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samedi 21 juillet 2018

Carte postale du 22.07.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

El Hamman, le 22/7/18

Mon cher petit Georges,

Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles, je suppose cependant que tu as repris tes leçons chez Melle Arfeuille et que tu fais des progrès. Écris-moi bientôt et dis-moi si tu es content de ta petite soeur. Crie-t-elle beaucoup?
Bons baisers pour Maman et pour tous, le bonjour pour Hélène

Papa

Les arbres que tu vois sur cette carte sont des dattiers, c.à.d. des palmiers qui portent des dattes.



mercredi 30 mai 2018

Carte postale du 31.05.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

El Hamman, le 31/5/18

Mon cher petit Georges,

J’ai bien reçu tes deux dessins avec la dernière lettre de Maman. Tous les messieurs portent donc maintenant un chapeau haute-forme? Mais pourquoi ne m’envoies-tu plus de lettres, petit paresseux? Est-ce que tu vas mieux? Tousses-tu encore? 
Une bonne bise pour toi et tes soeurs ainsi que pour Maman, le bonjour pour Hélène.


Papa

jeudi 29 mars 2018

Carte postale du 30.03.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Aïn Leuh, en Mars 18

Mon cher petit Georges,

Mes voeux les plus sincères pour ton 7° anniversaire; surtout bonne santé, et que tu sois bientôt complètement rétabli de ta mauvaise maladie. Je t’envoie ci-joint un billet de 5 Frs. pour lesquels tu achèteras avec Maman quelque chose qui te fera plaisir. Et surtout écris-moi bientôt si tu fais des progrès. 

Un gros baiser pour toi, Maman, Suzi et Ali; le bonjour pour Hélène.


                                                                                            Papa

mercredi 7 mars 2018

Carte postale du 08.03.1818

Région d'Aïn Leuh, vallée d'Ifrane

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 8-3-18

Ma chérie,

Il pleut à torrents, c’est réellement le temps rêvé pour partir demain!
Bons baisers,

Paul


mardi 16 janvier 2018

Carte postale du 17.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf



C
  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Rabat le 17/1/18

Mon cher petit Geo,

Comment vas-tu? Es-tu enfin guéri?
Je t’embrasse du fond du coeur


Ton Papa


dimanche 14 janvier 2018

Carte postale du 15.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf

 Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

15/1/18

Mon cher petit Georges, 





Maman m’écrit que tu es  bien malade depuis 3 semaines et que tu souffres beaucoup. J’espère que cette vilaine maladie est guérie maintenant et que tu peux déjà te lever et jouer comme avant. Donne-moi bientôt de tes nouvelles et reçois, mon cher petit, les meilleurs baisers de ton

Papa

mardi 14 novembre 2017

Carte postale 15.11.1917

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Fez, le 15/9bre 1917

Une bonne bise de la capitale du Maroc.

Papa


Apprends-tu maintenant avec Melle Arfeuille?

dimanche 14 mai 2017

Lettre du 15.05.1917

Main dite "de fatma"

Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 15 Mai 1917

Mon cher petit Georges,

Maman m’a écrit l’autre jour que tu allais prendre ta première leçon chez Mademoiselle Airfeuil (1), et que tu saurais bientôt m’écrire une petite lettre tout seul. Donc, dans la prochaine de Suzette tu mettras les quelques lettres que tu connais déjà pour que je voie les progrès. 
J’ai été content d’apprendre que le petit portefeuille t’a fait plaisir. As-tu remarqué la main qui est brodée au verso et qui se trouve également sur le bouton? C’est un signe sacré des arabes (2), tout comme le croissant ou la croix en Europe.
Je te prie de donner une gosse bise pour moi à Maman, Suzette et Ali et de dire le bonjour à Hélène.
Je t’embrasse bien fort.


Papa



Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Il n'est toujours pas question pour Marthe d'envoyer les enfants à l'école, où elle craint que leur qualité d'allemands ne leur vaille des désagréments. 
2) - "signe sacré": erreur de Paul, la main étant dans la culture populaire une sorte de talisman bien antérieur à l'islam.

vendredi 24 mars 2017

Carte postale du 25.03.1917



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Mars 1917

Ma Chérie,

Rentrant à Taza, j’ai bien trouvé ta lettre du 13 courant à laquelle je répondrai demain. Comme déjà dit 6 à 8 fois, les mandats de Janvier et Février me sont bien parvenus. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

mardi 13 septembre 2016

Lettre de Marthe du 20.09.1916

Hélène Siret, employée de Marthe
Nous intercalons ici une des rares lettres de Marthe que Paul ait conservées. Comme il s’en est déjà expliqué, le manque d’intimité et de place dans son paquetage justifiait qu’il détruisît systématiquement sa correspondance. Cette lettre avait dû, pour une raison que nous ignorons, être renvoyée à Caudéran.
Marthe avec Suzanne et Georges en mai 1914


Caudéran, le 20 Sept. 1916


Chéri, 

J’ai reçu aujourd’hui ta carte du 11 et ta lettre du 9 Sept. Cela fait, en effet, dans la semaine entre le 3 et le 9 Sept, 3 correspondances, deux lettres et une carte. Je suis toujours très déprimée et ne sais pas trop quoi faire pour me remonter. Leconte n’a toujours pas envoyé le mandat et je suppose qu’il a eu vent de notre démarche et qu’il ne s’exécutera plus ce qui sera pour le moins ennuyeux. Enfin, je tâcherai d’obtenir un laissez-passer pour Nantes et j’irai les premiers jours d’octobre, aussitôt après avoir consulté Me Lanos. 
Les enfants, heureusement, paraissent se remettre. La Petite ne mange toujours pas, mais elle est aussi gaie qu’autrefois. Quant à Georges, je ne m’explique pas bien ce qu’il a eu ou ce qu’il peut avoir pour avoir la figure si fatiguée. Il mange bien, s’amuse comme d’habitude et ne se plaint de rien. Peut-être qu’il grandit tout simplement. L’année dernière, il a eu aussi une très mauvaise passe, et après l’avoir surmontée nous avons constaté que c’était la croissance qui l’avait fatigué. Hél. est de nouveau comme d’habitude. Probable que sa fatigue était réelle et qu’elle avait besoin d’un peu de repos. Ce voyage chez ses parents a été une bonne diversion, quoiqu’accompli dans une douloureuse circonstance. 
Quant à Mme Penhoat, que veux-tu, je ne peux pas la juger sans toucher à la personne sacrée de ton ami… Comme je ne veux pas te froisser, je me suis abstenue tout à fait. Elle est d’ailleurs convaincue que son Jean, qu’elle aime follement, lui reviendra complètement changé, et je le lui souhaite. Malgré la gaieté de son tempérament, elle a cruellement souffert.
Je l’ai priée de passer chez la directrice de l’école hôtelière dont je t’ai parlé l’autre jour, pour lui exposer mon cas et lui demander si elle serait disposée à m’accueillir. Dis-moi donc ce que tu penses de cette idée. Pour entrer quelque part, il me faudrait évidemment une recommandation. J’ai parlé de ce projet à Mr. Wol. l’autre jour, mais lui aussi, il trouve toujours ma nationalité gênante dans tout ce que je pourrais entreprendre, quoiqu’il soit convaincu que cela ne devrait pas être ainsi… Mais voici encore une preuve comme ma situation est hargneuse: Mme Diet m’a rapporté ce matin un rideau que je lui avais prêté en Mars dernier et que je lui avais réclamé depuis deux fois par lettre. Elle s’excusait abondamment qu’elle avait eu des ennuis avec la Police à cause de ses visites chez moi, que son mari également a dû venir chez le Commissaire pour s’expliquer, qu’à la suite de cela probablement il a dû quitter Bordeaux, qu’en conséquence je devrais l’excuser, etc etc…
Alors, comment ne pas se désoler de plus en plus et toujours de nouveau? C’est sûrement très beau d’être martyr, mais il faut être né pour cela. Je ne le suis pas, et si je l’étais j’aurais mieux choisi une meilleure cause pour me sacrifier.
Je souffre et je secoue mes chaînes. Et toujours de nouveau je me trouve - et nous tous - pris comme dans un élan, qui au moindre mouvement en travers de notre part, semble prêt à nous broyer. Que cet affreux cauchemar ne trouve pas de fin aussi - c’est extraordinaire. 


(La fin de la lettre est perdue.)  

lundi 29 février 2016

Carte postale du 01.03.1916

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran 

le 1er Mars 1916
Mon cher petit Georges,

J’ai reçu ta lettre et en vois que tu as déjà un porte-monnaie. Mais comme il n’y a que des sous marocains ici, il faut que tu tapes Maman pour le remplir. Tu vois sur cette carte des petites filles marocaines qui ne s’habillent pas de la même façon que les bordelaises. 
De grosses bises pour toi, Suzette, Alice et Maman ; le bonjour pour Hélène.


                                                  Papa

mercredi 30 décembre 2015

31.12.1915

Carte postale de Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22 
Caudéran

Décembre 1915

Bons baisers et heureuse année 1916.


                                                  Papa

jeudi 23 avril 2015

Carte postale du 24.04.1915

L'écriture de Paul montre son inquiétude à la nouvelle de la maladie de son fils.

Carte postale  Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 24-4-15

Je reçois à l’instant ta lettre du 15 à laquelle je répondrai demain. Écris moi très souvent si Georges va mieux.

                                        Bien à toi,


                                              Paul

vendredi 3 avril 2015

Lettre du 04.04.1915



Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza le 4 avril 1915
                                      Jour de Pâques


Mon cher petit Georges,

Tu vas avoir 3 ans samedi 10, juste huit jours après que ton papa en a eu 33.
Lorsque il y a 3 ans tu as poussé ton premier cri à la Rue de l’Hermitage, Maman, qui avait pourtant beaucoup souffert pour toi, était tellement heureuse d’avoir un petit garçon avec ta soeur Suzette qu’elle a vite oublié toutes ses douleurs et qu’elle les aurait subies depuis encore cent fois s’il l’aurait fallu pour te voir grandir. Et tu as beaucoup grandi entretemps : tu parles déjà bien et bientôt tu commenceras à comprendre beaucoup de choses dont tu bavardes déjà maintenant avec ton air de grand bébé qui ne connaît pas de souci.
Le temps passe bien vite, mon petit Georges, et dans dix ans d’ici tu ne te rappelleras plus cet anniversaire du 10 Avril 1915 qui a pourtant été le plus douloureux pour Maman et Papa. Ils n’ont jamais eu à supporter une séparation aussi longue et aussi incertaine quant au jour du revoir. Et le papa qui est soldat et qui traîne des kilomètres et des kilomètres à travers un pays fleuri comme la terre promise (1), pensera le 10 beaucoup à toi et donnerait volontiers quelques années de sa vie pour te voir, toi, avec ta maman et tes petites soeurs, jouant au milieu de toutes ces fleurs parfumées.
Lorsque tu seras grand, mon fils, tu continueras à aimer Maman et Papa comme ils t’aiment depuis qu’ils t’ont et tu penseras qu’ils ont tout fait pour que tu ne te trouves pas un jour dans la même situation qu’eux aujourd’hui.
L’Osterhase (2) ne t’a sûrement pas oublié cette année et Maman n’aura pas laissé passer le 10 Avril sans t’apporter dans ton lit blanc un joli petit souvenir d’elle et de moi.
Une grosse bise pour toi et pour ta petite soeur.

                                                Papa

Notes (Francois Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "terre promise" : Paul, qui se veut émancipé de ses origines juives, emploie ici une référence biblique commune à sa culture d'origine (juive) et à celle (chrétienne protestante) de Marthe. 
2) - "Osterhase" : "lièvre de Pâques" (en Allemagne, d'où vient ce personnage légendaire issu d'un culte païen du printemps et de la fécondité) ou "lapin de Pâques" (par exemple en France). Paul, contrairement à son habitude, emploie ici un nom allemand et non son équivalent français : se lasserait-il de se conformer en vain à ce qu'il suppose être le modèle du "Bon Français" ou veut-il souligner, à l'intention d'un éventuel  lecteur ou censeur, que l'Allemagne n'est pas - ou pas seulement - le pays de barbares étranges que la propagande française anti-germanique invente ? L'attachement de Marthe aux coutumes et au folklore allemand fera l'objet de débats avec Paul...


vendredi 19 décembre 2014

Carte postale du 20 décembre 1914


Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran  (Gironde)

Mon cher petit Georges,

Tu vois ici dans la voiture à ânes toute une bande de petits enfants et à droite notre Fox. Si tu es sage et si tu n’embêtes pas trop maman, tu feras aussi un tour comme cela après la guerre.
Bien des choses pour tout le monde et une grosse bise pour toi.


Papa

dimanche 7 décembre 2014

Lettre du 8 décembre 1914

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux (Gironde)
le 8 Décembre 1914


Chérie,
Hier matin, juste au moment où j’allais t’annoncer que dorénavant je mettrais aussi longtemps que toi pour répondre aux lettres reçues, le sergent fourrier venait me remettre tes lignes de samedi. C’est égal, tu n’es pas bien pressée pour me donner de tes nouvelles ! Enfin puisque tu es rentrée maintenant, j’espère que tu es plus à ton aise. Je pense aussi que ton voyage s’est bien passé et que tu n’as pas eu la même réception à la mairie de Caudéran qu’à celle de Bayonne. Donne moi bientôt des nouvelles à ce sujet et dis moi aussi combien de temps la famille Devilliers restera avec toi. Comme le gouvernement va rentrer à Paris (1), je crains bien que les locataires de D. n’en fassent autant, tout en souhaitant que la famille Devilliers reste avec toi au moins une bonne quinzaine pour te convaincre que tu ne risques rien à Caudéran.
J’ai bien regretté de ne pas avoir vu Cambo et la belle demeure de Maître Rostand (2); ce sera peut-être pour plus tard.
J’ai fini par m’habituer ici et je commence à trouver la vie à Lyon bien agréable (tout est relatif bien entendu). Au bureau de la 2° il y a fort à faire mais les gradés, en partie de Bel Abbès (3), en partie des rengagés sont des gens agréables malgré leur abord un peu rude. Le Capitaine, un homme d’un certain âge, est très bienveillant pour ses hommes et surtout très juste. Il se rend compte de tout par lui même et ne se gêne pas de goûter l’ordinaire à la cuisine et de crier si les soins voulus de propreté etc. ne sont pas donnés. Il entend tous les matins les hommes qui voudraient lui parler personnellement ; au rapport, un officier demande en outre journellement si quelqu’un a des réclamations à faire. La nourriture est suffisante et point mauvaise. Grâce à un arrangement avec le Caporal d’Ordinaire, je reçois mes plats à part, mais personnellement je ne suis pas aussi bien nourri qu’à Bayonne au mess.
La ville de Lyon est une des plus belles que j’ai vues. Des rues larges et modernes, des maisons de 4, 5, 6 et 7 étages, un éclairage parfait, une grande propreté. Des cabinets souterrains, très luxueux, avec lavabo gratuit et demande de se laver (sans pourboire) dans l’intérêt de l’hygiène ; des cireuses automatiques à 10 cs ; des comptoirs où le café, thé, lait etc. est servi à 10 cs la tasse. La ville a des places vastes et aérées avec des mouvements superbes, des églises et édifices publics d’un goût parfait et souvent très vieux et d’un style difficile à décrire. Le Rhône et la Saône avec d’innombrables ponts traversent la ville dans toute sa longueur et les mouettes y font leur vol gracieux bien que la mer soit distante de 350 km env. J’étais dimanche (après une douche dans une des “Douches Lyonnaises” très élégantes et démocratiques en même temps : 35 cs avec serviettes et savon) par la ‘Fourvière’ quelque chose comme le sommet de Montmartre à Paris avec une église magnifique et d’où l’on a une vue superbe sur la ville et jusqu’aux cimes des Alpes ; on voyait le Mont Blanc ! Genève est en effet à env. 80 km.
Ce qu’il y a maintenant de moins agréable, à la Légion, ce sont les soldats, du moins dans notre compagnie. Il y a là nombre de juifs polonais, russes et allemands (4), parlant un jargon mi-allemand mi-hébreu (5); des turcs, des espagnols et quelques suisses. Dans notre cantonnement, il n’y a qu’1 1/2 compagnies, les autres sont dispersés dans la ville. Depuis quelques jours il y a aussi une douzaine d’Américains et je vais tâcher d’en faire plus ample connaissance pour avoir l’occasion de parler l’anglais. On nous exerce aussi ferme : 1/2 compagnie va partir ces jours ci sur le front et d’autres vont suivre.
Quant à la situation militaire, je suis toujours optimiste, nous avons bien avancé ces jours ci et si l’avance russe est momentanément arrêtée, il ne reste pas moins vrai que les allemands, avec leurs attaques désespérées, perdent un monde fou. Enfin, l’Italie s’est déclarée nettement favorable aux alliés et elle prendra partie pour eux un jour ou l’autre. Tu as certainement lu qu’après Friedrichshafen (6), Fribourg en Brisgau (7) a été bombardée par les avions alliés et la ligne de chemin de fer détruite.
Baboureau doit partir le 20 pour être versé dans le service armé ! Je vais donc faire donner la procuration à Siret (8) qui, lui, est définitivement réformé.
Les enfants se remettent certainement bientôt complètement. Embrasse les bien pour moi et dis le bonjour à la famille Devilliers et à Hélène ainsi qu’à Mme et Georgette Plantain lorsque tu les verras.
Meilleurs baisers.
  Paul

P.S. As tu été au Comptoir d’Escompte, allée de Tourny, pour régulariser ta procuration ?

Sur le “Journal” (9) de samedi dernier, il était question d’un cas où la saisie d’une maison allemande n’a pas été maintenue ; on a levé les scellés parce que le propriétaire s’était engagé pour la durée de la guerre au 1° Etranger.

Notes: (François Beautier)
(1) "le gouvernement va bientôt rentrer à Paris" : sur injonction du chef d'état-major général de l'armée française (Joseph Joffre) le gouvernement s'est officiellement replié à Bordeaux du 2 septembre au 8 décembre 1914, le ministère de la guerre y restant jusqu’au 15 janvier 1915.
(2) "Maître Rostand" : il s’agit d’Edmond Rostand (1868-1918), dramaturge célèbre (auteur notamment de Cyrano de Bergerac, L’Aiglon, Chantecler), académicien depuis 1901, grand bourgeois dreyfusard, pacifiste (Chantecler est joué la première fois en 1910), patriote (il s’engage en 1914 mais est réformé), humaniste,  qui vit depuis 1906 dans sa villa Arnaga, à Cambo-les-Bains (Pays basque), près de Bayonne.
(3) "Bel Abbès" : Sidi Bel Abbès, en Algérie occidentale, siège principal de la Légion en Afrique du Nord. 
(4) "juifs polonais, russes et allemands" : Paul prend à son compte un préjugé antisémite qui est cependant moins partagé dans les rangs de la Légion étrangère que de l'Armée. 
(5) "jargon mi-allemand mi-hébreu" : Paul nie ainsi au yiddish le statut de langue, de même qu'il indique, en ne mettant jamais de majuscule au mot "Juif", qu'il ne considère pas les juifs (membres d'une communauté religieuse), comme un peuple ou une nation officiellement constitués.
(6) "Friedrichshafen" : site de construction des ballons dirigeables Zeppelin, la ville fut pour la première fois bombardée par l'aviation française le 23 novembre 1914 (les installations Zeppelin avaient été attaquées par un aviateur français dès le 14 août).
(7) "Fribourg en Brisgau" : les terrains d'aviation et la gare de Fribourg en Brisgau furent pour la première fois bombardés le 4 décembre 1914 lors d'un raid français.
(8)"Siret" : collaborateur de Paul à Bordeaux.
(9) "Le Journal" : Paul est abonné au quotidien national "Le Journal", que Marthe lui réexpédie régulièrement sous manchette, et dont il lui renvoie les articles découpés qu'il veut conserver ou lui faire lire. Il s'agit de l'un des grands quotidiens nationaux de l'époque, orienté vers un lectorat de classe moyenne, cultivé, républicain, libéral, patriote, ouvert aux Anglais et aux Américains. Son directeur, Charles Humbert, homme politique important, spécialiste des questions militaires et très critique face à l'Armée française, sera arrêté en février 1918 puis rapidement acquitté du soupçon d'avoir racheté Le Journal, en 1911, avec de l'argent allemand.

mardi 2 septembre 2014

En guise d’introduction: Marthe

Marthe, Suzanne et Georges en 1914.
On note que le futur philosophe avait alors des cheveux.
Si Paul a laissé derrière lui un jeu de piste de certificats et d’écrits, il n’en va pas de même pour ma grand’mère, Marthe. 
Point de bulletins scolaires, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a reçu aucune éducation formelle; pas de certificat d’employeurs - et pourtant, elle a travaillé. Les indications dont je dispose sont de l’ordre du - rare - témoignage oral de ses descendants, ou de la mention, en passant, dans une lettre.
Marthe Sturm est née le 30 janvier - une date que Paul ne laissera jamais passer sans lui présenter ses voeux d’anniversaire - 1880, à Schlaben Gruben, d’après les documents officiels, un lieu que Google Maps ignore - peut-être Schladen, à 25 km au sud de Brunswick et non loin de Wolfenbüttel où Paul étudia. Sa généalogie paternelle nous est connue, hélas, par les extraits certifiés conformes des certificats de baptême sur quatre générations que, moins confiante que Paul, elle s’était procurés dès 1940.  Son père, Johann Friedrich, est « Königlischen Steuer-Aufseher », quelque chose comme inspecteur du Trésor. Il est né en 1844 à Rippen, dans une famille protestante, « evangelische ». La mère de Marthe, Albertine Voigt, protestante également, est née le 26 mars 1849 à Küstrin sur Oder, aujourd’hui à la frontière polonaise, où on annonce ses fiançailles avec Johann Friedrich le 3 mars 1872. Le père de Marthe a servi pendant la guerre de 70 « für Kaiser, König und Vaterland » comme l’atteste un  diplôme qui m’est parvenu; un Prof. Dr. Friedr. Vogt a cosigné en 1923 avec un Prof. Dr. Max Koch une Histoire de la Littérature allemande, d’après un bon de commande précieusement conservé dans les archives de mes grands parents — est-ce membre de la famille? Ce sont les seuls papiers dont je dispose.
Marthe elle-même, dans un lettre à son fils, se vante de pouvoir remonter son arbre généalogique paternel sur six générations. Au commencement, il y avait Christian Sturm, « Senator und Fabriquen Inspector », né en 1695. Il a un fils pasteur, Christian Sturm, né en 1728, marié à une fille de pasteur. L’arrière-grand-père de Marthe, son fils, encore un Christian Sturm,  était Tuchmachermeister, tisserand, et maître d’école; son fils unique, Karl Friedrich Christian, né en 1795, est destiné à devenir pasteur, et envoyé à Göttingen faire sa théologie. Il se rebiffe: très bien, lui dit son père, tu travailleras avec moi, mais tu commences comme apprenti. Le jeune homme épouse une femme riche, Charlotte Kuhnow, cependant, continue l’affaire paternelle, et donne à ses enfants une éducation supérieure. Il a la mauvaise idée, malheureusement, de prêter de l’argent à un ami; l’ami fait faillite et entraîne Karl Friedrich dans sa ruine: il fera même de la prison, et sa famille connaît la misère, ce dont le père de Marthe, Johann Friedrich (un garçon porte ce prénom à chaque génération), le plus jeune des enfants, se souviendra toute sa vie. 
Ce Johann Friedrich, père de Marthe, né en 1844, a participé à la première bataille de la guerre de 70, la bataille de Wissemburg und Wörth, et y a été blessé: il a reçu des éclats d’obus dans le côté gauche, le coeur a été touché, et le médius de sa main gauche arraché. Quand il meurt, c’est, d’après sa famille, des suites de ces blessures. Marthe a deux soeurs, Helena et Charlotte, et un frère qui porte le prénom familial de Johann Friedrich.
Le père de Marthe avait servi dans les grenadiers.
Sur l’enfance et l’éducation de Marthe, rien ne nous est parvenu, sinon qu’elle a été formée comme couturière, ou modiste, et fera longtemps elle-même tous les vêtements de sa famille. L’année 1900 la trouve en ville, à Brunswick ou Hanovre, où elle est employée comme « ouvrière » dans une grosse boutique de tailleur. C’est là que Paul l’aperçut pour la première fois. Une légende familiale veut qu’il lui ait donné des leçons de français - une langue qu’ils viendront l’un et l’autre à parler et écrire admirablement. Les deux jeunes gens entament une correspondance nourrie: en restent deux coffrets de lettres, et un énorme album de cartes postales, encore en ma possession, mais en allemand, hélas, et dans une graphie à peine déchiffrable. On note cependant que Paul voyage beaucoup pendant ces années, et que les amoureux se retrouvent plusieurs fois au bord de la mer ou à la montagne pour des séjours de vacances sans doute chaperonnés. 
Je n’ai aucune idée de la manière dont les deux familles - protestante et juive - ont accepté les fiançailles et le mariage en 1906 des jeunes gens. On peut noter que Paul a attendu la mort de ses parents pour épouser Marthe, mais il peut y avoir à cela des raisons autres que familiales. Le mariage donne lieu à une fête, où l’on chante, et où les amis sont invités.  Paul restera en contact avec son frère Adolf ; des lettres indiquent qu’il lui a même prêté de l’argent. Venu en visite avec un camarade dans les années 30, sans doute peu avant son départ pour la Yougoslavie, puis la Palestine, le fils d’Adolf, Hans, se voit accueilli un peu fraîchement: mais c'est parce qu'il est accompagné d'un ami, « un sale Allemand ».
Dans tout cela, il est difficile de se faire une idée sur la personnalité de Marthe, et sur ce qui a pu pousser les deux jeunes gens l’un vers l’autre. Ce sont les lettres de la guerre de 14-18 qui vont dessiner une relation difficile et passionnée. 

Anne-Lise Volmer-Gusdorf 


Merci à Patrick Pouyanne pour ses précieuses indications généalogiques.