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vendredi 12 janvier 2018

Lettre du 13.01.1918

La fontaine Nejjarine et le fondouk – Fès – Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 13 Janvier 1918

Ma Chérie,

Voilà enfin le courrier de Bordeaux arrivé ! c.à.d. celui qui part le 30, mais le triage s’effectue si lentement que jusqu’ici je n’ai reçu que ta lettre datée du 29 - espacée donc de 10 jours de la précédente datée du 19 Décembre. Nul doute qu’il y a au moins deux lettres intercalées que j’aurai probablement demain.
Je suis, comme tu le penses, littéralement consterné des nouvelles que tu me donnes sur la santé de notre petit Georges, d’autant plus que je ne m’y attendais pas le moins du monde. La seule chose qui me console c’est que je sais d’expérience que tu t’affoles facilement à des occasions pareilles. J’attends avec impatience tes nouvelles ultérieures ; n’ayant pas reçu de télégramme, je conclus que Geo (1) va déjà mieux, mais c’est quand même un drôle de sentiment d’être comme cela, surtout à la veille d’un départ pour au moins un mois sinon davantage. Les 2 autres sont donc aussi malades ? Mais qu’est-ce qu’ils ont donc tous les trois, qui semblaient être si pleins de santé lorsque j’étais là ? Je ne me rappelle point d’avoir été malade pendant mon enfance, exception faite d’une forte grippe (Influenza) et les nôtres qui sont certainement bien mieux soignés que nous sont à chaque instant au lit.
L’incident avec Melle Campana (2) est en somme assez compréhensible, car ne pouvant trouver elle-même une voiture, et considérant qu’avec le tram elle perdrait au moins 3 heures sinon davantage, elle t’a demandé d’envoyer une voiture. Ou bien as-tu compté chez elle sur des sentiments d’amitié personnelle ? Pour moi, elle est femme d’affaire et peut être assez adroite pour te faire croire qu’elle te porte un intérêt particulier. Et naturellement tu n’as pas voulu retourner chez le Dr Réjou (3)? ou chez Ber (4)?
Les journaux d’hier étaient pleins du nouveau message du Président Wilson (5) qui contient - pour la première fois - les conditions à peu près précises de la paix, telles que les Alliés les conçoivent. Naturellement, il y a là 2 points qui empêcheront ou retarderont peut-être le commencement des pourparlers : La question de l’Alsace-Lorraine (6) tout d’abord, et celle des provinces irrédentistes (7) et de la Pologne (8) ensuite. Mais enfin j’estime qu’il y a là un pas assez sérieux fait et qui est le tout premier dans la voie de la Paix. Peut-être bien que l’interruption apparente des pourparlers de Brest-Litovsk (9) est en relation avec ce message, car au fait les Alliés ont tout intérêt à agir en commun avec la Russie, et l’Allemagne de son côté doit aspirer aussi bien plus à une paix générale qu’à une paix séparée (10) sur le front oriental. Bon Dieu, si seulement on aboutissait enfin à un commencement de pourparlers officiels !
La temps est très doux ici, mais il pleut assez souvent. J’ai pu me promener entretemps en plein jour à Meknès, qui est une grande ville arabe des plus intéressantes. La grande fontaine, dont je compte t’envoyer ces jours-ci une vue, est une pure merveille. Ces mosaïques et surtout la bordure sculptée à jour sont d’une beauté incomparable. Les portes de la Place Heddin (11) sont également très artistiques. Mais dans l’intérieur de la Ville même, dans les ruelles étroites mais assez propres, on rencontre à chaque instant des portes, des auvents, des fenêtres et des colonnes sculptées en bois qui témoignent d’un goût très artistique des habitants. Les entrées des mosquées, très nombreuses à Meknès, sont particulièrement jolies, sculptées soit en marbre, soit en pierre comme du filigrane. J’ai regardé pendant eu moins 1/2 heure un vieillard sculpter une telle porte dont il avait tracé le dessin auparavant au crayon ; il faut une patience phénoménale pour un pareil travail. Les corps de métier sont, comme à Fez, répartis par rues et le travail se fait dans les boutiques grandes ouvertes. Je me suis promené aussi longtemps dans le quartier juif (12), très étendu et j’ai même visité l’intérieur de quelques maisons, extrêmement propre et tout en mosaïque. Les femmes sont pour la plupart très jolies - tant qu’elles sont jeunes - et, à l’encontre des femmes arabes, sans voile. J’ai même vu des écoles arabes et juives - dans ces dernières on enseignait aussi le français, que les juifs apprennent beaucoup plus facilement que les Arabes (13). Il est étonnant que la race juive ici se conserve aussi pure : il n’y a jamais de mariage entre juifs et Arabes et le type est ce qu’on représente dans la Bible, mais vraiment comme si ces images-là avaient été prises sur le vif ici.
J’attends avec impatience la distribution supplémentaire du courrier qui a l’air de ne pas venir, car il est près de 8 h. Ne te fais pas trop de mauvais sang Chérie et surtout tiens-moi bien au courant. 
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je suis content que tu aies pu louer et à meilleur compte qu’à la famille L. (14)




Notes (François Beautier)
1) - « Geo » : diminutif désignant Georges, le fils des Gusdorf.
2) - « Melle Campana » : infirmière, ou médecin, ou sage femme de Marthe.
3) - « Dr. Réjou » : le médecin de la famille. Paul l’a évoqué à plusieurs reprises depuis mars 1915.
4) - « Ber » : médecin ou infirmier évoqué ici pour la première fois.
5) - « Président Wilson » : allusion au discours du 8 janvier 1918 devant le Congrès américain présentant en 14 points les conditions d'une paix durable en Europe, lesquelles devront être acceptées par tous les belligérants. Ce discours dit « Programme de la paix du monde » par son auteur, visait une paix sans victoire en contradiction avec les politiques jusqu’au-boutistes de la France, du Royaume-Uni, de la Belgique et de l’Italie notamment quant au sort à réserver à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Il servira pourtant de fondement à la Conférence de la Paix qui se réunira à Paris à partir du 18 janvier 1919 et dont le premier ensemble de réunions aboutira à la rédaction du Traité de Versailles et à sa signature, le 28 juin 1919.
6) - « Alsace-Lorraine » : la France exige de reprendre possession de ces territoires annexés par l’Allemagne après sa victoire sur la France en 1870, mais sans passer par l’organisation - souhaitée par le président Wilson - d’une consultation des habitants, qu’elle considère français. 
7) - « irrédentistes » : l’Italie tient pour italiennes des provinces appartenant à l’empire austro-hongrois, notamment le Trentin et l’Istrie, et entend les intégrer sans plébiscite préalable à son territoire national.
8) - « la Pologne » : la première revendication des Polonais vise à reconstituer un État polonais indépendant rassemblant des territoires alors dominés par les empires allemand et austro-hongrois (les terres polonaises russes étant présentement occupées par l’Allemagne). 
9) - « Brest-Litovsk » : aujourd’hui biélorusse, la ville devint russe à la faveur du 3e partage de la Pologne à la fin du 18e siècle. Les Russes y construisirent une puissante citadelle dont les forces allemandes s’emparèrent en 1915. Elles y établirent leur quartier général face à la Russie puis y organisèrent les pourparlers de paix à partir du 5 décembre 1917. Cependant les exigences allemandes étaient si offensantes pour les Russes que ceux-ci rompirent les négociations le 28 décembre 1917. L’Allemagne accentua alors sa pression en négociant séparément la paix avec l’Ukraine et la Finlande (territoires alors russes) et en reprenant l’offensive en Russie occidentale, ce qui conduisit Trotsky, pressé de mettre l’Armée rouge au service de la révolution bolchévique menacée par les contre-révolutionnaires, à renouer le dialogue et à signer, le 3 mars 1918, le traité de paix germano-russe dit de « Brest-Litovsk ».
10) - « paix séparée » : Paul, comme beaucoup de soldats de tous les pays, souhaite la paix sur tous les fronts le plus tôt possible. A ses yeux, la tactique des empires centraux visant à imposer des paix séparées sur les fronts orientaux leur permet d'en déplacer des troupes pour combattre les Alliés sur les fronts occidentaux, ce qui retarde l’établissement d’une paix générale. 
11) - « Place Heddin » : la fontaine en question occupe une partie de l’enceinte, à côté d’une porte monumentale, de cette place El Hedin (ou El Kedime), à l’époque aussi dite par les Français « place de l’hôpital Louis ».
12) - « Fez » : Fès.
13) - « quartier juif » : ghetto, traditionnellement dénommé « mellâh » au Maroc.
14) - « les Arabes » : cette majuscule en appellerait une au mot « juif » puisqu’il s’agit de désigner deux peuples. Ou alors, l’absence de majuscule à « les juifs » (communauté religieuse, donc sans majuscule) devrait conduire à substituer « les musulmans » à « les Arabes ». Paul n’ignorait vraisemblablement pas qu’il existe - notamment au Maroc à cette époque - des Arabes juifs (et/ou Juifs arabes) et que le mot « Arabe » désigne souvent, par amalgame, d’autres peuples des pays arabes, dont les Berbères… On comprend surtout que, pour lui, être juif n’est qu’affaire de religion et qu'il ne se sent ou revendique ni juif (religion) ni Juif (peuple ou « race » comme on disait à l’époque). En somme, il n'est juif ou Juif que dans le regard de l’Autre.

15) - « famille L. » : famille Lemaître, précédemment sous-locataire de Marthe.

vendredi 2 juin 2017

Lettre du 03.06.1917

Wolfenbüttel en 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 3 Juin 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma lettre du 1° courant (1); depuis la tienne du 21 Mai je suis sans tes nouvelles.
C’est Dimanche aujourd’hui, mais dans ces petits postes on ne s’en aperçoit pas du tout. Le Commandant d’Heures (2) avait même l’habitude de faire travailler les hommes le dimanche, et ce n’est  que grâce à l’énergie de notre Lieutenant que cela a cessé et qu’il n’y a plus ce jour que corvée de lavage. Moi naturellement je travaille au bureau la matinée et y reste aussi après la soupe pour lire ou écrire. Il y a même sur notre table deux gros bouquets dans une douille d’obus que notre rouquin (3) s’efforce en vain de renverser. Nous avons planté en outre des fleurs dans des boîtes de conserve pour les placer sur les fenêtres. Mon Sergent, qui est grand horticulteur devant l’éternel, sème tous les légumes au jardin du poste situé entre les fils de fer et le mur d’enceinte. En sortant les graines hier nous avons trouvé aussi un petit sachet imprimé “Choux de Brunswick” (4) - j’ignorais complètement qu’il y avait là-bas des choux spéciaux - peut-être le sergent a-t-il raison en disant que c’est plutôt de la choucroute !
Le temps est beau, mais le vent continuel et violent empêche les grandes chaleurs. Je suis allé faire un tour dehors : des Tsouls (5) viennent vendre de grands paniers d’oeufs (1 Fr. la douzaine) qu’ils chargent sur des ânes comme on charge dans le Midi les couffins d’oranges, des artichauts sauvages, des oignons, de la volaille (30 sous un poulet) et des boeufs et moutons. Le bétail est aussi relativement bon marché ici : environ 17 à 18 Frs. un beau mouton qui pèse 20 kg., 270 à 290 Frs. un boeuf ou une vache de 300 kg. vivants. J’ai regardé ensuite à la jumelle le pays situé de l’autre côté de l’Inaouen (6) et que les Rhiatas travaillent pendant la nuit (7). Il y a là aussi un peu partout des bois d’oliviers, et j’ai pensé avec mélancolie que depuis fort longtemps je n’ai plus vu une forêt, alors que ma jeunesse était toute remplie de chênes, de frênes et de hêtres. Oh, ces belles forêts autour de Stadtodendorf ... Ces jolies excursions au Harz du temps de Wolfenbüttel et nos promenades ensoleillées à Rubeland, en Thuringe et dans la Forêt Noire (8)! Il y a encore aujourd’hui réellement quelque chose comme de la nostalgie en moi et la question - un peu angoissée, je l’avoue - si et comment je reverrai tout cela ! Même ces simples promenades nocturnes au Windwinklenberg (9), Nussberg (10) ou Paveljekke Holz (11), au clair de lune et à la floraison du lilas - comme c’était beau et comme c’est loin ! J’ai quelquefois besoin de réfléchir sérieusement pour croire et me convaincre que normalement je ne vivrai guère plus longtemps que j’ai déjà vécu. Et seule l’idée que l’enfance jusqu’à l’âge de 16/18 ans ne compte guère, puisqu’on s’y est formé, qu’on ne connaissait point la valeur de la vie, me console quelque peu. Mais je ne pense plus comme autrefois qu’à l’âge de 60 ans on ne doit rien attendre plus impatiemment que la mort.
Ton observation, que personne plus que toi ne peut vérifier le fait qu’aussitôt qu’on a la moindre fortune le coeur sèche et l’égoïsme devient implacable, est sans doute une pierre dans mon jardin (12). Je crois cependant que tu te trompes sur mon compte, car à vrai dire j’ai toujours été égoïste, mais peut-être moins que je ne le suis devenu par la force des choses. Je n’ai jamais possédé, vis à vis de mes parents et de mes frères et soeurs, ce qu’on appelle le sens de la famille et j’ai toujours aspiré à me hausser plus haut que précisément les autres membres de ma famille. Cela n’a changé un peu que du moment où je t’ai connue, je dirai même dès le premier moment. Je ne sais pas si je t’ai jamais parlé de cela plus tard : cette connaissance au DCL (13) où tu figurais comme la  “Dienerin Martha” (14) qui apporte une lampe a été pour moi un véritable coup de foudre et j’aurais très probablement fait quelque coup idiot si je n’avais pas réussi à prendre contact avec toi. Tu en retrouveras les traces dans mes lettres de chez SD Blanc (15) où j’attendais souvent une ligne écrite de ta main comme un malade son médecin. Ces premiers mois jusqu’à mon départ de B. (16) me reviennent du reste encore aujourd’hui à la mémoire comme une période de bonheur infiniment doux, où le doute, l’incertain et le réveil de l’homme contribuaient à me maintenir dans un véritable état de somnambule ... C’était un peu ce que Schiller (17) doit avoir ressenti, étant jeune, et ce qu’il a rendu dans la “Glocke” (O zarte Sehnsucht, süsses Hoffen) (18); je dis “ressenti”, car c’est là le seul sentiment que Schiller, l’homme des grandes phrases et expressions compliquées, a su exprimer sans grands mots, en quelques tout petits vers simples et saisissants ... Je disais donc qu’à ces moments-là, ou plutôt dans cette période, j’ai complètement cessé d’être égoïste, car je ne pensais qu’à toi, et encore d’une façon assez platonique. Cela a changé de nouveau plus tard à Hanovre (19), où, je crois, je me suis définitivement débarrassé des derniers sentiments enfantins et même de pas mal d’idéaux. Car c’est surtout là où je voyais autour de moi tant d’égoïsme, tant d’ambition et une telle fièvre de se faire une place au soleil, au risque bien entendu d’en écarter un autre, que je me rendais bien compte que sans cela on “n’arrive” pas. Et l’idée, caressée autrefois, “Raum ist in der kleinsten Hütte” (20), commençait à perdre singulièrement de sa valeur pour moi. Plus tard, après notre mariage, l’égoïsme s’est élargi dans ce sens qu’il ne comprend plus que la propre personne, mais la famille...
Que faites-vous aujourd’hui dimanche ? Où étais-tu le jour de la Pentecôte ?
Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu (21) - quand est-ce que ce sera enfin fini ? (22)
Je t’embrasse, ainsi que les enfants. Le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "1° courant" : ce courrier n'a pas été conservé. On peut imaginer que Paul y aurait évoqué le retour au Maroc du Résident général Hubert Lyautey, le 29 mai.
2) - "Commandant d'Heures" : il s'agit vraisemblablement du Commandant de poste, désigné à partir d'un jeu de mots de caserne portant sur "commandeur".
3) - "notre rouquin" : en argot miliaire il peut s'agir soit d'une mascotte animale (chat, chien, renard...), soit d'un soldat chargé de "faire la police" ("la rousse") à table ou à la cantine, soit encore de distribuer le vin de table ("le rouquin"). Ici il s'agit vraisemblablement d'un chat.
4) - "choux de Brunswick" : variété européenne de chou cabus à grosse pomme dense et lourde, principalement consommée sous forme de choucroute. 
5) - "des Tsouls" : la tribu Tsoul (par usage ce nom propre est invariable), berbère arabisée, occupait au moment de l'institution du protectorat, en 1912, le versant du Rif au nord-ouest de Taza. Les Tsoul se soulevèrent et furent partiellement pacifiés - de force - en juin 1914 mais leur territoire, qui comprenait le col de Touahar (où se trouve Paul en juin 1917) fut en 1915 occupé par les Rhiatas rebelles que la Légion commença à réprimer en juillet 1916 (Paul participa aux derniers combats, à Touahar, de la mi-août au début septembre 1916).
6) - "Inaouen" : officiellement "Innaouen". Paul, depuis le col de Touahar, voit "de l'autre côté" de l'oued (qui décrit un long méandre très serré et encaissé), c'est-à-dire à l'ouest et au nord, le versant sud du Rif (que les Rhiatas occupent).
7) - "travaillent la nuit" : façon discrète de dire que la Légion affame les vrais propriétaires de ces terres (ceux qui la cultivent)... 
8) - "Forêt Noire" : Paul cite les grandes forêts des massifs anciens ("hercyniens") allemands que lui évoque le paysage du Rif et dont Marthe et lui partagent la nostalgie. "Autour de Stadtodendorf" (en fait “Stadtoldendorf”, en Basse Saxe) ; "au Harz" (ou Hartz en français), dont vient le mot "hercynien" et qui s'étend en Basse-Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe (au sommet duquel - le Brocken - ils fêtèrent la nuit de Walpurgis du temps où Paul étudiait à Wolfenbüttel) ; "à Rubeland" (dans le Harz, en Saxe-Anhalt, à proximité de la Thuringe) ; "dans la Forêt Noire" (le massif frère des Vosges, de l'autre côté du Rhin, en Bade-Wurtemberg) que Paul nomme en français plutôt qu'en allemand ("Schwarzwald"). 
9) - "Windwinklenberg" : ce nom d'un point élevé ne paraît correspondre à aucun lieu remarquable ni en Allemagne, ni en Alsace. S'il s'agissait d'un "Windmühlenberg" ("mont du moulin à vent"), on pourrait hésiter entre plusieurs centaines de sites en Allemagne.
10) - "Nussberg" : cité médiévale perchée en nid d'aigle en Bavière orientale. 
11) - "Paveljekke Holz" : ce nom d'endroit boisé ne correspond à aucun lieu reconnu d'intérêt général en Allemagne ou en Alsace. Paul se réfère sans doute à une géographie strictement locale voire intime dont son couple connaît ce toponyme fondé sur le prénom Pavel, c'est-à-dire Paul.
12) - "une pierre dans mon jardin" : une attaque contre moi.
13) - "DCL" : la signification de ces initiales n'est pas connue. Il s'agit de l'entreprise où travaillait Marthe, sans doute comme couturière, quand Paul la vit pour la première fois.
14) - "Dienerin Martha" : l'expression peut signifier "Sœur Marthe". Une certaine "Dienerin Martha" œuvra au XVIIe siècle à la propagation du jansénisme en Allemagne. Les "sœurs", en tant que servantes (Dienerin) de Dieu, ont pour mission d'apporter la Révélation, c'est-à-dire la "Lumière" (d'où l'allusion de Paul à une lampe). Mais "Dienerin" a aussi le sens d' "employée"
15) - "SD Blanc" : il s'agit vraisemblablement de l'entreprise de textile alsacienne (établie à Mulhouse) où Paul travailla juste avant de s'installer à Nantes, en France, en 1907.
16) - "de B." : il semble que Paul évoque ici son départ de Brunswick, pour Hambourg, et Mulhouse, où il travailla à partir de 1902 avant de gagner la France.
17) - "Schiller" : Friedrich von Schiller est l'un des plus célèbres poètes et écrivains allemands du XVIIIe siècle (1759-1805), à la fois maître du classicisme et inspirateur du romantisme.
18) - "O Zarte... Hoffen" : citation tirée du poème de Schiller "Die Glocke" ("La cloche", devenu en 1799 le "Lied von der Glocke", en français "Le chant de la cloche") disant mot à mot "Ô tendre nostalgie, doux espoir".
19) - "Hanovre" : Paul est revenu à Hanovre en 1904 pour régler la succession de ses parents, après la rencontre de Marthe en 1900, et avant sa propre installation à Mulhouse, puis en France en 1906-1907.
20) - "Raum... Hütte" : citation de l'avant-dernier vers du poème de Schiller "Der Jüngling am Bache" (mot à mot "le jeune garçon près du ruisseau") dont les deux derniers vers disent "Raum ist in der kleinsten Hütte / für ein glücklich liebend Paar" (mot à mot "Il y a toujours de la place dans la plus petite des huttes / pour un couple d'amants heureux").
21) - "Bon Dieu" : ce juron que Marthe - protestante - n'approuvera certainement pas, est pour la première et dernière fois écrit ici par Paul, qui semble alors moralement bien mal en point. Cherche-t-il à inquiéter son épouse ou à rendre plus nécessaire aux yeux de ses supérieurs une permission de détente ?
22) - Cette lettre toute entière, où Paul parle de ses parents et de ses frères, de sa rencontre avec Marthe et des sentiments qu'elle lui inspira, et de ses idées de jeune homme, respire la nostalgie qu'il éprouvait alors. C'est la première fois dans la correspondance qu'il se livre ainsi.

mercredi 21 septembre 2016

Lettre du 22.09.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 22/9 16

Ma Chérie,

Voici une journée presque de repos pour moi : Je suis à la corvée d’eau aujourd’hui, c.à.d. j’ai à remplir à la source les sacs d’eau qu’un mulet emporte ensuite au camp. Cela me fait à peu près 1 à 1 1/2 heures de travail réel dans la journée et me permet de me laver comme il faut et de laver en outre mes effets. Je suis assis ici en plein bled, écrivant sur mon bidon qui se trouve sur mes genoux. Il fait, comme toujours depuis que nous sommes ici, un temps superbe et même le sirocco s’est calmé. Les bicots soumis (1) passent par ici pour vendre leur marchandise au souk (marché) à côté du nouveau camp. Je viens de faire emplette de 13 superbes oeufs pour 20 sous et d’un panier de raisin contenant de 2 1/2 à 3 kgs de raisin pour 10 sous. En échange d’une cigarette, un vieux Tsoul m’a donné une poignée de figues fraîches “mler, mler” (belles) (2) qui sont délicieuses, rafraîchies dans l’eau. Les raisins sont très bon marché parce que les Beni Kra Kra (3) (tribu soumise en janvier dernier) en plantent beaucoup. Nous y étions encore en Juillet, mais heureusement pour les Kra Kra (et pour nous) les raisins n’étaient pas mûrs à cette époque là. Les montagnes bleues et violettes en face plantées par ci par là d’oliviers  et parsemées de petits villages semblent si paisibles, les cigognes se promènent si près de moi et les figues et raisins sont si bons qu’on pourrait se croire dans un coin heureux si le canon du camp, celui de Bab Mersouka et celui de Koudiac (4) ne tonnaient pas à chaque instant. On voit alors un petit nuage blanc à l’endroit où l’obus éclate et, à l’aide de jumelles, souvent des hommes et des troupeaux fuyant vers le lointain. Des douzaines de cagnas ont été détruites et le grand village des Benim Garas complètement mis en ruine. 
Comme nous devons complètement terminer le poste pour que les hommes restant soient de suite bien logés, nous (les 6 Compagnies) (5) avons à faire jusqu’au 5 ou 10 Octobre au moins. Enfin, en attendant, nous ne faisons toujours pas de colonne ...
D’après ta lettre du 10 courant je comprends que la famille Penhoat est partie le 11. Tu vois une fois de plus que les espoirs que tu avais fondés sur cette visite se sont plutôt changés en ennuis. Je le regrette d’autant plus que j’avais, moi aussi, escompté une influence heureuse de cette visite sur ton pessimisme et ton délaissement.
Si tu vas au bureau, tu pourras y prendre, en dehors de mes lettres et copies de lettres personnelles, l’éléphant en ébène qui se trouve sur la bibliothèque ainsi que l’Histoire Naturelle (en allemand) qui est dedans. Je ne vois cependant pas beaucoup l’utilité, car si L. a fait ouvrir ce secrétaire il en connaît déjà le contenu et ce sera assez tôt que je le reprenne après mon retour.
Quant à ta pension (6), je te disais déjà sur ma dernière carte que c’est au séq. de porter soin à ce qu’elle te parvienne, faute de quoi tu serais à la charge de l’Etat et tu aurais même droit au paiement par la Mairie de 1 fr 25 par jour pour toi plus 50 cs pour chaque enfant contre production de mon certificat de présence au corps. Je connais nombre d’Allemands dont la femme et même la maîtresse touche cette allocation parce qu’eux sont à la Légion et cela depuis le début de la guerre, la famille n’ayant pas suffisamment de moyens d’existence. Je ne crois donc pas que Me Palvadeau (7) puisse refuser de s’occuper de cette affaire, car l’Etat devrait te payer alors pour depuis le début de la guerre près de 2000 Frs.
Penhoat étant Caporal Fourrier (8) et comme tel assimilé aux Sous-Offs vit naturellement bien plus cher que moi, sans toucher pour cela bien plus.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                         Paul

Un bonjour à Hélène.

Ne peux-tu t’habituer à faire le T majuscule comme ceci : T, on corrige toujours ton T (9) sur les lettres.




Notes (François Beautier)
1) - "bicots soumis" : il s'agit précisément de Marocains de la tribu des Tsoul, pacifiés de force en 1914 et en juillet 1916 (par la compagnie de Paul), qui depuis lors suivent les soldats français à la fois pour les approvisionner en aliments frais et pour razzier les villages rebelles dont l'armée prend le contrôle. Cependant l'essentiel de la tribu des Tsoul demeure dissidente (rebelle).
2) - "mler" : ce mot écrit phonétiquement conduit soit à l'idée de "dernières" (cueillies, donc les plus fraîches), soit à une allusion salace au sexe féminin (possible dans ces milieux exclusivement masculins).
3) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu berbère qui a conservé malgré l'islamisation des mœurs antérieurs, dont la viticulture (cependant de plus en plus résumée à la production de raisin de table). Cette tribu supposée pacifiée de force en janvier 1916 a de nouveau mobilisé contre elle la Légion en mai puis en juillet (Paul participa à ces trois colonnes contre eux). 
4) - "Koudiac" : en fait "Koudiat el Biad", poste de la Légion servant avec celui de Bab Merzouka à contrôler la vallée de l'oued Innaouen (passage obligé de la route et de la voie ferrée, et aussi du téléphone entre Fès et Taza). Pendant tout l'été et l'automne 1916 ces postes servirent de point de départ et d'appui à des expéditions de pacification forcée contre la rébellion des Rhiatas et de leurs alliés (tribus et clans Beni Krakra, Beni Ouaraïn, Beni M'Gara, Beni M'Tir...) soutenue par l'Allemagne.
5) - "les 6 compagnies" : par manque d'effectifs, les groupes mobiles (ou "colonnes") sont composés d'éléments prélevés sur des régiments différents. D'après ce qu'écrit Paul, les constructeurs du campement militaire de Touahar étaient ainsi issus de 6 compagnies différentes. Cependant c'est bien la Légion de Taza qui menait les opérations (de même pour la construction de la voie ferrée).
6) - "ta pension" : Marthe doit recevoir de Nantes (voir la carte postale du 20/9/1916) la part des bénéfices de la société L. Leconte & Cie qui revient à Paul. Sinon, Marthe et ses enfants seraient considérés comme ne disposant pas de ressources suffisantes et toucheraient, comme toutes les familles dans ce cas de soldats au front, une allocation dont Paul précise plus loin le montant.
7) - "Me Palvadeau" : l'un des avocats de Paul.
8) - "Caporal Fourrier" : par ces majuscules grandiloquentes Paul se moque du grade très modeste (caporal) et de la fonction peu glorieuse (fourrier, c'est-à-dire magasinier d'intendance, originellement distributeur de fourrage) de son ami Penhoat, cependant mieux loti que lui du simple fait de son grade. 
9) -"ton T" : Marthe calligraphie vraisemblablement le T de Taza (ou de Touahar) en majuscule gothique allemande (ce qui le fait ressembler à un C en cursive romaine) , au grand agacement de Paul qui souhaiterait sans doute passer inaperçu pour accroître ses chances d'obtenir sa naturalisation.

mercredi 5 août 2015

Lettre du 06.08.1915

Document Delcampe
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 6 Août 1915

Chérie, 

Je t’ai annoncé par ma carte d’hier mon arrivée ou plutôt mon retour à Taza où j’ai trouvé tes dernières lettres. Celle du 25 Juillet et le colis contenant la chemise, la brosse et les 2 tubes sont également arrivés : le tout en excellent état. La brosse à dents est très bonne, la chemise un peu trop blanche pour nos parages un peu sales, merci !
Comme tu l’as constaté toi-même, nous ne sommes restés que 10 jours dehors, et pourtant, lorsque hier, en venant du Camp des Roches, nous aperçûmes les Tours, les Murs et les Oliviers de Taza, tout le monde était content de rentrer “chez soi”. Quel pauvre “chez soi”, ce marabout aux murettes blanchies à la chaux (pour chasser les puces) ! Et pourtant, on est tout de même un peu plus à l’aise que dans le bled, où l’on dort sous la guignole (1) sur son couvre-pied, brodequins aux pieds en costume kaki, le fusil attaché au bras, prêt à se lever au premier signal - à moins qu’on ne soit de garde, dans quel cas on couche dans la tranchée, ce qui arrive tous les 4 jours. Il est vrai qu’avec la chaleur actuelle, il est aussi agréable de coucher dehors sur la paille ou l’alfa que sous la tente ; on n’a que 2 hs de faction dans la nuit, mais il faut naturellement faire énormément attention ! 
En raison de la chaleur fantastique, nous n’avons marché que le matin d’une façon générale, partant à 4 1/2 ou 5 heures et arrivant au nouveau cantonnement vers 10 heures au plus tard. On campe aussitôt, fait les corvées de bois et d’eau et creuse des tranchées autour du camp. Comme cependant la chaleur se fait sentir dès 6 1/2 hs, on sue tout de même à grosses gouttes, surtout en pays accidenté où il n’existe pas de route pour ainsi dire et où le ravitaillement est souvent difficile. Les 2 premiers jours nous avons beaucoup souffert par le manque d’eau douce, toute l’eau était salée à moins d’aller en armes à plusieurs kilomètres à une toute petite source qui était insuffisante pour alimenter 40 megs alors que nous étions environ 4000. Un peu plus tard, la nourriture faisait défaut, notre convoi de ravitaillement ayant été attaqué ! Nous avons donc mangé nos vivres de réserve, biscuits et potage salé, ce qui n’est précisément pas un régal. Enfin le 2 Août au matin nous avons été attaqués par une tribu portant le nom sympathique de “Beni Kra Kra” (2). Notre artillerie a envoyé au moins 400 à 500 obus (ce qui est beaucoup pour ici) et nos pertes ont été d’une dizaine d’hommes, presque exclusivement dans la cavalerie. Dans notre Compagnie, nous n’avons eu qu’un homme très légèrement blessé. Mais ce jour-là nous avons marché en plein midi avec le sac lourdement chargé, une douzaine de kilomètres, traversant l’eau à chaque instant, alors que les obus nous passaient par-dessus la tête. Mais tout bien pesé, cette colonne a été facile au point de vue des étapes. J’espère néanmoins que c’est la dernière pendant l’été, car la chaleur est réellement intolérable. Ce qui m’a fait plaisir c’est la camaraderie dans notre première escouade. Nous étions 7 hommes qui marchaient sur un effectif de 14, les autres étant restés à Taza. Tous les jours, on se faisait un plat à part : un poulet, un ragoût, des rognons, des oeufs, des pommes frites etc. Car aussitôt que nous avons choisi un campement, les goumiers l’annoncent aux bicots qui apportent aussitôt leur marchandise au “souk” (3) c.à.d. ils installent un marché à côté du camp et gagnent de l’or en vendant du tabac, du thé, café, oeufs, chocolat, poules, conserves, kesra (4), etc.
Nous avons eu aussi un formidable orage en cours de route qui nous a mouillés jusqu’aux os.
Je répondrai demain ou après-demain à tes dernières lettres et, entretemps, t’embrasse ainsi que les enfants.

                                               Paul


Notes (François Beautier)
1) - "guignole" : petite tente de campagne pour 1 ou 2 hommes, plus généralement connue sous le nom de "guitoune" (lequel viendrait de l'arabe "gitun" signifiant "tente"). Il semble que Paul utilise ici un surnom plus étroitement réservé à la Légion où le mot féminin "guignole", dérivé de l'apparence de l'ouverture de la tente dont les pans en diagonale ressemblaient à la scène du guignol lyonnais, désignait aussi "une femme (à soldats)". 
2) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu berbère hostile au Protectorat. Elle tenta de descendre vers Taza pour prendre la ville en entraînant la tribu mal pacifiée des Branes. L'opération à laquelle Paul prit part au début août 1915 sous le commandement du Colonel Simon brisa la rébellion et détruisit toutes les positions contrôlées par la tribu sur le versant français du Rif.
3) - "souk" : marché temporaire (en arabe).
4) - "kesra" : galette non levée de pain dit "algérien" ou "kabyle" bien que son origine soit plus orientale, peut-être égyptienne.