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lundi 19 septembre 2016

Carte postale du 20.09.1916




Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 20/9 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 10 courant et suis réellement soulagé d’apprendre que la petite est complètement rétablie. Ici nous sommes même vaccinés avec un vaccin “paratyphoïdique” (1). Mais ne te fais donc pas de mauvais sang au sujet de l’envoi de Nantes (2). S’il ne le fait pas, tu écriras de suite à Me Palvadeau et Bonamy (3). Nous ne rentrerons pas à Taza avant le commencement du mois prochain.
1000 tendresses pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "vaccin paratyphoïde" : ce vaccin, inventé en 1896 en Angleterre et développé en France à partir de 1909 avait été rendu obligatoire par la loi du 28 mars 1914. Paul parle dans plusieurs lettres des nombreux rappels de ce vaccin que reçoivent les légionnaires. Sur la vaccination dans l'armée française pendant la guerre, voir http://www.cairn.info/revue-corps-dilecta-2008-2-page-41.htm
2) - "l'envoi de Nantes" : vraisemblablement un envoi d'argent non encore reçu par Marthe, adressé par L. Leconte au titre de la part des bénéfices de Paul dans la société L. Leconte & Cie.
3) - "Me Palvadeau et Bonamy" : les avocats de Paul dans ses demandes de levée du séquestre et de versement de ses parts de bénéfices.

jeudi 17 mars 2016

Lettre du 18.03.1916

Élisabeth de Wied, en poésie Carmen Sylva

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 18 Mars 1916

Chérie,

Tes lettres des 5, 7 et 9 courant me sont parvenues ensemble avec une lettre de l’ami Penhoat qui m’avait joint copie des lignes qu’il t’avait adressées de Paris. En ce qui concerne sa demande relative à L. (1) et aux affaires qu’il traiterait pour l’approvisionnement militaire à Nantes, je suis persuadé que s’il fait quelque chose ce sera tout au plus du transit, c.à.d. qu’il réexpédierait du fourrage etc. Le seul moyen que je vois de nous renseigner à ce sujet serait de prier Mr. W. (2) de prendre une fiche auprès de son agence de renseignement sur la maison L. L. & Cie en demandant exprès si elle s’occupe aussi d’approvisionnement militaire. Tu lui diras que tu lui rembourseras le coût de la fiche. Je te retourne ci-joint la photo de Mr. Plantain que tu m’as demandée l’autre jour, elle est bien réussie ! Pour ce qui concerne la maladie de Georgette, je suppose qu’il s’agit de l’oreillon ? Si cela était, une visite serait excessivement imprudente car la maladie, sans être bien dangereuse, est très contagieuse. Elle s’est produite déjà plusieurs fois dans notre Compagnie ; les hommes furent alors strictement isolés, et guéris dans 8 à 10 jours. Cette maladie affecte cependant le haut des mâchoires, juste en dessous des oreilles. 
C’est donc un appartement meublé que Mme P. (3) a loué dans la rue de l’Hermitage  (4) ? Sa façon de faire est en effet bien bizarre et décousue ! Et pourtant, ces gens-là n’ont pas besoin de nous, donc, pourquoi continueraient-ils les relations avec nous, sinon par sympathie ?
Ne te fais donc pas de mauvais sang pour moi ; la vaccination ne m’a affecté que pendant six heures et la troisième piqûre, reçue samedi dernier, s’est très bien passée ; samedi pr. (5) ce sera la 4° et dernière. Il est certain que les cas de fièvre typhoïde sont devenus très rares parmi nos troupes, mais la vaccination ne semble être efficace que pendant 2 ans, car elle est répétée tous les 2 ans maintenant.
Carmen Sylva (6) était - sous ce nom - une poétesse, et tu trouveras quelques-unes de ses poésies dans le recueil allemand que nous avons. Elle n’était cependant point connue sur le terrain du pacifisme. 
Hélène était donc sérieusement malade que tu te sois figuré de la perdre ? (7) Est-elle complètement rétablie maintenant ? Je regrette beaucoup le renvoi de Siret (8) et j’espère pour lui qu’il aura retrouvé rapidement un nouvel emploi. J’estime qu’il est inutile de rendre les 100 Frs à Mr. Penhoat maintenant, car il n’en a point besoin. C’est du reste son frère de Guingamp (celui que j’ai connu à Paris) qui m’a envoyé dans le temps cette somme d’ordre de Mr. Penhoat. Ce dernier a une maison ou une propriété en Bretagne dont son frère encaisse le loyer pour son compte.
J’ai lu déjà au Journal avec beaucoup d’intérêt les différents discours de Liebknecht, le seul avec Rosa Luxembourg (9) qui n’a pas changé d’attitude. Aussi paraît-il avoir été exclu du parti socialiste allemand, bien que, d’après les journaux, il doit y avoir quand même encore quelques liens entre lui et le parti. Je vais te retourner aussi la semaine prochaine le livre que tu m’as envoyé et dont la lecture m’a fait beaucoup de plaisir. Je constate cependant que l’auteur, tout en critiquant ce point dans le livre “J’accuse” (10), met encore plus de fougue pour attaquer le gouvernement allemand. Certainement ce livre sera également défendu en Allemagne, car outre la défense chaleureuse de “J’accuse” il récapitule encore son contenu (11). Pour éviter que tu paies une surtaxe sur la présente lettre, je te retournerai la coupure de l’Humanité sous pli séparé.
Le temps s’est remis au beau, nous repartirons sans doute sous peu en colonne. On attend ici prochainement une escadrille de bombardement, 15 avions paraît-il (12).
Dis à Hélène le bonjour de ma part et reçois, ainsi que les gosses, mes meilleurs baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "L." : Leconte
2) - "W." : Wooloughan, ami américain de Paul, bien placé et bien informé. Penhoat et Marthe soupçonnent ici Lecomte de faire des affaires pour son compte.
3) - "Mme P." = Madame Plantain
4) - " rue de l'Hermitage" : à Caudéran, près de chez Marthe.
5) - "samedi pr." : samedi prochain
6) - "Carmen Sylva" : Marthe a vraisemblablement signalé à Paul le décès survenu le 2 mars 1916 à Bucarest de la très célèbre et extravagante reine de Roumanie Élisabeth de Wied, née allemande en 1843 et connue dans toute l'Europe sous son pseudonyme de poétesse Carmen Sylva. Paul, qui pourrait en vanter la maîtrise de nombreuses langues étrangères (elle a notamment traduit Pierre Loti en allemand) la dévalorise un peu aux yeux de son épouse féministe et pacifiste en relevant qu'elle n'était pas connue sur le terrain du pacifisme.
7) - Exemple du pessimisme de Marthe, toujours prête à imaginer le pire. 
8) - Siret est un neveu d'Hélène, à qui Paul avait donné un emploi dans le bureau de Bordeaux de la société Lecomte, et que Lucien Lecomte a renvoyé - du fait de la baisse d'activité de la société, ou par souci d'éloigner les fidèles de Paul, on ne sait pas...
9) - "Rosa Luxemburg" : elle dirigeait avec Karl Liebknecht au sein du parti socialiste allemand (SPD) le courant socialiste révolutionnaire pacifiste (au sens donné par Lénine au concept de "pacifisme intégral" servant de levier à la révolution prolétarienne internationaliste). Depuis janvier 1916 Karl Liebknecht défendait au Reichstag la pensée de Rosa Luxemburg (alors en prison) prônant la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Cette idéologie les mit en position critique puis en opposition radicale avec le SPD qui participait à l'union sacrée allemande depuis le début de la guerre. En septembre 1916 ils constituèrent avec Franz Mehring et Clara Zetkin un groupe autonome, la Ligue spartakiste, dont les membres furent exclus du SPD à la fin de l'année : ils fondèrent en avril 1917 l'USPD (SPD indépendant).
10) - "J'accuse" : Paul a déjà parlé du livre "J'accuse, par un Allemand" dans sa lettre du 31 mai 1915. L'auteur alors anonyme, Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
11) - "son contenu" : Paul ne mentionne ni le titre, ni le nom de l'auteur du livre dont il parle ici. Sans doute s'agit-il de l'un des livres édifiants prêtés aux Poilus par le journal l'Humanité, comme le fut le "Jean Jaurès" de Romain Rolland. Peut-être Paul ne voulait-il pas que son éventuel censeur militaire s'appuie sur le titre et le nom de l'auteur de ce livre pour en déduire que le légionnaire Gusdorf partageait les vues des socialistes internationalistes allemands et/ou des pacifistes révolutionnaires ?
12)- "15 avions" : une escadrille aérienne comptait alors généralement 3 ou 6 pilotes donc 3 ou 4, ou 6 à 10 avions (une partie en réserve et maintenance). La première escadrille de 6 pilotes qui entra en fonction au Maroc fut basée à Casablanca en juin 1916 et exclusivement affectée à la surveillance des côtes. Celle qui s'installa à Mekhnès en septembre 1917, pour contrôler la liaison entre les Maroc oriental et occidental, disposait de 3 appareils.

dimanche 28 février 2016

Lettre du 29.02.1916

Caricature montrant le Kronprinz au front (1914)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Février 1916

Chérie, 
Je te confirme ma carte du 27 (1); étant rétabli maintenant, je m’empresse de répondre à ta lettre du 18. Je n’ai jamais ressenti ni à Bayonne, ni à Lyon ou Bel Abbès, les suites de la vaccination comme cette fois-ci : je ne pouvais presque pas lever le bras gauche et j’avais aussi la fièvre mais très légèrement. Enfin, c’est passé jusqu’à samedi au moins, jour de la 2° piqûre. 
A en juger par les journaux, la bataille de Verdun (2), qui dure toujours, montrera une foi de plus que les Allemands ne réussiront pas non plus d’enfoncer les lignes françaises, même au prix de pertes très élevées. Les dernières nouvelles qu’on colporte ici - mais qui ne figurent pas encore sur l’Écho d’Oran - disent que 200 000 Allemands seraient cernés (3) dans la région de Verdun. Je préfère cependant attendre le communiqué officiel pour m’éviter une déception. De toute façon, on peut considérer l’attaque sur Verdun comme échouée, et l’agence Wolff (4), malgré tout son aplomb, ne dira pas le contraire, savoir que les Allemands ont pris la forteresse ! Par contre, si réellement l’armée du Kronprinz (5) devait se rendre, cela pourrait être le commencement de la fin. Dans l’Echo d’aujourd’hui, il est question d’une séance du Landtag Prussien où un des députés socialistes, appuyé par Bebel (6), a déclaré que sur un signe de l’autorité militaire des centaines de milles d’homme étaient envoyés à la boucherie, alors que la même autorité ne pouvait pas amener les agrariens à envoyer leurs porcs à l’abattoir. Déduction : les cochons valent mieux que les maris et fils des femmes allemandes. 
Ici tout recommence à repousser : la plaine de Taza est verte, mais les hautes montagnes sont encore couvertes de neige. Il fait pourtant bon, sauf, par ci par là, quelques journées de pluie et de violent sirocco qui menace d’enlever tous les toits. Il est difficile de se faire une idée exacte de Taza si l’on n’a pas déjà vu une ville arabe. Des antiquités, il y en a partout et un archéologue trouverait ici de quoi s’amuser. Mais tout cela n’a pas une trace d’art, à part la courbe des fenêtres et portes qui sont du style byzantin : c’est une courbe bien plus large et ronde que le gothique. Ce qui m’impressionne, c’est la masse, l’épaisseur, la solidité des murs et des tours, surtout vu les moyens très rudimentaires dont disposaient ces gens pour construire.
Le fait que Mme Plantain t’a laissé Georgette infirme donc aussi ton idée sur sa mentalité. Mr. Pasquier (7), la seule fois que je l’ai vu, me faisait bien l’impression d’un homme autoritaire et dur. Mr. P. l’estimait pourtant beaucoup pour son intelligence et ses capacités commerciales. En vérité, c’était et c’est P. qui tient les cordons de la bourse. 
Le porte-monnaie a donc fait tant de plaisir à Georges ? Réussis-tu bien ses vêtements, je veux dire aussi bien que les vêtements de fillette ? Le prix des étoffes a certainement augmenté encore plus que celui des vivres et sous ce rapport tu réalises donc une économie sensible plus encore qu’en temps ordinaire (8).
Dis-moi donc à l’occasion si tu es allée l’autre jour à Floirac voir Malaret (9), ou bien si celui-ci est venu te voir chez nous.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Les articles de Georges P. (10) sont en effet d’une rare violence. On voit que cet homme a été en temps de paix rédacteur sportif du Journal.  

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "carte du 27" : carte postale perdue.
2) - "Verdun" : effectivement, la bataille dure et durera encore cinq mois, du fait de l'obstination des deux camps, et sera finalement un échec pour l'Allemagne.
3) - "seraient cernés" : à vrai dire les Allemands assiègent les forts de Verdun qui sont défendus par à peu près autant de Français, qui tiennent toujours la citadelle. Et les deux camps renouvellent leurs troupes par l'arrière.
4) - "agence Wolff" : "Agence de presse continentale", fondée par Bernhard Wolff à Berlin en 1849, l'une des plus importantes du monde, elle fut très hostile aux Alliés pendant la Grande Guerre.
5) - "le Kronprinz" : l'Empereur Guillaume II d'Allemagne avait confié à son fils, Guillaume de Hohenzollern, Prince de Prusse, Commandant des Hussards à tête de mort, le commandement de la Vème armée allemande qui participa à l'offensive sur Verdun. Ses capacités militaires étaient décriées (les Belges le désignaient depuis septembre 1914 par le sobriquet de "clownprinz") d'où l'hypothèse de sa reddition qui entraînerait le discrédit de l'Empereur. 
6) - "Bebel" : August Bebel (député cofondateur du parti socialiste allemand) est mort en 1913. Paul le confond avec Karl Liebknetch, son successeur, qui appuya plusieurs offensives pacifistes des députés socialistes allemands au Reichstag entre le 13 décembre 1915 et le 29 février 1916, après le succès du congrès international de Zimmerwald, puis leur implication dans la préparation d'une deuxième conférence de Zimmerwald (qui se déroula à Kienthal la fin avril 1916). Le problème était que les thèse pacifistes de Zimmerwald étaient jugées pro-allemandes, défaitistes et antipatriotiques par les socialistes français. 
7) - "Mr. Pasquier" : ? 
8) - Marthe avait reçu une formation de couturière et faisait elle-même tous les vêtements de ses enfants.
9) - "Malaret" : l'un des employés de Paul au "Bureau de Bordeaux" de la Société Leconte.

10) - "Georges P." : Georges Prades, journaliste au "Journal", auteur de la série d'articles "Les Boches de Paris", alors inspiré par les antirépublicains coalisés contre le ministre de l'Intérieur Louis Malvy. Paul a déjà évoqué ces articles dans sa lettre du 21 février 1916.

jeudi 11 décembre 2014

Lettre du 12 décembre 1914

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Lyon, le 12 Décembre 1914

Chérie,

J’ai reçu hier la carte et aujourd’hui une de Mr. Devilliers : en ce qui concerne tes lettres, j’en ai reçu 2, 1 de Bayonne et 1 de Bordeaux ainsi qu’une carte de Cambo. Enfin, n’oublie jamais de mettre 2° Comp. sur l’adresse !
Je suis heureux d’apprendre que le Commissaire de Caudéran t’a paru moins sévère que celui de Bayonne et je suis persuadé que tu n’auras pas d’ennui là-bas. Mais, comme déjà dit, il faut s’attendre d’entendre par ci par là un mot aigre doux sans y prêter l’oreille.
Les derniers vrais légionnaires s’apprêtent à quitter Lyon, c’est dommage car ce sont des types vraiment intéressants. Il faut les voir faire leur ménage : comme de véritables femmes ! Ils lavent et lissent leur linge d’une façon impeccable et ils se gagnent même quelques sous en travaillant pour les camarades plus ou moins fortunés !
Les volontaires arrivent toujours et de tous les côtés : Un envoi de Grecs vient d’arriver et il paraît qu’un millier de ces gaillards vont encore débarquer sous peu. Ce sont des hommes qui ont tous fait la guerre des Balqans (1) et qui sont même accompagnés de leurs officiers. Crois-tu que des gens comme cela vont offrir leur vie à l’Allemagne, combattant uniquement pour l’honneur ?
Je t’ai envoyé hier soir un journal suisse (de Genève) qui se vend beaucoup ici : tu as sans doute lu l’article sur les impressions en Allemagne. Certes, les classes pauvres doivent commencer à murmurer et à se demander combien de temps cela va durer encore ! Mais comme tous les hommes valides ont été appelés sous les drapeaux, ce ne sont certes pas les femmes et les gosses qui vont faire la révolution là-bas ! Et voilà comme ce rêve du soulèvement du peuple allemand s’écroule. Tu as lu sans doute que les Socialistes ont voté en bloc les 5 Milliards pour la guerre : seul Liebknecht (2) a voté contre, 1 homme parmi plus de 100. En attendant Guillaume se fait soigner à Berlin (3) et le populo l’acclame ...
Nous avons été vaccinés aujourd’hui pour la troisième fois : l’autre jour, cela m’a travaillé dur, aujourd’hui je ne sens rien ... Il est près de 8 hs, je suis retourné après la soupe pour travailler encore un peu. Quant à la vie ici, je m’y suis bien habitué maintenant : la nourriture s’est sensiblement améliorée et est bien potable. Mais personne ne sait combien de temps cela va durer et il se peut fort bien que du jour au lendemain nous recevrons l’ordre de rejoindre le 1° Régiment Etranger à Sidi Bel Abbès (Algérie).
As tu revu Mme Plantain ? Mr. D. (4) m’écrivait aujourd’hui qu’ils allaient réintégrer leur maison, probablement au début de la semaine prochaine. Il doit regretter de perdre cette source de revenus !
Je crois que nous avons encore à Maehler-Besse (5) 1/2 barrique de vin ; bien entendu tu ne paieras pas cela car cette facture tombe sous le coup du moratorium. Madame Robin (6) va certainement faire des mains et des pieds pour avoir son terme, mais là aussi ne paie pas jusqu’à ce que la banque recommence à payer les intérêts en retard. Je suis curieux de savoir si Leconte va nous envoyer nos 1500,- Frs d’intérêt du capital engagé et payables commencement janvier. De toute façon, j’espère bien que d’ici Pâques la guerre sera bel et bien terminée. Nous gagnons journellement du terrain et la pression économique commence certainement à se faire sentir de l’autre côté du Rhin.
Les croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud (7) vont encore faire saigner le coeur de Guillaume ! Espérons que les 3 derniers (Dresden, Bremen, Karlsruhe) ne survivront plus longtemps.
Comment vont les enfants ? Ce sera une triste Noël pour eux cette année et c’est doublement dommage parce que Suzanne et Georges comprennent maintenant bien. Il n’est guère possible de se revoir à Noël : je n’aurai pas de permission ici et le prix du voyage en 3° Bx-Lyon et retour (8) sera d’au moins 65 Frs. Et puis pour les quelques heures ! Car je ne pourrais même pas découcher ; on est si sévère ici !
La plus heureuse doit être Hélène de revoir tous ses parents !
1000 baisers pour toi et les enfants et mes amitiés pour tout le monde.

                                               Paul


Notes (François Beautier)
(1) "Guerre des Balkans" : référence aux deux “guerres balkaniques” de 1912 et 1913. 
(2)  "Liebknecht" : Karl Liebknecht (1871- 1919) marxiste révolutionnaire allemand, membre du Parti social-démocrate, antimilitariste, internationaliste, député au Reichstag. En août 1914, il s'oppose au vote des crédits de guerre ; en décembre 1914 au Reichstag il s'oppose à la consigne de son parti en votant contre ces crédits de guerre.
(3)  "Guillaume" : la presse française du 11 décembre 1914 annonce que l'empereur d'Allemagne Guillaume II, malade de la gorge, se retire à Berlin, laissant le commandement suprême des armées au kronprinz (son fils). La presse britannique annonce le 19 décembre que, soigné de sa dépression, il reprend le pouvoir.
(4)  "Mr D." : Mr Devilliers, ami des Gusdorf à Caudéran.
(5)  "Malher-Besse" : société bordelaise renommée de négoce de vins et spiritueux.
(6)  "Madame Robin" : les Robin sont les propriétaires de la maison louée par les Gusdorf à Caudéran.
(7)  "Croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud" : évocation de la bataille navale dite des îles Falklands (au large de l’Argentine) du 8 décembre 1914, au cours de laquelle l’escadre anglaise coula 4 croiseurs lourds allemands, le Liepzig, le Sharnhorst, le Gneisenau et le Nurenberg. L’Allemagne n’eut dès lors plus que trois croiseurs lourds à sa disposition.
(8)  "voyage en 3° Bx-Lyon et retour" : aller-retour en 3ème classe Bordeaux-Lyon.