917

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 3 et te retourne ci-joint celle de Me Crimail (2). Tu n’as jamais insisté sur le point qu’on (3) a saisi aussi quelques titres et intérêts au C.N.E.P. (4), entre autres l’Extérieur Espagnol (5) qui serait maintenant avantageux à vendre. Il n’y a aucune raison qu’on ne te donne pas, au pire aller, ta pension (6) de cet argent-là.
Nous marchons demain à M’Conn (7), et de là samedi à Taza. Comme les permissions pour la France sont rétablies (8), je partirai lundi 27 ou mercredi 29 courant en permission ; nous nous reverrons donc vers le 4 ou 5 Septembre et aurons alors l’occasion de reparler de tout cela verbalement. En attendant de pouvoir vous embrasser réellement, reçois avec les enfants mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Sidi Belkassem » : ce nom propre est ici pour la première fois écrit correctement par Paul. Et aussi pour la dernière puisqu’il quitta ce poste le lendemain.
2) - « Me Crimail » : avocat de Paul à Nantes.
3) - « on » : le séquestre, c’est-à-dire le juge chargé d’administrer le séquestre des biens des Gusdorf, « ressortissants étrangers ennemis ».
4) - « C.N.E.P. » : Comptoir national d’escompte de Paris, gestionnaire des emprunts obligataires étrangers.
5) - « l’Extérieur Espagnol » : emprunt obligataire émis par l’État espagnol en 1906 avec une rente de 4,5%.
6) - « ta pension » : Paul réclame pour Marthe à la Société Leconte une pension mensuelle de 300 francs à prélever sur sa part des bénéfices. Si le juge du séquestre refusait cette demande, il pourrait encore autoriser la vente de titres (placés aussi sous séquestre) appartenant au couple et prélever sur le produit de cette vente (lui aussi séquestré) 300 fr au profit de Marthe. 
7) - « M’Conn » : en fait Msoun, à une trentaine de km à l’est de Taza.

8) - « rétablies » : voir la lettre du 18 août 1917 annonçant la suspension des permissions par suite d’encombrement des dépôts d’Oujda et d’Oran. 

mercredi 10 mai 2017

Carte postale du 11.05.1917

Mariage au Maroc


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Mai 1917

Chérie, 

Tes lettres des 30 Avril et 1° Mai ainsi que les journaux des 28 et 29 Avril me sont parvenus et je t’en remercie. Je te répondrai après-demain, dimanche, tu auras sans doute reçu entretemps mes dernières lettres datées des 6 et 9 (1) courant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Paul 

Un bonjour pour Hélène.
Est-ce que Siret (2) est parti ?


Notes (François Beautier)
1) - "des 6 et 9" : ces deux courriers n'ont pas été reçus ou conservés.
2) - "Siret" : ami des Gusdorf, neveu d'Hélène, ancien employé de Paul. 

mercredi 19 avril 2017

Lettre du 19.04.1917

Militaires en permission


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Avril 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale de ce jour par laquelle je t’annonçais ma rentrée à Taza où j’ai trouvé tes lettres des 8 et 10 ainsi que tout un paquet de journaux.
Si je t’écris encore à la hâte ces quelques lignes, c’est pour te dire que je viens enfin d’apprendre exactement les raisons qui ont motivé le refus de ma demande de permission. Le Colonel commandant le Régiment y a mis une observation disant que ma situation lui paraissait intéressante, mais il existe une fiche de renseignements sur moi disant que je suis considéré comme suspect (1).
Cela, c’est trop fort ! Je ne sais pas quoi dire !
Renseignements pris, cette fiche serait arrivée il y a plus de 2 ans, un peu plus tard que moi-même au Maroc. J’ai donc l’idée que c’est Camprevon (2) et son journal de St Nazaire qui ont insinué cela et je te prie de me retourner les coupures que je t’ai adressées dans le temps. Le journal s’appelle “La Démocratie de l’Ouest” ou “La Dém. de St Nazaire” (3). Car j’ai demandé immédiatement d’être présenté au Colonel du Régiment (4) (qui se trouve ici à Taza) et j’espère pouvoir m’expliquer avec lui samedi 21 ou dimanche 22. Je vais, bien entendu, lui demander de faire une enquête sérieuse ou bien, si le Colonel ne consent pas - ce que je ne puis pas croire jusqu’à nouvel ordre - je lui demanderai de résilier mon engagement et de me faire interner dans un camp de concentration. Je te fixerai aussitôt après mon entrevue.
Tu te figures facilement dans quel état d’esprit cette révélation m’a mis ! Je suis effectivement incapable de te causer plus longuement aujourd’hui.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "suspect" : cette suspicion entraîne aussi le rejet de la demande de naturalisation implicitement exprimée par Paul par son engagement dans la Légion pour la durée de la guerre.
2) - " Camprevon" : cette personne est ici pour la première fois mentionnée. Il s'agit vraisemblablement de Louis Campredon (1863-1928), un patron renommé et respecté qui dirigeait à Saint Nazaire un laboratoire d'analyses chimiques spécialisé dans l'expertise des combustibles destinés aux industries métallurgiques. À ce titre en relation avec Louis Leconte (courtier en combustibles à Nantes), il aurait pu être cité par lui comme témoin. 
3) - "de Saint-Nazaire" : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, a publié en février 1915 un article suspectant Paul d'être un "agent allemand" installé dans la Compagnie L. Leconte (voir la lettre du 18 février 1915). Paul a plusieurs fois évoqué cet article sans jamais en préciser la date ni en nommer l'auteur, mais toujours en faisant de L. Leconte son inspirateur. À l'époque, la Ligue patriotique autant que la presse nationaliste et les autorités appelaient les citoyens au boycott et à la dénonciation des entreprises françaises ayant des relations avec l'ennemi : L. Leconte avait intérêt à écarter de ses affaires Paul, "ressortissant ennemi", d'abord pour en finir avec les suspicions, puis accessoirement pour mettre la main sur la part des bénéfices (voire des capitaux) revenant à Paul (temporairement gelée par le séquestre de ses biens).

4) - Colonel du Régiment" : il s'agit du lieutenant-colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918, et fut à ce titre commandant du Groupe mobile de Msoun en mai-juin 1916. En décembre 1914, alors qu'il était en métropole commandant par intérim du 33e Régiment d'infanterie, il s'était opposé à la volonté de mouvement offensif du capitaine Charles de Gaulle, qui le lui reprocha dans ses "Mémoires de guerre". 

mercredi 22 février 2017

Lettre du 23.02.1917

Vue de Taza, depuis le camp de la Légion. (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Février 1917

Ma Chérie,

Me voilà donc enfin fixé sur mon sort : je viens d’apprendre indirectement que ma demande de permission a été refusée. De cette façon je sais du moins que même si la guerre durait encore 10 ans j’aurais beau me faire casser les jambes, les bras ou tout ce qui est cassable, je n’aurais pas de permission. Heureusement qu’on lit tous les jours dans tous les journaux qu’au point de vue humanitaire, pour la civilisation et la générosité d’âme, il n’y a que la France qui compte ..... sans cela on pourrait réellement en douter. 
Cet échec est le plus sensible et douloureux de tous ceux que j’ai essuyés depuis que je suis au Régiment. Je n’ai pas voulu faire la demande pour éviter précisément un refus, mais je me disais que malgré mon origine allemande les autorités ne pourraient invoquer un motif tant soit peu sérieux contre moi, ayant fait mon devoir et participé, depuis fin 1915, à toutes les sorties sans exception du Groupe Mobile de Taza (1).
Enfin, cela y est, et il n’y a rien à changer, tout au moins pour le moment, mais c’est tout de même un drôle d’encouragement (2)
Je ne suis pas aujourd’hui d’humeur à écrire une longue lettre, et me réfère à ma carte d’hier, écrite à Suzette.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.

Paul

P.S. Inutile de m’envoyer de l’argent ce mois-ci. Cependant, si mon mandat était déjà parti, tu supprimerais celui du mois de Mars.




Notes (François Beautier)
1) - "Groupe mobile de Taza" : il s'agit du groupe d'intervention à l'extérieur des divers camps de Taza, formé de soldats prélevés temporairement dans les différents régiments stationnés là. Paul a participé à toutes les sorties auxquelles il avait été convoqué, ce qui signifie qu'il a fait tout son devoir sans aucune exemption. Mais ce groupe est sorti beaucoup plus souvent que Paul n'y a été versé.
2) - "un drôle d'encouragement" : Paul connaît alors le même sentiment de découragement teinté de révolte que tous les Poilus qui n'avaient toujours pas eu de permission ou qui se désespéraient de ne pas en avoir assez. Les mutineries du printemps 1917 en seront l'expression.

mercredi 15 février 2017

Lettre du 16.02.1917

Images de la guerre sous-marine


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant arrivée 24 h après celle de Suzette. Cette dernière m’a fait particulièrement plaisir parce que l’écriture de la petite s’est sensiblement améliorée: les lettres majuscules sont même très bien, notamment les M et C. Et les petites poésies sont tout simplement ravissantes, surtout celle récitée par Georges. J’aurais donné je ne sais quoi pour entendre les gosses réciter ces vers; je présume que Georges n’a pas pu s’empêcher, tout en disant son compliment, de te caresser?... (1)
Les communications avec Fez-Rabat viennent d’être rétablies (2), et les premières permissions sont arrivées pour notre Compagnie. Il ne s’agit cependant point d’Allemands (3), mais enfin j’espère au moins être fixé sous peu sur le sort de ma demande. En ce qui concerne le courrier, tu peux être certaine qu’il n’y aura point d’interruption, car même si les paquebots entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (4) (qui sont tous armés de canons, à présent) étaient supprimés, le courrier serait toujours (5) transporté par des torpilleurs de haute mer ou des contre-torpilleurs. Mais comme déjà dit cette éventualité n’est guère à redouter, car il est avéré que même avant la déclaration officielle du blocus les Allemands ont tout fait pour empêcher le trafic maritime à l’aide de leurs sous-marins. Les patrouilles en mer ont été renforcées et multipliées depuis la déclaration du blocus, de sorte que les risques des voyageurs n’ont point augmenté (6)
Tu sembles être fort consternée ou désorientée de l’attitude du Président Wilson, qui après avoir prêché la paix a l’air de vouloir se mettre en guerre (7). Rien pourtant n’est plus logique que le deuxième geste, après le premier car si l’Amérique continuait à laisser couler ses navires sans broncher, après avoir proclamé publiquement les droits des Neutres, elle se ferait simplement ridicule. La rupture des relations diplomatiques n’est évidemment pas la guerre, mais si les sous-marins allemands continuaient à attaquer les navires américains, les États-Unis feraient escorter leur marine marchande, et surveilleraient les routes maritimes de l’Atlantique pour faire la chasse aux sous-marins. Ce serait là toute leur action de guerre active à mon avis, action qui pourrait être complétée par l’envoi gratuit de matériel de guerre aux alliés pour leur permettre de mener la guerre plus rapidement (8). Mais je reste encore persuadé que les sous-marins allemands feront encore tout leur possible pour éviter de rencontrer les steamers américains, et qu’ainsi la guerre entre l’Allemagne et les USA (9) ne suivra pas nécessairement la rupture des relations diplomatiques .
Revenant encore une fois sur la question du loyer, je te répète que je n’ai plus rien à ajouter à mes dernières explications. Toutefois je te laisse libre de faire comme bon te semble. Tu pourrais toutefois faire un dernier effort pour obtenir que Madame Robin abaisse son loyer à 1000 Frs (10) du moins jusqu’à la fin de la guerre, libre ensuite de nous donner le congé réglementaire de 3 mois. Tu pourrais également lui dire qu’en cas de refus de sa part, nous serions probablement forcés de déménager. 
Il me semble du reste que tu n’as point reçu toutes mes lettres de ces derniers temps, vu que je t’ai causé assez souvent de la question des loyers. As-tu reçu mes lignes sur ton anniversaire auxquelles j’avais joint quelques violettes?  
Les articles de Mr. Maurice de Waleffe (11) restent toujours superficiels, et on dirait presque qu’il écrit toute une colonne mal documentée rien que pour pouvoir placer un mot heureux à la fin, un mot plus ou moins spirituel. Par contre, je ne partage pas du tout ton avis sur Maurice Donnay (12). J’avais lu le petit bouquin de 95 cs avec beaucoup de plaisir, et j’y ai découvert beaucoup d’esprit et de finesse. Ainsi la petite histoire de l’excursion en Périgord, avec le speech sur les cadets de Gascogne, ou celle du jeune homme attendant son adorée devant l’Exposition, et bien d’autres, m’avaient beaucoup plu. Qu’il y a quelques frivolités emmêlées aux observations sérieuses, cela fait partie du langage de l’écrivain et même du poète français de nos jours, et il n’y a que peu (tels que Pierre Loti (13), Anatole France (14)) qui savent s’empêcher de frôler ce langage léger qui plaît au public.
Nous avons maintenant de vrais jours printaniers; les violettes poussent un peu partout sous les ruines de Taza, et le ciel est si bleu que ce serait bien un miracle si le Groupe Mobile n’apprêtait pas bientôt le sac et le fusil tout neuf (nouveau modèle) (15) que nous venons de toucher.

Mille baisers pour toi et les gosses.

Paul

Dans les additions de la statistique du Port de Bordeaux que tu m’as envoyée, il y a une erreur. Dans les importations on a mis 3 millions au lieu de 5 millions, de sorte que l’augmentation est quand même énorme! (16)

Es-tu enfin guérie de ton rhume? Et Alice est-elle rétablie? Moi aussi je souffre d’un sacré rhume de cerveau!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Paul fait sans doute ici allusion aux compliments récités par Suzanne, Georges et Alice, peut-être à l'instigation d' Hélène, à leur maman, à l'occasion de son anniversaire, le 30 janvier.
2) - "rétablies" : du fait des orages et aussi - mais Paul ne le dit pas à son épouse - des combats, les communications avaient été coupées entre Taza, Fès et Rabat. Paul insiste puisqu'il avait déjà annoncé leur rétablissement dans sa lettre du 11 février précédent.
3) - "d'Allemands" : de Légionnaires de nationalité allemande, comme Paul, donc classés "ressortissants ennemis" et à ce titre toujours de fait privés de permissions.
4) - "Port-Vendres" : voir la note correspondante dans le courrier du 17 janvier 1917. Paul n'évoque pas les transports maritimes par l'Atlantique (par exemple de Rabat-Kénitra à Bordeaux) parce qu'ils sont beaucoup plus dangereux que ceux de la Méditerranée. 
5) - "toujours" : au sens de "dès lors". Paul parle explicitement du courrier, qui ne serait donc  pas interrompu, et implicitement du voyage qu'il entreprendra dès l'obtention de sa permission. 
6) - "point augmenté" : ces arguments fallacieux (le risque de torpillage dépend évidemment du nombre de sous-marins puisque les patrouilles effectuées contre eux ne sont pas efficaces à 100%) servent à rassurer Marthe, que Paul cherche avant-tout à convaincre de la sûreté de ses voyages aller et retour de permission. 
7) - "mettre en guerre" : Le président Wilson a officiellement abandonné, le 10 janvier 1917,  sa politique d'arbitrage des USA en vue du rétablissement de la paix entre les belligérants, en constatant inconciliables les conditions posées par les deux camps. Par ailleurs, en représailles aux attaques allemandes contre les navires neutres (dont ceux des USA) du fait du passage "à l'outrance" de la guerre sous-marine prononcé par le Chancelier Bethmann Hollweg le 7 janvier 1917, le Président Wilson a rompu le 3 février les relations diplomatiques entre les USA et l'Allemagne. 
8) - "plus rapidement" : Paul recourt ici encore à des arguments fallacieux destinés à rassurer Marthe, qui voit vraisemblablement d'un mauvais œil une nouvelle extension du conflit. Paul veut la persuader du bon droit des USA à protéger leur neutralité tout autant que leur amitié avec les Alliés, mais il tente du même coup de lui faire croire - contre toute logique - que les USA pourraient se maintenir hors du conflit tout en affrontant la flotte de guerre allemande et en livrant (même gratuitement !) du matériel de guerre aux Alliés. 
9) - "la guerre entre les USA et l'Allemagne" : Paul se dit persuadé de la possibilité d'un maintien de la paix entre les USA et l'Allemagne alors même que les Alliés, relayés par toute leur presse, cherchent à cette époque à déclencher un conflit ouvert entre l'Allemagne et les USA (par exemple par le rappel du torpillage du Lusitania le 7 mai 1915, ou par la divulgation par le Royaume-Uni des manœuvres secrètes allemandes destinées à pousser le Mexique à entrer en guerre contre les USA). Il se peut que Paul exprime par là d'une part son libéralisme (évidemment cohérent avec l'isolationnisme et l'affairisme américains), et d'autre part son rationalisme (évidemment cohérent avec le souhait que l'Allemagne n'entreprenne pas de se suicider en affrontant, en plus des Alliés, les USA). Il est cependant plus probable que, tout à son idée de rassurer Marthe sur l'imminence et la sûreté de sa permission attendue, il écarte délibérément du contexte tout risque de changement qui pourrait la remettre en question, y compris celui d'une entrée en guerre des USA pourtant annonciatrice d'une inéluctable fin de guerre par la défaite du camp allemand. 
10) - "abaisse son loyer à 1000 francs" : Paul reprend l'idée d'une négociation à l'amiable avec Mme Robin, dont il est locataire, visant à abaisser jusqu'à la fin de la guerre de 1200 à 1000 francs le loyer annuel qu'elle demande depuis janvier 1917 (voir la lettre du 21 janvier). Cette nouvelle négociation s'appuie du point de vue de Paul sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés qui l'autorise toujours à reporter de 3 mois ses paiements, et du point de vue de Mme Robin sur le risque qu'elle prendrait de voir les Gusdorf déménager alors que le marché du logement est globalement dépressif.   
11) - "Maurice de Waleffe" : journaliste mondain, chantre de l'élégance des Parisiennes, apparemment toujours détesté par Paul (il en a parlé dans ses lettres des 23 octobre et 5 novembre 1916) alors que Marthe - qui l'appréciait précédemment - partagerait maintenant l'avis de son époux.  
12) - "Maurice Donnay" : auteur de théâtre, il a notamment dépeint en 1916 l'effet de la guerre sur les Parisiennes. Paul, qui parlait en des termes très critiques de sa participation au "Théâtre aux Armées" dans sa lettre du 26 janvier 1917 (alors que lui-même et Marthe avaient aimé une pièce précédente, "La patronne"), se montre plus favorable que Marthe aux blagues rapportées par cet auteur dans "L'Esprit gaulois" (ouvrage illustré édité chez Calmann-Lévy dans  une collection à 95 centimes), dont il a conseillé la lecture à son épouse.
13) - "Pierre Loti" : Paul a déjà écrit le 26 octobre 1915 le grand bien qu'il pensait de "Pêcheur d'Islande" (dont il possède à Caudéran une édition dans la collection à 95 centimes de chez Calmann-Lévy). Pierre Loti (1850-1923), officier de marine, grand voyageur, écrivain, académicien, avait agité le monde politique dès 1883 en se faisant le reporter froidement réaliste de la sanglante prise de Hué, en Indochine, par les troupes coloniales françaises. C'est sans doute à cet aspect particulier de reportage sans concession, typique d'une petite partie de son œuvre - par ailleurs emprunte d'exotisme, de sensualisme et de partis pris passionnels (turcophilie, arménophobie, antisémitisme... ) - que se réfère Paul (qui ne semble pas avoir eu connaissance du texte publié en 1890 sous le titre "Fez" (Fès) par lequel Loti rendit compte de sa participation à l'expédition française envoyée en ambassade au Maroc. Il se peut aussi que Paul ait été sensible au patriotisme de Loti qui, en 1914, à 64 ans, s'engagea dans l'armée de terre française (il y demeura jusqu'à sa démobilisation - pour raison de santé - à la fin mai 1918).
14) - "Anatole France" : Paul évoque ici pour la première fois ce grand écrivain français (1844-1924), académicien depuis 1896, compagnon de Zola dans la défense de Dreyfus, ami de Jaurès et de la cause socialiste, cofondateur de la Ligue des Droits de l'Homme, militant de la séparation de l'Église et de l'État, fervent patriote puis pacifiste, dénonciateur de la barbarie coloniale et du bellicisme capitaliste (il est l'auteur du célèbre "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels"), propagandiste de l'idéal d'une "paix d'amitié" entre Français et Allemands... Le fait que Paul cite ce futur Prix Nobel de littérature (en 1921) dans le même propos et à la suite de Pierre Loti, manifeste l'éclectisme de ses goûts et sans doute le désir d'afficher son admiration pour les gloires françaises de cette époque afin de mériter pleinement la nationalité française qu'il a demandée. 
15) - "nouveau modèle" : il s'agit du "modèle 1916" du fusil Lebel (inventé en 1886), fabriqué et distribué en métropole à partir de février 1916. Ce fusil dérivé du modèle 1907-1915 à 3 coups est doté d'un magasin de 5 cartouches, qu'il tire plus vite (15 à 20 coups/minute) et dont le pouvoir de perforation et la portée utile maximum (2000 m) sont améliorés. Le modèle 1917, encore plus rapide (32 coups/minute), sera fabriqué à partir d'avril 1917. 

16) - "augmentation quand même énorme" : Paul évoque la masse (et non la valeur) totale du trafic portuaire de Bordeaux, laquelle s'élevait à 4,1 millions de tonnes en 1913 dont 1,6 d'importation de charbon. Après l'affaissement du trafic provoqué par le début de la guerre et par le blocus maritime allemand, l'année 1916 a vu la réussite des nouvelles techniques de transport maritime sur des cargos camouflés, souvent armés, pratiquant le convoi escorté pour les longues traversées et le cabotage à vue de côte pour les échanges entre pays européens alliés. La prise de risques était à la hauteur d'une très forte demande des industries d'armements en matières premières énergétiques, chimiques et métalliques, ainsi que des armées en carburants, combustibles, armements et marchandises fort diverses dont une grande partie - notamment le charbon - parvenait en France à partir ou par le relais du Royaume-Uni. À la fin du conflit, le trafic portuaire de Bordeaux (second port charbonnier de France) avait pratiquement doublé par rapport à 1913 avec 3,3 millions de tonnes d'importation de charbon. Cependant, le port charbonnier français qui "profita" le plus de la Grande Guerre fut celui de Rouen (le premier de France) avec 2,6 millions de tonnes d'importation de charbon en 1913 et 13,8 en 1918.