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lundi 29 juin 2015

Lettre du 30.06.1915

Image de la mine de Trang Da (Association des Amis du Vieux Hué)

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Juin 1915

Chérie, 

Cette fois-ci ton colis a mis moins de temps pour venir : hier soir déjà on me l’apportait du Transit et comme justement je venais de dégoter 2 litres de bon vin qu’un Sous-Officier d’une autre Compagnie avait bien voulu me céder, tu penses s’il y avait fête dans notre marabout. Nous avions au surplus une boîte de langue de boeuf à la gelée. Merci de l’envoi : les chaussettes (4 paires) et les espadrilles en particulier venaient juste à point. Le saucisson, la (illisible), la confiture, le chocolat, les bonbons, le savon, le fil, les cigares étaient tous en bon état ; une boîte de confiture s’était cependant ouverte, trempant fortement le carton qui est devenu inutilisable de ce fait. Pour le papier, je suis également bien approvisionné, surtout depuis que je travaille au bureau.
Ici, je continue au crayon, étant au jardin du Bureau de la Place pour prendre le Communiqué officiel et celui de la Colonne qui arrivent par t.s.f. ainsi que les prescriptions de service. Le tout nous est dicté et un secrétaire de chaque Compagnie vient avec son carnet sous le bras. En attendant l’ouverture de la séance, on s’amuse à faire dégringoler les fruits d’un abricotier sauvage énorme qui se trouve au milieu du Jardin. Il portait certainement un millier d’abricots, mais nous avons si bien travaillé qu’il n’en reste pas un seul aujourd’hui. Aussi le Commandant d’Armes a-t-il attendu ce moment pour interdire formellement le pillage systématique de son abricotier.
Tu vois donc que mon existence est presque confortable en ce moment. Le Sergent Major est un homme très agréable qui a beaucoup voyagé et qui est très intelligent. (La preuve en est qu’il ne mentionne jamais la question des nationalités.) Nous discutons donc sur les effets et les causes, sur les beautés et les attraits de l’extrême Orient où il a passé plusieurs années en Indo-Chine, au Tonkin et au Japon. Chose curieuse, il connaît beaucoup le Baron de la Pinsonnie, l’ami de Mr. Penhoat, Administrateur des Mines de Zinc de Trang-Da (1) (Indo-Chine) et que je connais aussi assez bien. Il l’a connu à Trang-Da même, où le dit Baron se rend tous les 2/3 ans.
J’apprends de Bel Abbès que tous les Allemands, Autrichiens et Turcs restés dans les dépôts français ou à Bel Abbès ont été déclarés prisonniers civils et amenés à Maskara (2), non loin de Bel Abbès dans un camp de concentration. Ils y sont logés dans une école et assez bien nourris. Ils peuvent se promener librement en ville de 14 à 17 hs et reçoivent 1 sou par jour. Ceux qui le veulent peuvent travailler dans les fermes des environs où ils mangent chez les paysans qui les paient en outre à 1 Fr 25 par jour. D’après ce que j’apprends, Singer (3), qui s’était presque tué pour rester à Lyon, serait parmi ces prisonniers, ce qui, certainement ne doit pas lui faire plaisir bien qu’il n’ait aucun service à fournir à Maskara.
Tu as sans doute lu que le socialisme commence tout de même à remuer en Allemagne et que même à la Diète Prussienne (4) il y a eu quelques incidents. Peut-être vont-ils tout de même reconnaître que même dans l’Allemagne vainqueur ils cesseraient bientôt d’être frères de ceux qui gouvernent et redeviendraient ce qu’ils ont toujours été (5): payant des impôts bien augmentés et soldats. Mieux vaut tard que jamais et j’espère que la lumière se fera tout de même de ce côté ce qui pourrait avancer singulièrement la solution.
Je crois que nous avons aujourd’hui au moins 45° à l’ombre ; comme il ne fait aucune brise, la chaleur est accablante. Le soir, on se couche sur son lit en pantalon de toile et chemise pour se reposer : On s’endort sans s’en apercevoir et ce n’est que pendant la nuit tard qu’on se réveille, ayant froid ou étant plein de puces. Demain nous devons toucher de la chaux vive pour désinfecter les marabouts “contre les puces et autres insectes dangereux”. Ah, bon Dieu si l’on pouvait maintenant traîner son cadavre (6) sur une plage quelconque aussi lointaine soit-elle et le tremper dans les flots salés. Enfin, il faut espérer que ces beaux temps reviendront aussi tôt ou tard.
Voilà que le Secrétaire de la Place fait son apparition et que tout le monde se met à crier “Au Nord d’Arras” (7) car c’est comme cela que les communiqués débutent régulièrement depuis quelque temps.
Je t’embrasse bien, ainsi que les enfants.

                                               Paul

Le bonjour à Hélène. As-tu revu Mme Plantain ? 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Trang-Da" : la Société des Mines (de zinc) de Trang-Da (dont l'exploitation se situait à 120 kilomètres au nord-ouest d'Hanoï en Indochine française) fut fondée en 1909. Ses bénéfices et dividendes devinrent très vite attrayants. Le Baron de Lapinsonie était au conseil d'administration de la société.
2) - "Maskara" : aujourd'hui officiellement Mascara, au sud-est d’Oran, à 80 km. à l'est de Sidi Bel Abbès, en Algérie.
3) - "Singer" : ami allemand de Paul, engagé dans la Légion, il avait espéré pouvoir demeurer dans une affectation à Lyon. 
4) - "Diète prussienne" : allusion à l'élection récente et agitée, à la Diète de Prusse (parlement local), de Franz Erdmann Mehring (1846-1919), socialiste renommé, bientôt révolutionnaire et exclu du parti-socialiste, cofondateur en 1916 - avec notamment Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Clara Zetkin - de la Ligue spartakiste, fraction marxiste révolutionnaire du parti socialiste et germe du parti communiste allemand (fondé en 1919).
5) - "ils ont toujours été" : Paul désigne les sociaux-démocrates allemands en soulignant leur incapacité à renverser le système impérial qui les fait soldats et les oppresse d'impôts. Ce faisant, Paul prend le risque de paraître pro-révolutionnaire alors qu'il est avant tout pro-libéral.
6) - "cadavre" : Paul, qui prône la révolution et rêve de baigner son propre cadavre, est manifestement dépressif.

7) - "Arras" : la Campagne d'Artois déclenchée début mai s'est assez vite enlisée : le commandement français arrête les combats le 25 juin (cette nouvelle n'a manifestement pas été diffusée à Taza) après d'énormes pertes et aucun résultat stratégique. La campagne reprendra en septembre. 

vendredi 9 janvier 2015

Lettre du 10 janvier 1915


Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 

Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Abbès, le 10 janvier 1914

Ma chère petite femme,

Voilà déjà 3 jours que je me trouve à Bel Abbès, la terre promise du légionnaire sans distinction de nationalité (1)! Tu as certainement reçu mes 2 cartes et tu ne te feras plus de mauvais sang pour moi. A vrai dire, je respire ici et jamais je n’ai ressenti autant les bienfaits du soleil qu’après le séjour à Lyon, où le brouillard et le froid sont à l’ordre du jour.
Et puis on est pour la première fois dans une véritable caserne, dans une caserne où la propreté règne, une propreté minutieuse, où l’on mange à une table, où l’on couche dans un lit muni de draps ! La caserne de la Légion occupe un vaste emplacement au centre de la ville. La cour, d’une profondeur de 200 m environ, est plantée de plusieurs rangées d’arbres. Les 10-12 bâtiments se rangent tout autour : les 3 principaux ont un rez-de-chaussée et 3 étages : je couche au 1° dans la même chambre que mon camarade Valentin, et où nous sommes 26 poilus. Chacun a un bon lit avec 2 matelas, 2 couvertures en laine, 2 draps et un oreiller bourré de laine. Le manger est aussi bon qu’on peut l’attendre dans une caserne et n’est certainement pas meilleur dans les régiments métropolitains : Le matin il y a le “jus” (café), à midi une soupe, de la bonne viande et des légumes, quelquefois du poisson, le tout bien préparé, 1/4 de vin et un peu plus qu’une livre de pain. Même menu le soir, mais sans vin. Le dimanche il y a café au lait le matin, un plat de plus à midi, du dessert (2 différents) et le café noir après le repas. Les estomacs allemands trouvent leur compte 1 ou 2 fois par semaine avec du bon choucrout garni de lard (Rippenspeck) (2). Le caractère mi-allemand de la Légion (3) se voit du reste partout. Les inscriptions “Service des Chambres” sont suivies de la traduction allemande “Vorschriften für den Stuberdienst” “Eau potable” “Gütes Trinkwasser” etc. Au rapport, lorsqu’il y a quelque chose de particulier, un sergent le traduit après la lecture française en allemand ou plutôt en alsacien. Le jargon alsacien frappe très souvent l’oreille. Les gradés sont fort gentils ; notre chef de section nous a rassemblés dès notre incorporation pour nous dire à peu près ceci : “Je suis un bon bougre, et j’ai l’habitude de n’embêter personne. Faites-en autant de votre côté et n’oubliez pas que si vos chambres et vos affaires ne sont pas propres, la responsabilité en retombe sur moi. Faites votre service comme il faut et nous serons bons amis.” Il y a cependant une discipline de fer ici, mais elle est indispensable, vu l’amalgame de poilus de toutes nationalités. Les sous-officiers et caporaux sont bienveillants, du moment qu’ils voient qu’ils ont affaire à des gens convenables. Ce qui me paraît d’ores et déjà certain, c’est que la légende de la Légion, telle qu’elle est présentée dans les journaux allemands (4), est aussi fausse que bien d’autres histoires inventées pour les besoins de la cause. Je ne suis pas encore habillé ni armé, car nous devons recevoir des effets neufs, il s’ensuit que je n’ai pas encore commencé le service et que j’ai tout le temps de me chauffer au soleil et de suivre des fenêtre de ma chambre le vol des hirondelles qui nichent par milliers dans la caserne. Et il n’est même pas impossible qu’on m’envoie dans un bureau quelconque, car il y a plus de 150 employés ici.
Ce qui est bon et bon marché ici, ce sont les mandarines, dattes etc. Les arabes (5) vendent les mandarines maintenant 2 sous les 16. Le premier jour, je ne recevais que 1/2 douzaine pour 1 sou, maintenant, connaissant leur truc, j’en ai 8 pour 5 cs (6).
Je te raconterai demain un peu de notre voyage et de la ville. Car le soleil brille si joyeusement dehors, que je ne résiste pas à la tentation de me promener sous les palmiers qui sont un peu partout dans les rues et jardins.
Embrasse bien les gosses et reçois 1000 baisers de ton

                                               Paul


Notes (François Beautier):
1) - "nationalité" : la nationalité n'influe pas sur l'engagement dans la Légion mais conditionne l'affectation puisque les légionnaires "ressortissants étrangers non ennemis" sont, au contraire de Paul, affectés prioritairement sur les fronts européens. 
2) - "Rippenspeck" : lard fumé ou poitrine fumée. Paul n'emploie la langue allemande que dans les rares cas où soit il ne connaît pas d'équivalent français (ou alsacien), soit il veut rappeler à Marthe un souvenir des débuts de leur vie commune, soit encore il veut fustiger une inconduite ou barbarie allemande en faisant comme si seule l'Allemagne pouvait être capable d'en perpétuer.
3) - "caractère mi-allemand de la Légion" : depuis sa création en 1831 la Légion s'est adaptée à la primauté des Allemands (dont beaucoup originaires d'Alsace après 1871) qui ne sont pour autant pas majoritaires parmi la cinquantaine de nationalités différentes des légionnaires. Entre août 1914 et avril 1915, plus de 30 000 étrangers s'engagent dans la Légion, le groupe national le plus nombreux étant celui des Italiens, qui sont affectés massivement, avec leurs collègues légionnaires "ressortissants non-ennemis" (l'Italie se comporte en pays neutre jusqu'au 23 mai 1915 puis en Allié) sur les fronts européens. Ne restent donc en Afrique du Nord, dépendants du siège de Sidi Bel Abbès, où la Légion est implantée depuis 1843, que des professionnels de toutes nationalités formant l'encadrement et des engagés "volontaires" pour la durée de la guerre classés "ressortissants ennemis" (Allemands, Austro-hongrois, Ottomans) parmi lesquels dominent les Allemands (dont les Alsaciens). 
4) - "légende de la Légion telle qu'est présentée dans les journaux allemands" : pour contrecarrer les engagements d'Allemands (dont d'Alsaciens) dans la Légion étrangère française, la presse allemande, inspirée par l'État-major du Reich, a fait courir dès mai 1914 des rumeurs la discréditant et a désigné ses agents recruteurs, ses candidats et ses recrues comme cibles des pangermanistes. 
5) - "les arabes" : Paul néglige la majuscule nécessaire à la désignation d'un peuple ou d'une nation. Ce faisant il semble se conformer au mépris que la très grande majorité des Français (notamment d'Afrique du Nord) manifestent envers les Arabes (et les autres peuples indigènes), alors qu'il réserve plus certainement la majuscule aux peuples et nations officiellement constitués, ce qui n'est alors pas le cas des Arabes.

6) - "5 cs." : 5 centimes, soit un sou.

vendredi 2 janvier 2015

Carte postale, 3 janvier 1915

Carte postale  Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 3 janvier 1915

Chérie,

Je viens t’annoncer en toute hâte que je partirai demain soir (lundi) pour l’Afrique où tu m’écriras au 1° Etranger à Sidi Bel Abbès, sans indication de la compagnie. Ce sera probablement la 26° Cie.
J’espère que tu as reçu entretemps ma lettre d’hier et que tu y répondras promptement.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                         Paul



mardi 30 décembre 2014

Lettre du 31 décembre 1914

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 31 Décembre 1914


Ma Chérie,

J’ai tes deux dernières lettres et notamment celle du 28 courant. Où est-il ton beau courage du début de cette malheureuse affaire? Tu as vraiment tort de te laisse aller à des réflexions aussi désespérées, toi qui a toujours soutenu que la femme et notamment la mère supporte autant et même davantage que l’homme (1). Au fond, tu es dans une meilleure situation que la plupart des femmes et mères de France. Tu restes dans ta maison, cela est certain, et tu as de quoi vivre jusqu’en Mars/Avril. D’ici là, tout sera certainement arrangé et tu ne manqueras certainement de rien en ce qui concerne la vie matérielle. Tu auras peut-être encore quelques interrogatoires du Commissaire de Caudéran (2), mais ce sera réellement tout. 
Que ferais-tu donc si, dès le début de la guerre, j’étais sur le front comme tant d’autres? Ou si j’y allais maintenant? Tu oublies que j’ai eu relativement beaucoup de veine jusqu’ici: en allant à Bel-Abbès j’aurai besoin d’une instruction d’au moins deux mois avant d’aller au Maroc: cela nous amènera jusqu’au milieu du mois de Mars: qui sait si d’ici là la guerre n’est pas finie. Et même si elle n’était pas finie, qu’est-ce que je risquerai au Maroc? Il arrive une balle toutes les demi-heures, et si dans un engagement il y a cinq morts et dix blessés cela est considéré comme énorme! Et nous n’en sommes pas encore là, car il se peut très bien que je resterai à Sidi-Bel-Abbès jusqu’à la fin de la guerre (3)!
Tu as les enfants avec toi, et rien qu’eux devraient te donner le courage de supporter cette épreuve qui est certes aussi dure pour toi. Tu as d’autre part des amies et connaissances avec lesquelles tu peux causer! N’as-tu pas envie d’aller voir les dames de Métivier (4), 2 rue Sainte Eulalie (dans la maison du Café Suisse, mais entrée de la rue Sainte Eulalie) qui auront certainement plaisir de te recevoir. Tu sais que j’ai habité chez elles pendant une dizaine de jours avant mon départ pour le Maroc Bayonne et que je leur ai prêté plusieurs livres de la collection Nelson (5) (Quo Vadis, Jérusalem et Lettres de mon Moulin ) (6) que tu peux réclamer. 
Si je n’ai pas suffisamment de temps pour t’aviser, je te télégraphierai mon départ pour l’Algérie où mon adresse sera

1er Régiment Étranger
à Sidi-Bel-Abbès (Algérie)

Je t’indiquerai la Compagnie dès que je serai arrivé là-bas. Que le mot Afrique ne t’effraie pas: c’est la plus grande France là bas, et Bel-Abbès n’est qu’à 4 heures d’Oran qui se trouve à 30 heures de Marseille: une paille!
Si tu réussis à retirer les titres et que tu les déposes dans le coffre de Mr. W. (7) à la banque, fais-toi donner par celui-ci un état de ces titres pour la bonne règle. Il pourra également encaisser les coupons échus, et te remettre l’argent. Tu as un état de tous les titres à la fin du petit carnet que je t’ai remis à Bayonne. Tu noteras aussi toujours le montant des coupons, pour que nous puissions vérifier si tout est bien en règle.
J’espère sincèrement que tu te remonteras le moral et que tu passes cette malheureuse période aussi bien que j’espère la passer. Tu peux payer à Mr. Robin la moitié du terme, puisque tu possèdes maintenant l’argent, tout en lui faisant remarquer que tu ne sais pas encore quand tu paieras le reste. 
Écris-moi bientôt et embrasse les enfants bien fort.
Mille tendresses

ton Paul


L’avoué de Nantes m’écrit qu’il espère arranger l’affaire promptement. S’il le demande, tu pourras lui envoyer par lettre recommandée mon passeport et ma déclaration d’étranger de Nantes (8).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Première indication des opinions féministes de Marthe.
2) - "Commissaire de Caudéran" : le commissaire de police chargé d'instruire la demande de permis de séjour de Marthe.
3) - "jusqu'à la fin de la guerre !" : Paul, qui veut par ces arguments rassurer Marthe sur leurs sorts respectifs, prend ici un grand risque: celui de passer pour un "embusqué", risque dont il est nécessairement prévenu en cette fin d'année où commence la "campagne contre les embusqués" dont Georges Clémenceau prendra la tête en avril 1915.
4) - "les dames de Métivier" : les logeuses de Paul, à Bordeaux, avant son départ au dépôt de la Légion à Bayonne." 
5) - Collection à bon marché distribuée en France depuis 1911. Dite "des livres jaunes", cette collection d'origine écossaise, anglaise et américaine, est considérée comme l'ancêtre des actuels livres de poche : un petit format, un riche catalogue de romans largement appréciés, un faible coût. En outre les soldats la recherchaient pour sa relative solidité (les couvertures étaient entoilées) et pour la lisibilité de ses caractères.
6) - Quo Vadis, roman historique paru en 1896 racontant les persécutions des chrétiens sous Néron, par l'écrivain polonais Henryk Sienkiewicz (prix Nobel 1905), dans lequel il dénonce en fait les persécutions du tsar à l'encontre des catholiques polonais. Jérusalem, texte de Pierre Loti où il raconte un voyage qu'il fit à Jérusalem en 1894, et dont le thème est la recherche de Dieu par un agnostique. L'auteur y professe les préjugés antisémites de son époque (l'Affaire Dreyfus commence en octobre 1894). Les lettres de mon Moulin, d'Alphonse Daudet: la première édition de cet ouvrage à la fois populiste, ruraliste, régionaliste et nationaliste remonte à 1869. Il est depuis lors constamment réédité et considéré comme un classique de la littérature française. Paul avait en matière de littérature des goûts fort éclectiques...
7) - "Mr. W." : Mr. Wooloughan
8) - "déclaration d'étranger de Nantes" : il  peut s'agir du permis de séjour délivré à Paul, à Nantes, avant la guerre, ou, plus certainement, de sa déclaration au Tribunal - ou à la Chambre- de Commerce de Nantes en tant qu'associé de nationalité étrangère à la Société Leconte et Compagnie.