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samedi 23 février 2019

Le tombeau de Paul 


C’est donc sur cette brève carte postale à son fils que se clôt la correspondance de Paul avec sa famille.

De ses adieux à la Légion, de son embarquement, de son départ du Maroc, de la traversée et de l’arrivée à Bordeaux, nous ne savons rien. Le voile retombe sur ces existences que nous avons partagées pendant quatre ans. Les papiers familiaux ne livrent rien de la période qui suit, et il faudra attendre 1926 pour que s’éclaire à nouveau, à travers le journal qu’à l’âge de quatorze ans le petit Georges entreprend de tenir - journal qu’il tiendra fidèlement pendant plus de vingt ans - le quotidien de la famille Gusdorf.

Nous imaginons cependant que le retour ne fut pas facile. Les enfants virent sans enthousiasme le retour de ce soldat lointain qui se croyait des droits sur leur maman, et le déficit affectif creusé pendant la guerre ne fut jamais comblé. Marthe ne vit jamais ses rêves de carrière et de succès autonome se matérialiser, et dut se contenter d’être maîtresse de maison, cuisinière, couturière, infirmière, et préceptrice en chef pour sa famille. 

Le divorce entre Paul, son fidèle ami Penhoat,  et leur ancien associé Lucien Leconte fut prononcé, vraisemblablement devant le tribunal de commerce de Nantes. On peut supposer que Paul sortit de l’affaire avec une somme suffisante pour monter une autre affaire, dans un domaine différent, comme le stipulait sans doute le jugement. Il se lança dans le commerce des engrais phosphatés dont les vignerons du Bordelais faisaient grand usage, et y réussit brillamment. Au milieu des années 30, il gagnait quelque 200 000 F par an, possédait deux voitures, et avait réalisé le rêve de bord de mer caressé dans la touffeur marocaine en s’achetant une villa au Pyla. 

Ce succès apparent s’accompagne cependant d’une profonde désillusion. Le 14 juin 1920, il voit en effet sa première demande de naturalisation rejetée sans motif. Autant dire que toutes ses années au Maroc n’avaient servi de rien. 

Il fera deux autres demandes dans les vingt années qui vont suivre. La dernière, présentée le 13 novembre 1937, avec avis favorable du maire de Bordeaux, du général commandant la 18e région militaire et du préfet de la Gironde, sera rejetée le 30 mai 1940. Voici en effet ce que comportent la fiche et la lettre les plus récentes trouvées dans son dossier parmi les archives désormais lisibles du Ministère de l’Intérieur (1): 

 « Attitude correcte, manifeste des sentiments francophiles, mais on a tout lieu de croire que lui et sa femme sont restés allemands de cœur comme de mentalité.   A fait trois demandes de naturalisation, toutes refusées. » (fiche)

 « Vous avez bien voulu me communiquer le dossier joint, concernant une demande de naturalisation présentée par le nommé Gusdorf (Paul), de nationalité allemande, demeurant à Bordeaux. L’intéressé a servi sous nos drapeaux comme engagé à la Légion Étrangère pendant la guerre de 1914-1918 (passage rayé : Il n’a été ni cité, ni blessé). Toutefois, étant donné qu’il a été inscrit au carnet B (Spécial) pour suspicion d’espionnage, j’estime qu’il y a lieu, dans les circonstances actuelles, de surseoir à l’agrément de la requête de ce ressortissant allemand ».(lettre)

Les documents familiaux sont muets sur les sentiments de Paul face à ce qu’il ne pouvait que vivre comme une  véritable trahison. N’avait-il pas payé son dû? Il voyait même, lui l’incroyant, ses enfants élevés dans les milieux protestants de Bordeaux, « billet d’entrée » vers la vie à laquelle il aspirait pour eux. 

On n’ose penser à l’amertume que dut faire naître en lui le début de la deuxième guerre et les vexations des lois antijuives.

Mais tout cela n’était encore rien. Raflé le 19 octobre 1942 à Bordeaux par ordre de l’occupant après avoir vu une fois encore ses biens séquestrés par les soins des autorités françaises, il mourra à Auschwitz, ou en route, le 11 novembre 1942. Ses trois frères (Adolf, Siegmund, et Siegfried), sa sœur Jenny, et ceux de leurs enfants ou de leurs cousins restés sur le continent européen après 1933 ont disparu eux aussi dans la tourmente nazie. Même la demande de Marthe que le nom de Paul figure dans la liste des victimes juives qui va être apposée sur un mur de la grande synagogue de Bordeaux sera rejetée, au motif qu’il ne s’était jamais manifesté auprès de ladite communauté en tant que juif.

Privé de communauté, de nationalité et de sépulture, c’est dans ces lettres que Paul revit pour ses descendants, plein de curiosité, d’humour et de patience. 

Comme le dit Édith von Gallera : « Paul est français de cœur, cultivé, polyglotte, et de constitution assez fragile. Envoyé au Maroc faire le cantonnier avec de frustes camarades pour de longues années, il commente : « Si je laisse ma graisse ici, j'espère toujours ramener ma peau ». Plein de dérision, il appelle « distractions » la pluie et les travaux de route, jamais ne se plaignant et remontant sans cesse le moral de sa femme. Il concède bien qu’ « on devient un peu loufoque à vivre comme on vit », exténué, pataugeant dans la boue et le froid, ou harcelé par les puces et la chaleur. Il ne s'attarde pas sur cette misère de bagnard et préfère parler des amandiers en fleurs et se réjouir de la moindre amélioration apportée à son triste ordinaire : un livre reçu par la poste, du chocolat, la dernière photo de ses enfants qui grandissent loin de lui et dont il a le souci constant. « Derrière un mur et avec un seul arbre lointain dont la saison fait pousser et faner les feuilles tour à tour, on peut être plus heureux et content que dans le plus beau paysage. ». Il trouve toujours le courage de secouer Marthe qui sombre dans l’angoisse, et de l'aider à sortir de ses tracasseries. Féministe avant l'heure, il lui écrit : « Je ne veux pas d'une femme coupée dans un patron! »  Il souhaite un jour « une balle heureuse » (celle qui ne tue pas) qui le ramène à Bordeaux. Ironique il note qu’ « il est à espérer qu'en dehors des bons dîners et toasts consommés, il résultera quelque chose de bon de la grande conférence des alliés à Paris. »
Délicatesse et force d'âme jaillissent de ces lettres poignantes, parfois très drôles car il perd jamais son sens de l'humour. Stoïque, droit dans des bottes plombées par la boue, il garde espoir. Quelle leçon de vie! Écoutons le : « Lorsqu'il y a concert au cercle, on se promène sous les vieux oliviers, les figuiers et les autres grands arbres qui doivent être presque aussi vieux que les murs de Taza. La lune verse sa lumière pâle à profusion et sur le fond sombre du ciel les arbres paraissent tout clairs, presque transparents, comme les hêtres au printemps lorsqu'ils ont leurs premières feuilles. » 

Littéraire, cultivé, optimiste, indépendant, il incarne parfaitement la résilience que sans aucun doute il aurait souhaité pour tous ses descendants.  

(1) Documents fournis par Patrick Pouyanne


Merci à tous les lecteurs qui nous ont suivis et encouragés.


jeudi 31 août 2017

Carte postale du 01.09.1917

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda (1), le 1° Sept. 1917

Toujours rien de nouveau au sujet du départ. Il paraît que nous n’aurons pas de bateau avant le 6 ou 7.
Au revoir ! 
Bons baisers.

Paul


Note (François Beautier)
1) - « Oudjda » : actuel Oujda, dont le nom était à l’époque écrit avec 2 d, comme le faisait Paul.

mercredi 10 mai 2017

Carte postale du 11.05.1917

Mariage au Maroc


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Mai 1917

Chérie, 

Tes lettres des 30 Avril et 1° Mai ainsi que les journaux des 28 et 29 Avril me sont parvenus et je t’en remercie. Je te répondrai après-demain, dimanche, tu auras sans doute reçu entretemps mes dernières lettres datées des 6 et 9 (1) courant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Paul 

Un bonjour pour Hélène.
Est-ce que Siret (2) est parti ?


Notes (François Beautier)
1) - "des 6 et 9" : ces deux courriers n'ont pas été reçus ou conservés.
2) - "Siret" : ami des Gusdorf, neveu d'Hélène, ancien employé de Paul. 

mardi 18 octobre 2016

Lettre du 19.10.1916

René Viviani (1863-1925)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 19 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Tes lettres des 9 et 11 courant me sont parvenues ensembles aujourd’hui, en même temps que le journal du 9. Il me semble pourtant que je t’avais accusé réception de ton dernier mandat expédié en Septembre qui, dans tous les cas, est bien entre mes mains. Pour ce qui est du prochain mandat, tu n’as qu’à supprimer celui que tu m’aurais normalement envoyé vers le 20 Octobre et en envoyer un 4 semaines plus tard, soit vers le 20 Novembre après réception de ton mandat de Nantes (1).
Quant à notre affaire, je crois que nous l’avons envisagée dans notre récente correspondance sous tous ses rapports. Pour éviter tout malentendu je te répète qu’il est inutile d’insister sur la délivrance du certificat (2) mentionné par Me Lanos et que tout ce qu’on pourrait tenter avec un peu de chance de succès serait de faire demander des renseignements directement au Président du Conseil d’Administration du 1° Régiment Etranger à Bel Abbès (3). Et encore faudrait-il que cette demande vienne d’un endroit quasi-officiel pour être prise en considération. Comme je te le disais déjà Penhoat a de son côté demandé les comptes à Nantes et il a engagé Me Bonamy à les demander aussi à Me Palvadeau. Car en relisant la lettre de Penhoat je constate avec plaisir que j’en avais mal interprété une phrase et que Penhoat n’a point enjoint à Leconte de fournir les comptes à Palvadeau comme je l’avais compris tout d’abord. Il ne nous reste donc réellement plus qu’à attendre maintenant le résultat de toutes ces démarches avant de prendre une décision quelconque. Je réponds également aujourd’hui à Penhoat pour qu’il fasse répéter sa demande au besoin par voie d’huissier si L. n’y réagit pas comme cela. 
Veux-tu que je revienne encore une fois sur ton projet de l’école hôtelière (4)? La directrice naturellement te promettra tout ce que tu voudras - c’est son intérêt comme il est de son intérêt de placer le plus d’élèves possible. Mais je ne vois pas une seule raison pour quoi elle te recommanderait tout particulièrement et, même si elle avait la bonne volonté de le faire, je ne vois nullement où elle aurait tant d’influence (5) que cela.
Tu auras lu que dans la présente discussion à la Chambre sur les naturalisations des sujets ennemis, le projet de Mr. Viviani (6) réserve une situation spéciale aux engagés à la Légion. D’un autre côté on a voté aussi un statut très favorable pour les permissions en y mentionnant aussi les militaires en Afrique du Nord qui auraient droit à 12 jours (sans le voyage) tous les 6 mois (7). Bien entendu nous autres - bien que la loi ne prévoie pas cette exception - serions encore exclus de cette faveur. Je vais donc entreprendre avec un de mes camarades quelques démarches auprès des journaux de l’Opposition (qui seuls sont lus par le Gouvernement) pour faire discuter cette question publiquement. Je crois que la Victoire (8)  (le journal de Gustave Hervet) ou l’Oeuvre sont les mieux situés pour s’en occuper et, aussitôt retourné à Taza, je vais m’adresser au premier. Cela ne coûtera rien et me permettra toujours de connaître tout au moins l’opinion de quelques-uns qui ont comme profession de former et travailler l’opinion publique. D’une façon générale on peut observer que quelques écrivains très en vogue retombent dans les mêmes errements (9) qu’on reproche tellement aux Allemands et parlent aussi prétentieusement que les fameux QB (10) et autres avant la guerre. C’est tout juste qu’on ne rectifie pas pour les besoins de la cause le “Deutschland über alles” (11) dans une traduction discrète.
Rien de bien définitif encore au sujet de notre départ : le Sieur Abd el Malek (12) fait de nouveau parler de lui pour nous préparer une bonne petite campagne d’hiver. 
Reçois ainsi que les enfants mes meilleurs baisers.

                                                    Paul

As-tu lu l’article de Mr. Herriot au Journal (13) sur la pacification du Maroc ? C’est quand même monstrueux de voir de près comment les braves électeurs sont récompensés de leur fiche électorale (14).




Notes (François Beautier)
1) - "Mandat de Nantes" : Marthe reçoit mensuellement de la Société L. Leconte & Cie une somme forfaitaire de 300 francs représentant une avance sur la part des bénéfices qui revient à Paul.
2) - "certificat" : Maître Lanos souhaitait que Paul obtienne de son commandant de corps un certificat de bonne conduite (voir la lettre du 15 octobre précédent). 
3) - "Conseil d'Administration du 1er Régiment étranger à Sidi Bel Abbès" : Paul semble confondre l'administration de son Régiment avec celle d'une société ou d'une collectivité civile. Il paraît en effet ignorer (ou faire semblant d'ignorer) deux faits : a) que le président du dit Conseil est d'office le chef de corps du régiment (à l'époque, le Lieutenant-colonel Jacques Héliot), auquel Paul ne voulait pas s'adresser (voir sa lettre du 15 octobre) ; b) que le dit Conseil d'administration central du régiment est seulement chargé de gérer l'intendance (par exemple les questions concernant l'habillement des soldats).
4) - "l'école hôtelière" : la nature de cette école, que Marthe fréquente ou souhaite fréquenter (voir la lettre du 28 septembre 1916), est ainsi précisée. 
5) - "influence" : Paul, toujours hostile au projet de Marthe, développe ici l'argument de l'incapacité de la directrice de cette école à échapper au "chauvinisme" dont Marthe demeurerait victime.
6) - "Viviani" : René Viviani (1863-1925), avocat, ancien président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de juin 1914 à la fin octobre 1915 (il fut alors remplacé par Aristide Briand), était en octobre 1916 - au moment où Paul en parle - Ministre de la Justice (il le restera jusqu'en septembre 1917) et député socialiste de la Creuse. C'est à ce double titre, et du fait de sa naissance à Sidi Bel Abbès où il avait acquis une certaine connaissance de la Légion, qu'il soumit au Parlement, le 4 octobre 1916, un projet de loi visant à permettre au gouvernement d'une part de "rapporter" (annuler) facilement les naturalisations prononcées avant le début de la guerre en faveur de "étrangers ressortissants ennemis", et d'autre part de ne plus accorder automatiquement la nationalité française - à leur majorité - aux enfants nés en France de parents étrangers. Viviani ne faisait pas là acte de xénophobie mais cherchait à vider un abcès de revendications nationalistes appelant depuis 1915 à mener une "Chasse aux Boches" (titre d'un article du Dr. Poirier de Narçay, député de Paris, paru dans L’Express du Midi du 8 mars 1916). Avec les difficultés rencontrées sur tous les fronts, les appels à la dénaturalisation des ressortissants ennemis suspects (moins d'une vingtaine de cas depuis août 1914) devinrent très pressants à l'été 1916 (Léon Daudet, dans L’Action française du 26 juin 1916, dénonçait par exemple la volonté de Viviani d'exclure de tout risque de dénaturalisation les ressortissants ennemis combattant dans l'armée française ou dans l'armée d'un pays allié). La loi effectivement votée le 4 octobre 1916 durcit celle du 7 avril 1915 pour les étrangers naturalisés français avant le début de la guerre n'habitant plus la France, mais plutôt que de l'abolir, elle se contenta de la compléter en donnant des garanties aux engagés dans l'armée française (dont la Légion étrangère). 
7) - "tous les 6 mois" : les permissions réglementaires (hors des demandes exceptionnelles dont celles liées à des blessures) de 40 jours par an avaient été suspendues pour les soldats du front (pas de l'arrière) dès le début de la guerre. Elles furent rétablies pour les officiers du front en mars 1915. Des parlementaires réclament alors que les combattants en profitent aussi (éventuellement en se trouvant relayés en première ligne par des "embusqués" de l'arrière). Joffre généralise le système à tous les soldats en juin 1915. A partir de juillet 1915 et jusqu'en octobre 1916, le nombre des permissionnaires d'un régiment ne peut pas dépasser en même temps plus de 3 à 4% de l'effectif d'une unité combattante. La réforme d'octobre 1916 - que Paul évoque - fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an. Cependant les chefs de corps, craignant de manquer d'hommes (les "grandes boucheries" de Verdun et de la Somme en consomment énormément) ne respectèrent pas ce droit : des refus et des suspensions de permissions firent chuter le taux de permissionnaires à moins de 2% des effectifs, ce qui engendra des désertions, suicides et mutineries à partir de février 1917. En juillet 1917 Pétain fit obligation de respecter la réforme d'octobre 1916 et - afin de rattraper les retards - poussa le taux jusqu'à 50% pour les soldats sortant d'une offensive.
8) - "La Victoire, Gustave Hervé, L'Œuvre" : Paul en a parlé dans sa lettre du 5 octobre 1916.
9) - "errements" : allusion au nationalisme allemand et au chauvinisme français, dont l'un des chantres est à l'époque Léon Daudet.
10) - "les fameux QB" : initiales obscures, peut-être en allemand, qui semblent désigner les "va-t-en-guerre", "pousse-au-crime" et autres "stratèges de comptoir" et "jusqu'au-boutistes", tous bellicistes et responsables de la "marche à la guerre" puis du refus de toute négociation de paix.
11) - "Deutschland über alles" : hymne patriotique allemand ("L'Allemagne par-dessus tout") considéré par Paul comme nationaliste ("L'Allemagne au-dessus de toutes les nations"). 
12) - "le sieur Abd el Malek" : sans doute par dérision du titre d'émir ("prince") d'Abdelmalek, chef des rebelles marocains, Paul le qualifie ici civilement de "sieur" après l'avoir dit - de façon républicaine - "citoyen" dans sa lettre du 28 septembre 1916. Paul, et ses collègues du Groupe mobile de Taza, conservent un mauvais souvenir de la campagne de l'hiver 1915-16 contre Abdelmalek qui se termina lors de la bataille de Souk El Had des Gheznaïa, le 27 janvier 1916, par la fuite des rebelles dont le camp était pourtant encerclé (le livret militaire de Paul indique qu'il participa à cette opération).
13) - "Herriot au Journal" : Édouard Herriot (1872-1957) était alors sénateur maire radical-socialiste de Lyon. Paul a parlé élogieusement de lui - sans le nommer - dans ses lettres du 1er décembre 1914 et du 25 février 1916. Cette fois Paul le nomme et s'emporte contre lui. L'article du Journal qui déclenche sa colère n'a pas été retrouvé. Cependant, Paul - plutôt républicain, humaniste, athée voire anticlérical, assez favorable aux idées radicales-socialistes - avait pu trouver dans la presse d'octobre 1916 trois informations qui avaient de quoi l'inciter à crier à la trahison de Mr Herriot : cet humaniste appuyait Lyautey dans la colonisation du Maroc (il préfaça aussi, en décembre, alors qu'il devenait ministre des Transports et du Ravitaillement dans le gouvernement d'Aristide Briand, un livre favorable à toute colonisation française dont celle - éventuelle - de la Macédoine !) ; cet anticlérical se souciait en tant que Président du Comité de l'Institut musulman de faire construire aux frais de la République, à l'usage des soldats musulmans des troupes françaises, une mosquée à Paris et deux hôtelleries de pèlerins sur les lieux saints du Hedjaz ; ce radical-socialiste applaudissait à la Grande Révolte arabe contre les Turcs déclenchée par les agents d'influence britanniques et français en Arabie (cette révolte, préparée par les accords secrets Sykes-Picot du 16 mai 1916 et commencée en juin 1916 à La Mecque, avait rapidement inspiré le soulèvement des rebelles berbères au Maroc, cette fois avec le soutien de l'Allemagne - et de l'Espagne - contre le sultan et la France, dont Paul était alors là l'un des soldats).
14) - "fiche électorale" : bulletin de vote.

vendredi 15 juillet 2016

Lettre du 16.07.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 16 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 7 et comme toute ma dernière correspondance de la colonne doit être passée par Fez, il est plus que probable que tu as dû attendre encore plusieurs jours. Je me rappelle cependant très bien que le 30 Juin ou le 1° Juillet j’ai mis une carte dans la boîte du poste de Mat Matta (1) (à 40 ou 50 km de Fez) et je pense que celle-là au moins te sera parvenue avant ton départ pour Nantes. Depuis mon retour à Taza, tu as dû recevoir régulièrement de mes nouvelles, du moins aussi régulièrement que moi des tiennes. 
Le contenu de tes lignes du 7 m’a laissé un peu rêveur. Non pas que je ne sois pas content de tes résolutions énergiques, mais je crains, je crains beaucoup que tu ne retournes très désappointée de ton voyage. Te rappelles-tu de la tirade de Mr. Brieux dans “la Robe Rouge” (2) au sujet de la justice, lorsque la vieille femme trouve le Procureur si humain pour lui exposer tous les torts qu’elle a subis sans aucune raison ? “Il ne suffit pas d’avoir raison, d’avoir le bon droit de son côté”, lui dit-il, “la justice est une chose très compliquée ...”
La loi concernant les séq. (3) vise tous les ressortissants des nations en guerre avec la France à l’exception des Alsaciens-Lorrains qui demanderont la réintégration. Elle ne parle point d’engagement dans la Légion et puisque ce cas n’est pas prévu du tout, il n’entraînera pas obligatoirement l’exception. Il laisse, si tu veux, beaucoup de latitude aux magistrats chargés de l’interprétation des dites lois et tu as vu par les journaux que les jugements sont parfois diamétralement opposés. Il y a un mois à peu près je lisais dans le Journal dans la chronique des Tribunaux le cas d’un ingénieur autrichien, Kornfeld, engagé depuis le début de la guerre dans l’aviation sur le front de France même. Sa demande de levée de séq. a été rejetée parce que le tribunal disait dans son jugement que les lois autrichiennes stipulent que même en cas d’engagement dans une armée étrangère ou même ennemie, un Autrichien peut conserver sa nationalité ! Qui sait si la fameuse loi Delbruck (4) ne stipule pas la même chose ? 
K. (5) avait soutenu l’argument que par le seul fait de son engagement dans l’armée française il avait répudié son ancienne nationalité ...
Enfin puisque tu dois déjà être de retour de Nantes tu me diras le résultat de tes démarches. Puissent-ils être meilleurs que ce que je prévois ! Car je suis, à vrai dire, trop franc vis à vis de moi pour ne pas tirer les conclusions de tous les jugements rendus depuis la guerre, mais je me dis aussi avec conviction qu’une fois la paix conclue, je rentrerai en possession intégrale de mes biens. Cependant, et aussi désolante que soit cette constatation, le sentiment patriotique fausse en ce moment le sens de la justice, très vif cependant en temps normal.
Avec Me Bonamy tu peux naturellement rompre par écrit aussi bien que normalement ; si l’ami de Me Lanos est mobilisé, tu auras trouvé une autre adresse dans le Bottin (6). Leconte dira, non tout à fait sans raison, qu’on ne peut pas savoir ce qu’est devenue notre installation d’Anvers, de Gand et de Trieste (7). Pour ce qui est de la Démocratie de St N. (8) et de la fameuse Ligue (9), c’est secondaire et j’aurais attendu la fin de la guerre pour aviser ce qu’il y a lieu de faire. Car ce sera dans tous les cas nous qui payeront notre avocat et nous ne serons pas sûrs que le Journal (10) soit condamné à nous payer des dommages-intérêts que nous demanderions naturellement ...
Enfin, attendons d’abord le résultat de tes premières démarches à Nantes avant de décider plus loin. Ton esprit de jeune fille, de “militante”, est donc plus fort que jamais ! J’y applaudirais volontiers si je ne voyais pas trop de boue dans l’affaire que tu te proposes d’entreprendre : des discussions avec des soi-disant journalistes à la solde du mieux payant - et en des temps troubles que nous traversons ...
Je te souhaite de tout coeur et aussi dans notre intérêt le succès que tu escomptes et constate une fois de plus que tu n’es pas une femme coupée dans un patron ... (11)
Comment vont les enfants ? Georges est-il rétabli de son rhume ? Quel temps fait-il à Bx ? (12) Ici nous continuons à avoir une chaleur tout à fait accablante qui pèse sur les nerfs et me met dans un état où je dois faire un effort pour prendre une résolution quelconque.
Mille baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul

Les journaux ne parlent pas encore d’une campagne d’hiver et j’espère bien qu’il n’en sera plus question !




Notes (François Beautier)
1) - "Mat Matta" : officiellement Matmata, poste de contrôle entre Taza et Fès sur le cours de l'oued Innaouen, à la pointe orientale de l'actuel lac de barrage Idriss 1er, à 45 km à vol d'oiseau de Fès et de Taza car exactement à mi-chemin entre les deux villes.
2) - "Brieux, dans La Robe Rouge" : Eugène Brieux (1858-1932), journaliste et écrivain, auteur de comédies sur les petites gens (dont, représentée pour la 1ère fois à Paris en mars 1900, “La Robe rouge”, comédie en 4 actes où il dénonçait le corporatisme du monde judiciaire et disait son désabusement face à la Justice officielle), élu à l’Académie française en 1909.
3) - "les seq." : les séquestres.
4) - "loi Delbruck" : loi allemande de 1913 dont l'article 26, alinéa 2, énonce : « Ne perd pas sa nationalité l’Allemand qui, avant l’acquisition d’une nationalité étrangère, aura obtenu sur sa demande, de l’autorité compétente de son État d’origine, l’autorisation écrite de conserver sa nationalité ». Cette loi entra en vigueur le 1er janvier 1914 alors qu'en France l'extrême droite menait campagne contre les "espions" immigrés allemands qui faisaient mine de vouloir devenir français alors qu'ils ne renonçaient pas à la nationalité allemande. Côté français, les préfets établirent à partir de janvier 1914 des listes nominatives des "étrangers isolés" et des "étrangers naturalisés" établis en France. La loi française du 7 avril 1915 autorisa par son article 2 le gouvernement à "rapporter (annuler) les décrets de naturalisation obtenus par des sujets ou anciens sujets de puissances en guerre contre la France", et le décret d'application du 24 avril 1915 permit l'instruction de 25 000 dossiers de "retrait de naturalisation" qui conduisirent à la dénaturalisation de droit (déchéance de nationalité obtenue par naturalisation) de plus de 500 "naturalisés français ressortissants de pays ennemis" et à l'internement - par retrait de permis de séjour en France - de plus de 8 000 autres. 
Paul, qui paraît, dans tout ce paragraphe, très informé des conditions de naturalisation (et, par voie de presse, des "retraits de naturalisations", très fréquents en 1915-1916 notamment à l'encontre des Allemands et Autrichiens précédemment naturalisés français), semble ici ne pas savoir ce que dit la loi allemande qui le concerne au premier chef en ce qu'elle pourrait être un motif de refus de sa demande de naturalisation. Cette hésitation, qui n'est pas la seule dans la masse de son courrier, laisse deviner chez Paul Gusdorf une réticence à réclamer, négocier, informer, argumenter sa propre naturalisation, se comportant comme s'il allait de soi qu'en s'engageant dans la Légion pour la durée de la guerre il devait obtenir la nationalité française, automatiquement et sans avoir à la demander. En somme, il y aurait dans son esprit une évidence à la fois morale et logique à l'obtention de la nationalité française alors qu'il découvre (et refuse) qu'il s'agit d'un processus négociable hautement "politique". Cette attitude s'explique sans doute moins par un orgueil inopportun que par le sentiment de Paul de n'être en rien "allemand" (par naissance il se sent Brunswickois, c'est-à-dire selon lui plus proche des Britanniques que des Prussiens ; par culture il refuse le nationalisme allemand et le pangermanisme impérialiste ; par volonté il a quitté l'Allemagne pour construire sa vie hors d'elle, précisément dans un pays réputé "ennemi de l'Allemagne", la France).
5) - "K." : l'ingénieur Kornfeld, dont Paul évoque le cas rapporté par Le Journal. Cette affaire fit jurisprudence et sema le trouble dans l'esprit de beaucoup de Légionnaires notamment allemands, autrichiens, turcs, bulgares... On peut en lire un rapport un peu plus complet que ce qu'en dit Paul dans le "Bulletin de la Ligue anti-allemande ; Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux" édition du 1er Juillet 1916 à Paris : “M. Kornfeld, inventeur d'un système d'éclairage électrique, avait été, en sa qualité d'Autrichien, pourvu d'un séquestre. C'est de cette mesure qu'il demandait l'annulation à la 1ère Chambre civile. M. Kornfeld arguait, en effet, qu'il a cessé d'être Autrichien, et à l'appui de sa thèse, il spécifiait qu'ayant quitté l'Autriche sans esprit de retour, il avait, de par les lois autrichiennes, perdu cette nationalité. Il ajoutait d'ailleurs qu'établi en France depuis 1885, il s'y était marié et s'était en 1914 engagé au service de la France dans la Légion étrangère. Combattant sa demande, le ministère public faisait valoir que sa demande de naturalisation avait été rejetée et que son engagement dans la Légion étrangère avait été annulé par ordre de l'autorité militaire. La 1ère Chambre a rendu son jugement. Elle a déclaré que M. Kornfeld, ne faisant pas la preuve qu'il a quitté l'Autriche sans esprit de retour, devait continuer à être considéré comme Autrichien, ceci d'autant plus qu'en raison de la guerre, il est impossible de vérifier si l'Autriche n'a pas modifié sa législation. Par suite, le jugement conclut qu'il n'y a pas lieu de rapporter le séquestre prononcé.”
6) - "le Bottin" : il s'agit alors du répertoire, révisé annuellement par son éditeur (la société parisienne Didot-Bottin), des commerces et industries d'une ville ou d'un département (par localité), indiquant par ordre alphabétique des noms de famille, l'activité, l'adresse et l'éventuel numéro de téléphone des professionnels mentionnés.
7) - "Anvers, Gand, Trieste" : établissements portuaires dans lesquels la société L. Leconte & Cie avait des relations sans doute contractuelles avec des bureaux de courtage (la lettre du 7 août suivant précise qu'il s'agit précisément de succursales), comme elle en avait aussi, par exemple, en Grande-Bretagne et en Écosse. Ces trois ports étaient devenus inaccessibles aux navires de commerce des pays alliés : les deux premiers, en tête du trafic portuaire belge avant-guerre, sont bloqués car en zone de combat depuis la "Course à la mer" de septembre-octobre 1914 ; le troisième, Trieste, principal port de l'empire austro-hongrois sur l'Adriatique, est militairement revendiqué par l'Italie (qui le bloque et bombarde avec les autres Alliés pour protéger leurs convois vers la Grèce et la Turquie) et inaccessible aux navires de commerce des pays de la Triple-Entente (évidemment traités en ennemis par la marine de guerre autrichienne).
8) - "la Démocratie de St N." : en fait “La Démocratie de l’Ouest”, journal de gauche publié à Saint-Nazaire. Selon la lettre de Paul du 18 février 1915, ce journal avait révélé la nationalité allemande de Paul en le nommant et en avait déduit que la Société Leconte travaillait secrètement au service de l'Allemagne.
9) - "la fameuse Ligue" : il s'agit très vraisemblablement de la Ligue anti-allemande qui éditait un bulletin ("l'Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux") auquel se réfère la note précédemment consacrée à l'affaire Kornfeld.
10) - "le Journal" : ce quotidien parisien de 4 pages est assidument suivi par Paul, qui en a observé en février 1916 le virage nationaliste xénophobe à tendance dénonciatrice violente, amorcé par la publication - en guise de feuilleton - d'une série délatrice à visée antigouvernementale titrée "Les Boches à Paris". Il se peut que Paul (parmi beaucoup d'autres "ressortissants ennemis" dont les listes nominatives officielles étaient aisément accessibles dans les préfectures) ait été désigné comme agent de l'Allemagne dans un article du bulletin de la Ligue anti-allemande ou/et du quotidien Le Journal (qui s'en faisait fréquemment l'écho), comme cela avait été le cas au début 1915 dans un article du quotidien régional "La démocratie de l'Ouest" (voir la lettre de Paul datée du 18/2/1915). C'est cependant la première fois que Paul désigne Le Journal comme son diffamateur : peut-être une lettre où il en aurait précédemment parlé s'est-elle perdue ? Ou alors, s'agit-il d'une confusion (liée à l'emploi ou non d'une majuscule) entre "Le Journal" et le journal "La démocratie de l'Ouest" ?
11) - "coupée dans un patron" : banale, conforme, sans caractère. Marthe semble avoir en tête un projet professionnel, ce que Paul apprécie si peu qu'il n'en commente même pas la nature. Il s'empresse donc de rappeler son épouse à la conformité en lui demandant des nouvelles des enfants, surtout de Georges, enrhumé...

12) - "Bx" : Bordeaux

lundi 5 octobre 2015

Lettre du 06.10.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 6 Octobre 1915

Ma chérie,

Voici que ta lettre du 12 Septembre me parvient encore aujourd’hui, après celle du 26. Elle est passée par Casablanca bien que l’adresse porte lisiblement la mention “Via Oujda”. Et je constate en passant que tu as fait beaucoup de progrès en ce qui concerne le style de tes lettres aussi bien que l’orthographe ...
Je crois que toutes les suppositions et prévisions formulées sur cette guerre sont de vaines paroles ; Exemple Saint-Brice dans le Journal (1) qui n’avait pas prévu cette tournure de la politique bulgare malgré l’emprunt d’il y a 5 à 6 mois et qui était un indice assez clair de l’orientation. Ce qu’il y a de certain, c’est que tous les peuples souffrent horriblement : Même les Anglais auxquels on semble donner une place spéciale doivent être, malgré leur isolement insulaire, dans une situation à peu près semblable. Certes, le service obligatoire n’y existe pas, mais le nombre des volontaires, y compris l’armée et la marine actives, est de près de 3 000 000 à l’heure actuelle, contre environ 4 000 000 en France. Si la moitié seulement des 3 millions ont quitté l’Angleterre jusqu’ici, il faut bien admettre que 500/600 000 sont nécessaires dans la métropole et autant doivent être dans les camps d’exercice, en convalescence etc. Le mot “volontaire” n’a pas, dans les circonstances actuelles, la même valeur : on sent en Angleterre aussi bien qu’ailleurs, que toutes les forces du pays sont nécessaires et les volontaires de là-bas savent bien que s’ils ne s’enrôlaient pas en nombre suffisant, il y aurait bientôt la circonscription.
Tu as assurément raison en disant que c’est notre situation spéciale qui rend pour nous toute cette histoire particulièrement difficile et désagréable. Je n’ai jamais eu ce qu’on appelle beaucoup d’amour pour l’Allemagne, n’y ayant jamais connu le bien-être comme en France. Et si cette guerre n’avait pas éclaté, on serait devenus Français par la force des choses (2): les quelques rares, très rares relations en Allemagne auraient cessé peu à peu, car au fait je n’y connaissais plus guère que Brandis (3). Et voilà que cette guerre pose de nouveau la question de nationalité qu’on croyait oubliée ; et je m’aperçois qu’elle est plus brûlante que jamais. La socialdémocratie qui croyait avoir aboli les frontières s’est rudement trompée ; je crois presque qu’après la guerre il y aura un regain de nationalisme dans tous les pays et qu’au point de vue politique proprement dit, il y aura plutôt un recul qu’une avance ou un progrès ...
Quant à la fin de la guerre, mieux vaut ne pas se perdre en suppositions. Si réellement les peuples balcaniques (4) s’en mêlent, ce sera pour ainsi dire toute l’Europe et ce serait un gage de plus pour une prompte terminaison. Quelles seront les conditions de paix ? Il m’est difficile de croire qu’après avoir dépensé près de 100 milliards et d’innombrables vies humaines ne vont pas réaliser le programme maintes fois annoncé en France et en Angleterre (5).
Le temps est redevenu très chaud ici, sauf les nuits qui sont toujours fraîches et même bien froides. Je ne crois pas que nous resterons ici à Djebla plus longtemps que vers fin Novembre. Peut-être allons-nous retourner à Taza, peut-être descendrons-nous à l’arrière.
Je pense beaucoup à toi et aux enfants et commence à connaître une fameuse maladie africaine appelée le cafard. 
Quand diable cela va-t-il finir ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Saint-Brice dans le Journal" : Saint-Brice, dont le nom réel n'a pas laissé de trace dans l'Histoire, tenait régulièrement la rubrique diplomatique du Journal et donnait de temps à autre des articles très éclairés de politique étrangère à d'autres grands journaux. Paul lui reproche ici de ne pas avoir prédit l'entrée en guerre imminente de la Bulgarie contre les Alliés (qui commencera quatre jours après cette lettre, le 14 octobre 1915, par la déclaration de guerre de la Bulgarie à la Serbie). Selon Paul, cette issue était prévisible en se référant à l'échec de la France, en janvier et au début de février 1915, dans sa tentative de dissuader la Bulgarie d'emprunter des fonds à l'Allemagne, ce qu'elle fit le 8 février 1915. En fait, la France avait souscrit aux emprunts bulgares de 1902, 1904 et 1907 que la Bulgarie ne remboursait plus - faute de ressources - depuis janvier 1915. La France avait obtenu de ses alliés que ces emprunts soient garantis par la Triple Entente à la condition que la Bulgarie ne se tourne pas de nouveau vers l'Allemagne (elle avait déjà contracté un emprunt auprès de la Disconto Gesellschaft - Comptoir d'escompte de Berlin - en juillet 1914) et ne se lie pas militairement avec la Triple Alliance. Le 13 octobre 1915, le ministre français des Affaires étrangères Théophile Delcassé, constatant l'imminence de son échec à maintenir la Bulgarie au moins neutre, démissionna, fut remplacé au pied levé par le Président du Conseil René Viviani qui, n'ayant pas réussi lui-même à dissuader l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie, le 14 octobre 1915, démissionna à son tour avec son gouvernement le 29 octobre, ce qui permit à Aristide Briand d'arriver au pouvoir en tant que Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
2) - "par la force des choses" : installé légalement en France depuis 1908, bien intégré et prospère, le couple pouvait être certain d'obtenir sa naturalisation au bout de dix ans, en 1918.
3) - "Brandis" : on ne sait qui est ce Brandis, annoncé comme la dernière relation de Paul en Allemagne. Ses parents étaient morts depuis plusieurs années. Mais il avait deux frères (Adolf et Sigmund) et une soeur (Emma); nous conservons des lettres échangées avec Adolf dans les années 30. 
4) - "peuples balkaniques s'en mêlent" : allusion à l'imminence de l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie. La Roumanie hésitait encore (elle rejoignit les Alliés en août 1916).
5) - "programme annoncé en France et en Angleterre" : les Alliés avaient pour objectif   déclaré, d'abord pour satisfaire les attentes de leurs peuples, une "victoire totale" sur l'Allemagne et ses alliés. Comme la Triple Alliance ne renonçait pas à sa propre victoire et que ses forces paraissaient égales à celles de la Triple Entente, ceci signifiait (mais Paul ne l'écrit pas explicitement) que la guerre se prolongerait indéfiniment.

mercredi 29 avril 2015

Lettre du 30.04.1915

Uniformes de la Légion lors de la bataille de Camerone (1863)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Avril 1915

Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 19 courant et ton envoi d’objets de pansement m’est également parvenu. Je t’en remercie, et puisque cela semble te faire plaisir je lui donnerai une place d’honneur dans mon paquetage. Car comme tu le penses bien je peux avoir autant de teinture, de l’ouatte, du gaze etc que je veux, et cela gratuitement à l’infirmerie qui elle, ne vend rien mais fournit gratuitement. La teinture d’iode est du reste le remède universel pour l’extérieur à Taza, comme la purge l’est pour l’usage intérieur. Mes pieds du reste sont complètement rétablis ; il paraît qu’au début tout le monde blesse des pieds, mais comme déjà dit les miens sont maintenant en bon état ; la faute en était aussi à mes brodequins que j’ai changés l’autre jour contre une paire plus grande qui me va bien. Notre colonne va partir demain soir ou dimanche, mais comme je viens d’être désigné comme devant rester pour la garde de la ville, je ne marcherai pas cette fois-ci. Depuis quelques jours il fait une chaleur torride ici de sorte que très probablement la reconnaissance sera pénible. J’ai reçu ce soir une carte du Temple écrite par Hélène pour les enfants, dis-lui mes remerciements. Penhoat (1) également m’a écrit ; il n’a pas reçu non plus de réponse de l’avocat de Nantes qui a été très probablement mobilisé. Penhoat a exposé notre cas à son avocat de la Cour d’Appel de Paris qui, lui, est sûr que nous serons naturalisés après la guerre.
Comment va notre petit Georges ? Est-il enfin rétabli ?
Il me semble que tu n’avais point besoin d’exposer notre situation à Mr Robin (2); il suffisait de lui dire que nous profitions du moratorium pour ne pas payer, comme du reste l’avocat te l’avait conseillé. Est-ce que tu vois encore régulièrement Mr. Wooloughan ? (3)
Il règne maintenant ici une vraie rage de plantation. Toutes les compagnies ont reçu des terrains qu’elles arrangent pour avoir des légumes frais (4). Outre 2 grands jardins situés à environ 2 km du camp, la 24° a planté surtout de la salade tout autour du camp. Des arbres et des fleurs poussent devant tous les bâtiments et hier on a même annoncé un concours pour fleurir tous les marabouts (tentes) qui de cette façon seront tous entourés de fleurs. Bien entendu, on fait aussi des blagues : telle escouade a planté des macaronis, une autre des pommes de terre, des coquilles d’oeuf et ... des piquets de tente !
Nous étions ce matin au tir et nous avons du repos depuis 10 hs. du matin pour fêter la bataille de Camerone (5) au Mexique (30/4/1865) où la 3° Compagnie du 1° Étranger a combattu jusqu’au dernier homme, faisant plus de 500 morts parmi les Mexicains. Il n’y a plus à se plaindre de la nourriture, elle varie maintenant assez et surtout elle est mieux préparée depuis quelque temps. Le dimanche, on nous sert au lit (6) du café au lait ou du chocolat avec des biscuits ! 
Je regrette que les journaux ne me parviennent plus du tout depuis une dizaine de jours à peu près. Ne les expédies-tu plus ? Je pense que le mois de Mai amènera bien la décision, car de part et d’autre on doit avoir hâte d’en finir. L’Italie (7) joue un drôle de rôle dans toute cette affaire ; faut-il vraiment croire que son armée n’était pas prête ?
Tu me ferais plaisir en m’envoyant le petit cahier de Polyglott-Kunze (8): Le Français en Angleterre qui se trouve ou bien dans notre bibliothèque ou bien dans mon sac jaune de voyage (sous le carton). Si tu ne le trouves pas, prière d’en acheter pour 1 Fr.

               Meilleurs baisers

                                           Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Gusdorf)
1) - "Penhoat": ami de Paul, et troisième associé, avec Lucien Lecomte, de la société L. Lecomte, où travaille Paul.
2) - "Mr. Robin ": propriétaire du logement loué par les Gusdorf à Caudéran. 
3) - "Woolougham": ami américain de Paul, à qui il avait confié une partie de son portefeuille d'actions.
4) - "légumes frais" : la transformation des espaces verts privés et publics (civils et militaires) en jardins potagers est d'ampleur nationale en France comme dans tous les pays en guerre (notamment en Allemagne) et vise à combler les pénuries en vivres frais liées à la mobilisation aux Armées des travailleurs agricoles, à la perte des terres productives transformées en champs de bataille dans les régions du nord et à l'est, et au ralentissement des échanges intérieurs du fait de la réquisition des moyens de transport.
5) - "Camerone" : bataille héroïque - mais perdue - de la Légion au Mexique le 30 avril 1863 (et non pas 1865 comme l'écrit Paul), dont l'anniversaire est fêté dans toutes les unités de la Légion.
6) - "on nous sert au lit" : Paul abuse évidemment de la crédulité de Marthe dans le but de la rassurer car, en cette fin avril 1915, dans la région de Taza, tous les soldats se préparent à la grande offensive que le général Lyautey est en train d'organiser pour "élargir" dès que possible (ce sera en mai et juin 1915) le couloir de circulation étroitement ouvert en mai 1914 avec la reprise de cette ville.
7) - "l'Italie" : effectivement, l'Italie tergiverse - en prétextant que son armée n'est pas prête - pour faire monter les enchères (la promesse de récupérer les "terres irrédentes") entre la Triple-Alliance (à laquelle elle appartient comme alliée de l'Autriche-Hongrie depuis 1887) et la Triple-Entente (qu'elle ne rejoindra que le 23 mai 1915). 

8) - "Polyglott-Kunze" : collection de manuels d'apprentissage linguistique sans professeur, publiés en de très nombreuses langues à Bonn et Leipzig par les éditions Kunze fondées en 1898. Il semble bien que Paul veuille entretenir son anglais, pour son propre compte ou pour donner des leçons.

dimanche 8 mars 2015

Lettre du 08.03.1915

Casablanca 1915
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 8 Mars 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 13, 25 et 27 Février ; la première est passée par Casablanca (1) et a mis 8 jours de plus, car notre courrier va via Oran (2), vu que le chemin de fer d’Algérie vient jusqu’au delà de Oued Aghbal (12-13 km d’ici) alors que celui de Casablanca s’arrête actuellement à Fez, soit 90/100 km d’ici. A partir d’aujourd’hui, le courrier de Taza est expédié journellement et arrive de même tous les jours ce qui est une amélioration sensible et te fera plaisir également.
Je te prie de me dire comment Leconte t’a expliqué pourquoi il envoie 300 au lieu de 400 Frs., car je n’ai plus eu de ses nouvelles. Comment d’autre part était libellé le reçu que tu lui as envoyé pour les 300 Frs. ? Je pense que tu comprends l’importance de cette dernière question, car il ne faudrait pas que le reçu dise que j’ai reçu mon prélèvement de tel mois ! Tu n’as pas joint non plus les articles du Démocrate de St Nazaire (3); mais comme je l’ai écrit, L. m’a envoyé le premier et la copie de sa réponse. Comment as-tu donc reçu ces copies ? Par Nantes ? Il est probable, comme je te le disais déjà que c’est par suite de la loi sur le trafic avec les Allemands que L. et B. (4) de Nantes ne nous écrivent plus. Personnellement, je ne pense guère aux affaires mais beaucoup à toi et à ton genre de vie actuelle. Tu m’intrigues avec tes allusions mystérieuses à Mme D (5). Elle n’a tout de même pas essayé de t’entraîner ? Tu as tort de m’envoyer 100 Frs, peut-être as-tu pu ramener ce montant à la moitié, car je ne tiens pas à avoir trop d’argent sur moi et je n’ai besoin que de 20 Frs par mois. Quant aux envois de chocolat, cela devient tout de même trop cher avec le port. Je paie ici 24 sous pour une grande plaquette qui n’est cependant pas aussi bon que le chocolat Menier.
Maintenant que nous ne sommes plus que 8 par marabout, nous sommes assez confortablement installés. J’ai un lit avec un paillasson rempli de crin végétal - un “sac à viande” fait de drap et dans lequel on se met comme dans les draps, un traversin et 3 couvertures, car il fait frais la nuit. Je dors très bien et ne garde que la chemise et le caleçon ; mais je tire mon passe montagne sur la tête car je porte les cheveux tout courts. Le soir je lis à la lueur d’une bougie placée sur une planche dans le mur. Ou encore on joue aux cartes ou on écrit. Depuis ce matin le sirocco souffle de nouveau en tempête, soulevant des nuages de poussière mais le soleil brille toujours. La nouvelle enquête a probablement trait à la naturalisation, ce qui ne serait pas dommage !
Valentin est resté à Bel Abbès et m’écrit que la musique partira peut-être en France. En attendant, il y a eu un nouvel arrivage de 75 poilus ici, venant de Bel Abbès. J’espère toujours que d’ici 2/3 mois la décision (6) sera tombée en France ; tu verras si j’ai raison ! Il semble que les vivres commencent sérieusement à manquer en Allemagne, ainsi du reste que les matières premières pour les munitions et certaines industries (7)
Tu as probablement entendu qu’on a déposé un projet de loi au Sénat (Béranger) (8) pour annuler les engagements des Austro-Allemands pour la durée de la guerre de ceux qui sont restés en France et ne sais pas si cela va passer, mais si oui, Singer (9) qui semble toujours être à Lyon, tomberait sous le coup de cette loi. A propos, il y a dans mon nouveau marabout un Caudéranais pur sang, Savario, dont le père est entrepreneur plâtrier à Caudéran et dont la soeur est la femme du député Chaumet (10). Savario, qui est français, a fait 15 ans dans la Légion à titre étranger ; il y a aussi ici à Taza deux frères alsaciens qui travaillent à Bègles (11), et un jeune homme marié à Bordeaux, également alsacien (12). Tes journaux arrivent très régulièrement et je t’en remercie. Je vois aussi avec plaisir toute l’activité que tu déploies de tous les côtés ; il est bien dommage qu’il a fallu de cette occasion pour que je m’en aperçoive.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul

L’opération d’Hélène a-t-elle réussi ? Le bonjour pour elle.

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Casablanca" : grand port maritime du Maroc occidental, à près de 350 km à vol d'oiseau à l'ouest de Taza. Porte d'entrée de l'immigration française au Maroc, la ville est aussi une clé stratégique de la colonisation de l'ensemble du Maroc. Rebellée en 1907 et violemment pacifiée après un an de combats, elle est depuis septembre 1913 la tête de pont de la pacification du Moyen Atlas, laquelle n'est précairement obtenue qu’à compter d’avril 1914, au prix de combats et d’exactions féroces des troupes coloniales françaises qui valent au Général Mangin le surnom de “Boucher du Maroc”.
2) - "Oran" : grand port maritime de l'Ouest algérien, à 350 km à vol d'oiseau de Taza. Oran est alors la tête de pont stratégique de la conquête du Maroc oriental par la France puisque les ports du Maroc sur la Méditerranée sont occupés par l'Espagne et pratiquement coupés de l'intérieur du pays par le massif montagneux du Rif espagnol.
3) - "Démocrate de Saint-Nazaire" : il s'agit du quotidien "La Démocratie de l’Ouest", édité à Saint-Nazaire.
4) -- "L. et B." : Leconte et l'avoué Bonamy, tous deux implantés à Nantes. 
5) - "Mme D." : Mme Devilliers.
6) - "la décision" : Paul espère que le printemps apportera l'offensive décisive et la défaite allemande.
7) - "industries" : l'Allemagne dispose alors encore d'énormes capacités intérieures de production mais ses importations par l'intermédiaire des pays neutres commencent à s'étioler du fait du blocus maritime anglais et de sa propre tactique de guerre sous-marine qui frappe aussi des navires neutres dont les pays d'origine - notamment les U.S.A. - réagissent contre elle en renchérissant ou coupant leurs livraisons.   
8) - "(Béranger)" : le sénateur radical-socialiste de la Guadeloupe Henry Bérenger (1867-1952), membre de la Commission sénatoriale des Armées de 1912 à 1945, a déposé le 18 février 1915 une "proposition de loi relative à la suppression des engagements contractés dans l'armée française au titre de la Légion étrangère depuis le 1er août 1914, par des sujets non naturalisés, appartenant à des nations en état de guerre avec la France et ses alliés" et a participé le 6 mars au débat du "projet de loi autorisant le Gouvernement à rapporter les décrets de naturalisation de sujets originaires des puissances en guerre avec la France" (extraits du Journal Officiel). Paul s'inquiète vivement de ces nouvelles qui traduisent une méfiance soudainement approfondie de la France envers ses "ressortissants étrangers ennemis" engagés pour la durée de la guerre et qui menacent d'effacer la promesse de l'État de les naturaliser (après enquête judiciaire) à l'issue de leur engagement (loi du 5 août 1914).
9) - "Singer" : ressortissant allemand que Paul a rencontré ou retrouvé au centre de recrutement de la Légion à Bayonne, et qui est resté affecté à Lyon, en tant que fourrier.
10) - "Chaumet" : Charles Chaumet (1866-1932) député de la Gironde de 1902 à 1919, plusieurs fois sous-secrétaire et secrétaire d’état puis ministre entre 1911 et 1925, sénateur de 1923 à 1932, président de l'Union démocratique et radicale à partir de 1924. 
11) - "Bègles" : ville de la banlieue sud de Bordeaux.
12) - "Alsaciens" : officiellement allemands, donc "ressortissants ennemis", les Alsaciens qui s'engagent dans l'Armée française bénéficient en fait de la possibilité de choisir de rester affectés en métropole, et d'obtenir rapidement leur naturalisation. Paul tente de rassurer Marthe sur son sort en lui présentant un Français et trois Alsaciens de la région bordelaise qui partagent sa condition de légionnaire à Taza.