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mardi 18 octobre 2016

Lettre du 19.10.1916

René Viviani (1863-1925)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 19 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Tes lettres des 9 et 11 courant me sont parvenues ensembles aujourd’hui, en même temps que le journal du 9. Il me semble pourtant que je t’avais accusé réception de ton dernier mandat expédié en Septembre qui, dans tous les cas, est bien entre mes mains. Pour ce qui est du prochain mandat, tu n’as qu’à supprimer celui que tu m’aurais normalement envoyé vers le 20 Octobre et en envoyer un 4 semaines plus tard, soit vers le 20 Novembre après réception de ton mandat de Nantes (1).
Quant à notre affaire, je crois que nous l’avons envisagée dans notre récente correspondance sous tous ses rapports. Pour éviter tout malentendu je te répète qu’il est inutile d’insister sur la délivrance du certificat (2) mentionné par Me Lanos et que tout ce qu’on pourrait tenter avec un peu de chance de succès serait de faire demander des renseignements directement au Président du Conseil d’Administration du 1° Régiment Etranger à Bel Abbès (3). Et encore faudrait-il que cette demande vienne d’un endroit quasi-officiel pour être prise en considération. Comme je te le disais déjà Penhoat a de son côté demandé les comptes à Nantes et il a engagé Me Bonamy à les demander aussi à Me Palvadeau. Car en relisant la lettre de Penhoat je constate avec plaisir que j’en avais mal interprété une phrase et que Penhoat n’a point enjoint à Leconte de fournir les comptes à Palvadeau comme je l’avais compris tout d’abord. Il ne nous reste donc réellement plus qu’à attendre maintenant le résultat de toutes ces démarches avant de prendre une décision quelconque. Je réponds également aujourd’hui à Penhoat pour qu’il fasse répéter sa demande au besoin par voie d’huissier si L. n’y réagit pas comme cela. 
Veux-tu que je revienne encore une fois sur ton projet de l’école hôtelière (4)? La directrice naturellement te promettra tout ce que tu voudras - c’est son intérêt comme il est de son intérêt de placer le plus d’élèves possible. Mais je ne vois pas une seule raison pour quoi elle te recommanderait tout particulièrement et, même si elle avait la bonne volonté de le faire, je ne vois nullement où elle aurait tant d’influence (5) que cela.
Tu auras lu que dans la présente discussion à la Chambre sur les naturalisations des sujets ennemis, le projet de Mr. Viviani (6) réserve une situation spéciale aux engagés à la Légion. D’un autre côté on a voté aussi un statut très favorable pour les permissions en y mentionnant aussi les militaires en Afrique du Nord qui auraient droit à 12 jours (sans le voyage) tous les 6 mois (7). Bien entendu nous autres - bien que la loi ne prévoie pas cette exception - serions encore exclus de cette faveur. Je vais donc entreprendre avec un de mes camarades quelques démarches auprès des journaux de l’Opposition (qui seuls sont lus par le Gouvernement) pour faire discuter cette question publiquement. Je crois que la Victoire (8)  (le journal de Gustave Hervet) ou l’Oeuvre sont les mieux situés pour s’en occuper et, aussitôt retourné à Taza, je vais m’adresser au premier. Cela ne coûtera rien et me permettra toujours de connaître tout au moins l’opinion de quelques-uns qui ont comme profession de former et travailler l’opinion publique. D’une façon générale on peut observer que quelques écrivains très en vogue retombent dans les mêmes errements (9) qu’on reproche tellement aux Allemands et parlent aussi prétentieusement que les fameux QB (10) et autres avant la guerre. C’est tout juste qu’on ne rectifie pas pour les besoins de la cause le “Deutschland über alles” (11) dans une traduction discrète.
Rien de bien définitif encore au sujet de notre départ : le Sieur Abd el Malek (12) fait de nouveau parler de lui pour nous préparer une bonne petite campagne d’hiver. 
Reçois ainsi que les enfants mes meilleurs baisers.

                                                    Paul

As-tu lu l’article de Mr. Herriot au Journal (13) sur la pacification du Maroc ? C’est quand même monstrueux de voir de près comment les braves électeurs sont récompensés de leur fiche électorale (14).




Notes (François Beautier)
1) - "Mandat de Nantes" : Marthe reçoit mensuellement de la Société L. Leconte & Cie une somme forfaitaire de 300 francs représentant une avance sur la part des bénéfices qui revient à Paul.
2) - "certificat" : Maître Lanos souhaitait que Paul obtienne de son commandant de corps un certificat de bonne conduite (voir la lettre du 15 octobre précédent). 
3) - "Conseil d'Administration du 1er Régiment étranger à Sidi Bel Abbès" : Paul semble confondre l'administration de son Régiment avec celle d'une société ou d'une collectivité civile. Il paraît en effet ignorer (ou faire semblant d'ignorer) deux faits : a) que le président du dit Conseil est d'office le chef de corps du régiment (à l'époque, le Lieutenant-colonel Jacques Héliot), auquel Paul ne voulait pas s'adresser (voir sa lettre du 15 octobre) ; b) que le dit Conseil d'administration central du régiment est seulement chargé de gérer l'intendance (par exemple les questions concernant l'habillement des soldats).
4) - "l'école hôtelière" : la nature de cette école, que Marthe fréquente ou souhaite fréquenter (voir la lettre du 28 septembre 1916), est ainsi précisée. 
5) - "influence" : Paul, toujours hostile au projet de Marthe, développe ici l'argument de l'incapacité de la directrice de cette école à échapper au "chauvinisme" dont Marthe demeurerait victime.
6) - "Viviani" : René Viviani (1863-1925), avocat, ancien président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de juin 1914 à la fin octobre 1915 (il fut alors remplacé par Aristide Briand), était en octobre 1916 - au moment où Paul en parle - Ministre de la Justice (il le restera jusqu'en septembre 1917) et député socialiste de la Creuse. C'est à ce double titre, et du fait de sa naissance à Sidi Bel Abbès où il avait acquis une certaine connaissance de la Légion, qu'il soumit au Parlement, le 4 octobre 1916, un projet de loi visant à permettre au gouvernement d'une part de "rapporter" (annuler) facilement les naturalisations prononcées avant le début de la guerre en faveur de "étrangers ressortissants ennemis", et d'autre part de ne plus accorder automatiquement la nationalité française - à leur majorité - aux enfants nés en France de parents étrangers. Viviani ne faisait pas là acte de xénophobie mais cherchait à vider un abcès de revendications nationalistes appelant depuis 1915 à mener une "Chasse aux Boches" (titre d'un article du Dr. Poirier de Narçay, député de Paris, paru dans L’Express du Midi du 8 mars 1916). Avec les difficultés rencontrées sur tous les fronts, les appels à la dénaturalisation des ressortissants ennemis suspects (moins d'une vingtaine de cas depuis août 1914) devinrent très pressants à l'été 1916 (Léon Daudet, dans L’Action française du 26 juin 1916, dénonçait par exemple la volonté de Viviani d'exclure de tout risque de dénaturalisation les ressortissants ennemis combattant dans l'armée française ou dans l'armée d'un pays allié). La loi effectivement votée le 4 octobre 1916 durcit celle du 7 avril 1915 pour les étrangers naturalisés français avant le début de la guerre n'habitant plus la France, mais plutôt que de l'abolir, elle se contenta de la compléter en donnant des garanties aux engagés dans l'armée française (dont la Légion étrangère). 
7) - "tous les 6 mois" : les permissions réglementaires (hors des demandes exceptionnelles dont celles liées à des blessures) de 40 jours par an avaient été suspendues pour les soldats du front (pas de l'arrière) dès le début de la guerre. Elles furent rétablies pour les officiers du front en mars 1915. Des parlementaires réclament alors que les combattants en profitent aussi (éventuellement en se trouvant relayés en première ligne par des "embusqués" de l'arrière). Joffre généralise le système à tous les soldats en juin 1915. A partir de juillet 1915 et jusqu'en octobre 1916, le nombre des permissionnaires d'un régiment ne peut pas dépasser en même temps plus de 3 à 4% de l'effectif d'une unité combattante. La réforme d'octobre 1916 - que Paul évoque - fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an. Cependant les chefs de corps, craignant de manquer d'hommes (les "grandes boucheries" de Verdun et de la Somme en consomment énormément) ne respectèrent pas ce droit : des refus et des suspensions de permissions firent chuter le taux de permissionnaires à moins de 2% des effectifs, ce qui engendra des désertions, suicides et mutineries à partir de février 1917. En juillet 1917 Pétain fit obligation de respecter la réforme d'octobre 1916 et - afin de rattraper les retards - poussa le taux jusqu'à 50% pour les soldats sortant d'une offensive.
8) - "La Victoire, Gustave Hervé, L'Œuvre" : Paul en a parlé dans sa lettre du 5 octobre 1916.
9) - "errements" : allusion au nationalisme allemand et au chauvinisme français, dont l'un des chantres est à l'époque Léon Daudet.
10) - "les fameux QB" : initiales obscures, peut-être en allemand, qui semblent désigner les "va-t-en-guerre", "pousse-au-crime" et autres "stratèges de comptoir" et "jusqu'au-boutistes", tous bellicistes et responsables de la "marche à la guerre" puis du refus de toute négociation de paix.
11) - "Deutschland über alles" : hymne patriotique allemand ("L'Allemagne par-dessus tout") considéré par Paul comme nationaliste ("L'Allemagne au-dessus de toutes les nations"). 
12) - "le sieur Abd el Malek" : sans doute par dérision du titre d'émir ("prince") d'Abdelmalek, chef des rebelles marocains, Paul le qualifie ici civilement de "sieur" après l'avoir dit - de façon républicaine - "citoyen" dans sa lettre du 28 septembre 1916. Paul, et ses collègues du Groupe mobile de Taza, conservent un mauvais souvenir de la campagne de l'hiver 1915-16 contre Abdelmalek qui se termina lors de la bataille de Souk El Had des Gheznaïa, le 27 janvier 1916, par la fuite des rebelles dont le camp était pourtant encerclé (le livret militaire de Paul indique qu'il participa à cette opération).
13) - "Herriot au Journal" : Édouard Herriot (1872-1957) était alors sénateur maire radical-socialiste de Lyon. Paul a parlé élogieusement de lui - sans le nommer - dans ses lettres du 1er décembre 1914 et du 25 février 1916. Cette fois Paul le nomme et s'emporte contre lui. L'article du Journal qui déclenche sa colère n'a pas été retrouvé. Cependant, Paul - plutôt républicain, humaniste, athée voire anticlérical, assez favorable aux idées radicales-socialistes - avait pu trouver dans la presse d'octobre 1916 trois informations qui avaient de quoi l'inciter à crier à la trahison de Mr Herriot : cet humaniste appuyait Lyautey dans la colonisation du Maroc (il préfaça aussi, en décembre, alors qu'il devenait ministre des Transports et du Ravitaillement dans le gouvernement d'Aristide Briand, un livre favorable à toute colonisation française dont celle - éventuelle - de la Macédoine !) ; cet anticlérical se souciait en tant que Président du Comité de l'Institut musulman de faire construire aux frais de la République, à l'usage des soldats musulmans des troupes françaises, une mosquée à Paris et deux hôtelleries de pèlerins sur les lieux saints du Hedjaz ; ce radical-socialiste applaudissait à la Grande Révolte arabe contre les Turcs déclenchée par les agents d'influence britanniques et français en Arabie (cette révolte, préparée par les accords secrets Sykes-Picot du 16 mai 1916 et commencée en juin 1916 à La Mecque, avait rapidement inspiré le soulèvement des rebelles berbères au Maroc, cette fois avec le soutien de l'Allemagne - et de l'Espagne - contre le sultan et la France, dont Paul était alors là l'un des soldats).
14) - "fiche électorale" : bulletin de vote.

mercredi 23 décembre 2015

Lettre du 23.12.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Décembre 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir tes lignes du 14 et ne puis qu’espérer que le colis arrivera à temps pour que les enfants ne soient pas désappointés. Ici aussi nous avons un froid sec après les journées de pluie : le matin surtout le froid se fait vivement sentir, mais vers 9 hs et jusqu’à 17 hs il fait bon au soleil.
Demain c’est donc “Heiligerabend” (1) et dans une huitaine le jour de l’an. Ce n’est certainement pas avec regret que nous enterrons cette mémorable année 1915 et moi en particulier je n’ai point de regret en me séparant de lui (comme disait la vieille jument par rapport au chariot brisé). Lyon - Bel Abbès - Maroc (2)! Quel enchevêtrement d’espoirs déçus, de calculs erronés et de plans déjoués. Cette vie dans le milieu militaire que je ne connaissais point et qui est certainement beaucoup plus rude et surtout plus grossière qu’en France - crois-moi qu’il faut avoir une mentalité toute spéciale pour y trouver du goût !
De ton côté, si au point de vue matériel ta vie n’a pas autant changé que la mienne, tu as moralement subi à peu près les mêmes supplices. Mais laissons pour le moment toutes les tristesses de côté et gardons l’espoir que 1916 amènera enfin la paix et cela le plus vite possible. En raisonnant froidement on doit tout de même se dire que l’état actuel des choses ne peut pas s’éterniser. Que le chancelier allemand (3) n’appelle pas la défense du pays et ne parle que de ses victoires - quoi de plus naturel. Mais que le fond de toutes ces explications faites pour entretenir l’espoir et le chauvinisme du peuple, est absurde, ressort déjà de l’exposé financier où il est dit que la France et l’Angleterre ne réussiront pas à lancer un emprunt alors que l’Allemagne ... (4) Il paraît toutefois de plus en plus que ce ne seront pas les armes ou du moins les armes seules qui décideront de l’issue de cette guerre et c’est pour cette raison que la date de la paix est tellement incertaine. 
Hier, en feuilletant un petit carnet, j’ai trouvé l’adresse de ton amie de Stockholm (5) (Birger Yarlsgaten 4 II) et j’en ai profité pour lui envoyer une carte de Taza avec des souhaits de nouvel an. Est-ce qu’Emma ne t’a plus exposé son opinion sur les évènements actuels ? J’ai pu avoir ces jours-ci par hasard un numéro du “Bonnet Rouge” (6) contenant un article qui défend Romain Rolland et ses idées. Il s’agit d’un journal autrefois anarchiste et sans grande importance, mais l’article - de fond - est très bien écrit.
Il est décidément difficile de se faire une idée exacte de la situation des Robin (7). Rappelle-toi les bruits qui furent colportés à notre arrivée dans la Rue du Chalet et la première impression plutôt médiocre qu’ils faisaient ! Enfin, s’ils peuvent attendre, ce n’est que tant mieux ! Mr. Penhoat m’écrit aussi : il reste aussi plutôt sceptique quant à la fin de la guerre. Leconte ne lui écrit que tous les 2 à 3 mois pour lui faire des récriminations violentes. Il paraît que Mme Penhoat, en voulant acheter des obligations de la Défense Nationale, a perdu l’autre jour 1000 Frs dans le métro. Quant à Mr. Plantain il y a longtemps que je n’ai plus eu de ses nouvelles. Mais je ne comprends pas pourquoi il devrait quitter son poste à l’arsenal à un moment où l’on cherche toujours de nouveaux moyens pour augmenter la production de matériel d’artillerie. Ce sont probablement des craintes d’épouse qui parfois trouve que sa situation matérielle est trop belle (relativement) pour durer.
La musique de Taza est enfin revenue de l’exposition de Casablanca (8) de sorte que nous aurons au moins de temps en temps un concert au Jardin du Cercle des Officiers. Mais ce seront quand même de tristes fêtes, celle de Noël et du jour de l’an. Et si l’on peut penser qu’il n’existe guère de famille, dans les grands pays européens, qui soit au complet, on se demande vraiment si c’est la réalité ou un mauvais rêve de nuit d’hiver.
J’aurais donné bien des choses pour voir les enfants porter leurs chaussures à la cheminée et se lever le lendemain matin pour regarder la bonne surprise. Comment va Hélène ?
Mes meilleurs baisers et bonne chance pour 1916.

                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Heiligerabend" : "Heliger Abend", la veille de Noël, moment d'attente et de foi pour les Chrétiens. 
2) - "Lyon-Bel Abbès-Maroc" : trajet parcouru par Paul en 1915.
3) - "le chancelier allemand" : Bethmann Hollweg, depuis 1909 et jusqu'en juillet 1917.
4) - "alors que l'Allemagne..." : effectivement, la France et l'Angleterre ont lancé des emprunts nationaux de défense nationale qui furent rapidement couverts, en or, par leurs populations, ce qui ne fut pas le cas en Allemagne où l'inflation couvre une grande partie des dépenses militaire. Plus tard, elles auront la possibilité d'emprunter aux USA, ce que l'Allemagne ne pourra pas faire. 
5) - "ton amie de Stockholm" : Emma Schulz, amie allemande de Marthe; installée à Stockholm, en pays neutre, elle permet aux Gusdorf d'avoir des nouvelles de la famille restée en Allemagne.
6) - "Bonnet Rouge" : Le Bonnet rouge, journal satirique, républicain et anarchiste, se fit surtout connaître lors des mutineries de 1917. Né en 1913 comme hebdomadaire, devenu quotidien avec la guerre, il était dirigé par Maurice Fournié et avait Miguel Almereyda pour rédacteur en chef. Accusé de défaitisme il fut constamment attaqué par l'Action française comme pro-allemand. En 1915 il portait la voix des anarchistes, des pacifistes et des internationalistes. A partir de juillet 1915, le journal publia diverses contributions favorables à Romain Rolland qui furent regroupées en une brochure au début décembre 1915. C'est sans doute à ce fascicule titré “Un débat républicain” que Paul fait allusion. 
7) - "les Robin" : les propriétaires du logement des Gusdorf à Caudéran.

8) - "Exposition de Casablanca" : il s'agit de l'Exposition franco-marocaine de Casablanca, ouverte le 5 septembre 1915 pour afficher l'emprise de la France sur le Maroc, malgré les rébellions nationalistes.