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mercredi 30 mai 2018

Carte postale du 31.05.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

El Hamman, le 31/5/18

Mon cher petit Georges,

J’ai bien reçu tes deux dessins avec la dernière lettre de Maman. Tous les messieurs portent donc maintenant un chapeau haute-forme? Mais pourquoi ne m’envoies-tu plus de lettres, petit paresseux? Est-ce que tu vas mieux? Tousses-tu encore? 
Une bonne bise pour toi et tes soeurs ainsi que pour Maman, le bonjour pour Hélène.


Papa

vendredi 15 avril 2016

Lettre du 16.04.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, Dimanche, le 16 Avril 1916

Chérie,

Etant de garde à Bab Djema (1)  je reçois à l’instant ta lettre du 7 cour. et comme il se confirme que nous partirons demain pour ne retourner que vers la fin de la semaine, je vais t’écrire encore aujourd’hui, tout en te confirmant ma carte d’hier. Nous allons, paraît-il, travailler sur la piste de l’Oued Amélie (2), qui s’est effondrée à la suite des récentes pluies et dont la réparation a été commencée la semaine dernière par quelques autres Compagnies, qui vont rentrer ce soir. Mais de toute façon nous allons être de retour pour Pâques ce qui est déjà une petite consolation. Je te retourne à cette occasion la coupure de l’Humanité avec le discours de Mr. Bethmann von Hollweg (3) dont j’avais déjà lu un extrait dans l’Echo d’Oran. En lisant ces paroles, incontestablement bien tournées et qui traduisent une telle confiance, on reste involontairement rêveur. Car on se demande s’il est réellement possible de travestir à tel point la vérité que les assurances données officiellement de part et d’autre sur le même sujet sont diamétralement opposées. Je veux bien admettre qu’il faut entretenir l’énergie et la confiance du peuple si l’on ne veut pas tout simplement abandonner la lutte. Mais je ne trouve point dans le discours du Chancelier les points de faiblesse que veulent y remarquer les journaux des Alliés. Où alors se trouve la vérité ? Certes, Bethmann ne parle plus d’une indemnité de guerre et il avoue aussi que la victoire décisive n’est point encore remportée. Mais ses allusions aux prétentions de l’Allemagne tant pour les territoires belges que pour la Pologne et la Courlande (4), doivent tout au moins troubler les lecteurs français intelligents, à moins qu’ils soient persuadés d’avance qu’ils vont lire des mensonges. Sur un point le Chancelier a certainement menti : c’est lorsqu’il veut faire croire que les Allemands ont été reçus comme des libérateurs par les Polonais. Tout le monde - même en Allemagne - sait en effet que la situation des Polonais prussiens (5) était assez lamentable ; et au surplus les journaux polonais, que quelques légionnaires reçoivent ici par l’Amérique, dépeignent la domination allemande en Pologne comme épouvantable ... 
Nous avons vu arriver hier soir un détachement de la Légion venant de Bel Abbès (6) et dont une partie restera ici, tandis que l’autre ira au Tadla (7), à ce qu’il paraît. Si ce dernier point se confirme, notre bataillon ne serait donc point appelé à aller au Tadla comme on disait il y a quelque temps, ce qui ne serait que tant mieux sous un rapport. 
Je regrette beaucoup que Mme Penhoat soit revenue sur sa décision, car cette visite t’aurait au moins distraite pour quelques jours. Et Mr. Penhoat me l’annonçait précisément hier ...
Sous la rubrique “Permissions” encore cette nouvelle que trois hommes seulement ont été autorisés à partir pour 15 jours dont 2 Français et un Lorrain. Un Turc, engagé pour la durée de la guerre, a reçu cette réponse qu’étant d’une nation en guerre avec la France, il n’avait pas le droit à la permission, bien qu’il soit depuis de longues années marié à Paris. Savario n’a pas obtenu non plus de permission, mais il s’est débrouillé pour entrer à l’hôpital et ira ces jours-ci à Guercif ou Oujda pour se faire soigner.
Il me semblait que Mr. Devillier (8), après son renvoi du Ministère, était rentré dans son ancienne place chez Mr. B. (9)?
Bonne fête et un bonjour pour Hélène.
Pour toi et les enfants, mes meilleurs baisers.

                                                  Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Bab Djema" : poste de garde à la jonction entre la vieille ville de Taza et les camps militaires chargés de la pacifier et contrôler.
2) - "Oued Amélie" : Paul écrit phonétiquement le nom de l'Oued Amelil (actuel Amlil) où il est déjà allé en novembre 1915 (voir sa carte postale du 24 novembre 1915). Il s'agit d'un poste à mi-chemin de Taza à Fès soit à une quarantaine de km de Taza, qui contrôle la piste et la voie ferrée stratégiques le long de l’oued Amelil.
3) - "Bethmann von Hollweg" : Bethmann Hollweg, chancelier du Reich. Il s'agit vraisemblablement de son discours au Reichstag du 5 avril 1916 dans lequel il disait sa confiance en une victoire finale de l'Allemagne et réclamait un budget militaire alourdi.
4) - "Courlande" : région devenue l'actuelle Lettonie, alors attachée à l'Empire russe depuis le troisième "Partage de la Pologne" en 1795. L'Allemagne voulait annexer cette région (éventuellement pour y créer plus tard un État-tampon à sa botte), et comptait y parvenir en s'appuyant sur la partie germanophone de la population (comme en Belgique et en Pologne) et sur les classes dirigeantes conservatrices et germanophiles (les "barons baltes", fermes opposants à la contagion de la révolution de 1905 et à celle qui s'annonçait de nouveau en Russie). Or, le 18 mars 1916, l'armée allemande a été enfoncée par les Russes en Courlande et le chancelier du Reich n'en a semble-t-il tenu aucun compte dans la réaffirmation des visées expansionnistes de l'Allemagne. Celles-ci demeurent inchangées depuis qu'en avril 1915 le Reich les a fait connaître aux Alliés par le canal du Colonel House envoyé spécial du Président Woodrow Wilson en Europe : elles comportent par exemple la cession d'une partie de la Belgique et d'une partie du Congo français...
5) - "les Polonais prussiens" : l'Allemagne, qui occupe la Pologne depuis l'été 1915, revendique soit son absorption (le Congrès de Vienne de 1815 avait remis à la Prusse une partie de la Pologne), soit d'y créer avec l'Autriche-Hongrie un ou plusieurs États-tampons favorables aux puissances centrales face à la Russie. Comme en Courlande, la légitimité de cette volonté d'expansion du territoire allemand ou de la zone d'influence allemande s'appuie sur la présence de germanophones en Pologne, les "Prussiens de Pologne" (expression que Paul rectifie en "Polonais prussiens").
6) - "Sidi Bel Abbès ": en Algérie occidentale, dépôt principal de la Légion en Afrique du Nord.
7) - "le Tadla" : Paul a évoqué la ville de Tadla dans sa lettre du 25 février 1916, en disant que sa compagnie allait peut-être s'y rendre. Il s'agit d'une ville - Kasba Tadla - et de son territoire tribal berbère - le Tadla -, situés à mi-chemin de Fès et de Marrakech donc en position stratégique pour contrôler les accès occidentaux du Moyen Atlas. Il semble que le plan utilisé par Mangin en 1913, pour établir la paix dans les deux Maroc, soit repris en 1916 pour y rétablir l'ordre en créant une tenaille composée au sud-ouest par les troupes françaises de Casablanca et Tadla et au nord-est par celles de Taza et Fès. 
8) - "Mr. Devillier" : relation des Gusdorf. Employé par le gouvernement replié à Bordeaux, M. Devillier avait sous-loué avec sa famille une partie de la maison des Gusdorf au début de la guerre.  

9) - "Mr. B." : ? 

mercredi 24 février 2016

Lettre du 25.02.1916

Document Delcampe

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Février 1916

Ma chérie,

En mains ta lettre du 16 cour. ainsi que les journaux jusqu’au 15 inclus. En ce qui concerne la question du séq. (1) on l’a appliqué partout où il s’agit de commerce proprement dit, à la suite de la loi sur le trafic avec les A.-A (2). Après cette explication et après avoir ajouté que suivant la loi tout contrat passé avec un ressortissant des états ennemis est suspendu pendant la durée de la guerre, il est facile à comprendre qu’il n’y a aucune participation aux bénéf. et pertes. L. (3) m’écrivait du reste au début de l’affaire qu’on a voulu immobiliser, c.à.d. déposer ma part dans une banque et qu’il a eu toutes les peines du monde pour empêcher cette mesure.
L’augmentation des vivres se fait sentir partout : un camarade me faisait voir hier une lettre de Lyon, la ville qui est peut-être la mieux administrée en France (4), et qui traitait le même sujet sans cependant donner les prix exacts.
Mr. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’ayant été de repos à l’arrière il a vu à Dque (5) Mr. Roux, notre ancien agent à Dunkerque qui, paraît-il, a été réformé après la perte d’un pouce. Il aurait écrit à Nantes pour recommencer à Dunkerque, mais L. chercherait 1000 chicanes. Penhoat me communique également une lettre de Baboureau disant qu’il n’a jamais eu de mes nouvelles, alors que je lui ai écrit une lettre en Septembre et une carte le 1° de l’an. B. a été en permission à Bx (6) et confirme le renvoi de Malaret, celui-ci ayant dû être mis à la journée, tandis que plusieurs employés venus de Nantes étaient au mois. C’est le rajeunissement des cadres ...
Tu fais donc des progrès en anglais et probablement plus vite que moi en espagnol. Du moment qu’il s’agit d’une Miss et non d’une Mrs Holt, ce n’est pas celle à laquelle je faisais allusion (7).
On dit que notre bataillon va le mois prochain à Tadla (8), dans la région de Marakech, c.à.d. à 33 journées de marche d’ici. Ce serait certes sans beaucoup d’enthousiasme que nous irions là-bas, bien que ce soit du côté de Casablanca (9)! La question des permissions va être également résolue pour la Légion. 10% de l’effectif, soit 17 hommes pour notre Compagnie, pourront demander une permission de 15 jours, mais ce seront les Français et Alsaciens-Lorrains. Donc inutile de se faire des illusions. Mon camarade Savario de Caudéran en a demandé une aujourd’hui et s’il l’obtient il te rendra peut-être visite pour te transmettre un bonjour. Dans ce cas je t’écrirai encore.
Je crois qu’à la fin du compte tout le monde sera fatigué de la guerre à tel point que la paix interviendra sans grande solennité ! L’Echo parle d’une offensive allemande dans la région de Verdun qui aurait complètement échoué (10).
Depuis la nuit dernière, le temps ici est devenu pluvieux, sans cependant être froid. On reste donc dans les chambres, ce qui n’est pas dommage de temps à autre. Je ne savais point que tu aimais les dattes à ce point. Ce fruit est bon marché ici, pour 4 sous on en a pas mal, mais ce n’est pas le 1° choix comme on en trouve souvent en Algérie.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses.

                                                     Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "séq." : séquestre
2) - "trafic avec les A.-A." : dans ses lettres des 3 et 12 février 1916 Paul se référait au décret du 27 septembre 1914 instituant le séquestre, qui interdit à quiconque (hors du séquestre) de s’occuper des affaires des ressortissants des pays ennemis. L'abréviation "A.-A." désigne sans doute les Autrichiens et les Allemands.
3) - "L." : Leconte, associé de Paul.
4) - "la mieux administrée de France" : Paul semble admirer Édouard Herriot, sénateur-maire radical de Lyon. Il avait passé quelques semaines à Lyon, au dépôt de la Légion rue de la Vierge, et avait été très impressionné par la modernité de cette ville (des bains-douches gratuits!) et la propreté qui y régnait. Voir les lettres de décembre 1914.
5) - "Dque" : Dunkerque.
6) - "Bx." : Bordeaux.
7) - "je faisais allusion" : dans la lettre du 16 février 1916.
8) - "Tadla" : grosse ville à 190 km à vol d'oiseau au nord-est de Marrakech et à 280 km à vol d'oiseau au sud-ouest de Taza (Paul dit "à 33 journées de marche") : cette dernière distance paraît beaucoup trop longue pour un déplacement de bataillon. Sans doute veut-il laisser penser à Marthe qu'il va partir en vacances, loin des rebelles du Rif, alors que la presse parle de l'énorme assaut allemand déclenché sur Verdun et de la montée en masse de troupes françaises vers cet enfer.
9) - "Casablanca" : c'est le port de départ vers la métropole des permissionnaires du Maroc occidental, mais c'est à 170 km à vol d'oiseau de Tadla. Manifestement Paul rêve ou se laisse berner par une rumeur tranquillisante. Cependant les lieux cités sont ceux de la campagne de pacification du Maroc menée par Mangin en 1913. 
10) - "qui aurait complètement échoué" : l'Écho (d'Oran), bien informé, rend compte non pas des 4 premiers jours terribles de l'assaut allemand sur Verdun (avec recul de positions françaises) mais de l'arrivée de renforts français et de l'arrêt de la progression allemande, le 25 février 1916.