dimanche 18 février 2018

Lettre du 19.02.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 19 Février 1918

Ma Chérie, 

Voici enfin ta lettre du 31 Janvier, arrivée sans doute par Marseille (1) car elle est toute isolée et arrive 12 jours plus tard que la précédente du 28. Je te confirme mes correspondances des 10-13-14 et 16 (2) courant. J’espère bien que les maux de tête d’Alice n’étaient que passagers et qu’elle se porte bien comme les autres. Est-ce que Georges a repris un peu ses forces et ses jolies formes ? Et Suzanne est-elle complètement remise et n’a-t-elle pas trop laissé passer en classe ? Que t’a donc raconté Mme Plantain ? (3)
Figure-toi que mon camarade Ramsbott (4) de la rue Touton de Bègles qui, comme je te le disais déjà, était tombé grièvement malade à Marseille, retour de permission, vient d’y mourir à l’hôpital. Le paludisme qu’il avait contracté au Maroc, une maladie des poumons et, paraît-il, une maladie de coeur (il ne se plaignait jamais de ces deux dernières maladies qui doivent être toutes récentes) ont eu vite raison de lui. Voilà un jeune homme de 32 ans, robuste, fort, intelligent, qui disparaît ainsi brusquement - bêtement dans son lit après 5 semaines de permission et après avoir eu 3000 fois l’occasion de tomber, comme on dit, au champ d’honneur. Comme la vie est bizarre ! Et la pauvre Madame Ramsbott (5) qui reste avec une petite fille de 5 ans à peine et qui, peut-être bien, porte un autre enfant sous le coeur ! Je vais lui envoyer un mot, lui conseillant surtout de se débrouiller pour toucher la retraite proportionnelle (6). Car elle y a droit, bien que Ramsbott n’ait pas été tué à l’ennemi, vu qu’elle peut prouver que son mari avait contracté le paludisme ici au Maroc, c.à.d. en service. Elle touchait déjà l’allocation (7) pour elle et sa fille et a donc tout intérêt à continuer de toucher cette allocation jusqu’à la fin de la guerre.
Je ne sais pas si les cartes que je t’ai adressées de Rabat et de Casablanca (8) te donnent une idée de la ville. Casablanca est une ville toute neuve autour de l’ancienne casbah (9) indigène. De nombreuses villas d’un luxe un peu trop affiché dans le style arabe modernisé, des usines toutes neuves, des hôtels, cafés, restaurants et brasseries superbes et beaucoup de trafic dans les rues. Des autos de luxe et des voitures de maître montrent que les nouveaux riches ne manquent pas. Le port, encore un peu en état d’embryon, est déjà bien animé - malheureusement les bateaux doivent rester au large, ne pouvant pas accoster au quai. Casablanca est, sans aucun doute, la ville d’avenir du Maroc, et celle qui sera pendant de longues années encore préférée par les gens “qui cherchent fortune”. L’éclairage électrique y est partout installé, mais les trams manquent encore complètement. La guerre a arrêté le développement de cette ville qui, au point de vue de la population européenne civile, se classe au premier rang au Maroc. Rabat, la capitale administrative et résidence, a un cachet beaucoup plus aristocratique, tout en ayant mieux conservé le caractère arabe. Le Boulevard El Alou (10), l’artère principale, dont la résidence du général de Division Lyautey (Commissaire Résident Général de France au Maroc, Commandant en Chef des Troupes de l’Afrique du Nord (11)) occupe, au milieu de magnifiques jardins, tout un  côté, peut figurer honorablement dans n’importe quelle capitale d’Europe. Un oued (12), aussi large que la Loire à Nantes, se jette à la mer près de Rabat, formant son port et séparant la capitale de Salé, la ville sainte qui nous était malheureusement interdite (13). D’innombrables minarets lui donnent un aspect pittoresque dans son enceinte de murs énormes (14). Un grand bac à vapeur relie les deux rives et transporte autos, voitures, camions et passagers d’une rive à l’autre. Des villes ou postes dans la brousse (15), le poste de Kénifra (16) est le plus intéressant. Installé dans un vieux château d’origine portugaise, très bien conservé et coupé en deux par un fleuve large et rapide (17), il offre tout l’aspect d’un château fort du Moyen Age où très peu de lignes rappellent le style byzantin (18). Le paysage est méridional et le climat très doux ; c’est le point le plus méridional que j’ai encore atteint. Comme je te le disais précédemment, nous avons presque décrit une ellipse pour faire le trajet d’Aïn Leuh à Kénifra, ellipse dont la circonférence est énorme (de 700 à 800 km à l’aller seulement) (19).
C’est au retour, le 28/1 entre Kénifra et Djebra Sidi Amar (20), et le 29 entre ce dernier camp et le poste de Sidi Lamine (21), qu’il y a eu de durs combats, notamment le 28. Ce jour là, c’est notre 1° Bataillon qui a supporté le choc principal. Parmi les victimes - en partie cruellement blessées et mortes instantanément - il y a aussi quelques engagés pour la durée de la guerre.
Kénitra (22), où nous avons vu pour la première fois l’Atlantique, est un petit port tout nouveau avec un tas de baraques sorties de terre en très peu de temps, et situé sur un bras de mer d’à peine 100 m de largeur.
Voilà ta lettre du 3/II et des journaux qui me parviennent à l’instant même. Et le courrier de Bordeaux, nous annonce-t-on, est arrivé hier à Casa (23).
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « par Marseille » : par la ligne méditerranéenne Marseille-Oran, puis par route à travers tout le Maroc oriental. 
2) - « 10-13-14 et 16 » : aucun de ces courriers n’a été conservé. 
3) - « Mme Plantain » : les Plantain sont des amis bordelais des Gusdorf ; Paul souhaite sans doute avoir des nouvelles de M. Plantain, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
4) - « Ramsbott » : Légionnaire ami de Paul, évoqué pour la première fois par lui dans sa lettre du 23 novembre 1917.
5) - « Mme Ramsbott » : Paul lui a rendu visite à Bègles pendant sa permission, à la demande de son mari, lui-même en attente de départ en permission (voir la lettre du 16 décembre 1917).
6) - « retraite proportionnelle » : en tant qu’engagé volontaire sous contrat, M. Ramsbott (en l’absence, sa veuve) a droit à une retraite proportionnelle à la durée de son service armé.
7) - « l’allocation » : il s’agit de l’allocation « aux militaires soutiens de famille pendant la durée de la guerre », versée selon la loi du 5 août 1914 aux « familles nécessiteuses » (à leur demande et après enquête de gendarmerie) dont les soutiens économiques sont mobilisés. Son montant est le même que celui de l’allocation journalière versée au soldat lui-même à la fin de son service. Fixées en 1914 à 1,25 franc par jour majoré de 0,5 F par enfant de moins de 16 ans, ces allocations furent augmentées en août puis septembre 1917 à 1,50 F par jour avec une majoration en fonction du nombre d’enfants. En cas de décès, les familles (ascendants, conjoints et descendants), recevaient en une seule fois une allocation variable selon les départements d’origine. 
8) - « et Casablanca » : aucune de ces cartes n’a été conservée.
9) - « casbah » : citadelle traditionnelle en Afrique du Nord. 
10) - « boulevard El Alou » : artère principale de la médina (vieille ville) de Rabat.
11) - « Afrique du Nord » : l’attribution systématique de majuscules à tous les mots qui précèdent (sauf, bizarrement, au premier « général ») exprime sans doute moins l’ironie de Paul que sa volonté d’être considéré par un éventuel censeur ou enquêteur comme un potentiel « bon Français » (c'est-à-dire lèche-bottes, selon Paul ?).
12) - « un oued » : il s’agit du fleuve Bou Regreg, dont l’estuaire - à l’époque plus large qu’aujourd’hui - était cependant moins impressionnant que le dit Paul.
13) - « interdite » : à la suite des rébellions liées à l’institution du protectorat en 1912, et par souci de pacifier l’agglomération de Rabat devenue capitale et siège unique du gouvernement (ou makhzen) du sultan marocain, Lyautey avait interdit l’accès de Salé (site de la grande mosquée almoravide) aux non musulmans.
14) - « murs énormes » : ces fortifications remontant à 1260 furent originellement destinées à protéger la ville des attaques des Castillans. 
15) - « la brousse » : la campagne (le « bled »).
16) - « Kénifra » : actuel Khénifra, à près de 200 km à l’est-sud-est de Casablanca.
17) - « rapide » : il s’agit de l’Oum er Rbia, second fleuve marocain par la longueur (600 km), bien alimenté par les hauteurs du Moyen Atlas, traversant la haute plaine du Tadla avant de se jeter dans l’océan à l’ouest-sud-ouest de Casablanca.
18) - « style byzantin » : construite sur la rive gauche de l’Oum er Rbia et dominant la ville de Khénifra, la forteresse ici évoquée n’a pas plus d’origines portugaises qu’ottomanes, et se présente comme un ensemble composite de constructions ajoutées au cours de l’histoire depuis le 11e siècle (la fondation remontant au 3e sultan almoravide Ibn Tachfine) et profondément restaurées à la fin du 17e par le sultan Moulay Ismaël. Ce monumental témoin de l’histoire berbère constitua le foyer de la rébellion conduite par Mouha Ou Hammou Zayani, caïd des Zayanes de 1886 à sa mort en 1921, qui y avait établi sa casbah avant l’installation des Français en 1914. Bien que ce caïd ait profondément marqué l’Histoire, notamment par sa brutale victoire contre la Légion étrangère française lors de la bataille d’Elhri (actuel El Herri, à une dizaine de km au sud de Khénifra) du 13 novembre 1914, sa défaite et sa mort face à cette même Légion le 27 mars 1921 mirent fin aux rêves d’unité des Zayanes et de libération par les Berbères du Maroc sous protectorat français, donc à son renom.
19) - « à l’aller seulement » : l’essentiel de cette longue « ellipse » fut parcouru en camion et en train. 
20) - « Djebra Sidi Amar » : actuel marabout de Sidi Ammar, à une douzaine de km à l’ouest-nord-ouest de Khénifra sur la route de Sidi Lamine.
21) - « Sidi Lamine » : village situé à un peu moins de 40 km à l’ouest de Khénifra, sur la route menant à Oued-Zem. Les combats évoqués par Paul des 28 et 29 janvier 1918 ont surtout touché les hommes de la 2e Compagnie du 1er Bataillon formant corps du 1er Régiment étranger, qui comptèrent quatre morts et 5 blessés. La presse de l’époque attribua ce guet-apens meurtrier aux Chleuhs (dont le seul nom faisait sensation en métropole) alors que les Zayanes seuls l’avaient organisé. L’enjeu des nombreux accrochages autour de Khénifra tient au fait que cette ville commande la jonction stratégique - par les cols du haut Serrou - des couloirs de l’Oum er Rbia (qui s’oriente vers l’Atlantique à travers le Maroc occidental, depuis les régions de Fès et Meknès au nord-ouest jusqu’à celle de Marrakech au sud-ouest) et de l’oued Moulouya (vers la Méditerranée à travers le Maroc oriental, depuis le Tafilalt au sud-est jusqu’au Rif au nord-est). 
22) - « Kénitra » : port originellement nommé « Port Lyautey » car fondé sur l’Atlantique par Lyautey pour éviter le port de Rabat-Salé (à 35 km au sud-ouest) trop sensible aux rebelles. Ce nouveau port était alors desservi par le chemin de fer à voie étroite mis en place par la Légion étrangère française à l’initiative du Résident général Hubert Lyautey, pour relier Fès et Meknès à l’Atlantique, vers l’ouest, et à Taza, Oujda, Oran et la Méditerranée, vers l’est.
23) - « Casa » : Casablanca.

mercredi 7 février 2018

Carte postale du 08.02.1918


Carte postale Paul

Carte postale Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 8 II 18

Ma chérie,
Je viens de rentrer à Meknès (1) où j’ai trouvé pas mal de tes lettres et ton colis. Je te répondrai demain. Merci aussi pour tous les journaux. J’espère que les enfants vont bien.
Bons baisers.

Paul



Note (François Beautier)
1) - « à Meknès » : le trajet de retour de Khénifra en contournant le Pays zayane a donc duré 8 jours.

lundi 29 janvier 2018

Carte postale du 30.01.1018

Carte postale Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

El Graar  (1) 30-1-1918


Bons baisers pour ta fête ! Nous revenons de Kenifra. Tout va bien.
Embrasse les enfants.

Paul

Note (François Beautier)

1) - « El Graar » : poste de la Légion à un peu moins de 25 km au nord de Kasba Tadla, à mi-chemin sur la piste reliant Oued-Zem à Khénifra. Le passage par ce poste au retour de Khénifra, puis la durée du trajet de retour à Meknès (8 jours selon la date du courrier suivant) attestent qu’à cette époque les troupes françaises ne traversaient toujours pas le Pays zayane (« Zaër Zaïane ») en rébellion et devaient donc encore le contourner par l’ouest, en passant par Oued-Zem, Casablanca et Rabat.


C

C







mardi 16 janvier 2018

Carte postale du 17.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf



C
  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Rabat le 17/1/18

Mon cher petit Geo,

Comment vas-tu? Es-tu enfin guéri?
Je t’embrasse du fond du coeur


Ton Papa


dimanche 14 janvier 2018

Carte postale du 15.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf

 Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

15/1/18

Mon cher petit Georges, 





Maman m’écrit que tu es  bien malade depuis 3 semaines et que tu souffres beaucoup. J’espère que cette vilaine maladie est guérie maintenant et que tu peux déjà te lever et jouer comme avant. Donne-moi bientôt de tes nouvelles et reçois, mon cher petit, les meilleurs baisers de ton

Papa

samedi 13 janvier 2018

Lettre du 14.01.1918

Une fontaine, Meknès. Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 14 Janvier 1918

Ma Chérie,

Après avoir mis ta lettre du 13 à la poste j’ai reçu hier soir tard tes lignes des 23 et 27 Décembre et du 1/2 Janvier. Je profite du dernier jour avant le départ pour t’adresser encore ces lignes, car Dieu sait quand j’aurai le temps de t’écrire plus longuement en route.
Je suis infiniment content d’être sans télégramme et vois avec angoisse les porteurs de dépêches (1) traverser la cour de notre quartier. Pneumonie (2) - comment bon Dieu a-t-il pu attraper cela ? De toutes façons, puisque la crise décisive a eu lieu le 9° jour, c.à.d. le 5 ou au plus tard le 6 Janvier, je compte que tout danger est écarté à présent, puisque sans cela j’aurais eu ton télégramme ...
Et de cette façon tu n’auras pas seulement passé une triste fête de Noël, mais encore un mauvais jour de l’an et - probablement encore - un aussi triste anniversaire (3). Et  comme je ne sais point quand je trouverai un moment pour t’écrire en route, je vais t’envoyer déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux et félicitations pour le 30. Que ce soit au moins la dernière fois que nous sommes séparés ce jour-là. Tu sais que dans la situation où je suis je dois me borner à ces voeux, mais je compte pouvoir t’envoyer le souvenir en question aussitôt que nous serons rentrés de la colonne du Tadla Kénifra (4).
Tu as tort de penser que “mes sentiments ont baissé avec la température” et tort de même avec ton observation sur la réponse présomptive que je te ferais relativement aux enfants. Tu oublies une fois que tu ne m’as point répondu sur le ton des lettres qui t’ont suggéré cette petite ironie, ou plutôt que tu m’as répondu ne pouvoir écrire sur le même ton ou dans le même style. D’un autre côté nous n’avons jamais eu des complications aussi graves avec les enfants et si jamais je t’ai fait la remarque que tu cites, c’était sans aucun doute par rapport aux petits ennuis de rien du tout dont tu avais coutume de te plaindre autrefois.
Il est au surplus très naturel que l’entourage, la température et les fatigues influent beaucoup sur l’état d’esprit de qui que ce soit, aussi bien le tien que le mien. Et tu peux croire que même sans les soucis et l’angoisse pour un enfant, une marche dans la neige, la glace et ce petit vent du Nord de l’Atlas n’a rien qui puisse ramener l’humour d’un poilu nourri comme nous le sommes en route.
Je ne vois pas très bien dans quel but tu veux communiquer ton adresse au Consul américain qui n’a plus rien à faire avec l’Allemagne (5). Et je ne vois pas non plus bien comment des leçons pourront t’aider. Ce serait à peu près la même chose que le travail proposé dans le temps par Mr. Wooloughan. Pratiquement, cela t’avancerait si peu que rien et tu n’es pas bien sûre non plus de réussir, alors que, d’après ta thèse, cette assurance préalable du succès est indispensable pour entreprendre des démarches ... Pour ce qui concerne l’affaire de Me Lanos, je t’ai déjà dit que je suis tout à fait de ton avis et me réfère pour tout détail à ma lettre du 1° Janvier. De même pour l’affaire Palvadeau et toutes celles qui seraient susceptibles de solutionner notre situation d’une façon définitive - nous n’avons qu’à laisser faire et laisser passer (6).
Mr. Penhoat m’écrit assez régulièrement et je vais même lui répondre encore tout à l’heure avant de partir en colonne. Mme Penhoat m’a également adressé une carte pour le nouvel an, carte pleine de tendresse pour son Jean. Lotte (7) a donc enfin trouvé son affaire ; mais tu ne sais pas non plus où cette papeterie (8) se trouve ? Cela arrangera peut-être aussi la situation de sa mère (9) et d’Hélène (10)!
Encore une fois l’assurance que mes idées seront chez toi le 30 toute la journée ; ne m’en veux pas pour les mots aigre-doux concernant l’affaire L. L. & Cie (11) et que je ne peux réellement pas retenir puisque tu reviens toujours sur ce sujet. Et nos idées sur la question du “Geldverdienen” (12) sont tellement différentes qu’il aurait été un miracle si nous avions pu travailler ensemble. J’espère sérieusement avoir au plus tard à Casablanca de tes nouvelles au sujet de la santé du petit et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul

Ton colis n’est toujours pas arrivé, les journaux non plus.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « porteurs de dépêches » : le petit Georges étant très malade (voir la lettre du 13 janvier), son père, Paul, craint d’en recevoir de mauvaises nouvelles par télégramme.
2) - « pneumonie » : c’est à l’époque la première cause de décès par maladie infectieuse chez les enfants (elle tue alors un quart des enfants contaminés). En Europe, en 1918, du fait de la dégradation générale des conditions de vie, elle tua aussi plus d’adultes que la tuberculose. Un antisérum fut utilisé comme traitement à partir de 1913, mais son coût et sa durée d'élaboration ne permirent pas un emploi massif avant les années 1920.
3) - « anniversaire » : celui de Marthe, le 30 janvier.
4) - « colonne du Tadla Kénifra » : il s’agit encore une fois de ravitailler à partir du nord (de Meknès, par Aïn Leuh) les postes français de la haute vallée de l’oued Oum er Rbia (notamment Khénifra - l’une des capitales historiques du « caïd » des Zayanes rebelles - et Kasba Tadla - où les Chleuhs, leurs alliés du sud-est marocain, cherchent alors à les rejoindre) afin de contrôler la haute plaine du Tadla, c’est-à-dire le piémont nord de la terminaison occidentale du Moyen Atlas. 
5) - « Allemagne » : Paul, en février 1916, avait renoncé à recourir aux services du Consul américain en France (voir le verso de sa lettre du 13 mai 1916) auquel il envisageait sans doute de demander un visa pour les U.S.A. Il semble que Marthe, à son tour, ait songé à lui demander un visa pour les États-Unis, ou une embauche au service des troupes américaines installées à Bordeaux. Cette démarche était vouée à l'échec puisque les U.S.A. étaient depuis avril 1917 en guerre contre l'Allemagne et ses ressortissants.
6) - « laisser passer » : Paul s’en tient à la position particulièrement négative qu’il avait exposée sous l’emprise de la colère dans sa lettre du 1er janvier 1918 : « ne me parle plus jamais d’affaires (…) je m’en désintéresse complètement ».
7) - « Jean » : il s’agit de Jean Penhoat, ami et associé de Paul, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
8) - « Lotte » : surnom de Charlotte, sœur de Marthe.
9) - « papeterie » : la soeur de Marthe acquit cette papeterie, où elle travailla avec son mari jusqu'après la seconde guerre mondiale. La famille allemande de Marthe avait des activités typiquement protestantes: imprimerie, enseignement, librairie, papeterie... 
10) - « sa mère » : la mère de Marthe. Paul n’écrit pas « ta mère » pour éviter à son épouse d’être soupçonnée de conserver des liens sentimentaux avec des Allemands.
11) - « Hélène » : Helena, autre sœur de Marthe.
12) - « L. L. & Cie » : Lucien Leconte et Compagnie, société dont Paul et son ami Penhoat sont actionnaires. 
13) - « Geldverdienen » : en fait « Geld verdienen », expression allemande signifiant « gagner de l’argent ».



vendredi 12 janvier 2018

Lettre du 13.01.1918

La fontaine Nejjarine et le fondouk – Fès – Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 13 Janvier 1918

Ma Chérie,

Voilà enfin le courrier de Bordeaux arrivé ! c.à.d. celui qui part le 30, mais le triage s’effectue si lentement que jusqu’ici je n’ai reçu que ta lettre datée du 29 - espacée donc de 10 jours de la précédente datée du 19 Décembre. Nul doute qu’il y a au moins deux lettres intercalées que j’aurai probablement demain.
Je suis, comme tu le penses, littéralement consterné des nouvelles que tu me donnes sur la santé de notre petit Georges, d’autant plus que je ne m’y attendais pas le moins du monde. La seule chose qui me console c’est que je sais d’expérience que tu t’affoles facilement à des occasions pareilles. J’attends avec impatience tes nouvelles ultérieures ; n’ayant pas reçu de télégramme, je conclus que Geo (1) va déjà mieux, mais c’est quand même un drôle de sentiment d’être comme cela, surtout à la veille d’un départ pour au moins un mois sinon davantage. Les 2 autres sont donc aussi malades ? Mais qu’est-ce qu’ils ont donc tous les trois, qui semblaient être si pleins de santé lorsque j’étais là ? Je ne me rappelle point d’avoir été malade pendant mon enfance, exception faite d’une forte grippe (Influenza) et les nôtres qui sont certainement bien mieux soignés que nous sont à chaque instant au lit.
L’incident avec Melle Campana (2) est en somme assez compréhensible, car ne pouvant trouver elle-même une voiture, et considérant qu’avec le tram elle perdrait au moins 3 heures sinon davantage, elle t’a demandé d’envoyer une voiture. Ou bien as-tu compté chez elle sur des sentiments d’amitié personnelle ? Pour moi, elle est femme d’affaire et peut être assez adroite pour te faire croire qu’elle te porte un intérêt particulier. Et naturellement tu n’as pas voulu retourner chez le Dr Réjou (3)? ou chez Ber (4)?
Les journaux d’hier étaient pleins du nouveau message du Président Wilson (5) qui contient - pour la première fois - les conditions à peu près précises de la paix, telles que les Alliés les conçoivent. Naturellement, il y a là 2 points qui empêcheront ou retarderont peut-être le commencement des pourparlers : La question de l’Alsace-Lorraine (6) tout d’abord, et celle des provinces irrédentistes (7) et de la Pologne (8) ensuite. Mais enfin j’estime qu’il y a là un pas assez sérieux fait et qui est le tout premier dans la voie de la Paix. Peut-être bien que l’interruption apparente des pourparlers de Brest-Litovsk (9) est en relation avec ce message, car au fait les Alliés ont tout intérêt à agir en commun avec la Russie, et l’Allemagne de son côté doit aspirer aussi bien plus à une paix générale qu’à une paix séparée (10) sur le front oriental. Bon Dieu, si seulement on aboutissait enfin à un commencement de pourparlers officiels !
La temps est très doux ici, mais il pleut assez souvent. J’ai pu me promener entretemps en plein jour à Meknès, qui est une grande ville arabe des plus intéressantes. La grande fontaine, dont je compte t’envoyer ces jours-ci une vue, est une pure merveille. Ces mosaïques et surtout la bordure sculptée à jour sont d’une beauté incomparable. Les portes de la Place Heddin (11) sont également très artistiques. Mais dans l’intérieur de la Ville même, dans les ruelles étroites mais assez propres, on rencontre à chaque instant des portes, des auvents, des fenêtres et des colonnes sculptées en bois qui témoignent d’un goût très artistique des habitants. Les entrées des mosquées, très nombreuses à Meknès, sont particulièrement jolies, sculptées soit en marbre, soit en pierre comme du filigrane. J’ai regardé pendant eu moins 1/2 heure un vieillard sculpter une telle porte dont il avait tracé le dessin auparavant au crayon ; il faut une patience phénoménale pour un pareil travail. Les corps de métier sont, comme à Fez, répartis par rues et le travail se fait dans les boutiques grandes ouvertes. Je me suis promené aussi longtemps dans le quartier juif (12), très étendu et j’ai même visité l’intérieur de quelques maisons, extrêmement propre et tout en mosaïque. Les femmes sont pour la plupart très jolies - tant qu’elles sont jeunes - et, à l’encontre des femmes arabes, sans voile. J’ai même vu des écoles arabes et juives - dans ces dernières on enseignait aussi le français, que les juifs apprennent beaucoup plus facilement que les Arabes (13). Il est étonnant que la race juive ici se conserve aussi pure : il n’y a jamais de mariage entre juifs et Arabes et le type est ce qu’on représente dans la Bible, mais vraiment comme si ces images-là avaient été prises sur le vif ici.
J’attends avec impatience la distribution supplémentaire du courrier qui a l’air de ne pas venir, car il est près de 8 h. Ne te fais pas trop de mauvais sang Chérie et surtout tiens-moi bien au courant. 
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je suis content que tu aies pu louer et à meilleur compte qu’à la famille L. (14)




Notes (François Beautier)
1) - « Geo » : diminutif désignant Georges, le fils des Gusdorf.
2) - « Melle Campana » : infirmière, ou médecin, ou sage femme de Marthe.
3) - « Dr. Réjou » : le médecin de la famille. Paul l’a évoqué à plusieurs reprises depuis mars 1915.
4) - « Ber » : médecin ou infirmier évoqué ici pour la première fois.
5) - « Président Wilson » : allusion au discours du 8 janvier 1918 devant le Congrès américain présentant en 14 points les conditions d'une paix durable en Europe, lesquelles devront être acceptées par tous les belligérants. Ce discours dit « Programme de la paix du monde » par son auteur, visait une paix sans victoire en contradiction avec les politiques jusqu’au-boutistes de la France, du Royaume-Uni, de la Belgique et de l’Italie notamment quant au sort à réserver à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Il servira pourtant de fondement à la Conférence de la Paix qui se réunira à Paris à partir du 18 janvier 1919 et dont le premier ensemble de réunions aboutira à la rédaction du Traité de Versailles et à sa signature, le 28 juin 1919.
6) - « Alsace-Lorraine » : la France exige de reprendre possession de ces territoires annexés par l’Allemagne après sa victoire sur la France en 1870, mais sans passer par l’organisation - souhaitée par le président Wilson - d’une consultation des habitants, qu’elle considère français. 
7) - « irrédentistes » : l’Italie tient pour italiennes des provinces appartenant à l’empire austro-hongrois, notamment le Trentin et l’Istrie, et entend les intégrer sans plébiscite préalable à son territoire national.
8) - « la Pologne » : la première revendication des Polonais vise à reconstituer un État polonais indépendant rassemblant des territoires alors dominés par les empires allemand et austro-hongrois (les terres polonaises russes étant présentement occupées par l’Allemagne). 
9) - « Brest-Litovsk » : aujourd’hui biélorusse, la ville devint russe à la faveur du 3e partage de la Pologne à la fin du 18e siècle. Les Russes y construisirent une puissante citadelle dont les forces allemandes s’emparèrent en 1915. Elles y établirent leur quartier général face à la Russie puis y organisèrent les pourparlers de paix à partir du 5 décembre 1917. Cependant les exigences allemandes étaient si offensantes pour les Russes que ceux-ci rompirent les négociations le 28 décembre 1917. L’Allemagne accentua alors sa pression en négociant séparément la paix avec l’Ukraine et la Finlande (territoires alors russes) et en reprenant l’offensive en Russie occidentale, ce qui conduisit Trotsky, pressé de mettre l’Armée rouge au service de la révolution bolchévique menacée par les contre-révolutionnaires, à renouer le dialogue et à signer, le 3 mars 1918, le traité de paix germano-russe dit de « Brest-Litovsk ».
10) - « paix séparée » : Paul, comme beaucoup de soldats de tous les pays, souhaite la paix sur tous les fronts le plus tôt possible. A ses yeux, la tactique des empires centraux visant à imposer des paix séparées sur les fronts orientaux leur permet d'en déplacer des troupes pour combattre les Alliés sur les fronts occidentaux, ce qui retarde l’établissement d’une paix générale. 
11) - « Place Heddin » : la fontaine en question occupe une partie de l’enceinte, à côté d’une porte monumentale, de cette place El Hedin (ou El Kedime), à l’époque aussi dite par les Français « place de l’hôpital Louis ».
12) - « Fez » : Fès.
13) - « quartier juif » : ghetto, traditionnellement dénommé « mellâh » au Maroc.
14) - « les Arabes » : cette majuscule en appellerait une au mot « juif » puisqu’il s’agit de désigner deux peuples. Ou alors, l’absence de majuscule à « les juifs » (communauté religieuse, donc sans majuscule) devrait conduire à substituer « les musulmans » à « les Arabes ». Paul n’ignorait vraisemblablement pas qu’il existe - notamment au Maroc à cette époque - des Arabes juifs (et/ou Juifs arabes) et que le mot « Arabe » désigne souvent, par amalgame, d’autres peuples des pays arabes, dont les Berbères… On comprend surtout que, pour lui, être juif n’est qu’affaire de religion et qu'il ne se sent ou revendique ni juif (religion) ni Juif (peuple ou « race » comme on disait à l’époque). En somme, il n'est juif ou Juif que dans le regard de l’Autre.

15) - « famille L. » : famille Lemaître, précédemment sous-locataire de Marthe.