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vendredi 16 septembre 2016

Lettre du 17.09.1916

Portrait de Mme de Thèbes



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar, le 17-9-16

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 7 courant, et comme, par un hasard miraculeux, nous sommes de repos aujourd’hui, dimanche, je vais pouvoir te répondre sans trop de retard. Ce qui importerait en effet beaucoup en ce moment, ce serait de connaître aussi exactement que possible l’état de nos finances dans la maison L. L. (1) et Cie, tout en sachant combien L. a porté sur le fameux compte d’assurance pour loyers et patentes à payer après la guerre, notamment à Anvers et Gand (2). Je viens donc d’écrire dans ce sens à Mr. Penhoat qui venait de m’écrire précisément à ce sujet. Je lui ai recommandé de remettre son affaire à Me Bonamy qui, étant ainsi l’avoué de nous deux, sera un tout petit peu plus empressé de nous tenir au courant, bien que je n’escompte pas la levée du séq. avant la fin de la guerre. 
Pour ce qui est de l’avenir, je n’ai point d’idée bien arrêtée. Nous demandons la dissolution seulement pour le cas où il y aurait perte de 1/4 du capital, comme je l’ai dit dans la lettre. Je ne crois toujours pas que L. en voyant que j’obtiendrai la naturalisation consente à se séparer de nous, de crainte que nous lui fassions la concurrence.
Qu’est-ce que Mme Penhoat a donc de si intéressant à faire avec Mme Malaret ; et M. (3) n’a-t-il rien raconté de l’état actuel des affaires du bureau de Bordeaux ? Ou de celles de Mr. Siret ?
D’après le dernier cri de guerre (4), nous resterions ici jusqu’en Octobre ce qui aurait au moins ceci de bon que nous ne marcherions pas en colonne. Mais la tiraillerie ne s’arrête pas non plus et il y a eu déjà plusieurs affaires assez sérieuses ici. Et le cimetière de Touahar s’agrandit ... Les bicots (5) s’ingénient à détruire les lavabos, abreuvoirs et sources aménagés par nous à quelques centaines de mètres du camp dans un ravin et le matin en descendant, nos hommes ont eu à recommencer le travail de la veille. Maintenant le Commandant fait tous les soirs braquer deux mitrailleuses sur ce ravin et à chaque instant de la nuit cela crache - ce qui n’est pas précisément fait pour laisser dormir les poilus. Enfin, on s’y habitue avec le temps et les bicots s’abstiennent de nous embêter là-bas.
Sur le front cela a l’air de marcher et je reste toujours persuadé qu’on en finira cette année. Te rappelles-tu la petite histoire qu’on racontait déjà lorsque nous étions à l’école ? Lors de la révolution de 1848 Guillaume I, régnant alors à la place de Frédéric-Guillaume IV comme prince régent, devait se réfugier en Angleterre où il vivait à Londres sous le nom de Muller en 1848/49 (6). Il y consultait une bonne femme, genre Mme de Thèbes (7), sur son avenir. Celle-ci lui prédisait qu’il serait empereur en alignant les chiffres de l’année comme suit :
            1849                            1871
                   1                                   1
                   8                                  8
                   4                                  7
                   9                                  1
Empereur en 1871     Mort en 1888
Elle ajoutait que comme il y avait 3 fois le chiffre 8 dans le 1888, il y aurait 3 empereurs de la dynastie des Hohenzollern et se servant de nouveau de ce chiffre 3 et de 1888, elle prédisait la fin de la dynastie de la façon suivante : 1888
           1
   8
   8
   8
     1916
Il ne peut donc pas faire le moindre doute que la maison Hohenzollern finira en 1916 (8)
Qu’il en soit ainsi !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "L.L" : Lucien Leconte, dont Paul est l'un des deux associés. 
2) - "Anvers et Gand" : ports où la maison Leconte possède des bureaux, des succursales ou des parts de sociétés de courtage maritime.
3) - M., Malaret : ancien employé de Paul au bureau de Bordeaux, de même que Mr. Siret, qui est aussi le neveu d'Hélène, l'employée de Marthe.
4) - "cri de guerre" : la rumeur circulant dans le régiment.
5) - "les bicots" : il s'agit précisément de rebelles de la tribu des Rhiatas. La redoute de Touahar où stationne le groupe de Paul domine le col et le village indigène de Touahar, ainsi que l'oued Innaouen qui coule beaucoup plus bas. 
6) - Le prince Guillaume (frère cadet de Frédéric-Guillaume IV) fut temporairement chassé du pouvoir et d'Allemagne par la Révolution libérale de 1848. 
7) - Madame de Thèbes, de son vrai nom Anne-Victorine Savigny (1845-1916) était une célèbre voyante et chiromancienne française. Elle passe pour avoir été consultée par Marcel Proust, qui parle d'elle dans La Recherche. 

8) - la maison de Hohenzollern finira en 1916" : tout l'exercice de numérologie qui précède sert à "fonder" cette prédiction dont Paul souhaite "qu'il en soit ainsi". Cependant la Maison de Hohenzollern ne s'est éteinte ni en 1916, selon ce calcul, ni en 1918 avec l'abdication de Guillaume II empereur d'Allemagne et roi de Prusse puisqu'il existe toujours des descendants qui prétendent à ces titres. Quant à Guillaume, il ne "sort pas de" la révolution libérale de 1848 puisqu'il devient prince-régent de Prusse en 1858 lorsque son frère aîné Frédéric-Guillaume IV, atteint d'une congestion cérébrale, devient incapable de régner. Cependant, la révolution de mars 1848 l'a chassé de Berlin alors qu'il était gouverneur de Poméranie et chef de plusieurs régiments militaires. Surnommé "Prince la mitraille" après qu'il ait fait tirer sur les manifestants, il vit son château incendié et dût se réfugier quelques temps en Angleterre (l'emploi d'un faux nom n'est guère crédible que pour rendre visite à une diseuse de bonne aventure puisque Guillaume de Hohenzollern était officiellement accueilli par la branche saxonne de sa famille en tant que petit-fils de la Reine Victoria alors au pouvoir), ce qui "justifie" la date de 1849. Il devint effectivement empereur d'Allemagne en 1871 et mourut en 1888...

samedi 20 août 2016

Lettre du 21.08.1916

Document Gallica


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Août 1916

Ma Chérie,

Je reviens encore une fois sur ta lettre du 10 courant ou plutôt sur son passage relatif à l’affaire L. L. & Cie (1). Penhoat, avec lequel je correspond assez régulièrement, me répond à différentes questions que je lui avais posées et sur certaines observations faites dans mes dernières lettres. Je t’ai déjà fait remarquer, et tu pourras encore consulter le contrat à ce sujet, qu’en cas de perte du quart du capital social, chacun des associés peut demander de plein droit la dissolution de la Société. Penhoat estime, non sans raison je crois, que le silence de L. et son obstination à ne pas fournir les comptes ni préciser aucun chiffre, est une preuve que les affaires vont plutôt mal. D’après l’attitude et les procédés de L., vu aussi son incapacité commerciale et son caractère, P. le croit bien capable de nous ruiner sans crier gare et propose donc de nous mettre à l’abri tant que cela est possible en notifiant à L. par lettre recommandée, confirmée par un huissier, de suspendre tout commerce et d’arrêter les comptes dès qu’ils sera parvenu à la perte du quart du capital social, conformément aux clauses de notre contrat. Que faute de lui de se conformer à notre demande, nous le rendons personnellement responsable de toute somme perdue au delà de la proportion d’un quart de notre apport comme stipulé au contrat.
Après mûre réflexion, je partage sa manière de voir bien que j’aie quelques objections ou plutôt observations à faire. Si réellement Leconte avait subi des pertes allant jusqu’à 1/4 du capital ou même plus loin, il n’aurait pas besoin de chercher des moyens de dissoudre la société pour se débarrasser de nous et de moi en particulier. Il n’aurait pas besoin d’un procès, toujours coûteux et quelquefois incertain, car lui seul pouvait demander de plein droit la dissolution en se basant sur les clauses de notre contrat, qu’il connaît trop bien pour ne pas avoir connaissance de cette clause. Naturellement, il y aurait vérification des comptes et il va sans dire que lui-même ayant fourni plus de fonds que chacun de nous (80 000 Frs. après l’augmentation du capital mais non encore entièrement versés) devrait avoir perdu 1/4 de cette somme pour pouvoir demander la dissolution. La perte totale devrait se chiffrer à 50 000 Frs. (20 000 Frs. pour Leconte et 15 000 pour Penhoat et moi chacun) et bien que je connaisse suffisamment L. cette somme me paraît tout de même trop élevée pour les 2 ans de guerre, car les bureaux qui perdaient de l’argent ont été fermés et les frais en général assez réduits dans les autres. Mais d’un autre côté il me vient à l’idée que L. avait indiqué mon avoir à 12 000 Frs. ce qui me donne à penser qu’il tâchera ou qu’il a déjà tâché de justifier des pertes énormes ... ? Tant que Gand, Anvers et Trieste (2) sont inaccessibles pour nous, c.à.d. avant la fin de la guerre, il sera impossible d’arrêter les comptes, mais il serait toujours prudent de prendre les précautions recommandées par Mr. Penhoat. Tu veux bien réfléchir sur ce point et écrire, le cas échéant, à Me Palvadeau le priant de vouloir bien notifier cette résolution à Mr. Leconte et en ajoutant que c’est pour sauvegarder nos intérêts que nous nous voyons forcés de procéder ainsi. Que Mr. Penhoat du reste en fait de même. Tu m’enverras copie de ta lettre à Me Palvadeau, lequel tu pries de t’en accuser réception. 
Je vais écrire dans ce sens à Penhoat lui disant en outre que sa seule demande suffit pour amener la dissolution de la société. Quant aux 300 Frs. par mois, L. devra certainement continuer à te les envoyer à valoir sur notre actif à moins que Me Palvadeau s’en charge. Au pire tu pourrais demander à ce dernier de faire autoriser le Comptoir d’Escompte à vendre les titres encore en dépôt à cette banque et à te verser le montant qui te suffirait pendant quelque temps. Et d’ici là j’espère bien que la guerre prendra fin ; les évènements marchent tout de même bien mieux depuis quelque temps (3)!
Inclus la lettre en question de Mr. Penhoat et le 3° article de l’Humanité (4).
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul

P.S. Je t’envoie ci-joint un modèle de la lettre à écrire à Me Palvadeau. Tu peux même demander à Me Lanos s’il n’est pas utile d’en donner aussi copie à Me Bonamy qui est peut-être mieux situé que Me Palvadeau pour faire la sommation à Leconte. Prière d’écrire un mot à Mr. Penhoat pour lui faire connaître le texte du contrat ayant trait à la dissolution, c.à.d. le passage qui est précisément à insérer dans mon projet de lettre à Me P. dont Penhoat aura la copie par mes soins.
Inutile de m’envoyer une chemise ! Les étiquettes de pantalon me suffisent, donc pas de facture !


Notes (François Beautier)
1) - "L.L. et Cie" : Société Lucien Leconte & Compagnie, dont Paul et Penhoat sont les  associés, avec Leconte lui-même.
2) - "Gand, Anvers, Trieste" : voir la lettre du 16 juillet 1916. Ce qu'en dit ici Paul permet de préciser qu'il s'agit non pas d'entreprises partenaires d'affaires de la société Leconte mais de bureaux lui appartenant. 
3) -"depuis quelques temps" : effectivement, la pression de l'Allemagne sur Verdun s'est relâchée du fait de la bataille de la Somme. Les Allemands se retrouvent à Verdun en position défensive, ce qui permet aux Français une offensive victorieuse depuis le 1er août avec la prise de nombreux prisonniers. Par contre, sur la Somme, le grignotage allié ralentit en août et l'Allemagne renforce ses positions en installant des troupes déplacées de Verdun et du saillant d'Ypres.

4) - "Humanité" : voir la lettre du 19 août précédent.

vendredi 15 juillet 2016

Lettre du 16.07.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 16 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 7 et comme toute ma dernière correspondance de la colonne doit être passée par Fez, il est plus que probable que tu as dû attendre encore plusieurs jours. Je me rappelle cependant très bien que le 30 Juin ou le 1° Juillet j’ai mis une carte dans la boîte du poste de Mat Matta (1) (à 40 ou 50 km de Fez) et je pense que celle-là au moins te sera parvenue avant ton départ pour Nantes. Depuis mon retour à Taza, tu as dû recevoir régulièrement de mes nouvelles, du moins aussi régulièrement que moi des tiennes. 
Le contenu de tes lignes du 7 m’a laissé un peu rêveur. Non pas que je ne sois pas content de tes résolutions énergiques, mais je crains, je crains beaucoup que tu ne retournes très désappointée de ton voyage. Te rappelles-tu de la tirade de Mr. Brieux dans “la Robe Rouge” (2) au sujet de la justice, lorsque la vieille femme trouve le Procureur si humain pour lui exposer tous les torts qu’elle a subis sans aucune raison ? “Il ne suffit pas d’avoir raison, d’avoir le bon droit de son côté”, lui dit-il, “la justice est une chose très compliquée ...”
La loi concernant les séq. (3) vise tous les ressortissants des nations en guerre avec la France à l’exception des Alsaciens-Lorrains qui demanderont la réintégration. Elle ne parle point d’engagement dans la Légion et puisque ce cas n’est pas prévu du tout, il n’entraînera pas obligatoirement l’exception. Il laisse, si tu veux, beaucoup de latitude aux magistrats chargés de l’interprétation des dites lois et tu as vu par les journaux que les jugements sont parfois diamétralement opposés. Il y a un mois à peu près je lisais dans le Journal dans la chronique des Tribunaux le cas d’un ingénieur autrichien, Kornfeld, engagé depuis le début de la guerre dans l’aviation sur le front de France même. Sa demande de levée de séq. a été rejetée parce que le tribunal disait dans son jugement que les lois autrichiennes stipulent que même en cas d’engagement dans une armée étrangère ou même ennemie, un Autrichien peut conserver sa nationalité ! Qui sait si la fameuse loi Delbruck (4) ne stipule pas la même chose ? 
K. (5) avait soutenu l’argument que par le seul fait de son engagement dans l’armée française il avait répudié son ancienne nationalité ...
Enfin puisque tu dois déjà être de retour de Nantes tu me diras le résultat de tes démarches. Puissent-ils être meilleurs que ce que je prévois ! Car je suis, à vrai dire, trop franc vis à vis de moi pour ne pas tirer les conclusions de tous les jugements rendus depuis la guerre, mais je me dis aussi avec conviction qu’une fois la paix conclue, je rentrerai en possession intégrale de mes biens. Cependant, et aussi désolante que soit cette constatation, le sentiment patriotique fausse en ce moment le sens de la justice, très vif cependant en temps normal.
Avec Me Bonamy tu peux naturellement rompre par écrit aussi bien que normalement ; si l’ami de Me Lanos est mobilisé, tu auras trouvé une autre adresse dans le Bottin (6). Leconte dira, non tout à fait sans raison, qu’on ne peut pas savoir ce qu’est devenue notre installation d’Anvers, de Gand et de Trieste (7). Pour ce qui est de la Démocratie de St N. (8) et de la fameuse Ligue (9), c’est secondaire et j’aurais attendu la fin de la guerre pour aviser ce qu’il y a lieu de faire. Car ce sera dans tous les cas nous qui payeront notre avocat et nous ne serons pas sûrs que le Journal (10) soit condamné à nous payer des dommages-intérêts que nous demanderions naturellement ...
Enfin, attendons d’abord le résultat de tes premières démarches à Nantes avant de décider plus loin. Ton esprit de jeune fille, de “militante”, est donc plus fort que jamais ! J’y applaudirais volontiers si je ne voyais pas trop de boue dans l’affaire que tu te proposes d’entreprendre : des discussions avec des soi-disant journalistes à la solde du mieux payant - et en des temps troubles que nous traversons ...
Je te souhaite de tout coeur et aussi dans notre intérêt le succès que tu escomptes et constate une fois de plus que tu n’es pas une femme coupée dans un patron ... (11)
Comment vont les enfants ? Georges est-il rétabli de son rhume ? Quel temps fait-il à Bx ? (12) Ici nous continuons à avoir une chaleur tout à fait accablante qui pèse sur les nerfs et me met dans un état où je dois faire un effort pour prendre une résolution quelconque.
Mille baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul

Les journaux ne parlent pas encore d’une campagne d’hiver et j’espère bien qu’il n’en sera plus question !




Notes (François Beautier)
1) - "Mat Matta" : officiellement Matmata, poste de contrôle entre Taza et Fès sur le cours de l'oued Innaouen, à la pointe orientale de l'actuel lac de barrage Idriss 1er, à 45 km à vol d'oiseau de Fès et de Taza car exactement à mi-chemin entre les deux villes.
2) - "Brieux, dans La Robe Rouge" : Eugène Brieux (1858-1932), journaliste et écrivain, auteur de comédies sur les petites gens (dont, représentée pour la 1ère fois à Paris en mars 1900, “La Robe rouge”, comédie en 4 actes où il dénonçait le corporatisme du monde judiciaire et disait son désabusement face à la Justice officielle), élu à l’Académie française en 1909.
3) - "les seq." : les séquestres.
4) - "loi Delbruck" : loi allemande de 1913 dont l'article 26, alinéa 2, énonce : « Ne perd pas sa nationalité l’Allemand qui, avant l’acquisition d’une nationalité étrangère, aura obtenu sur sa demande, de l’autorité compétente de son État d’origine, l’autorisation écrite de conserver sa nationalité ». Cette loi entra en vigueur le 1er janvier 1914 alors qu'en France l'extrême droite menait campagne contre les "espions" immigrés allemands qui faisaient mine de vouloir devenir français alors qu'ils ne renonçaient pas à la nationalité allemande. Côté français, les préfets établirent à partir de janvier 1914 des listes nominatives des "étrangers isolés" et des "étrangers naturalisés" établis en France. La loi française du 7 avril 1915 autorisa par son article 2 le gouvernement à "rapporter (annuler) les décrets de naturalisation obtenus par des sujets ou anciens sujets de puissances en guerre contre la France", et le décret d'application du 24 avril 1915 permit l'instruction de 25 000 dossiers de "retrait de naturalisation" qui conduisirent à la dénaturalisation de droit (déchéance de nationalité obtenue par naturalisation) de plus de 500 "naturalisés français ressortissants de pays ennemis" et à l'internement - par retrait de permis de séjour en France - de plus de 8 000 autres. 
Paul, qui paraît, dans tout ce paragraphe, très informé des conditions de naturalisation (et, par voie de presse, des "retraits de naturalisations", très fréquents en 1915-1916 notamment à l'encontre des Allemands et Autrichiens précédemment naturalisés français), semble ici ne pas savoir ce que dit la loi allemande qui le concerne au premier chef en ce qu'elle pourrait être un motif de refus de sa demande de naturalisation. Cette hésitation, qui n'est pas la seule dans la masse de son courrier, laisse deviner chez Paul Gusdorf une réticence à réclamer, négocier, informer, argumenter sa propre naturalisation, se comportant comme s'il allait de soi qu'en s'engageant dans la Légion pour la durée de la guerre il devait obtenir la nationalité française, automatiquement et sans avoir à la demander. En somme, il y aurait dans son esprit une évidence à la fois morale et logique à l'obtention de la nationalité française alors qu'il découvre (et refuse) qu'il s'agit d'un processus négociable hautement "politique". Cette attitude s'explique sans doute moins par un orgueil inopportun que par le sentiment de Paul de n'être en rien "allemand" (par naissance il se sent Brunswickois, c'est-à-dire selon lui plus proche des Britanniques que des Prussiens ; par culture il refuse le nationalisme allemand et le pangermanisme impérialiste ; par volonté il a quitté l'Allemagne pour construire sa vie hors d'elle, précisément dans un pays réputé "ennemi de l'Allemagne", la France).
5) - "K." : l'ingénieur Kornfeld, dont Paul évoque le cas rapporté par Le Journal. Cette affaire fit jurisprudence et sema le trouble dans l'esprit de beaucoup de Légionnaires notamment allemands, autrichiens, turcs, bulgares... On peut en lire un rapport un peu plus complet que ce qu'en dit Paul dans le "Bulletin de la Ligue anti-allemande ; Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux" édition du 1er Juillet 1916 à Paris : “M. Kornfeld, inventeur d'un système d'éclairage électrique, avait été, en sa qualité d'Autrichien, pourvu d'un séquestre. C'est de cette mesure qu'il demandait l'annulation à la 1ère Chambre civile. M. Kornfeld arguait, en effet, qu'il a cessé d'être Autrichien, et à l'appui de sa thèse, il spécifiait qu'ayant quitté l'Autriche sans esprit de retour, il avait, de par les lois autrichiennes, perdu cette nationalité. Il ajoutait d'ailleurs qu'établi en France depuis 1885, il s'y était marié et s'était en 1914 engagé au service de la France dans la Légion étrangère. Combattant sa demande, le ministère public faisait valoir que sa demande de naturalisation avait été rejetée et que son engagement dans la Légion étrangère avait été annulé par ordre de l'autorité militaire. La 1ère Chambre a rendu son jugement. Elle a déclaré que M. Kornfeld, ne faisant pas la preuve qu'il a quitté l'Autriche sans esprit de retour, devait continuer à être considéré comme Autrichien, ceci d'autant plus qu'en raison de la guerre, il est impossible de vérifier si l'Autriche n'a pas modifié sa législation. Par suite, le jugement conclut qu'il n'y a pas lieu de rapporter le séquestre prononcé.”
6) - "le Bottin" : il s'agit alors du répertoire, révisé annuellement par son éditeur (la société parisienne Didot-Bottin), des commerces et industries d'une ville ou d'un département (par localité), indiquant par ordre alphabétique des noms de famille, l'activité, l'adresse et l'éventuel numéro de téléphone des professionnels mentionnés.
7) - "Anvers, Gand, Trieste" : établissements portuaires dans lesquels la société L. Leconte & Cie avait des relations sans doute contractuelles avec des bureaux de courtage (la lettre du 7 août suivant précise qu'il s'agit précisément de succursales), comme elle en avait aussi, par exemple, en Grande-Bretagne et en Écosse. Ces trois ports étaient devenus inaccessibles aux navires de commerce des pays alliés : les deux premiers, en tête du trafic portuaire belge avant-guerre, sont bloqués car en zone de combat depuis la "Course à la mer" de septembre-octobre 1914 ; le troisième, Trieste, principal port de l'empire austro-hongrois sur l'Adriatique, est militairement revendiqué par l'Italie (qui le bloque et bombarde avec les autres Alliés pour protéger leurs convois vers la Grèce et la Turquie) et inaccessible aux navires de commerce des pays de la Triple-Entente (évidemment traités en ennemis par la marine de guerre autrichienne).
8) - "la Démocratie de St N." : en fait “La Démocratie de l’Ouest”, journal de gauche publié à Saint-Nazaire. Selon la lettre de Paul du 18 février 1915, ce journal avait révélé la nationalité allemande de Paul en le nommant et en avait déduit que la Société Leconte travaillait secrètement au service de l'Allemagne.
9) - "la fameuse Ligue" : il s'agit très vraisemblablement de la Ligue anti-allemande qui éditait un bulletin ("l'Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux") auquel se réfère la note précédemment consacrée à l'affaire Kornfeld.
10) - "le Journal" : ce quotidien parisien de 4 pages est assidument suivi par Paul, qui en a observé en février 1916 le virage nationaliste xénophobe à tendance dénonciatrice violente, amorcé par la publication - en guise de feuilleton - d'une série délatrice à visée antigouvernementale titrée "Les Boches à Paris". Il se peut que Paul (parmi beaucoup d'autres "ressortissants ennemis" dont les listes nominatives officielles étaient aisément accessibles dans les préfectures) ait été désigné comme agent de l'Allemagne dans un article du bulletin de la Ligue anti-allemande ou/et du quotidien Le Journal (qui s'en faisait fréquemment l'écho), comme cela avait été le cas au début 1915 dans un article du quotidien régional "La démocratie de l'Ouest" (voir la lettre de Paul datée du 18/2/1915). C'est cependant la première fois que Paul désigne Le Journal comme son diffamateur : peut-être une lettre où il en aurait précédemment parlé s'est-elle perdue ? Ou alors, s'agit-il d'une confusion (liée à l'emploi ou non d'une majuscule) entre "Le Journal" et le journal "La démocratie de l'Ouest" ?
11) - "coupée dans un patron" : banale, conforme, sans caractère. Marthe semble avoir en tête un projet professionnel, ce que Paul apprécie si peu qu'il n'en commente même pas la nature. Il s'empresse donc de rappeler son épouse à la conformité en lui demandant des nouvelles des enfants, surtout de Georges, enrhumé...

12) - "Bx" : Bordeaux