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lundi 15 février 2016

Lettre du 16.02.1916

Cratère d'une bombe de Zeppelin lâchée sur Paris (Wikipédia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1916

Ma Chérie,

Ta lettre du 4 courant ne m’est parvenue qu’aujourd’hui, 2 jours après celle du 6 et le colis. Comme je te le disais déjà, les lunettes aussi bien que les chaussettes et le saucisson me sont parvenus en excellent état : veux-tu me dire combien tu as payé pour les lunettes ? On peut avoir ici également du saucisson dans le genre de celui que tu envoies, seulement un peu moins bon, au prix de 10 à 12 Frs le kilo c.à.d. 5 à 6 Frs la livre. Le beurre vaut 5,00 Frs la livre, le Roquefort & Brie 4 Frs, le boudin (qualité très inférieure) 3,00 Frs. Par contre les oranges et les oeufs sont toujours bon marché, le Camembert vaut 1,20 Fr la boîte...
Les 3 paires de chaussettes S.W. me suffisent largement jusqu’à la fin de la guerre j’espère. On parle toujours d’un départ du groupe mobile de Taza pour le commencement du mois de Mars et j’aurai alors l’occasion d’essayer ces chaussettes comme il faut. Il est curieux de constater que l’Echo d’Oran et d’autres journaux, en parlant de la dernière colonne, s’efforcent d’attribuer tout son succès à la colonne de Fez sous le Colonel Simon, alors que la part principale revient aux troupes du Maroc Oriental, sous le Colonel Derrigoin (1). Le 27 notamment, les troupes de Fez arrivaient bien plus tard que nous, et le 30 également le groupe Derrigoin a fourni le principal effort et a eu plus de pertes que la Colonne Simon qui coopérait avec nous. Le 31 par contre c’étaient les troupes de Fez qui se sont battu toute la journée. Mais Fez est la capitale et la garnison du Résident Général (2) ... Comme le Colonel commandant le Territoire de Taza vient de partir pour la France, tu trouveras à l’avenir les exploits du Groupe Mobile de Taza probablement sous la dénomination de la colonne du Lt Colonel Charley (3), qui était l’année dernière encore le Commandant de notre bataillon. 
Est-ce que l’étude de la langue anglaise te fait plaisir ? Si je me rappelle bien, j’ai connu, il y a environ 6 à 8 ans, un jeune homme, Mr. Holt, qui était employé dans la maison Ducot et Marchand (4), Cours d’Alsace (5)  et dont la mère, une Anglaise, donnait des cours à un fonctionnaire de la Compagnie P.O. (6), Mr. Cérès, que je connaissais bien à cette époque-là. Ne serait-ce pas la même dame ? Mais si ma mémoire ne me trompe pas, elle habitait alors Rue Ste Catherine (7) et avait quitté Bordeaux pour Paris. Mes progrès en espagnol sont malheureusement fort lents, mais enfin il y a progrès quand même. 
Si la guerre dure encore longtemps, tu ne me reconnaîtras peut-être pas lorsque je rentrerai. Je me déplume de plus en plus et il ne me reste presque plus de poils devant. A l’arrière et sur les tempes, la proportion de cheveux blancs augmente sans cesse. Enfin, j’ai laissé mon embonpoint ici, qui m’avait pourtant coûté assez cher ! 
Je n’aurais certes pas attendu tant de sang-froid de la part de Mme Penhoat, mais il est certain que dans la maison elle risquait moins que dans la rue. Ces raids de Zeppelins (8) semblent être très fêtés en Allemagne. C’est stupide autant que cruel et fera vite disparaitre les quelques rares sympathies (9) que l’Allemagne a encore à travers le monde. Bien que les évènements ne se précipitent pas du tout, il est tout de même à espérer que d’ici 6 mois la guerre sera à peu près terminée. S’il est étonnant qu’elle ait pu durer jusqu’ici, il semble presque impossible qu’elle puisse se prolonger au-delà d’Août-Septembre. C’est du moins mon opinion et qui est partagée par beaucoup de monde ici (10).
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers. 

                                                  Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "Colonel Derrigoin" : il s'agit du Lieutenant-colonel Derigoin, qui fut promu colonel à la suite de la prise du camp d'Abdelmalek le 27 janvier (bataille de Souk el Hadj, aujourd'hui "Souk El Had") et nommé chef de corps de la 76e brigade du 9e Régiment de tirailleurs algériens. Il fut à ce titre affecté dans le secteur de Verdun, du 27 mars 1916 au 23 mars 1917.
2) - "Résident général" : Allusion à Lyautey, qui avait dépêché vers Taza la colonne Simon pour contrer l'offensive d'Abdelmalek à la fin janvier 1916. Simon, colonel depuis 1912, chargé du renseignement de Lyautey et des bureaux des affaires indigènes, d'un grade supérieur à celui de Derigoin (alors lieutenant-colonel) et directement guidé depuis Fès par le résident général Lyautey, fut effectivement présenté comme vainqueur de la bataille de Souk El Hadj, bien que sa colonne n'ait eu à déplorer que la mort d'un canonnier-pointeur. 
3) - "Charley" : Paul a évoqué ce chef de colonne sans le nommer dans sa lettre du 9 février.
4) - "maison Ducot et Marchand" : en fait Ducot et Marchou, 20 Cours d'Alsace et Lorraine à Bordeaux, société de vente en gros de marchandises d'épicerie.
5) - "Cours d'Alsace" : le Cours d'Alsace et Lorraine, grande avenue du centre de Bordeaux.
6) - "Compagnie P.O." : Compagnie de Chemin de fer Paris-Orléans, qui gère la ligne Paris-Bordeaux depuis 1853. Paul parle d'un "fonctionnaire" (au lieu d'un "agent") alors que cette compagnie privée temporairement nationalisée en 1848 ne fut définitivement intégrée à la SNCF qu'en 1937.
7) - 'Rue Sainte-Catherine" : rue adjacente au Cours d'Alsace et Lorraine.
8) - "raids de Zeppelins" : un Zeppelin (le LZ 49) a bombardé le nord-est de Paris, tard dans la soirée du 29 janvier 1916, larguant 18 bombes (une n'aurait pas explosé), tuant 26 personnes et en blessant 38, notamment dans le secteur de Belleville et Ménilmontant (les Penhoat ont un appartement dans le nord de Paris, au 108 boulevard de Clichy, assez proche pour que Mme Penhoat ait entendu les explosions puis la défense aérienne française). Paul parle "des Zeppelins" car un second, le LZ 47, fit demi-tour pour une raison mécanique avant d'avoir atteint Paris. Le LZ 49 fut abattu par l'aviation française alors qu'il s'éloignait de la capitale, aux premières heures du 30 janvier.
9) - "rares sympathies" : l'Allemagne craint effectivement que les "atrocités allemandes" et ces bombardements de populations civiles - ainsi que les torpillages de navires neutres ou chargés de marchandises et de passagers neutres, comme le Lusitania - poussent des Neutres à lui devenir hostiles, voire à rejoindre les Alliés (la question concerne en premier lieu les USA).

10) - "partagée par beaucoup de monde ici" : Paul voit les troupes d'infanterie coloniale partir pour la métropole après l'échec au Maroc du soulèvement des "rebelles" manipulés par l'Allemagne contre la France:  les armées pressentent en effet qu'une grande offensive allemande se prépare en métropole. Elle sera déclenchée à Verdun le 21 février 1916, soit 5 jours après l'envoi de cette lettre de Paul.

jeudi 3 septembre 2015

Lettre du 04.09.1915

Meridja supérieur - Tracé d'une piste (http://www.unjouren14.fr/photos/pays/Maroc?page=1)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Bou Ladjeraf, le 4 Septembre 1915

Ma chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 22 Août. Moi aussi, j’ai beaucoup pensé au 21 Août 1914, jour où j’ai signé un engagement dans la Légion (1), et si je vois combien l’avenir reste indécis, combien au contraire le présent est dur, je n’arrive parfois pas aux conclusions rassurantes que tu exprimes dans ta lettre. Pas que je crains l’avenir - car mon optimisme reste aussi intact que les armées russes (2) (qui ne cessent pas du reste de se replier) ; mais ce qui pèse surtout sur moi, c’est l’incertitude du lendemain immédiat. Ici on ne sait même pas où l’on sera le soir lorsqu’on se lève le matin. Voici moins de 15 jours que nous sommes à Bou Ladjeraf, venus pour nous “reposer” pendant 3 semaines. Mais depuis 8 jours déjà on parlait que nous allions rejoindre la colonne Simon qui opère actuellement dans l’Oriental (3). Et tout d’un coup on nous annonce hier soir que nous allons partir demain, vendredi, pour construire un nouveau blockhaus à quelques kilomètres d’ici à Djebla dans les montagnes. On devrait même rester là-bas, du moins un peloton de la Compagnie. Aujourd’hui cependant on ne nous a pas donné l’ordre de préparer le départ ; le Capitaine aurait réclamé auprès du Commandant à Taza, invoquant que la 24° a fait toutes les Colonnes depuis 2 ans, et on attend la réponse ... Ce serait dommage de partir maintenant, car, comme déjà dit, le service est agréable ici. 
Que ferions-nous si nous étions actuellement en pays neutre ? Non, il valait dans tous les cas mieux prendre nettement position dès le début et se ranger d’un côté ou de l’autre. Maintenant qu’on est dans l’engrenage, il n’y a qu’à aller jusqu’au bout et c’est ce que nous allons faire. Si je ne t’ai pas consultée en Août 1914 (4), cela provenait d’abord de la difficulté des communications avec l’Espagne (5). Enfin, j’aurais certainement rencontré beaucoup de résistance de ton côté et je savais pourtant que tu n’étais pas encore dégagée des sentiments qu’on t’avait inculqués à l’école (6). Par contre je n’ai point pensé que tu serais en danger à Bordeaux ; isolée oui, mais sans avoir rien à craindre. 
Le temps commence à changer ici. Le sirocco siffle furieusement et le soleil tape seulement bien de 10 à 16 hs. Les nuits sont froides et les matins frais. Hier, j’étais toute la journée au Petit Poste des Ravines (direction de Taza) . L’air était si pur et le temps si clair qu’on voyait comme tout près la ville dite mystérieuse (7) sur sa colline couverte d’oliviers et avec ses 5 tours de mosquées. Le terrain autour de Bou Ladjeraf est complètement nu, sauf le long du cours de l’Oued qui coule entre des roseaux et des lauriers roses. Sur les montagnes et les mamelons rien que du palmina. Mais il y a une foule d’oiseaux ici : Des cigognes innombrables, des charognards (Lammergeier) (8) et autres oiseaux de proie, enfin des alouettes, des hirondelles et d’innombrables corbeaux d’une taille presque effrayante.
Aux légionnaires d’origine allemande, autrichienne ou turque, on vient de biffer dans leur livret la mention ”Campagne contre l’Allemagne” pour la remplacer par les opérations militaires au Maroc (9).
Les journaux en retard sont arrivés hier jusqu’au 22 inclus, merci ! Continue dans tous les cas à m’écrire à Bou Ladjeraf d’où, le cas échéant, les lettres suivront.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                    Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "dans la Légion" : il semble que Paul ne garde pas un souvenir très précis de la décision - qu'il prit seul - de s'engager dans la Légion. En effet, son courrier en mentionne trois dates : celle du 21 août 1914 dans cette lettre du 4 septembre 1915, celle du 22 dans sa lettre du 21 mars 1915 (laquelle indiquait la mention de cette date dans son livret militaire comme celle du début de sa participation à la campagne militaire contre l'Allemagne), enfin celle du 23 dans sa lettre du 13 septembre 1915...
2) - "les armées russes" : depuis mai 1915, l'armée russe recule devant l'armée allemande, se retirant de Pologne. Le 25 août 1915, la ville de Brest-Litovsk est prise par les Allemands, qui poursuivent leur progression vers l'est en septembre. Cette retraite conduisit l'Empereur Nicolas II à prendre personnellement le commandement de ses armées le 21 août 1915.
3) - "l'Oriental" : le Maroc Oriental, où la rébellion n'est pas éteinte.
4) - "en août 1914" : Paul revient sur la décision qu'il prit seul de s'engager dans la Légion. 
5) - "avec l'Espagne" : aux premiers bruits de guerre, Paul, craignant pour leur sécurité, avait envoyé Marthe et les enfants en Espagne.
6) - "sentiments... à l'école": Marthe au début de la guerre nourrissait encore l'amour de sa patrie inculqué dans l'enfance.
7) - "la ville dite mystérieuse" : il s'agit vraisemblablement de la casbah (vieille forteresse arabe enfermant le cœur ancien de la cité) de Taza. Les soldats de l'armée française n'ont pas le droit d'y entrer : ils n'en connaissent que les contours et profils et la disent "mystérieuse".
7) - "Lammergeier" : le gypaète barbu, un rapace.
8) - "au Maroc" : le carnet militaire de Paul est donc lui-aussi raturé. Cette rectification est la suite logique de la décision de la France de se conformer à la Convention internationale de la Haye du 18 octobre 1907 reconnue par la France en 1910, interdisant d'affecter un soldat "ressortissant ennemi" au combat contre ses concitoyens. Paul ne commente pas cette nouvelle définition de son engagement, qui le déçut probablement puisque de combattant d'une démocratie menacée par une dictature il devenait agent de la domination coloniale du peuple marocain par la France.