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vendredi 20 avril 2018

Lettre du 21.04.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 21 Avril 1918

Ma Chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant et vais y répondre de suite pour que ces lignes partent avec le courrier de demain matin.
Je suis content que tu aies trouvé à louer dans des conditions avantageuses ; as-tu encore l’intention de louer aussi la grande chambre du 2° ? Je pense que non, puisque tu vas y installer le salon et vu le prix de ces meubles il ne faudrait naturellement pas qu’ils s’y abîment ... Si maintenant seulement Me Lanos réglait promptement, ta situation serait à peu près réglée, d’autant plus que je compte que Me Palvadeau arrangera l’affaire promptement, c.à.d. avant les vacances, de sorte qu’aussitôt la provision (1) à Bordeaux épuisée, Nantes (2) continuerait à payer. Mon impression de Me Palvadeau au point de vue d’homme d’affaire est bien meilleure que celle que j’ai eue de Me Lanos bien que ce dernier soit plus affable et peut-être plus homme du monde. En ce qui concerne la salle de bains, tu pourras sans doute t’arranger en permettant à la dame (3) l’accès du jardin ou l’utilisation de la cuisine d’en bas. N’a-t-elle donc pas d’autres enfants que le bébé attendu en Août ? Son mari est sans doute au front ? D’autre part, comme il est probable ou possible que la dame consulte une sage-femme ou un médecin 2 à 3 mois avant l’évènement, vous pourrez probablement avoir recours à la même personne toutes les deux.
Je n’aurais pas cru que Georges se décide pour un livre (4), eût-il le titre alléchant de “Bécassine pendant la Guerre”  (5); toutefois cela me fait plutôt plaisir. Mais pourquoi n’as-tu pas attendu le 10 (6) pour lui remettre ma lettre ? Je suis enfin surpris qu’Alice porte plus d’intérêt que Geo aux études ; je l’aurais crue au contraire plus volage ! Pourvu seulement que la famille Irigoin déguerpisse le jour prévu !
Mr. Penhoat m’écrit également une lettre dans laquelle il me fait part de ses petits chagrins et de ses inquiétudes provoquées par la grande bataille (7) actuelle. Il avait loué un bureau à Rouen pour le compte de la maison R. Array et Cie (8), bureau que Mr. Gérard (9) devait occuper. Mais celui-ci semble attendre l’issue de l’offensive avant de se décider, ce qui semble ennuyer Penhoat. Il a en outre loué, dit-il, une maisonnette pour y installer sa famille et la soustraire ainsi au risque du séjour à Paris (10). J’avais conseillé à Penhoat de continuer sa correspondance avec Mme Leconte (dite “Mary la martyre”) (11), chose qu’il ne voit aucun intérêt à faire. A son avis, ladite Mary serait un peu ébranlée, ses lettres étaient tout à fait incohérentes ! Penhoat a appris que Lucien (12), grièvement blessé, aurait vivoté encore pendant 3 à 4 mois dans une formation sanitaire du Centre sans que personne de la famille soit venu le voir. C’est ceci qui aurait un peu déséquilibré sa mère, dit-il ...
Ah, si seulement la guerre voulait bien se terminer cet été ou du moins en automne, comme je l’espère toujours ! Ne plus passer un hiver ici ! Si tu voyais ce milieu ici, surtout un soir de prêt (13), c.à.d. de paie ! Ces gens désoeuvrés ou cafardeux qui ne pensent qu’au pinard ! Je t’assure que ces scènes d’ivrognerie effraient profondément tous ceux qui ont un  peu de fond, je veux dire les engagés pour la durée de la guerre ... (14)
Je pense que la question de ta garde-robe est également solutionnée à l’heure qu’il est. Mais fais bien attention en cousant à la machine ; tu sais que Melle Campana (15) en parlait comme étant des plus nuisibles dans ton état.
J’attends donc avec impatience tes nouvelles ultérieures ; encore un mot : la loi sur les loyers ne sera pas appliquée (16); on ne sait réellement plus à quoi s’en tenir.
Bons baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « la provision » : somme versée par la société Leconte sur laquelle seront prélevés par Maître Lanos les premiers versement de la pension due à Marthe.
2) - « Nantes » : siège de la société Leconte. Maître Palvadeau représente les intérêts de Paul auprès du tribunal de Nantes, qui gère aussi le séquestre de ses biens.
3) - « la dame » : la nouvelle sous-locataire, avec laquelle Marthe partagera l’utilisation de la salle de bains en échange de celle de la cuisine et du jardin.
4) - « un livre » : Georges a consacré à l’achat d’un livre les 5 francs offerts par son père pour son sixième anniversaire (voir le courrier du 10 avril 1918). La surprise de Paul montre à quel point il est ignorant des intérêts du futur philosophe. 
5) - « Bécassine pendant la guerre » : troisième volume, paru en 1916, des aventures de la petite Bretonne, née en 1905 dans les pages du  périodique pour enfants “La Semaine de Suzette” chez l'éditeur Henri Gautier. Les textes de Caumery sont illustré de dessins de Pinchon. Ces  volumes ont connu un vif succès et de nombreuses rééditions, et sont d'excellents documents sur la culture contemporaine. Injustement décriée, Bécassine est une sorte de Forest Gump à la française, dont les aventures au fil de l'histoire reflètent les évolutions de la société. On voit ainsi passer dans ses pages la crise de 29, l'art déco, le développement du tourisme, du scoutisme, ou des sports d'hiver.  Les deux derniers volumes, "Les petits ennuis de Bécassine", et "Bécassine au studio", sont parus respectivement en 2005 et 1992. 
6) - « le 10 » : la carte et le cadeau de Paul à son fils Georges ont été envoyés à Marthe le 20 mars (voir la lettre du 19 avril). Marthe n’avait pas attendu la date anniversaire (le 10 avril) pour les transmettre à Georges.
7) - « grande bataille » : le port de Rouen, base arrière des troupes britanniques (avec notamment leurs hôpitaux militaires de campagne) et l’un des points d’arrivée du corps expéditionnaire américain, alors conjointement engagés en France et en Belgique (avec les Français) pour stopper les différentes vagues successives de l’offensive allemande supposée finale (pour cette raison dite Bataille du Kaiser), est intensément bombardé par les ballons dirigeables Zeppelin et les bombardiers biplans Gotha allemands (simultanément, le port du Havre, par lequel transitent les troupes britanniques et américaines, est constamment menacé par les sous-marins allemands). Or c’est sur le port de Rouen que Penhoat - renvoyé de la société Leconte qui l’employait à Bordeaux - tente d’implanter sa propre entreprise de courtage maritime.
8) - « R. Array et Cie » : cette entreprise n’a laissé aucune trace aujourd’hui détectable.
9) - « Mr. Gérard » : la personne chargée par Penhoat - qui est alors sous les drapeaux - de créer puis gérer sa future entreprise à Rouen.
10) - « à Paris » : Mme Penhoat a vécu le raid de ballons dirigeables Zeppelin sur Paris du 29 janvier 1916 et en conserve un très mauvais souvenir (voir la lettre du 12 février 1916). Or, la capitale est intensément bombardée de jour et de nuit depuis le 23 mars jusqu’au 9 août 1918, c’est-à-dire pendant toute la durée de la Bataille du Kaiser (21 mars - 18 juillet 1918) et même un peu plus tard, notamment par les deux canons à très longue portée (dits à tort Grosse Bertha) installés dans l’Aisne (en forêt de Saint-Gobain) et par les Gotha (les plus gros avions bombardiers de la Grande Guerre). Moins d’un mois avant cette lettre de Paul, un tir de l’un des deux « Pariser Kanonen » avait fait s’écrouler la voûte de l’église Saint-Gervais de Paris sur les fidèles rassemblés pour l’office du Vendredi Saint (le 29 mars 1918) et provoqué la mort de 91 d’entre eux, 68 autres étant gravement blessés. On comprend que Penhoat parle de « risque du séjour à Paris ».
11) - « Mary la martyre » : par détournement d’un surnom la Vierge Marie, dite en français « Marie la Martyre » (ou « Notre Dame des douleurs ») et en anglais « Our Lady Queen of Martyrs » (Notre Dame reine des martyrs). Ce détournement constitue une blague méchante puisqu’elle s’applique à Mme Leconte, une femme que Paul sait esseulée par son mari (voir la lettre du 14 décembre 1917) et qu’il apprend maintenant bouleversée par la mort de son propre fils abandonné de sa famille.
12) - « Lucien » : Lucien Leconte, fils aîné de Lucien Leconte (associé principal de Paul dans la société Lucien Leconte).
13) - « soir de prêt » : jour du versement à chaque soldat d’une petite somme d’argent dite à tort « la solde » ou « la paie », alors qu’il s’agit d’une avance, donc officiellement d’un prêt.
14) - « engagés pour la durée de la guerre » : Paul établit semble-t-il à tort une distinction entre les Légionnaires de carrière (engagés pour un contrat à durée préétablie) et les autres qui, comme lui, se sont enrôlés dans la Légion pour la durée de la guerre parce qu’ils étaient étrangers et souhaitaient obtenir, par leur engagement, la nationalité française que la Légion leur promettait. Les seconds ne furent pas indemnes des mêmes tentations que les premiers de noyer dans l’alcool leur mauvais moral. En effet, en cette fin-avril 1918, la guerre ne paraissait pas devoir se terminer rapidement du fait du jusqu’au-boutisme des deux camps. Cependant, la baisse de moral fut beaucoup plus grave et générale dans les rangs des empires centraux, où l’arrière entra en dépression, douta de ses chefs et ne soutint plus efficacement son armée. Plusieurs historiens allemands datent du 27 mars 1918 (échec de l’Opération Michael, premier acte de la Bataille du Kaiser) le début de la « Grande catastrophe » allemande qui conduira en novembre 1918 à la défaite allemande et aux désastres de la grippe espagnole dans le pays (symptôme d’une régression sanitaire et sociale extrême), puis en 1919 à la révolution spartakiste et au désastreux - pour l'Allemagne, mais pas seulement pour elle - Traité de Versailles. 
15) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe. 
16)- « pas appliquée » : elle le sera seulement dans les grandes villes, pour maintenir l’ordre. Ce n’était pas le cas de Caudéran.

dimanche 7 décembre 2014

Lettre du 8 décembre 1914

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux (Gironde)
le 8 Décembre 1914


Chérie,
Hier matin, juste au moment où j’allais t’annoncer que dorénavant je mettrais aussi longtemps que toi pour répondre aux lettres reçues, le sergent fourrier venait me remettre tes lignes de samedi. C’est égal, tu n’es pas bien pressée pour me donner de tes nouvelles ! Enfin puisque tu es rentrée maintenant, j’espère que tu es plus à ton aise. Je pense aussi que ton voyage s’est bien passé et que tu n’as pas eu la même réception à la mairie de Caudéran qu’à celle de Bayonne. Donne moi bientôt des nouvelles à ce sujet et dis moi aussi combien de temps la famille Devilliers restera avec toi. Comme le gouvernement va rentrer à Paris (1), je crains bien que les locataires de D. n’en fassent autant, tout en souhaitant que la famille Devilliers reste avec toi au moins une bonne quinzaine pour te convaincre que tu ne risques rien à Caudéran.
J’ai bien regretté de ne pas avoir vu Cambo et la belle demeure de Maître Rostand (2); ce sera peut-être pour plus tard.
J’ai fini par m’habituer ici et je commence à trouver la vie à Lyon bien agréable (tout est relatif bien entendu). Au bureau de la 2° il y a fort à faire mais les gradés, en partie de Bel Abbès (3), en partie des rengagés sont des gens agréables malgré leur abord un peu rude. Le Capitaine, un homme d’un certain âge, est très bienveillant pour ses hommes et surtout très juste. Il se rend compte de tout par lui même et ne se gêne pas de goûter l’ordinaire à la cuisine et de crier si les soins voulus de propreté etc. ne sont pas donnés. Il entend tous les matins les hommes qui voudraient lui parler personnellement ; au rapport, un officier demande en outre journellement si quelqu’un a des réclamations à faire. La nourriture est suffisante et point mauvaise. Grâce à un arrangement avec le Caporal d’Ordinaire, je reçois mes plats à part, mais personnellement je ne suis pas aussi bien nourri qu’à Bayonne au mess.
La ville de Lyon est une des plus belles que j’ai vues. Des rues larges et modernes, des maisons de 4, 5, 6 et 7 étages, un éclairage parfait, une grande propreté. Des cabinets souterrains, très luxueux, avec lavabo gratuit et demande de se laver (sans pourboire) dans l’intérêt de l’hygiène ; des cireuses automatiques à 10 cs ; des comptoirs où le café, thé, lait etc. est servi à 10 cs la tasse. La ville a des places vastes et aérées avec des mouvements superbes, des églises et édifices publics d’un goût parfait et souvent très vieux et d’un style difficile à décrire. Le Rhône et la Saône avec d’innombrables ponts traversent la ville dans toute sa longueur et les mouettes y font leur vol gracieux bien que la mer soit distante de 350 km env. J’étais dimanche (après une douche dans une des “Douches Lyonnaises” très élégantes et démocratiques en même temps : 35 cs avec serviettes et savon) par la ‘Fourvière’ quelque chose comme le sommet de Montmartre à Paris avec une église magnifique et d’où l’on a une vue superbe sur la ville et jusqu’aux cimes des Alpes ; on voyait le Mont Blanc ! Genève est en effet à env. 80 km.
Ce qu’il y a maintenant de moins agréable, à la Légion, ce sont les soldats, du moins dans notre compagnie. Il y a là nombre de juifs polonais, russes et allemands (4), parlant un jargon mi-allemand mi-hébreu (5); des turcs, des espagnols et quelques suisses. Dans notre cantonnement, il n’y a qu’1 1/2 compagnies, les autres sont dispersés dans la ville. Depuis quelques jours il y a aussi une douzaine d’Américains et je vais tâcher d’en faire plus ample connaissance pour avoir l’occasion de parler l’anglais. On nous exerce aussi ferme : 1/2 compagnie va partir ces jours ci sur le front et d’autres vont suivre.
Quant à la situation militaire, je suis toujours optimiste, nous avons bien avancé ces jours ci et si l’avance russe est momentanément arrêtée, il ne reste pas moins vrai que les allemands, avec leurs attaques désespérées, perdent un monde fou. Enfin, l’Italie s’est déclarée nettement favorable aux alliés et elle prendra partie pour eux un jour ou l’autre. Tu as certainement lu qu’après Friedrichshafen (6), Fribourg en Brisgau (7) a été bombardée par les avions alliés et la ligne de chemin de fer détruite.
Baboureau doit partir le 20 pour être versé dans le service armé ! Je vais donc faire donner la procuration à Siret (8) qui, lui, est définitivement réformé.
Les enfants se remettent certainement bientôt complètement. Embrasse les bien pour moi et dis le bonjour à la famille Devilliers et à Hélène ainsi qu’à Mme et Georgette Plantain lorsque tu les verras.
Meilleurs baisers.
  Paul

P.S. As tu été au Comptoir d’Escompte, allée de Tourny, pour régulariser ta procuration ?

Sur le “Journal” (9) de samedi dernier, il était question d’un cas où la saisie d’une maison allemande n’a pas été maintenue ; on a levé les scellés parce que le propriétaire s’était engagé pour la durée de la guerre au 1° Etranger.

Notes: (François Beautier)
(1) "le gouvernement va bientôt rentrer à Paris" : sur injonction du chef d'état-major général de l'armée française (Joseph Joffre) le gouvernement s'est officiellement replié à Bordeaux du 2 septembre au 8 décembre 1914, le ministère de la guerre y restant jusqu’au 15 janvier 1915.
(2) "Maître Rostand" : il s’agit d’Edmond Rostand (1868-1918), dramaturge célèbre (auteur notamment de Cyrano de Bergerac, L’Aiglon, Chantecler), académicien depuis 1901, grand bourgeois dreyfusard, pacifiste (Chantecler est joué la première fois en 1910), patriote (il s’engage en 1914 mais est réformé), humaniste,  qui vit depuis 1906 dans sa villa Arnaga, à Cambo-les-Bains (Pays basque), près de Bayonne.
(3) "Bel Abbès" : Sidi Bel Abbès, en Algérie occidentale, siège principal de la Légion en Afrique du Nord. 
(4) "juifs polonais, russes et allemands" : Paul prend à son compte un préjugé antisémite qui est cependant moins partagé dans les rangs de la Légion étrangère que de l'Armée. 
(5) "jargon mi-allemand mi-hébreu" : Paul nie ainsi au yiddish le statut de langue, de même qu'il indique, en ne mettant jamais de majuscule au mot "Juif", qu'il ne considère pas les juifs (membres d'une communauté religieuse), comme un peuple ou une nation officiellement constitués.
(6) "Friedrichshafen" : site de construction des ballons dirigeables Zeppelin, la ville fut pour la première fois bombardée par l'aviation française le 23 novembre 1914 (les installations Zeppelin avaient été attaquées par un aviateur français dès le 14 août).
(7) "Fribourg en Brisgau" : les terrains d'aviation et la gare de Fribourg en Brisgau furent pour la première fois bombardés le 4 décembre 1914 lors d'un raid français.
(8)"Siret" : collaborateur de Paul à Bordeaux.
(9) "Le Journal" : Paul est abonné au quotidien national "Le Journal", que Marthe lui réexpédie régulièrement sous manchette, et dont il lui renvoie les articles découpés qu'il veut conserver ou lui faire lire. Il s'agit de l'un des grands quotidiens nationaux de l'époque, orienté vers un lectorat de classe moyenne, cultivé, républicain, libéral, patriote, ouvert aux Anglais et aux Américains. Son directeur, Charles Humbert, homme politique important, spécialiste des questions militaires et très critique face à l'Armée française, sera arrêté en février 1918 puis rapidement acquitté du soupçon d'avoir racheté Le Journal, en 1911, avec de l'argent allemand.