jeudi 15 octobre 2015

Lettre du 16.10.1915

Karl Hellferich

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 16 Octobre 1915

Ma chère petite femme,

Voici enfin un moment qui me permet de répondre à ta lettre du 5 et la carte du 7 courant, la dernière arrivant juste à l’instant, au moment où un ami venait me chercher pour participer à un copieux plat de coeur de boeuf, sauce au vin. Je suis de garde de 24 heures mais j’ai la chance de faire mes 4 heures de jour sans fusil aux portes même du camp, comme planton. De cette façon je ne fais que 4 hs de service au lieu de 9 hs dans la journée. J’avais commencé une lettre mercredi soir, mais voilà que je fus brusquement commandé pour l’escorte devant chercher à la gare de Bou Ladjeraf notre colonel (1), qui venait faire ses adieux avant de partir pour la France. Nous avons couru comme des lièvres à travers champs et sommes juste rentrés à 19 hs au camp. 10 mn plus tard une pluie formidable de 24 hs commençait à tomber qui nous a mouillés jusqu’aux os dans nos guitounes car nous n’avons toujours pas de marabouts, tous les bâtiments construits jusqu’à présent étant pour les Officiers, Sous-Officiers, bureaux etc. La pause de midi, en déduisant le temps occupé par le rapport, est d’à peine 1 1/4 hs. Le soir le rompez est à 16 1/2, mais il faut se mettre en effets de drap (2), aller au rapport, inspection des armes, de sorte qu’après la soupe il fait nuit ; l’appel est sonné à 19 hs et l’extinction des feux à 19 1/2 hs. Ce n’est donc point le rêve et tu devras te contenter encore pendant le prochain temps plus souvent de cartes postales que de lettres. Je t’ai cependant accusé réception des 2 feuilles de papier insérées dans tes lettres ; les journaux sont arrivés jusqu’au 7 inclus. De ton côté tu auras sans doute reçu entretemps mes différentes correspondances et tu ne te feras pas de mauvais sang pour ma santé.
L’histoire des emprunts de guerre allemands, du moins des 2° et 3°, est tellement fantastique que j’ai beaucoup de peine à y croire. De cette façon en effet l’Etat encaisserait si peu d’argent qu’il ne pourrait pas faire face à ses dépenses pour approvisionnements, fournitures de toute sorte, fusils, canons, munitions etc. et s’endetterait horriblement (3) vis à vis de ses gros fournisseurs, les Krupps, Thyssen, Ehrardt (4), etc. etc. Et le fait que le Dr Helfferich (5), autrefois directeur de la Deutsche Bank, est ministre des finances me laisse supposer qu’il y a un peu d’exagération dans ces commentaires des journaux. On pourra dire tout au plus à la fin qu’on a escompté la victoire complète et une grosse indemnité monétaire, mais comme l’une et l’autre sont peu vraisemblables pour l’Allemagne, la fraude serait monstrueuse et criminelle de la part des gouvernants si les choses étaient vraiment comme le décrivent les journaux. Car pour émettre ce papier, c.à.d. des billets de banque, il faut, suivant la loi, disposer d’une couverture en or disponible dans la caisse de la Reichsbank, couverture qui doit être je crois au moins 1/3 ou 1/4 du montant des billets émis. A moins qu’on considère par exemple comme or les titres déposés ou non vendus des différents emprunts ...!
Les prix que tu me cites pour les différentes vivres à Bordeaux sont vraiment exorbitants (6) et je suis d’autant plus surpris (agréablement bien entendu) que tu aies pu régler l’avant-dernier terme à Mme Robin. Oui, nous aurons peut-être pas mal de travail pour nous remettre à flot après la guerre, mais il n’est pas impossible non plus que les affaires de charbon notamment reprendront bientôt plus que normalement car pendant la période actuelle personne ne voudra constituer des stocks considérables. Et si comme il y a beaucoup de chances nous continuerons comme par le passé, les pertes en argent seront bientôt rattrapées. Mr. Wooloughan t’a-t-il livré le Glasgow (7) et à quel prix la tonne ? 
Depuis 2 jours nous avons de nouveau un temps superbe : le temps est si clair et si radieux qu’on voit très bien la dernière chaîne des montagnes du Haut-Atlas.
Ci-joint une lettre de Georges Laforcade à laquelle je vais répondre tout à l’heure. Tu vois qu’il est vivement affecté de la mort de sa fiancée. Ton mot lui a certainement fait plaisir mais il n’a apparemment pas reçu le mien.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                                Paul

Je viens de manger une livre de superbes raisins à 50 cs.


Notes (François Beautier)
1) - "notre colonel" : il s'agit vraisemblablement du colonel Henri Simon (1866-1956), commandant le groupe mobile de Taza (la "colonne Simon"), récemment promu général. Le résident général Lyautey le garda à ses côtés au Maroc jusqu'en 1917, puis il fut affecté en métropole.
2) - "effets de drap" : uniforme de casernement, plus léger que l'uniforme de campagne. 
3) - "s'endetterait horriblement" : le recours massif à l'emprunt (7 émissions intérieures et 2 auprès des pays neutres pendant la Grande guerre) avec la non-convertibilité du mark-or et le cours forcé de la monnaie de papier, provoqua une forte inflation intérieure et une dépréciation de 50% du mark sur les marchés extérieurs. Des rumeurs de faillite imminente de l'Allemagne coururent chez les Alliés dès la désignation de Karl Hellferich à la direction du Trésor impérial, en 1915. Paul ne les pense pas vraies en se référant au renom de ce ministre des finances du Reich, qui était auparavant, depuis 1908, directeur de la première banque allemande, la Deutsche Bank.  Or, à ce poste précédent, ce théoricien du parti populaire national allemand (très antirépublicain) s'était illustré comme principal allié, voire agent, des grands groupes privés militaro-industriels allemands. En tant que ministre des finances, il fut très vite soupçonné par la gauche de vouloir piller l'épargne des Allemands et les réserves du Reich au profit de ces mêmes groupes, ce qui alimenta la rumeur de faillite imminente du pays. 
4) - "Krupp, Thyssen, Ehrardt": il s'agit des plus puissants groupes industriels privés fournisseurs d'armes et de munitions des armées du Reich. Krupp est célèbre pour ses canons depuis 1811, c'est une "monarchie industrielle" parmi les plus riches du monde. Thyssen est un groupe charbonnier puis sidérurgique de la Ruhr fondé en 1871, qui a développé depuis 1911 en Moselle (allemande) l'énorme complexe sidérurgique des Forges et Aciéries d'Hagondange, et qui souffre un peu depuis le début de la Grande guerre d'avoir perdu le contrôle de ses mines dans les pays contrôlés par les Alliés. Ehrhardt, groupe constructeur de locomotives puis de véhicules automobiles (à partir de 1903), et fournisseur de munitions pour le Ministère de la guerre depuis 1889, a inventé en 1891 un procédé de fabrication sans soudure de tubes (notamment de fusils, pistolets et canons) qui assura le développement constant pendant toute la guerre de sa principale société industrielle Rheinmetall, l'une des plus importantes productrices d'armements du Reich.
5) - "Dr Hellferich" : Docteur Karl Hellferich  (1872-1924), théoricien allemand de l'impérialisme financier, membre influent du parti antirépublicain DNVP (parti populaire national allemand), directeur de la Deutsche Bank de 1908 à 1914, ministre des finances de 1914 à 1916 (il a alors recours à l'inflation), ministre de l'Intérieur de 1916 à 1917. Auteur de "La monnaie et les banques" publié en 1921. 
6) - "vraiment exorbitants" : Paul passe d'un long paragraphe consacré à l'hérésie suicidaire d'une forte inflation (cependant contrôlée) en Allemagne à la considération épouvantée du haut niveau des prix alimentaires courants en France. Il faut donc lire cette comparaison implicite comme le constat d'un très grand risque de faillite et/ou de mouvements sociaux en France. 
7) - "le Glasgow" : le charbon écossais en provenance de Glasgow dont Wooloughan assure le courtage à Bordeaux et dont il aurait livré au détail une petite quantité à Marthe pour le chauffage de son logement. Paul en demande le prix à la tonne pour savoir, en fonction de l'évolution des cours, si les acheteurs constituent ou non des stocks : s'ils ne le font pas, les affaires de la société Leconte reprendront d'autant plus vite après la guerre. 


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