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dimanche 28 février 2016

Lettre du 29.02.1916

Caricature montrant le Kronprinz au front (1914)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Février 1916

Chérie, 
Je te confirme ma carte du 27 (1); étant rétabli maintenant, je m’empresse de répondre à ta lettre du 18. Je n’ai jamais ressenti ni à Bayonne, ni à Lyon ou Bel Abbès, les suites de la vaccination comme cette fois-ci : je ne pouvais presque pas lever le bras gauche et j’avais aussi la fièvre mais très légèrement. Enfin, c’est passé jusqu’à samedi au moins, jour de la 2° piqûre. 
A en juger par les journaux, la bataille de Verdun (2), qui dure toujours, montrera une foi de plus que les Allemands ne réussiront pas non plus d’enfoncer les lignes françaises, même au prix de pertes très élevées. Les dernières nouvelles qu’on colporte ici - mais qui ne figurent pas encore sur l’Écho d’Oran - disent que 200 000 Allemands seraient cernés (3) dans la région de Verdun. Je préfère cependant attendre le communiqué officiel pour m’éviter une déception. De toute façon, on peut considérer l’attaque sur Verdun comme échouée, et l’agence Wolff (4), malgré tout son aplomb, ne dira pas le contraire, savoir que les Allemands ont pris la forteresse ! Par contre, si réellement l’armée du Kronprinz (5) devait se rendre, cela pourrait être le commencement de la fin. Dans l’Echo d’aujourd’hui, il est question d’une séance du Landtag Prussien où un des députés socialistes, appuyé par Bebel (6), a déclaré que sur un signe de l’autorité militaire des centaines de milles d’homme étaient envoyés à la boucherie, alors que la même autorité ne pouvait pas amener les agrariens à envoyer leurs porcs à l’abattoir. Déduction : les cochons valent mieux que les maris et fils des femmes allemandes. 
Ici tout recommence à repousser : la plaine de Taza est verte, mais les hautes montagnes sont encore couvertes de neige. Il fait pourtant bon, sauf, par ci par là, quelques journées de pluie et de violent sirocco qui menace d’enlever tous les toits. Il est difficile de se faire une idée exacte de Taza si l’on n’a pas déjà vu une ville arabe. Des antiquités, il y en a partout et un archéologue trouverait ici de quoi s’amuser. Mais tout cela n’a pas une trace d’art, à part la courbe des fenêtres et portes qui sont du style byzantin : c’est une courbe bien plus large et ronde que le gothique. Ce qui m’impressionne, c’est la masse, l’épaisseur, la solidité des murs et des tours, surtout vu les moyens très rudimentaires dont disposaient ces gens pour construire.
Le fait que Mme Plantain t’a laissé Georgette infirme donc aussi ton idée sur sa mentalité. Mr. Pasquier (7), la seule fois que je l’ai vu, me faisait bien l’impression d’un homme autoritaire et dur. Mr. P. l’estimait pourtant beaucoup pour son intelligence et ses capacités commerciales. En vérité, c’était et c’est P. qui tient les cordons de la bourse. 
Le porte-monnaie a donc fait tant de plaisir à Georges ? Réussis-tu bien ses vêtements, je veux dire aussi bien que les vêtements de fillette ? Le prix des étoffes a certainement augmenté encore plus que celui des vivres et sous ce rapport tu réalises donc une économie sensible plus encore qu’en temps ordinaire (8).
Dis-moi donc à l’occasion si tu es allée l’autre jour à Floirac voir Malaret (9), ou bien si celui-ci est venu te voir chez nous.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Les articles de Georges P. (10) sont en effet d’une rare violence. On voit que cet homme a été en temps de paix rédacteur sportif du Journal.  

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "carte du 27" : carte postale perdue.
2) - "Verdun" : effectivement, la bataille dure et durera encore cinq mois, du fait de l'obstination des deux camps, et sera finalement un échec pour l'Allemagne.
3) - "seraient cernés" : à vrai dire les Allemands assiègent les forts de Verdun qui sont défendus par à peu près autant de Français, qui tiennent toujours la citadelle. Et les deux camps renouvellent leurs troupes par l'arrière.
4) - "agence Wolff" : "Agence de presse continentale", fondée par Bernhard Wolff à Berlin en 1849, l'une des plus importantes du monde, elle fut très hostile aux Alliés pendant la Grande Guerre.
5) - "le Kronprinz" : l'Empereur Guillaume II d'Allemagne avait confié à son fils, Guillaume de Hohenzollern, Prince de Prusse, Commandant des Hussards à tête de mort, le commandement de la Vème armée allemande qui participa à l'offensive sur Verdun. Ses capacités militaires étaient décriées (les Belges le désignaient depuis septembre 1914 par le sobriquet de "clownprinz") d'où l'hypothèse de sa reddition qui entraînerait le discrédit de l'Empereur. 
6) - "Bebel" : August Bebel (député cofondateur du parti socialiste allemand) est mort en 1913. Paul le confond avec Karl Liebknetch, son successeur, qui appuya plusieurs offensives pacifistes des députés socialistes allemands au Reichstag entre le 13 décembre 1915 et le 29 février 1916, après le succès du congrès international de Zimmerwald, puis leur implication dans la préparation d'une deuxième conférence de Zimmerwald (qui se déroula à Kienthal la fin avril 1916). Le problème était que les thèse pacifistes de Zimmerwald étaient jugées pro-allemandes, défaitistes et antipatriotiques par les socialistes français. 
7) - "Mr. Pasquier" : ? 
8) - Marthe avait reçu une formation de couturière et faisait elle-même tous les vêtements de ses enfants.
9) - "Malaret" : l'un des employés de Paul au "Bureau de Bordeaux" de la Société Leconte.

10) - "Georges P." : Georges Prades, journaliste au "Journal", auteur de la série d'articles "Les Boches de Paris", alors inspiré par les antirépublicains coalisés contre le ministre de l'Intérieur Louis Malvy. Paul a déjà évoqué ces articles dans sa lettre du 21 février 1916.

lundi 8 juin 2015

Lettre du 09.06.1915

Portrait de la princesse de Prusse en 1908, par Philippe de Laszlo (Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juin 1915

Chérie,

  Je viens de recevoir ta lettre du 31 Mai, ainsi que les 2 journaux (Temps (1) et Journal) dont je te remercie. Que tu te fais du mauvais sang où il n’y a pas du tout lieu de s’alarmer ! Pourquoi veux-tu que je ne te dise pas s’il m’arrivait un accident ? A qui devrais-je le dire sinon à toi ? Sans doute mes lettres depuis le 21 Mai ont dû te rassurer, d’autant plus qu’elles se succédaient de très près et régulièrement. Quoi qu’il en soit, je me porte bien, je n’ai jamais été blessé et je suis revenu sain et sauf du convoi de ravitaillement (2) de Bou Lazeraf.
Je te retourne sous ce pli les coupures contenues dans ton avant-dernière lettre ainsi que celles sur la Kronprinzessin (3). A vrai dire j’ai peu de confiance en cette dernière information. Voilà une femme qui a mis une demi-douzaine de gosses (4) au monde et elle devait s’en aller par Wilhelmshafen (5)? Enfin, dieu sait quand on saura la vérité exacte sur tout ce qui se passe en ce moment en Allemagne ! Tu te feras encore sans doute du mauvais sang au sujet de la retraite des Russes de Przemysl (6). Les journaux en ont parlé trop long pour que j’y revienne encore, mais je crois toujours que la décision tombera assez promptement sur le front occidental, c.à.d. en France ou en Belgique. As-tu lu sur le Journal l’histoire de la maison E. Possehl (7) que j’ai visitée en son temps à Lübeck ? Le sénateur Possehl passait pour être un ami intime du Kaiser !
Tu as donc revu Mme L. (8)! Et elle n’a même pas insisté pour voir notre nouvel (du moins pour elle) appartement ? Renée (9) est sans doute devenue une vraie jeune fille depuis le temps que tu ne l’avais pas vue ? Et comment se fait-il que ses parents la font entrer maintenant aux contributions indirectes, alors que primitivement elle devait faire une institutrice ? Je ne vois pas pourquoi tu as besoin de renoncer à tes promenades au Parc avec les enfants. Si tu restes froide vis-à-vis de Mme L. elle n’insistera sans doute pas bien longtemps.
Aujourd’hui on nous a, pour la première fois, servi un apéritif : avant le repas de midi chacun reçoit 2 pastilles de quinine et 1/4 d’eau, mesure préventive contre la fièvre.
Lis-tu maintenant souvent le Temps ? L’article sur l’activité du nouveau cabinet britannique a dû t’édifier sur le but du changement survenu au Ministère en Angleterre (10).
La petite Alice doit bien commencer à parler aussi ? Et Georges tient sans doute de longs discours ? J’ai trouvé un joli sac à main pour Suzanne, sac marocain authentique et qui lui ferait certainement beaucoup de plaisir. Mais malgré toutes mes recherches je n’ai pas pu dénicher une petite boîte pour l’emballer. Je vais continuer mes recherches mais je crains que je ne sois pas plus heureux.
As-tu encore des nouvelles de Mme Penhoat ? Elle vit, paraît-il, chez ses parents dans la banlieue de Paris où elle vient tous les jours voir s’il y a du courrier.
Ah oui bon dieu si cette guerre était seulement terminée pour qu’on puisse voir un peu clair quant à l’avenir. Car voilà bientôt 10 1/2 mois que cela dure sans qu’on voie encore approcher le grand dénouement.
Tu ne m’as pas encore dit si Hélène est toujours restée la même, c.à.d. aussi dévouée qu’avant ?
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs caresses.
           
                                                 Paul

Le bonjour à Hélène.

Notes (François Beautier)
1) - "Le Temps" : quotidien parisien, publié de 1861 à 1944, réputé très sérieux, ouvert sur le monde et proche du patronat libéral. En 1914 il tirait à 30 000 exemplaires. Accusé de collaboration à la Libération (en 1944) il fut réquisitionné au profit du nouveau quotidien Le Monde qui conserva beaucoup de ses traits distinctifs.  
2) - "convoi de ravitaillement" : Paul substitue au mot "colonne" (qui angoisserait Marthe) celui de "convoi", qu'il pense moins anxiogène. Mais il s'agit toujours de pénétrer en zone "rebelle".
3) - "la Kronprinzessin" : il s'agit de Cécilie Augusta Marie de Mecklembourg-Schwerin, devenue princesse de Prusse par son mariage avec le prince héritier Guillaume de Hohenzollern, fils de l'Empereur Guillaume II.  
4) - "gosses" : en 1915 elle avait 5 enfants.
5) - "Wilhelmshafen" : grand port allemand où mouille alors habituellement le yacht personnel de l'Empereur Guillaume II. Parmi les rumeurs antigermaniques répandues au printemps 1915, l'une dit que la Princesse héritière aurait secrètement quitté l'Allemagne par ce port, parce que l'Empereur, craignant pour la vie de ses petits-enfants, les aurait fait évacuer avec leur mère en gardant près de lui son propre fils le Kronprinz pour lui faire diriger la défense du Reich. La rumeur évoquée ici semble se référer au fait que le Kronprinz trompait son épouse. 
6) - "Przemysl" : prise en mars 1915 par les Russes au prix de lourdes pertes, cette forteresse allemande fut soudainement reprise le 4 juin 1915 après un très court siège allemand commencé le 16 mai.
7) - "maison E. Possehl" : Emil Possehl (1850-1919), sénateur de la ville de Lübeck (Allemagne du Nord), propriétaire d'une grande entreprise commerciale, actionnaire majoritaire de la Compagnie suédoise des mines de fer de Grangesberg, fut arrêté en Allemagne, en mai 1915, au motif prétexte de haute haute trahison qui permit opportunément au gouvernement de saisir ses biens, de prendre le contrôle de ses mines et de s'assurer la livraison de leur produit. Après guerre, E. Possehl fut rétabli dans ses droits et largement honoré : une école, un navire, une fondation ... portent depuis lors son nom. 
8) - "Mme L." : Mme Ledouarec.
9) - "Renée" : vraisemblablement fille de Mme Ledouarec.
10) - "en Angleterre" : l'échec de la campagne de Gallipoli en Turquie provoqua la chute du gouvernement du Royaume-Uni le 25 mai 1915. Sous la pression du Parlement et le contrôle du Roi Georges V, le Premier ministre libéral Herbert Henry Asquith (en poste de 1908 à 1916), forma un cabinet d'Union nationale en faisant appel pour la première fois à des personnalités travaillistes, et en remplaçant notamment le libéral Ministre de la Marine - le "Lord High Admiral" - Winston Churchill, concepteur de l'expédition des Dardanelles, par le leader conservateur Arthur James Balfour. Le fait que ce gouvernement coalise tous les courants politiques du Royaume-Uni pouvait peut-être rassurer Marthe sur l'impossibilité d'en faire dorénavant l'instrument du prétendu complot contre l'Allemagne et la France précédemment dénoncé par la rumeur.