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jeudi 22 novembre 2018

Lettre du 23.11.1918

Alice, et la petite Charlotte sur les genoux de Marthe

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 23 Novembre 1918

Ma chérie,

Depuis ma lettre du 19, j’ai reçu les envois de journaux jusqu’au 7 inclus. Le Canard Enchaîné est presque toujours bon : les lettres du Roi des Grenouilles (ou ex-roi) au Prétendant au Trône des Canard de H. Béraud (1) sont tout à fait bien.
Il va sans dire que le camp d’Aïn Leuh est, depuis quelque temps, rempli de bruits plus ou moins vagues au sujet de la libération des engagés pour la durée de la guerre. D’aucuns prétendent que nous allons être dirigés incessamment sur le dépôt soit de Bel Abbès (2), soit de Lyon en vue de renvoi dans nos foyers, mais rien d’officiel n’est encore arrivé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne peut point nous garder plus longtemps que quelques jours une fois la paix signée, car à partir de ce moment nous serons libres de tout engagement et ne pourrons donc être tenus à faire du service. En cas de “refus d’obéissance” on ne peut plus nous condamner car nous ne la devons, aux termes de notre engagement, que pendant la durée de la guerre (3). Il est donc hors de doute que nous serons libérés parmi les premiers, mais comme jusqu’ici les permissions ne sont toujours pas suspendues, je compte descendre dans quelques jours à Meknès. Wilson ne doit arriver, paraît-il, que le 12 Décembre (4) de sorte qu’il n’aura point de temps à perdre s’il veut faire signer la paix pour Noël (5). Les journaux d’ici ont publié un radio allemand relatant l’évolution de la révolution en Allemagne qui semble s’effectuer sans trop d’effusions de sang (6). Ce qui est tout de même étonnant, c’est que le Populo, après tant de souffrances, ne se soit pas vengé sur la tête des dirigeants. Sans partager les idées des chauvins de l’Entente (7), je serais d’avis qu’il faudrait ouvrir une enquête sérieuse sur les véritables origines de la guerre (8): les Allemands aussi bien que les Autrichiens mettraient sans doute les dossiers secrets des chancelleries à la disposition de la Cour internationale (9). Et s’il était établi que les Hohenzollern ont vraiment cherché la guerre mondiale, eh bien ce ne serait que justice que de les citer devant un Tribunal International (10) comme de simples malfaiteurs au lieu d’augmenter le nombre des Prétendants déguisés en “Rois en exil” (11) qui entretiennent le mouvement royaliste dans tous les pays, sans trop de chances du reste de recouvrir leur trône abandonné. 
Est-ce que la grippe dite espagnole fait autant de victimes (morts) à Bordeaux qu’à Paris ? La proportion dans la capitale est vraiment effrayante et on ne signale point encore une diminution sensible du fléau. Il paraît qu’ici la population arabe a beaucoup souffert, mais aussi la troupe, notamment dans le Sud, tandis que dans notre région, les cas sont restés isolés (12)
Comment vas-tu, et comment vont les enfants ? Je pense que maintenant, avec la fin de la guerre sous-marine, les arrivages de charbon deviendront bien plus abondants, ainsi que ceux des vivres en général (13)? Et l’espoir de revenir bientôt dans notre vie réglée et plus normale nous fera supporter les derniers ennuis de la grande catastrophe.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul


Le bonjour pour Hélène. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « H. Béraud » : Henri Béraud (1885-1958), lieutenant d’artillerie pendant la Grande Guerre, devint l’un des meilleurs polémistes du Canard Enchaîné de septembre 1916 à septembre 1920. Il se révéla ensuite un journaliste et écrivain d’extrême droite, et fut condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi en 1944 puis gracié par le général de Gaulle en 1945. La fable à laquelle se réfère ici Paul met en scène un « Roi des Canards » et un « ex-roi des Grenouilles ». Ce dernier personnage pourrait faire allusion à la fable de Jean de La Fontaine « Les grenouilles qui demandent un roi » (publiée en 1668), ou au conte des frères Jacob et Wilhelm Grimm « Le roi Grenouille » publié en Allemagne en 1812, ce qui permettrait de voir en lui une caricature de Guillaume II et un avertissement contre les dangers d’une révolution populaire. Si telle est l’origine de cette inspiration, le « Prétendant au trône des Canards » pourrait être le kronprinz Guillaume de Hohenzollern ou son fils Guillaume de Prusse. Cependant, la référence aux « canards », qui selon le titre même du journal satirique « Le Canard Enchaîné » renvoie au petit peuple cancanier et truculent, avide de liberté, pourrait faire allusion au fait que les Allemands allaient devoir démocratiser leur régime et leur constitution, donc se mettre à débattre et à voter (devenant ainsi des « canards »), en premier lieu pour désigner leurs chefs et représentants. L’article en question étant antérieur au 7 novembre, toutes les successions à Guillaume II étaient encore imaginables (kronprinz Guillaume de Hohenzollern, petit-fils Guillaume de Prusse, élection d’un républicain, prise de pouvoir révolutionnaire), ce qui autorisait son auteur Henri Béraud à les évoquer toutes sans pour autant risquer de se contredire. Il n’en fut plus de même après le 9 novembre puisque la République fut proclamée ce même jour, puis qu’une assemblée constituante élue le 19 janvier 1919 fut réunie loin de l’agitation révolutionnaire, à Weimar (la constitution républicaine adoptée le 31 juillet 1919 y fut rédigée), et que des élections présidentielles au suffrage universel indirect furent programmées (elles furent reportées du fait des troubles insurrectionnels puis le premier président de la République allemande, Friedrich Ebert, fut élu par l’Assemblée constituante le 11 février 1919). 
2) - « Bel Abbès » : Sidi Bel Abbès, en Algérie, était le siège et le principal dépôt de la Légion en Afrique du Nord. A ce titre il correspondait à celui de Lyon en France métropolitaine. Paul connaissait les deux, il avait séjourné dans le premier du 8 au 27 janvier 1915 (voir ses courriers du mois de janvier 1915), et dans le second du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915 (voir ses courriers de décembre 1914).
3) - « que pendant la durée de la guerre » : Paul persiste à croire (ou à vouloir faire croire à Marthe) que la paix suivra immédiatement l’armistice. Or les tensions entre les Alliés quant à l’occupation militaire ou non de l’Allemagne, la question épineuse de l’Alsace-Lorraine ou des Terres irrédentes italiennes (dont les Américains souhaitent que les populations se prononcent sur leur sort), et les troubles révolutionnaires en Allemagne, retardent considérablement la conclusion de la paix (jusqu’au 28 juin 1919). Par ailleurs, si Paul quittait l'Armée (d'une façon ou d'une autre) avant la signature de la paix et avant d’être naturalisé français, il resterait considéré allemand, toujours ennemi, donc serait pourchassé et arrêté. La seule solution lui permettant de rentrer chez lui très prochainement serait donc d’obtenir la permission annuelle de détente à laquelle il a droit.
4) - « 12 décembre » : date indiquée par Wilson lui-même à la presse le 18 novembre 1918 et au Sénat le 2 décembre 1918. En fait le président américain débarque à Brest le 13 décembre 1918 et demeure en Europe jusqu’en février 1919 (au passage il est reçu à Londres, Reims, Paris - au Sénat, où il prononce un discours chaleureusement applaudi le 3 février 1919 - et est partout mieux accueilli en Europe qu’aux États-Unis, où le parti républicain, isolationniste et adverse du sien, a remporté les élections au Congrès du 5 novembre 1918). 
5) - « pour Noël » : le rêve d’une paix à Noël fut largement partagé mais vite considéré comme impossible du fait des désaccords entre Alliés, du début de la désillusion des Italiens et de la guerre civile en Allemagne. Les Américains eux-mêmes étaient divisés sur le sort de ce pays qu’ils tenaient pour responsable du déclenchement de la Grande Guerre. L’ambassadeur américain en Turquie (1913-1916), Henry Morgenthau (1856-1946), par exemple, souhaitait - comme la plupart des chefs militaires français - faire payer au peuple allemand sa responsabilité dans les massacres de guerre (dont le génocide des Arméniens, sur lequel il avait dès 1915 alerté Wilson en le poussant à entrer en guerre). Son fils, Henry Morgenthau Junior (1891-1967), secrétaire d’État au Trésor du Président Roosevelt, présenta (vainement) en 1944 un plan visant dans cette même ligne à punir l’Allemagne (cette fois nazie) en réduisant les Allemands à l’état de « cultivateurs de pommes de terre ». 
6) - « effusion de sang » : effectivement, la Révolution allemande et sa répression firent « seulement » une centaine de morts avant la fin-décembre 1918. Mais on en compta plus de 2 000 lors de la Révolution dite « spartakiste » de janvier à mai 1919 (dont les deux principaux inspirateurs, Karl Liebknetch et Rosa Luxemburg  Voir les notes correspondantes au courrier du 17 décembre 1915).
7) - « les chauvins de l’Entente » : Paul pense sans doute au maréchal Joseph Joffre, au général Édouard de Castelnau (qui souhaitait rentrer en Allemagne à la tête de la Seconde armée, dont il avait pris le commandemant en remplacement de Joffre), au maréchal Philippe Pétain (surnommé Vainqueur de Verdun, nommé maréchal le 11 novembre 1918), ainsi qu’au président de la République Raymond Poincaré et au premier ministre Georges Clemenceau (surnommé Père la Victoire), qui voulaient tous - parmi d’autres - porter un « coup de grâce » à l’Allemagne par une Victoire indiscutable. Il peut songer aussi à David Lloyd George (chef du gouvernement britannique, voir la note correspondante au courrier du 8 octobre 1916) qui, avant de changer d’opinion en mars 1919, professait contre l’Allemagne : « il faut presser le citron jusqu’à ce que les pépins craquent », ou à Vittorio Orlando (1860-1952, alors chef du gouvernement italien), qui souhaitait le même sort à l'Autriche-Hongrie et voulait contre l’avis de Wilson récupérer les « terres irrédentes » sans en consulter les populations…
8) - « origines » : l’article 231 du Traité de Versailles rendit cette enquête inutile puisqu’il décréta que « l’Allemagne et ses alliés sont déclarés seuls responsables des dommages de la guerre ». 
9) - « cour internationale » : il s’agit de la Cour internationale de La Haye, qui menait effectivement des enquêtes depuis sa fondation en 1899 (elle existe toujours). En 1922, la Société des Nations institua une Cour permanente de Justice internationale, que l’ONU remplaça en 1945 par la Cour internationale de Justice.
10) - « tribunal international » : le seul qui existait alors était le Tribunal international de la Cour internationale de La Haye, qui prononçait des arbitrages sur les différends entre États. Depuis lors d’autres tribunaux internationaux, aux compétences spécialisées, ont été institués. 
11) - « Rois en exil » : Paul fait allusion aux monarques déchus de la Triple-Alliance, par exemple Frédéric-Guillaume de Hohenzollern (ex-roi de Prusse et ex-empereur d’Allemagne Guillaume II) en exil aux Pays-Bas ; son fils Guillaume de Hohenzollern (ex-kronprinz de Prusse) exilé aux Pays-Bas ; Ferdinand de Saxe Cobourg et Gotha (ex-tsar des Bulgares), en exil en Allemagne ; Charles François Joseph de Habsbourg Lorraine (ex-empereur d’Autriche, ex-roi de Hongrie et ex-roi de Bohême) en exil en Suisse puis à partir de 1921 à Madère au Portugal) ; Constantin (ex-roi des Hellènes ou roi de Grèce), en exil en Suisse (il revint au pouvoir en décembre 1918 puis fut destitué de nouveau en 1922 et s’exila en Sicile)… L'expression "rois en exil" fait référence au roman d'Alphonse Daudet, publié en 1879.
12) - « restés isolés » : à l’échelle de populations nombreuses comme celles des grandes agglomérations, le taux de mortalité local lié à la grippe dite espagnole (voir la note correspondante au courrier du 11 novembre 1918) est sensiblement égal aux taux nationaux, c’est-à-dire pour la France environ 1%. Le taux mondial semble avoir nettement dépassé cette moyenne française (de six fois environ selon les estimations les plus courantes de 60 millions de morts) du fait de la plus forte proportion des populations des pays pauvres souffrant de sous-alimentation chronique et de manque de soins. Mais à l’échelle de petits échantillons d’Européens, le taux peut s’éloigner de ces moyennes, tant par le haut si le groupe est contaminé par contact avec un arrivant contagieux, que par le bas si le groupe demeure isolé ou au seul contact de personnes ne portant pas le virus (il semble que le petit groupe militaire de Paul ait été dans ce dernier cas, du moins était-ce ce qu'il cherchait à dire à son épouse pour la rassurer : il ne serait pas mis en quarantaine avant de la revoir).
13) - « en général » : contrairement à ce que persiste à croire Paul, la pénurie, tant en charbon qu’en vivres, n’était pas liée à la spéculation de quelques profiteurs mais simplement à l’effondrement de l’offre, ce qui justifia le rationnement des denrées de première nécessité (dont certaines jusqu’en 1921).





jeudi 17 mars 2016

Lettre du 18.03.1916

Élisabeth de Wied, en poésie Carmen Sylva

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 18 Mars 1916

Chérie,

Tes lettres des 5, 7 et 9 courant me sont parvenues ensemble avec une lettre de l’ami Penhoat qui m’avait joint copie des lignes qu’il t’avait adressées de Paris. En ce qui concerne sa demande relative à L. (1) et aux affaires qu’il traiterait pour l’approvisionnement militaire à Nantes, je suis persuadé que s’il fait quelque chose ce sera tout au plus du transit, c.à.d. qu’il réexpédierait du fourrage etc. Le seul moyen que je vois de nous renseigner à ce sujet serait de prier Mr. W. (2) de prendre une fiche auprès de son agence de renseignement sur la maison L. L. & Cie en demandant exprès si elle s’occupe aussi d’approvisionnement militaire. Tu lui diras que tu lui rembourseras le coût de la fiche. Je te retourne ci-joint la photo de Mr. Plantain que tu m’as demandée l’autre jour, elle est bien réussie ! Pour ce qui concerne la maladie de Georgette, je suppose qu’il s’agit de l’oreillon ? Si cela était, une visite serait excessivement imprudente car la maladie, sans être bien dangereuse, est très contagieuse. Elle s’est produite déjà plusieurs fois dans notre Compagnie ; les hommes furent alors strictement isolés, et guéris dans 8 à 10 jours. Cette maladie affecte cependant le haut des mâchoires, juste en dessous des oreilles. 
C’est donc un appartement meublé que Mme P. (3) a loué dans la rue de l’Hermitage  (4) ? Sa façon de faire est en effet bien bizarre et décousue ! Et pourtant, ces gens-là n’ont pas besoin de nous, donc, pourquoi continueraient-ils les relations avec nous, sinon par sympathie ?
Ne te fais donc pas de mauvais sang pour moi ; la vaccination ne m’a affecté que pendant six heures et la troisième piqûre, reçue samedi dernier, s’est très bien passée ; samedi pr. (5) ce sera la 4° et dernière. Il est certain que les cas de fièvre typhoïde sont devenus très rares parmi nos troupes, mais la vaccination ne semble être efficace que pendant 2 ans, car elle est répétée tous les 2 ans maintenant.
Carmen Sylva (6) était - sous ce nom - une poétesse, et tu trouveras quelques-unes de ses poésies dans le recueil allemand que nous avons. Elle n’était cependant point connue sur le terrain du pacifisme. 
Hélène était donc sérieusement malade que tu te sois figuré de la perdre ? (7) Est-elle complètement rétablie maintenant ? Je regrette beaucoup le renvoi de Siret (8) et j’espère pour lui qu’il aura retrouvé rapidement un nouvel emploi. J’estime qu’il est inutile de rendre les 100 Frs à Mr. Penhoat maintenant, car il n’en a point besoin. C’est du reste son frère de Guingamp (celui que j’ai connu à Paris) qui m’a envoyé dans le temps cette somme d’ordre de Mr. Penhoat. Ce dernier a une maison ou une propriété en Bretagne dont son frère encaisse le loyer pour son compte.
J’ai lu déjà au Journal avec beaucoup d’intérêt les différents discours de Liebknecht, le seul avec Rosa Luxembourg (9) qui n’a pas changé d’attitude. Aussi paraît-il avoir été exclu du parti socialiste allemand, bien que, d’après les journaux, il doit y avoir quand même encore quelques liens entre lui et le parti. Je vais te retourner aussi la semaine prochaine le livre que tu m’as envoyé et dont la lecture m’a fait beaucoup de plaisir. Je constate cependant que l’auteur, tout en critiquant ce point dans le livre “J’accuse” (10), met encore plus de fougue pour attaquer le gouvernement allemand. Certainement ce livre sera également défendu en Allemagne, car outre la défense chaleureuse de “J’accuse” il récapitule encore son contenu (11). Pour éviter que tu paies une surtaxe sur la présente lettre, je te retournerai la coupure de l’Humanité sous pli séparé.
Le temps s’est remis au beau, nous repartirons sans doute sous peu en colonne. On attend ici prochainement une escadrille de bombardement, 15 avions paraît-il (12).
Dis à Hélène le bonjour de ma part et reçois, ainsi que les gosses, mes meilleurs baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "L." : Leconte
2) - "W." : Wooloughan, ami américain de Paul, bien placé et bien informé. Penhoat et Marthe soupçonnent ici Lecomte de faire des affaires pour son compte.
3) - "Mme P." = Madame Plantain
4) - " rue de l'Hermitage" : à Caudéran, près de chez Marthe.
5) - "samedi pr." : samedi prochain
6) - "Carmen Sylva" : Marthe a vraisemblablement signalé à Paul le décès survenu le 2 mars 1916 à Bucarest de la très célèbre et extravagante reine de Roumanie Élisabeth de Wied, née allemande en 1843 et connue dans toute l'Europe sous son pseudonyme de poétesse Carmen Sylva. Paul, qui pourrait en vanter la maîtrise de nombreuses langues étrangères (elle a notamment traduit Pierre Loti en allemand) la dévalorise un peu aux yeux de son épouse féministe et pacifiste en relevant qu'elle n'était pas connue sur le terrain du pacifisme.
7) - Exemple du pessimisme de Marthe, toujours prête à imaginer le pire. 
8) - Siret est un neveu d'Hélène, à qui Paul avait donné un emploi dans le bureau de Bordeaux de la société Lecomte, et que Lucien Lecomte a renvoyé - du fait de la baisse d'activité de la société, ou par souci d'éloigner les fidèles de Paul, on ne sait pas...
9) - "Rosa Luxemburg" : elle dirigeait avec Karl Liebknecht au sein du parti socialiste allemand (SPD) le courant socialiste révolutionnaire pacifiste (au sens donné par Lénine au concept de "pacifisme intégral" servant de levier à la révolution prolétarienne internationaliste). Depuis janvier 1916 Karl Liebknecht défendait au Reichstag la pensée de Rosa Luxemburg (alors en prison) prônant la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Cette idéologie les mit en position critique puis en opposition radicale avec le SPD qui participait à l'union sacrée allemande depuis le début de la guerre. En septembre 1916 ils constituèrent avec Franz Mehring et Clara Zetkin un groupe autonome, la Ligue spartakiste, dont les membres furent exclus du SPD à la fin de l'année : ils fondèrent en avril 1917 l'USPD (SPD indépendant).
10) - "J'accuse" : Paul a déjà parlé du livre "J'accuse, par un Allemand" dans sa lettre du 31 mai 1915. L'auteur alors anonyme, Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
11) - "son contenu" : Paul ne mentionne ni le titre, ni le nom de l'auteur du livre dont il parle ici. Sans doute s'agit-il de l'un des livres édifiants prêtés aux Poilus par le journal l'Humanité, comme le fut le "Jean Jaurès" de Romain Rolland. Peut-être Paul ne voulait-il pas que son éventuel censeur militaire s'appuie sur le titre et le nom de l'auteur de ce livre pour en déduire que le légionnaire Gusdorf partageait les vues des socialistes internationalistes allemands et/ou des pacifistes révolutionnaires ?
12)- "15 avions" : une escadrille aérienne comptait alors généralement 3 ou 6 pilotes donc 3 ou 4, ou 6 à 10 avions (une partie en réserve et maintenance). La première escadrille de 6 pilotes qui entra en fonction au Maroc fut basée à Casablanca en juin 1916 et exclusivement affectée à la surveillance des côtes. Celle qui s'installa à Mekhnès en septembre 1917, pour contrôler la liaison entre les Maroc oriental et occidental, disposait de 3 appareils.

mercredi 16 décembre 2015

Lettre du 17.12.1915

Romain Rolland en 1914


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Décembre 1915

Ma chérie,

Ta lettre du 29 écoulé m’est parvenue aujourd’hui après celles des 5 & 6 cour. Je me rappelle cependant très bien avoir lu que le Métro (1) paie un dividende, je crois de 12 Frs 50 par action pour le dernier exercice, veux-tu te renseigner à ce sujet encore une fois ? 
Le livre de Romain Rolland (2) m’est bien parvenu hier soir en très bon état et j’en ai commencé la lecture ce matin. Il m’est également un vrai plaisir d’entendre pour la première fois une voix autorisée française parler impartialement de l’état d’esprit dans les deux camps. Il y a, hélas, bien peu de gens de part et d’autre qui ne se sont pas laissé influencer par la guerre et le réveil du chauvinisme dans leur jugement. Le chapitre sur la littérature de la guerre que j’ai lu en premier lieu, m’a particulièrement intéressé. H. Hesse est donc d’origine allemande et non suisse comme je le supposais ; ses vers sont d’une rare beauté dans leur touchante simplicité. Je n’avais jamais entendu parler de la revue “Les feuilles blanches”, (3) mais je me rappelle fort bien avoir lu avec toi un feuilleton de son rédacteur René Schickelé (4) “Légionnaires” dans la F.Z. (5), feuilleton qui était très joli, sauf le dernier chapitre lequel semblait presque écrit par un autre auteur. Comme tu le penses bien, j’ai eu depuis souvent l’occasion d’étudier et d’écouter des histoires de légionnaire, mais j’en ai trouvé très peu qui appartenaient aux classes dont parlait Schickelé.
J’ai lu aussi avec un intérêt assez sérieux les deux poésies signées L.S. (6) dont la forme n’égale pas le contenu ou plutôt les idées qu’elles expriment.
Après quelques belles journées nous avons depuis hier soir des pluies diluviennes et un froid humide, mais intense. Un camarade me tire à l’instant par la manche pour me dire que sur les cimes des Monts Atlas on voit de la neige : Toute la chaîne lointaine en est couverte en effet !
La question des permissions ne se pose malheureusement même pas pour le Maroc. J’en parlais encore avant-hier à quelques territoriaux - qui sont ici favorisés - dont l’un avait demandé une permission pour aller à Casablanca où il a sa famille et qui lui a été refusée. C’est sans doute la pénurie d’hommes au Maroc qui en est la cause, car avant la guerre il y avait 4 ou 5 fois plus d’hommes ici. Mieux vaut donc ne plus parler d’une permission car il est certain que je ne l’aurai pas. 
Et puis pourquoi se faire tant de mauvais sang sur ce qui se passe, sur ce qu’on a fait et ce qu’on n’a pas fait. Nous ne changerons rien du tout aux évènements qui suivront leur cours. Si l’on avait connu d’avance la marche de cette guerre, crois-moi que bien des résolutions auraient été changées, bien des plans modifiés. Mais ce qui est fait est fait et seuls les enfants et les faibles regrettent leurs actes. Notre situation est tellement spéciale qu’on devait se fier quelque peu au hasard qui, le plus souvent, mène à des situations imprévues, mais qui quelquefois semble être aussi la Providence. Tu ne penses tout de même pas pouvoir quitter nos enfants et supposons même que tu serais en Suisse, que pourrais-tu bien faire ? N’as-tu pas lu que Rosa Luxembourg (7), Clara Zetkin (8), Mehring etc. ont été condamnés tout récemment pour excitation à la révolte en Allemagne ? Si de telles mesures sont prises dans l’intérieur même, quelle chance aurait alors une voix féminine (9) venant de l’étranger . 
Et puis, au Diable, cette guerre se terminera tout de même un jour ou l’autre ! Pour ce qui est des fortifications au front, les succès en Champagne (10) ont bien prouvé que les lignes allemandes ne sont point si invulnérables que cela, mais la dépense en obus, canons, matériel etc. est telle qu’on ne peut pas s’étonner de la lenteur. Pour faire une attaque ou offensive générale, il faudra des quantités de matériel telles que toutes les mines alliées et américaines en auront pour un an au moins ! Et par cela même la question financière est remise au premier plan. J’entendais l’autre jour une conversation d’officiers de l’Etat Major qui remettaient la fin des hostilités à Mai 1916.
Au point de vue de la santé, je souhaite seulement que tu te portes aussi bien que moi ! Qu’est-ce donc que tu as avec les yeux ? De la fatigue ou une maladie quelconque ? Prière de me fixer là-dessus !
Merci de la caisse que tu m’as expédiée. Quant à la mienne, je serais bien content qu’elle arrive pour la Noël, ou au plus tard pour le premier de l’an. J’achète maintenant de temps à autre de la confiture anglaise d’une excellente qualité et qui se paie 1,40 Frs la livre anglaise (440 g net) dans des pots bleus (émaillés). Comme on peut avoir tous les goûts (fraise, groseille, framboise, abricot, orange, reine-claude, prune, pomme etc.) je trouve cet article relativement bon marché. Les oeufs coûtent toujours 7 1/2 c la pièce et si je ne craignais pas que le long transport les gâterait, je t’en enverrais un peu, car les prix que tu indiques pour là-bas sont fantastiques. Je lis du reste dans l’Echo d’Oran que l’on vient d’autoriser l’exportation des oeufs marocains en France, ce qui pourrait amener un changement des prix.
Je te renverrai dans quelques jours le livre de Rolland (10) comme imprimé recommandé. Prière de conserver ou de mettre dans mon album le timbre marocain qui se trouvera sur cet envoi.
Les légionnaires que Mr. W. (11) a vus à Bordeaux venaient sans doute du front en France ; je sais que du Maroc pas un n’a été autorisé de rentrer en France !
J’ai profité d’une journée de garde pour envoyer des cartes postales illustrées avec des voeux de Nouvel An à mes relations commerciales en France et Angleterre. Voyons qui répondra ! Que Mr. Siret fasse preuve de trop d’initiative m’étonne plus que les reproches de L. (12) lequel n’est pas heureux s’il ne peut pas embêter quelqu’un  par écrit. Ah, bon Dieu, si je remporte ma peau intacte d’ici, il y aura des explications !
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleures tendresses.

                                                 Paul


Le bonjour pour Hélène. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "le Métro" : l'emprunt de la Compagnie du Métropolitain de Paris.
2) - "Romain Rolland" : cet auteur français (1866-1944) a alors publié il y a un an, en septembre 1914, son plus grand succès “Au-dessus de la mêlée” (ode au pacifisme, à l'humanisme et à l'internationalisme avec un hommage appuyé à Jean Jaurès) dont Paul commence la lecture avec appétit, et vient d'être lauréat du prix Nobel de littérature (il le recevra en 1916). Cette même année 1915, Hermann Hesse se rapproche de Romain Rolland, en Suisse, où ils vivent l'un et l'autre. Romain Rolland y était lors du début de la guerre. Trop âgé pour être mobilisé, trop pacifiste pour y contribuer - ce qui lui valut d'être considéré comme traître et pro-allemand - il y est demeuré en s'investissant dans la Croix Rouge.
3) - "Les feuilles blanches" : le nom exact de cette revue pacifiste fondée en Suisse au début de la Grande guerre par René Schickele est "Die weissen Blätter". Paul le traduit, vraisemblablement pour ne pas multiplier imprudemment les noms, citations et titres en allemand. 
4) - René Schickele : romancier, essayiste et poète allemand, alsacien, juif, né en 1883, de langue maternelle française mais germanophone dans sa vie et son œuvre (sauf son dernier roman), exilé en Suisse pendant la Grande guerre, mort français et réfugié en France en 1940. Avant-gardiste, admirateur de Jaurès, pacifiste, antinationaliste insulté comme traître par les Allemands, il demeurera internationaliste libéral non marxiste. 
5) - "la F.Z." : la Frankfurter Zeitung (le titre complet, trop évidemment allemand, n'est pas écrit par Paul), où serait paru - en allemand - le feuilleton "Légionnaires" dont René Schikelé serait l'auteur (selon Paul). Or ce texte n'a pas laissé de trace dans l'Histoire et paraît traiter d'un sujet avec lequel René Schikelé n'avait aucun lien : Paul se trompe-t-il de titre ou veut-il égarer un éventuel lecteur chargé d'informer son dossier de naturalisation ?
6) - "L.S." : ?
7) - "Rosa Luxembourg" : Rosa Luxemburg (1871-1919), militante féministe socialiste, théoricienne marxiste, révolutionnaire internationaliste, opposée aux nationalismes (dont l'allemand), jetée en prison en février 1915,  cofondatrice en 1915 de la Ligue spartakiste (qui mena la révolution de novembre 1918) et en décembre 1918 du Parti communiste allemand (KPD). Elle fut assassinée à Berlin le 15 janvier 1919 par un groupe contre-révolutionnaires des corps-francs militaires.
8) - "Clara Zetkin" : de son vrai nom Clara Eissner (1857-1933), enseignante et journaliste allemande marxiste, féministe, antinationaliste, pacifiste, cofondatrice en mars 1915 avec Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht de la Spartakusbund (Ligue spartakiste, dont le journal était "Die rote Fahne" soit Le drapeau rouge), organisatrice de conférences internationales des femmes pour la paix, plusieurs fois emprisonnée, députée du KPD (parti communiste allemand) de 1920 à 1933. Chassée par les Nazis elle meurt en exil en 1933 près de Moscou (certains historiens pensent - "Mehring" : Franz Erdmann Mehring (1846-1919), député de la social-démocratie au début de la Grande guerre, cet historien et essayiste refuse - contre l'avis de son parti - de voter les crédits militaires contre la Russie le 4 août 1914, participe à la fondation de la Ligue spartakiste et en devient l'un des leaders aux côtés de Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Clara Zetkin, etc. De même il est cofondateur du parti communiste (KPD) qui devient actif le 1er janvier 1919. Il décède de maladie au cours de la révolution à Berlin une quinzaine de jours après l'assassinat simultané de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht le 15 janvier 1919.
8) - "voix féminine" : Marthe, très sensible aux thèses féministes, envisage de porter la bonne parole en Allemagne à partir de la Suisse où se réunissent de nombreux progressistes libéraux et marxistes (dont Lénine, depuis 1914). Paul - sans doute un peu interloqué - l'en dissuade en lui faisant valoir que si les voix féministes sont bâillonnées par des peines de prison en Allemagne (c'est le cas des féministes spartakistes depuis mars 1915), le Reich n'aura aucune difficulté à empêcher les Allemands d'entendre celles qui viendraient de l'étranger.
9) - "succès en Champagne" : allusion à la Seconde bataille de Champagne, du 25 septembre au 9 octobre 1915, qui se termina sur ordre du général Pétain car elle avait trop coûté en hommes et en matériel pour une avancée de 3 à 4 kilomètres, trop peu significative. Paul raisonne sur l'énorme préparation d'artillerie qui précéda l'offensive et fut menée côté français pendant trois jours à feu roulant (72 heures en continu) par 1 100 canons tirant sur un front de 25 kilomètres de largeur (soit 1 canon pour 22 mètres de front) dont l'approvisionnement en obus avait nécessité la construction spéciale de plusieurs voies ferrées. Selon lui cette bataille prouve que la victoire finale ne pourra être obtenue qu'à l'aide de moyens matériels extraordinaires supposant une longue mobilisation préalable de toutes les mines et usines des Alliés et des USA (comme s'il allait de soi, pour Paul, que les Américains entrent dans la guerre aux côtés des Alliés).
10) - "le livre de Rolland" : “Au-dessus de la mêlée”, de Romain Rolland, écrit et publié en Suisse en septembre 1914.
11) - "Mr. W." : Mr Wooloughan.
12) - "L." : Lucien Leconte, associé de Paul. M. Siret est leur employé, parent d'Hélène, employée de maison de Marthe.

lundi 29 juin 2015

Lettre du 30.06.1915

Image de la mine de Trang Da (Association des Amis du Vieux Hué)

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Juin 1915

Chérie, 

Cette fois-ci ton colis a mis moins de temps pour venir : hier soir déjà on me l’apportait du Transit et comme justement je venais de dégoter 2 litres de bon vin qu’un Sous-Officier d’une autre Compagnie avait bien voulu me céder, tu penses s’il y avait fête dans notre marabout. Nous avions au surplus une boîte de langue de boeuf à la gelée. Merci de l’envoi : les chaussettes (4 paires) et les espadrilles en particulier venaient juste à point. Le saucisson, la (illisible), la confiture, le chocolat, les bonbons, le savon, le fil, les cigares étaient tous en bon état ; une boîte de confiture s’était cependant ouverte, trempant fortement le carton qui est devenu inutilisable de ce fait. Pour le papier, je suis également bien approvisionné, surtout depuis que je travaille au bureau.
Ici, je continue au crayon, étant au jardin du Bureau de la Place pour prendre le Communiqué officiel et celui de la Colonne qui arrivent par t.s.f. ainsi que les prescriptions de service. Le tout nous est dicté et un secrétaire de chaque Compagnie vient avec son carnet sous le bras. En attendant l’ouverture de la séance, on s’amuse à faire dégringoler les fruits d’un abricotier sauvage énorme qui se trouve au milieu du Jardin. Il portait certainement un millier d’abricots, mais nous avons si bien travaillé qu’il n’en reste pas un seul aujourd’hui. Aussi le Commandant d’Armes a-t-il attendu ce moment pour interdire formellement le pillage systématique de son abricotier.
Tu vois donc que mon existence est presque confortable en ce moment. Le Sergent Major est un homme très agréable qui a beaucoup voyagé et qui est très intelligent. (La preuve en est qu’il ne mentionne jamais la question des nationalités.) Nous discutons donc sur les effets et les causes, sur les beautés et les attraits de l’extrême Orient où il a passé plusieurs années en Indo-Chine, au Tonkin et au Japon. Chose curieuse, il connaît beaucoup le Baron de la Pinsonnie, l’ami de Mr. Penhoat, Administrateur des Mines de Zinc de Trang-Da (1) (Indo-Chine) et que je connais aussi assez bien. Il l’a connu à Trang-Da même, où le dit Baron se rend tous les 2/3 ans.
J’apprends de Bel Abbès que tous les Allemands, Autrichiens et Turcs restés dans les dépôts français ou à Bel Abbès ont été déclarés prisonniers civils et amenés à Maskara (2), non loin de Bel Abbès dans un camp de concentration. Ils y sont logés dans une école et assez bien nourris. Ils peuvent se promener librement en ville de 14 à 17 hs et reçoivent 1 sou par jour. Ceux qui le veulent peuvent travailler dans les fermes des environs où ils mangent chez les paysans qui les paient en outre à 1 Fr 25 par jour. D’après ce que j’apprends, Singer (3), qui s’était presque tué pour rester à Lyon, serait parmi ces prisonniers, ce qui, certainement ne doit pas lui faire plaisir bien qu’il n’ait aucun service à fournir à Maskara.
Tu as sans doute lu que le socialisme commence tout de même à remuer en Allemagne et que même à la Diète Prussienne (4) il y a eu quelques incidents. Peut-être vont-ils tout de même reconnaître que même dans l’Allemagne vainqueur ils cesseraient bientôt d’être frères de ceux qui gouvernent et redeviendraient ce qu’ils ont toujours été (5): payant des impôts bien augmentés et soldats. Mieux vaut tard que jamais et j’espère que la lumière se fera tout de même de ce côté ce qui pourrait avancer singulièrement la solution.
Je crois que nous avons aujourd’hui au moins 45° à l’ombre ; comme il ne fait aucune brise, la chaleur est accablante. Le soir, on se couche sur son lit en pantalon de toile et chemise pour se reposer : On s’endort sans s’en apercevoir et ce n’est que pendant la nuit tard qu’on se réveille, ayant froid ou étant plein de puces. Demain nous devons toucher de la chaux vive pour désinfecter les marabouts “contre les puces et autres insectes dangereux”. Ah, bon Dieu si l’on pouvait maintenant traîner son cadavre (6) sur une plage quelconque aussi lointaine soit-elle et le tremper dans les flots salés. Enfin, il faut espérer que ces beaux temps reviendront aussi tôt ou tard.
Voilà que le Secrétaire de la Place fait son apparition et que tout le monde se met à crier “Au Nord d’Arras” (7) car c’est comme cela que les communiqués débutent régulièrement depuis quelque temps.
Je t’embrasse bien, ainsi que les enfants.

                                               Paul

Le bonjour à Hélène. As-tu revu Mme Plantain ? 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Trang-Da" : la Société des Mines (de zinc) de Trang-Da (dont l'exploitation se situait à 120 kilomètres au nord-ouest d'Hanoï en Indochine française) fut fondée en 1909. Ses bénéfices et dividendes devinrent très vite attrayants. Le Baron de Lapinsonie était au conseil d'administration de la société.
2) - "Maskara" : aujourd'hui officiellement Mascara, au sud-est d’Oran, à 80 km. à l'est de Sidi Bel Abbès, en Algérie.
3) - "Singer" : ami allemand de Paul, engagé dans la Légion, il avait espéré pouvoir demeurer dans une affectation à Lyon. 
4) - "Diète prussienne" : allusion à l'élection récente et agitée, à la Diète de Prusse (parlement local), de Franz Erdmann Mehring (1846-1919), socialiste renommé, bientôt révolutionnaire et exclu du parti-socialiste, cofondateur en 1916 - avec notamment Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Clara Zetkin - de la Ligue spartakiste, fraction marxiste révolutionnaire du parti socialiste et germe du parti communiste allemand (fondé en 1919).
5) - "ils ont toujours été" : Paul désigne les sociaux-démocrates allemands en soulignant leur incapacité à renverser le système impérial qui les fait soldats et les oppresse d'impôts. Ce faisant, Paul prend le risque de paraître pro-révolutionnaire alors qu'il est avant tout pro-libéral.
6) - "cadavre" : Paul, qui prône la révolution et rêve de baigner son propre cadavre, est manifestement dépressif.

7) - "Arras" : la Campagne d'Artois déclenchée début mai s'est assez vite enlisée : le commandement français arrête les combats le 25 juin (cette nouvelle n'a manifestement pas été diffusée à Taza) après d'énormes pertes et aucun résultat stratégique. La campagne reprendra en septembre.