Affichage des articles dont le libellé est Bulgarie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bulgarie. Afficher tous les articles

jeudi 8 septembre 2016

Lettre du 09.09.1916

Monument à Goethe et Schiller à Weimar, devant le théâtre que Goethe dirigea.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 9 Septembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux les lettres des 29/8 et 1° Septbre et à propos de la première me rappelle encore qu’il y avait juste 15 ans (2) le 28/29 Août que j’étais à Weimar à l’anniversaire de Goethe (3) d’où je t’ai écrit ma première carte postale, une carte de couleur verte ... Cela fait donc 15 ans que nous nous connaissons ! Je suis réellement soulagé de savoir la petite Alice (4) en voie de guérison - j’espère que dans la prochaine tu m’annonceras qu’elle est complètement rétablie. Je suis content aussi que Mme Penhoat soit encore avec toi pour te changer un peu les idées noires qui, dirait-on, deviennent de plus en plus noires. Ce que tu me dis au sujet d’Hélène (5) m’étonne un peu, car si elle avait voulu rompre pour des raisons patriotiques, elle n’aurait pas attendu jusqu’ici. Mais d’un autre côté, il m’est très agréable de la savoir à côté de toi, car elle est sûre et fidèle.
Je note que tu as fait passer par l’entremise de Me Bonamy la lettre destinée à Me Palvadeau, ce qui est peut-être une bonne idée, bien que je présume le vieux Me Bonamy également en vacances. Le mieux sera évidemment d’aller encore une fois à Nantes en Octobre pour voir clair et de rendre visite alors au Procureur de la République et/ou au Président du Tribunal. D’où as-tu donc conclu que le bureau du Pavé des Chartrons (6) est fermé ? Parce que les persiennes étaient fermées ?? 
Je te retourne ci-joint les 2 copies et comprends que de son côté Mr. Penhoat a déjà fait ou fait faire une démarche analogue qui, à mon avis, suffirait à elle seule pour amener la dissolution de la Société en cas de perte de 1/4 du capital. Depuis mon départ de Taza je n’ai plus eu d’autres nouvelles de Penhoat ni aucune réponse à ma dernière lettre datant du 21 Août. 
Le temps ici continue à être chaud mais avec des nuits froides et, assez souvent, un vent très violent. Il y a quelques jours, nous avons enterré un de nos sergents, un brave homme et un homme brave. Il était même un de nos meilleurs sous-officiers vis à vis des hommes et comme je le connaissais et estimais personnellement, sa mort m’a très affecté. Cette triste caisse en bois de sapin et ces pauvres couronnes tressées avec la verdure du pays ne sont point faites pour relever le moral d’un poilu du Maroc.
La construction du poste se poursuit activement, mais personne ne parle encore de départ. Je crois qu’en revenant dans mes foyers, je pourrai me construire une maison tout seul, avec ma femme et mes gosses comme aide.
Les nouvelles de la guerre européenne sont assez favorables, même en dehors de celles venant de Roumanie (7). L’occupation d’une demi-douzaine de villages dans la Somme (8) a certainement autant d’importance - militairement - que l’occupation de Kronstadt et Hermannstadt (9). Mais si réellement la Bulgarie et la Turquie étaient promptement mises en échec et sortaient ainsi des rangs des Empires du Centre (10), je crois que la guerre proprement dite pourrait encore finir cette année. Car l’Autriche se battant avec la Russie (11), l’Italie et la Roumanie à la fois ne tiendrait probablement plus longtemps.
Tu ne m’as pas du tout dit quelle impression Mme Penhoat t’a faite ; ceci m’intéresse d’autant plus que cette dame ne jouissait pas autrefois de ta sympathie. Et il me semble aussi que Mr. et Mme P. s’entendent beaucoup mieux qu’avant la guerre. Qu’en dis-tu ? (12)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza" : il s'agit plutôt de "Touahar"
2) - "15 ans" : selon cette lettre c'est donc en 1901 que Paul et Marthe se sont rencontrés. Paul décrira dans une lettre ultérieure les circonstances de cette rencontre.
3) - "Goëthe" : Johann Wolfgang von Goëthe, écrivain, poète, philosophe, homme politique... allemand, est né le 28 août 1749 à Francfort et mort le 22 mars 1832 à Weimar. Son anniversaire de naissance est rituellement célébré chaque année en Allemagne. Paul rappelle qu'il a participé à la célébration de 1901.
4) - "Alice" : troisième enfant des Gusdorf, Alice est née en novembre 1913.
5) - "Hélène" : l'employée de maison des Gusdorf.
6) - "le Pavé des Chartrons" : quartier portuaire de Bordeaux où se trouvait le bureau de la Société Leconte tenu par Paul. 
7) - "Roumanie" : ses armées sont enfoncées par les troupes bulgares.
8) - "la Somme" : l'offensive britannico-française sur la Somme fait maintenant lentement reculer les troupes allemandes au prix de pertes effroyables, au total supérieures à celles de "l'enfer de Verdun"
9) - "Kronstadt et Hermannstadt" : situées au cœur de la Roumanie, dénommées respectivement Brasov et Sibiu en roumain, ces deux villes sont nées de forteresses historiques des Chevaliers teutoniques et appartiennent au cordon des sept places fortes - les “Siebenstadt” - dressées pour protéger la Transylvanie des invasions mongoles, tatares puis turques des XIIIe et XIVe siècles. Peuplées de Saxons qui obtinrent au XIXe siècle leur autonomie à l’intérieur du Royaume hongrois et de l’Empire austro-hongrois, ces deux villes très prospères sont originellement germanophones. Mais elles appartenaient à la Transylvanie majoritairement roumanophone qui formait avant la Grande Guerre une enclave hongroise au cœur de la Roumanie. Elles furent occupées par l’armée roumaine dès l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés (alliance conclue par le Traité de Bucarest du 27 août 1916). C'est de cette occupation que Paul rend compte comme d'une victoire des Alliés. Mais l’Allemagne intervint très rapidement pour soutenir l’Autriche-Hongrie défaillante et repoussa les Roumains hors de la Transylvanie à la fin octobre 1916. Dès la chute de l’Empire austro-hongrois à l’issue de la Grande Guerre, les Roumains occupèrent la Transylvanie, qui fut reconnue roumaine par les traités de Trianon et de Saint-Germain en 1920.
10) - "Empires du Centre" : on disait aussi "Puissances centrales", par référence à leurs positions entre la France et la Russie, pour désigner les membres de la Triple-Alliance ou "Triplice" formée en 1882 entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie (cette dernière rejoint la Triple-Entente en mai 1915 alors que l'Empire ottoman s'est allié secrètement à l'Allemagne le 2 août 1914 et que la Bulgarie s'accorde avec les Puissances centrales en septembre 1915).

11) - "l'Autriche se battant avec la Russie..." : Paul veut dire "se battant contre...".
12) - "mieux qu'avant la guerre": Paul exprime ici l'espoir que ses mésententes passées avec Marthe disparaîtront, elles aussi. 

jeudi 29 octobre 2015

Lettre du 30.10.1915

Publicité de 1912

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 30 Octobre 1915

Ma chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 20 courant et le journal du 18 m’est également parvenu un jour après celui du 19. Nous avons eu aujourd’hui un changement dans la garnison de Djebla : la Compagnie de Tirailleurs qui était restée avec nous depuis la création du poste, est partie pour la France, et la section de la 23° Légion, composée de maçons, charpentiers etc. qui nous a aidés à construire le poste est remontée à Taza. Par contre, nous avons reçu une Compagnie des Bataillons d’Afrique. En ce qui nous concerne, il n’y a toujours rien de certain mais il paraît que nous allons remonter à Taza dans une quinzaine ..
Ta lettre du 22 me parvient à l’instant avec la feuille de papier et les journaux des 20 et 21. Mon linge doit me suffire pour cet hiver : les deux caleçons de laine sont un peu déchirés à un endroit sensible, mais ils tiendront quand même, d’autant plus que j’ai encore un caleçon en coton du régiment. En chemises je suis relativement bien monté ; je possède en outre 3 paires de bas de laine que je vais faire réparer, c.à.d. stopper si possible. Je te prie cependant de m’envoyer encore à l’occasion 4 paires de chaussettes à environ 1 Fr la paire dans le genre de celles que tu m’as adressées l’autre jour pour un ami et de ma pointure ; elles sont pour un autre de mes camarades qui me les paiera bien entendu. Ajoute si possible une paire de gants tricotés noirs ou bleus en laine également de ma pointure pour le même au prix de 1,50 à 2,50 Frs. Ce camarade voudrait avoir ces marchandises par échantillon-poste ; si donc le colis devenait trop lourd, tu pourras mettre 3 p. de chaussettes et les gants. Veux-tu te renseigner en même temps sur le prix d’un bon maillot en laine (jersey) bleu ou noir avec col rabattu dans le genre de ceux que portent les cyclistes.
Quant à l’approvisionnement, les bicots ne sont toujours pas revenus. Mais le café maure est un peu mieux approvisionné du moins pendant 2 à 3 jours par semaine. On peut alors avoir du Chocolat Menier à 1,50 frs la grosse plaquette (1/2 livre, je crois) ; du beurre à 1,50 frs la boîte ; du camembert à 1,25 frs la boîte, de la confiture à 1,25 frs.
Cela va donc à peu près ! Pour ce qui est des crayons japonais, il y en avait déjà avant la guerre, si du moins tu entends par là les crayons couleur nature qui portent une inscription japonaise ou chinoise. Ici, on vend des crayons français de Boulogne que j’utilisais aussi à Bordeaux avec les Koh-i-Nor (1). Tu aurais bien fait de me communiquer l’annonce de l’Humanité concernant les livres et surtout les titres et auteurs de ces derniers ! C’est probablement pour faire de la propagande auprès des acheteurs que le journal demande leurs adresses pour faire l’envoi direct. L’histoire de la salle à manger est fort ennuyeuse car c’est nous qui en souffrons (2) et non Mme Robin. L’explication de cette dernière au sujet du féminisme concorde en tous points avec celle de Mme Devilliers et celle de beaucoup de femmes françaises. La Cie du Gaz ne peut, je crois, augmenter le prix du gaz qui a toujours été (à tort) au maximum des tarifs prévus par le cahier de charges signé avec la ville (3). Elle doit du reste se rattraper largement sur la vente du coke et des sous-produits qui sont très chers en ce moment. La visite de Mme P. (4) confirme bien mon opinion déjà exprimée : c’est son indifférence vis à vis de tout le monde et rien autre qui la fait négliger de la sorte ses relations.
Quant à la guerre, rien à dire : toute cette histoire des Balkans est tellement embrouillée qu’on ne peut qu’attendre. L’entrée en jeu de la Bulgarie (5) est dans tous les cas un sale coup !
Mes meilleures tendresses pour toi et les gosses.

                                                 Paul

Le bonjour pour Hélène. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer) 
1) - "Koh-i-Nor" : célèbre marque de crayons créée en 1790 à Vienne (Autriche) par Joseph Hardtmuth (1758-1816), la société prenant le nom du diamant indien Koh-i-Noor. Pendant la Grande guerre, du côté des Alliés, ces crayons d'origine autrichienne donc ennemie étaient moins appréciés et accessibles que ceux de l'allié japonais.
2) - "en souffrons" : des courriers postérieurs indiquent qu'il s'agit d'une infiltration d'eau dans un mur, formant une tache à l'intérieur de la salle. Rappelons que Mme Robin est la propriétaire de la maison louée par les Gusdorf.
3) - ""avec la ville" : effectivement, la dite Compagnie du Gaz était liée par un contrat de concession à la Ville de Bordeaux qui fixait depuis 1904 le prix maximum du mètre cube de gaz. Comme le prix de la houille explosait, la Compagnie tenta vainement en 1915 et 1916 d'obtenir une révision à la hausse de ce prix puis - après décision du Conseil d'État - obtînt une indemnisation par la ville d'une partie du manque à gagner. Immédiatement après la guerre, en 1919, la commune décida la création d'une Régie Municipale du Gaz et de l'Électricité de Bordeaux.
4) - "Mme P." : Mme Plantain.

5) - "Bulgarie" : de fait entrée en guerre du côté de la Triple Alliance le 14 octobre 1915. Depuis le 5 octobre des troupes françaises sont expédiées de Salonique vers le front serbe qui est enfoncé par les Autrichiens jusqu'à Belgrade : c'est "l'expédition de Salonique". Le Montenegro, allié de la Serbie depuis le 8 août 1914, l'aide depuis juin 1915 puis couvre sa retraite en Albanie de novembre 1915 jusqu'au 29 décembre 1915, date de la capitulation du Montenegro.

lundi 5 octobre 2015

Lettre du 06.10.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 6 Octobre 1915

Ma chérie,

Voici que ta lettre du 12 Septembre me parvient encore aujourd’hui, après celle du 26. Elle est passée par Casablanca bien que l’adresse porte lisiblement la mention “Via Oujda”. Et je constate en passant que tu as fait beaucoup de progrès en ce qui concerne le style de tes lettres aussi bien que l’orthographe ...
Je crois que toutes les suppositions et prévisions formulées sur cette guerre sont de vaines paroles ; Exemple Saint-Brice dans le Journal (1) qui n’avait pas prévu cette tournure de la politique bulgare malgré l’emprunt d’il y a 5 à 6 mois et qui était un indice assez clair de l’orientation. Ce qu’il y a de certain, c’est que tous les peuples souffrent horriblement : Même les Anglais auxquels on semble donner une place spéciale doivent être, malgré leur isolement insulaire, dans une situation à peu près semblable. Certes, le service obligatoire n’y existe pas, mais le nombre des volontaires, y compris l’armée et la marine actives, est de près de 3 000 000 à l’heure actuelle, contre environ 4 000 000 en France. Si la moitié seulement des 3 millions ont quitté l’Angleterre jusqu’ici, il faut bien admettre que 500/600 000 sont nécessaires dans la métropole et autant doivent être dans les camps d’exercice, en convalescence etc. Le mot “volontaire” n’a pas, dans les circonstances actuelles, la même valeur : on sent en Angleterre aussi bien qu’ailleurs, que toutes les forces du pays sont nécessaires et les volontaires de là-bas savent bien que s’ils ne s’enrôlaient pas en nombre suffisant, il y aurait bientôt la circonscription.
Tu as assurément raison en disant que c’est notre situation spéciale qui rend pour nous toute cette histoire particulièrement difficile et désagréable. Je n’ai jamais eu ce qu’on appelle beaucoup d’amour pour l’Allemagne, n’y ayant jamais connu le bien-être comme en France. Et si cette guerre n’avait pas éclaté, on serait devenus Français par la force des choses (2): les quelques rares, très rares relations en Allemagne auraient cessé peu à peu, car au fait je n’y connaissais plus guère que Brandis (3). Et voilà que cette guerre pose de nouveau la question de nationalité qu’on croyait oubliée ; et je m’aperçois qu’elle est plus brûlante que jamais. La socialdémocratie qui croyait avoir aboli les frontières s’est rudement trompée ; je crois presque qu’après la guerre il y aura un regain de nationalisme dans tous les pays et qu’au point de vue politique proprement dit, il y aura plutôt un recul qu’une avance ou un progrès ...
Quant à la fin de la guerre, mieux vaut ne pas se perdre en suppositions. Si réellement les peuples balcaniques (4) s’en mêlent, ce sera pour ainsi dire toute l’Europe et ce serait un gage de plus pour une prompte terminaison. Quelles seront les conditions de paix ? Il m’est difficile de croire qu’après avoir dépensé près de 100 milliards et d’innombrables vies humaines ne vont pas réaliser le programme maintes fois annoncé en France et en Angleterre (5).
Le temps est redevenu très chaud ici, sauf les nuits qui sont toujours fraîches et même bien froides. Je ne crois pas que nous resterons ici à Djebla plus longtemps que vers fin Novembre. Peut-être allons-nous retourner à Taza, peut-être descendrons-nous à l’arrière.
Je pense beaucoup à toi et aux enfants et commence à connaître une fameuse maladie africaine appelée le cafard. 
Quand diable cela va-t-il finir ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les petits.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Saint-Brice dans le Journal" : Saint-Brice, dont le nom réel n'a pas laissé de trace dans l'Histoire, tenait régulièrement la rubrique diplomatique du Journal et donnait de temps à autre des articles très éclairés de politique étrangère à d'autres grands journaux. Paul lui reproche ici de ne pas avoir prédit l'entrée en guerre imminente de la Bulgarie contre les Alliés (qui commencera quatre jours après cette lettre, le 14 octobre 1915, par la déclaration de guerre de la Bulgarie à la Serbie). Selon Paul, cette issue était prévisible en se référant à l'échec de la France, en janvier et au début de février 1915, dans sa tentative de dissuader la Bulgarie d'emprunter des fonds à l'Allemagne, ce qu'elle fit le 8 février 1915. En fait, la France avait souscrit aux emprunts bulgares de 1902, 1904 et 1907 que la Bulgarie ne remboursait plus - faute de ressources - depuis janvier 1915. La France avait obtenu de ses alliés que ces emprunts soient garantis par la Triple Entente à la condition que la Bulgarie ne se tourne pas de nouveau vers l'Allemagne (elle avait déjà contracté un emprunt auprès de la Disconto Gesellschaft - Comptoir d'escompte de Berlin - en juillet 1914) et ne se lie pas militairement avec la Triple Alliance. Le 13 octobre 1915, le ministre français des Affaires étrangères Théophile Delcassé, constatant l'imminence de son échec à maintenir la Bulgarie au moins neutre, démissionna, fut remplacé au pied levé par le Président du Conseil René Viviani qui, n'ayant pas réussi lui-même à dissuader l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie, le 14 octobre 1915, démissionna à son tour avec son gouvernement le 29 octobre, ce qui permit à Aristide Briand d'arriver au pouvoir en tant que Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères.
2) - "par la force des choses" : installé légalement en France depuis 1908, bien intégré et prospère, le couple pouvait être certain d'obtenir sa naturalisation au bout de dix ans, en 1918.
3) - "Brandis" : on ne sait qui est ce Brandis, annoncé comme la dernière relation de Paul en Allemagne. Ses parents étaient morts depuis plusieurs années. Mais il avait deux frères (Adolf et Sigmund) et une soeur (Emma); nous conservons des lettres échangées avec Adolf dans les années 30. 
4) - "peuples balkaniques s'en mêlent" : allusion à l'imminence de l'entrée en guerre de la Bulgarie contre la Serbie. La Roumanie hésitait encore (elle rejoignit les Alliés en août 1916).
5) - "programme annoncé en France et en Angleterre" : les Alliés avaient pour objectif   déclaré, d'abord pour satisfaire les attentes de leurs peuples, une "victoire totale" sur l'Allemagne et ses alliés. Comme la Triple Alliance ne renonçait pas à sa propre victoire et que ses forces paraissaient égales à celles de la Triple Entente, ceci signifiait (mais Paul ne l'écrit pas explicitement) que la guerre se prolongerait indéfiniment.

samedi 30 mai 2015

Lettre du 31.05.1915

Document Gallica BNF



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 31 Mai 1915

Chérie, 

J’ai les lettres des 18 et 21 et, une fois de plus, ne comprends pas que mes correspondances subissent des retards tels que les lettres des 4 et 6 ne sont arrivées que le 18 ! Les tiennes arrivent bien plus rapidement, car celle du 21 était en ma possession le 30 au soir. Comme déjà dit, les journaux viennent aussi de nouveau régulièrement ce qui m’est d’autant plus agréable que durant la colonne, tous les Echos sont de suite réexpédiés. Il faut faire irruption au Cercle des Officiers pour connaître les nouvelles.
Ta lettre du 18 est un peu vive - enfin, tu as un peu raison et c’est une malchance extraordinaire que juste cette lettre de Février ait été égarée. Enfin, que l’incident soit clos, mais si à l’avenir tu as une communication importante à me faire, tu feras bien d’en parler dans 2 lettres successives. J’espère fermement qu’on te laissera tranquille jusqu’à la fin de la guerre ; as-tu fait voir au Commissaire mon certificat de présence ? L’histoire de l’argent de Nantes n’est probablement pas un oubli mais une chicane voulue. Enfin, tu me communiqueras promptement la réponse du G (1) et, si elle est négative, tu iras trouver le représentant du séquestre car je suppose que l’avoué de la rue Margaux (2) représente aussi le nouveau séquestre (3). Au besoin, tu écriras directement au séquestre à Nantes pour réclamer les 300 Frs. Inutile de te rappeler que le cas échéant tu vendras des titres à commencer par une Communale 1912 et ensuite une action du Métropolitain.
Le Manuel anglais est au moins aussi pratique que le Polyglott, merci pour l’envoi. Je voudrais bien lire le bouquin “J’accuse” (4) dont j’ai du reste lu assez souvent dans les journaux. Mais je serais désolé s’il se perdait en route ; si ce n’est qu’une brochure, je te prie de l’envoyer comme lettre, si cependant c’est un volume d’une certaine taille, garde-le plutôt. Oui, ici aussi on attache beaucoup d’importance à l’entrée en lice de l’Italie qui doit entraîner la Roumanie qui, elle, sera certainement suivie par d’autres Etats balcaniques, notamment la Bulgarie (5).
Penhoat vient de m’écrire la lettre ci-jointe accompagnée de la coupure du Matin que j’ajoute également ; et l’article est bien écrit, mais j’ai peur que quant à la lettre, tu ne puisses pas la déchiffrer. Merci aussi pour les 3 n° de “J’ai vu” (6). L’article de l’Abbé Wetterlé (7) m’intéresse beaucoup, et j’ai ressenti quelque chose comme un plaisir en lisant l’allusion à la restitution éventuelle du Royaume de Hanovre comprenant peut-être Brunswick - restitution désirée par les Anglais (8). Tu ne m’as jamais répondu au sujet de la question religieuse pour les enfants ? Tu n’es donc pas de mon avis ? (9)
Malgré le dimanche, nous avons fait convoi hier, comme du reste vendredi dernier. La colonne va peut-être rentrer après-demain ; il y a encore eu des combats assez sérieux et notre compagnie a eu quelques blessés, mais pas de morts, mais il paraît que nos 3 officiers ont attrapé la fièvre.
Hier soir, nous nous sommes payé le luxe, quelques camarades et moi, de faire des crêpes de pommes de terre (Puffer) (10) et nous les avons mangées avec une boîte de cerises. Aujourd’hui, nous avons de la salade superbe et nous avons pu nous procurer à bon compte de la confiture de fraise. Quant à mon argent, tu n’as pas besoin d’en envoyer avant la fin du mois de Juin.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne travaille sérieusement ? Et Alice parle-t-elle à peu près ?
Il est vraiment dommage que Mme Plantain soit tellement prise de son côté, car je pense souvent à ton isolement. Ici encore on peut se rencontrer avec les camarades tandis que toi tu n’as pour ainsi dire personne là-bas.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                  Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer))
1) - "du G." : Lucien Leconte. 
2) - "rue Margaux" : à Bordeaux.
3) - "le nouveau séquestre" : il s'agit vraisemblablement d'une délocalisation de Nantes à Bordeaux de l'administration du séquestre des biens appartenant à Paul dans la société Leconte. Cette mesure correspondrait à l'une des dernières ordonnances alors prise par l'État (publiées au Journal officiel du 29 mai 1915) pour modifier les conditions d'application du décret du 27 septembre 1914 qui avait établi le séquestre des établissements commerciaux, industriels et agricoles appartenant à des Allemands, Autrichiens ou Hongrois.
4) - "J'accuse" : il s'agit d'un livre d'auteur anonyme alors récemment publié chez Payot titré "J'accuse, par un Allemand", accusant l'Allemagne d'avoir voulu et déclenché la guerre. L'auteur, Richard Grelling, révélé après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915. 
5) - "la Bulgarie" : en négociation avec la Triplice dès le début de la Grande Guerre pour se faire attribuer la Macédoine (alors serbe), le royaume bulgare refuse le 5 octobre 1914 l'ultimatum des Alliés l'enjoignant de rompre avec l'Allemagne et envoie dès le lendemain des troupes participer à la campagne des puissances centrales contre la Serbie. Le 29 mai 1915 la Triple Alliance, à la demande de la Russie, lui promet une partie de la Macédoine (aux dépens de la Serbie). Paul fait allusion à cette initiative des Alliés et manifeste ses - et leurs - espérances. Mais la Bulgarie demeurera dans le camp de l'Allemagne  jusqu'au 26 septembre 1918, date de sa demande d'armistice auprès de l'Armée française d'Orient.
6) - "J'ai vu" : hebdomadaire d'actualités et de témoignages portant sur la guerre, illustré de dessins et de photographies, édité à Paris de l'automne 1914 à l'été 1920.
7) - "Abbé Wetterlé" : il s'agit d'Émile Wetterlé (1861-1931), alors prêtre catholique et journaliste alsacien francophile et germanophobe, exilé en France depuis le début de la Grande Guerre, ancien député autonomiste au Reichstag de 1898 à 1914, futur député à l'Assemblée nationale française de 1919 à 1924. A cette époque, l'abbé vient de publier en feuilleton (auquel Paul fait allusion) puis en livre, chez "L'édition française illustrée" (qui publie l'hebdomadaire "J'ai vu") une série de textes consacrés essentiellement à sa vision germanophobe de la guerre et des Allemands. Paul se sentait évidemment des affinités avec ce "ressortissant ennemi" (officiellement allemand) francophile et germanophobe... 
8) - "les Anglais" : Paul, qui est né au sud de la ville de Hanovre regrette que le Royaume de Hanovre, dont la couronne appartenait à la même dynastie que celle de l'Angleterre depuis 1714, ait refusé en 1837 l'accession d'une femme à son trône (il s'agissait de la Reine Victoria tout juste couronnée par les Anglais) et ait ainsi placé le Hanovre dans le champ de l'Autriche, puis sous la coupe de la Prusse avant d'être  finalement annexé par le Reich allemand en 1871. La ville de Brunswick, siège du duché de Brunswick séparé du Royaume de Hanovre depuis le Congrès de Vienne en 1815, aurait pu elle-aussi être ou ne pas être revendiquée par les Anglais, mais il s'agit là d'élucubrations anglophiles nostalgiques.
9) - "la question religieuse": bien que ni lui ni Marthe ne soient croyants, Paul est d'avis que ses enfants devraient fréquenter une école religieuse, considérant qu'il s'agit d'un atout pour leur intégration. 
10) - "Puffer" : en allemand "Kartoffelpuffer", crêpe de pomme de terre, réduit par Paul à "Puffer".