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dimanche 18 décembre 2016

Lettre du 19.12.1916

Oujda, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Décembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lettres des 8 et 9 courant. Comme tu es tout de même bizarre de ne pas croire ce que je te répète depuis des mois : Que dans les conditions actuelles je n’ai aucune chance, AUCUNE, d’avoir une permission. Il existe une circulaire venant du Colonel de M’Conn (1) qui commande notre Régiment de Marche disant que les Commandants de Compagnie doivent s’abstenir de transmettre les demandes de permission des Austro-Allemands auxquelles il ne peut pas être donné suite. Un Capitaine qui transmettrait quand même une telle demande se ferait punir tout bonnement. Je t’ai expliqué d’une façon très détaillée pourquoi la même règle n’est pas observée en Algérie et que peut-être un changement s’opèrerait aussi au Maroc. Mais en attendant il n’y a aucun espoir (je souligne en couleurs françaises) pour moi d’obtenir une permission. Je te répète également que la question sera portée vraisemblablement sous peu devant le ministre de la Guerre (2) à Paris, chose qui a été retardée par suite du changement de ministère. Et comme au surplus je ne peux pas intervenir directement dans cette affaire, je n’ai qu’une chose à faire : attendre - ce à quoi je suis du reste entraîné depuis le début de la guerre. Mais fais-moi seulement le plaisir de croire que ce n’est pas faute de vouloir que ni moi ni aucun de mes camarades d’infortune du Bataillon ne sont partis en permission. Il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas aller : c’est comme si je te disais de voler par tes propres moyens de Bordeaux à Paris ! J’aurais beau te répéter tous les jours qu’il faut le faire à tout prix, tu ne le ferais pas, et pour cause. Mais crois-moi - je t’en supplie - que si les conditions changent, je ferai tout ce qui dépend de moi pour venir sans perdre une minute. Et si cela peut te prouver que je ne mens pas, je vais t’envoyer un certificat d’hébergement (3) qui est à joindre à la demande et que tu me retourneras signé et légalisé par le Maire ou le Commissaire de Police de Caudéran. Mais encore une fois ne conclus pas qu’avec ce certificat j’aurai ma permission ; il m’est seulement indispensable si les légionnaires austro-allemands sont autorisés à demander une permission. 
Je te remercie d’avance du manteau imperméable que tu me fais envoyer et qui pourra tout de même me servir une fois ou deux. Car comme dans la journée seuls les Officiers sont autorisés à porter de tels vêtements, je pourrai tout au plus m’en servir lorsque je serai de garde la nuit. Or, comme je te le disais déjà, je ne prends plus à Taza que la garde face à l’entrée du camp de la Compagnie où, en cas de pluie, je peux m’abriter, sans parler du capuchon qui se trouve à ma disposition au Bureau. En Colonne j’ai ordinairement le sac tellement chargé que je ne pourrais plus mettre le manteau dessus. Enfin, je pourrai peut-être le vendre sans perte, et dans ce cas je te préviendrai, car il me fournira alors l’argent de poche pour un mois. 
Des bruits courent du reste que notre Régiment doit changer de garnison pour aller dans une grande ville du Sud (4) - mais rien n’est officiel ou même officieux encore.
Mon colis te parviendra également avec du retard car je reçois aujourd’hui une lettre du Chef de Transit d’Oudjda (5) qui me réclame quelques sous de droits de Douane pour la caisse qui, de cette façon, te sera portée à domicile sans que tu aies des droits à payer. Mais il est probable que le colis restera en souffrance à Oudjda  jusqu’à l’arrivée des sous en question. Espérons seulement que les fruits seront rendus pour Noël !
La nervosité ou la peur des enfants pendant la nuit me semble tout à fait un mauvais signe, car j’estime que c’est maladif. Je pensais quelquefois que si j’étais resté avec eux, nous aurions fait des exercices avec des haltères de 500 ou 1000 gr. ou simplement de la gymnastique suédoise (6), ce qui fortifie beaucoup les poumons et les muscles. Enfin ce ne sera peut-être pas trop tard lorsque je retournerai ! Le cas d’Hélène est également très désagréable et je ne serais pas tranquille du tout en te sachant seule avec les enfants. Pour ce qui est du moratorium des loyers, tu feras bien de te renseigner exactement auprès de Me Lanos ou encore auprès de Me Bonamy si tu vois celui-ci avant l’autre.
Je t’ai entretemps accusé réception de ta lettre du 17 Novembre avec le dessin de Georges et j’ai écrit aussi une carte à ce dernier.
L’histoire du laissez-passer (7) est tout au moins ridicule au plus haut degré. Peut-être la Chambre va-t-elle se réunir en Comité secret pour délibérer sur la question ? Après des histoires pareilles, je me demande s’il n’existe pas quand même une supposition, un doute quelconque contre moi - doute ou soupçon que je pourrais facilement dissiper si l’on me les faisait connaître !! J’avais pourtant cru que l’enquête approfondie de Bayonne avait donné toute lumière  : c’est ce que m’affirmait du moins dans le temps le Procureur .
Et que faut-il croire de tous ces bruits de paix qui courent depuis quelques jours et qui sont décrits comme propositions officielles allemandes. Evidemment, il faut bien que les négociations commencent un jour, mais on a tant abusé que je crains presque que c’est un canard (8).
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul

Bonnes fêtes de Christmas ! (9)




Notes (François Beautier)
1) - "Colonel de M'Conn" : chef de corps du détachement principal du Régiment de marche étranger (auquel appartient Paul) dont le siège est à Msoun, à une trentaine de km. à l'est de Taza.
2) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, qui refusera toute permission pour les combattants - trop peu nombreux - au Maroc.
3) - "certificat d'hébergement" : pour attester l'adresse où le soldat passera la permission dont il fait la demande. 
4) - "ville du sud" : effectivement, la rébellion s'intensifie dans le Moyen Atlas, au sud du piémont du Rif où Paul a jusqu'alors été cantonné.
5) - "Oujda" : dernier grand poste français au Maroc oriental avant la frontière algérienne en direction de Sidi Bel Abbès, siège de la Légion.
6) - "gymnastique suédoise" : gymnastique alors novatrice, dite naturelle parce que, n'ayant pas pour but d'accroître la masse musculaire, elle proposait des mouvements d'assouplissement et des postures bienfaisantes inspirés de ceux que l'homme fait et prend spontanément dans la nature. Surtout pratiquée individuellement en milieu naturel elle peut l'être aussi en groupe et en salle.
7) - "du laissez-passer" : allusion qui paraît concerner le laissez-passer que le Commissaire de police de Caudéran aurait proposé à Paul (ou que Paul lui aurait demandé ?) au début août 1914 pour qu'il rejoigne via Bayonne son épouse et ses enfants en vacances en Espagne et échappe ainsi à son statut d'étranger ressortissant d'un pays ennemi. Il est vraisemblable que ce laissez-passer fut mentionné comme une tentative de Paul de quitter la France alors qu'au contraire il a demandé dès le 2 août 1914 un permis de séjour en France puis, le 10 août, déposé officiellement auprès du Commandement militaire de Bordeaux sa demande d'engagement volontaire dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Paul se moque de Marthe (qui conçoit mal que le cas personnel de Paul ne fasse pas l'objet d'un traitement particulier) en faisant l'hypothèse qu'un Comité secret de l'Assemblée nationale délibère sur son cas individuel (ces comités secrets avaient été imposés par le Parlement au gouvernement pour lui permettre de débattre des questions militaires ; l'Assemblée nationale s'était ainsi constituée en comité secret du 28 novembre au 7 décembre 1916) .
8) - "un canard" : à l'approche de Noël les rêves et les vœux de trêve et de paix se multiplient dans la presse en s'appuyant sur des rumeurs et autres fausses nouvelles (c'est-à-dire sur des "canards" : des bavardages creux) étayées par les exhortations du Pape Benoît XV et l'impatience des mouvements pacifistes de tous les pays. Cependant il y a bien des annonces concrètes : l'Autriche, le 5 décembre 1916 (sous l'influence de son nouvel et jeune empereur-roi Charles 1er qui a vécu la réalité des combats - et qui succède à François-Joseph mort le 21 novembre 1916), puis l'Allemagne, le 12 décembre (sous l'influence du chancelier Bethmann Hollweg qui souhaite profiter de la victoire allemande en Roumanie), évoquent auprès de leurs peuples respectifs une paix qui les reconnaîtrait gagnants, ce qui est évidemment inacceptable pour les Alliés, surtout occidentaux, alors contaminés par le jusqu'au-boutisme (ces Alliés traitent ces déclarations de "manœuvres de guerre" le 30 décembre) ; le Président des USA, Woodrow Wilson, lance le 18 décembre sa vaste enquête sur les buts de guerre des belligérants (l'Allemagne refuse d'y répondre le 26 décembre) afin de faire de son pays - qui demeure neutre - le médiateur du conflit ; l'Allemagne continue ses manœuvres diplomatiques en Suède pour dissuader le Japon d'envoyer des troupes soutenir celles des Alliés en Europe...
9) - "Christmas" : Paul choisit-il ce nom qui se réfère explicitement au Christ (plutôt que celui de Noël) parce que Marthe est de culture chrétienne protestante ou parce qu'elle apprend l'anglais ? 


vendredi 19 août 2016

Lettres des 19/20.08.1916

Le col du Touahar et l'oued Innaouen


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 19 Août 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale de ce matin et réponds maintenant à tes lettres des 9 et 10 courant en te retournant en même temps les 2 premiers articles sur la force des femmes découpés dans l’Humanité (1). On voit tout de suite que ces articles ne sont pas écrits par un académicien : ils se distinguent de ceux de Mr. Brieux (2) par ceci qu’ils traitent de faits réels, visibles et qui intéressent immédiatement la classe ouvrière, où la concurrence de la femme se fera sentir en premier lieu. Je dirai en passant que les derniers articles de Mr. Brieux au Journal intitulés “La Faillite de la Dot” étaient bien plus intéressants que les précédents tout en ajoutant que ces idées avaient déjà été exprimées dans une forme bien plus saisissante et plus crue encore dans une pièce du même auteur intitulée “Les Avariés” qu’on peut acheter complète pour 2 sous dans “la Feuille Littéraire” (3). La morale en est qu’une bonne santé et des connaissances pratiques (un métier) constituent la meilleure dot dans toutes les classes et Brieux  insiste particulièrement sur ce point qu’il n’est point suffisant que les notaires des 2 familles se réunissent pour fixer la dot ou l’apport des 2 époux stipulés dans le contrat de mariage : les médecins des 2 parties devraient également se mettre en rapport pour examiner si les futurs époux sont sains de corps et aptes à former une famille et le certificat de bonne santé devrait être exigé par la mairie au même titre que l’acte de naissance et les autres paperasses. Cette pièce, “Les Avariés”, dit des choses tellement vraies sur les influences notamment de la syphilis sur les ménages qu’il a rencontré dans le temps beaucoup d’opposition bien qu’au Théâtre le régisseur paraisse au lever du rideau sur la rampe pour annoncer que la pièce peut être entendue par toutes les personnes des deux sexes, jeunes et âgées ...
Je te remercie de nouveau de ton envoi qui est arrivé en parfait état : 2 pantalons treillis, 1 maillot, 1 livre, 2 plaques de chocolat, 1 boîte de harengs marinés, 1 boîte de galantine de veau truffée, 2 boîtes de confiture, 1 flacon de liqueur, un saucisson, 1 savonnette et un tube de pâte dentifrice. Le tout est très joli, mais les pantalons passablement chers ; j’aurais cru que l’article ne reviendrait pas plus cher que 3,- Frs. pièce ! Comme nous allons partir probablement jeudi, 24 courant, pour construire le blockhaus dont je te parlais déjà, je vais faire emporter toutes ces conserves, ainsi que les bonbons, car à Touhar (4) nous serons encore pour une quinzaine dans le bled. Mais je t’en prie ne m’envoie plus à l’avenir de choses aussi chères que cela !
Ton observation au sujet de Me Bonamy m’étonne un peu. Crois-moi, si ces gens-là ont besoin d’argent, ils le disent sans aucun scrupule et cela d’autant plus que tu avais écrit à B. que tu es à sa disposition pour fournir d’autres fonds. Cet avocat n’a pas montré plus d’empressement lorsqu’il a reçu les 200 Frs. de Leconte : c’est à la fin de l’affaire qu’il enverra sa note avec prière ... etc. etc. Chez lui, c’est plutôt l’âge et le fait qu’il ne fait en somme que remplacer son successeur (5) qui le fait agir avec tant de nonchalance. Il serait bon toutefois que tu le relances après les vacances pour savoir au juste à quoi nous en tenir.

le 20 Août 1916

Est-ce que tu te figures réellement, petite folle, que j’envisage froidement et sans émotion que la guerre dure encore 2 ans ? Car je sais mieux que quiconque qu’il n’y a aucun espoir pour moi de te revoir avant la fin de la guerre ! Un de mes camarades, un Hongrois qui a de grandes relations, a fait écrire par un ministre (Denis Cochin) (6) au Général Lyautey (7) et a fait intervenir en outre un député très en vue pour obtenir une permission dans le but de revoir sa femme, une Parisienne, institutrice à Paris, et ses enfants. J’ai vu toute la correspondance : La réponse du Général L. au ministre en question est nette et dure : impossible d’accorder une permission aux ressortissants des nations en guerre avec la France (8). Et même pour les Français de la Légion la chose est extrêmement difficile, à moins de motif tout à fait grave.
Ce n’est certainement pas juste car des gens comme lui et moi par exemple offrent toute garantie ... mais que veux-tu ? On est soldat et on n’a qu’à s’incliner. Si tu savais combien j’ai souffert ici, tu ne parlerais certainement pas ainsi, mais il ne faut pas croire que puisque je ne me plains pas je me laisse tout simplement vivre ! 
L’incendie aux Docks Sursol (9) serait certainement fantastique s’il s’agissait réellement de 70 000 sacs de farine dont la valeur dépasserait même de beaucoup 8 000 000 Frs.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien sincèrement.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "l'Humanité" : comme toute la presse française, l'Humanité dut remplacer de nombreux journalistes mobilisés par des femmes et contourner les 98 articles de la censure en développant des thèmes qui n'avaient pas été prévus censurables. Le féminisme prospéra de cette double circonstance avec des articles traitant des femmes à l'usine, aux champs, dans les administrations... ; des femmes réclamant le droit de vote ; des femmes militant pour la paix ; des femmes dénonçant la vie chère ; des femmes françaises réquisitionnées par les troupes allemandes d'occupation ; etc. Les articles auxquels se réfère Paul n'ont donc rien d'exceptionnel et leur relative banalité les rend aujourd'hui difficiles à retrouver. Cependant, à la mi-août 1916, l'acquittement d'une femme française ayant tué son bébé né d'un viol par un soldat allemand, redonna encore plus de place aux femmes dans la presse. Au même moment, Paul qui se sent manifestement "un peu" dépassé par les démarches et projets de son épouse, tente à la fois de se "tenir à flot" en se montrant féministe et de "retenir le courant" en vantant des lectures réactionnaires qu'il voudrait édifiantes pour Marthe.
2) - "Mr. Brieux" : Paul a déjà parlé de cet auteur en citant une réplique de sa pièce "La robe rouge" dans sa lettre du 17 juillet 1916. Il s'agit d'Eugène Brieux (1858-1932), journaliste, nouvelliste ("Journal d'un voleur" en 1899), dramaturge ("La Robe rouge", en 1900 ; "Les Avariés" en 1901, pièce immédiatement censurée, transformée en un énorme roman publié à Paris en feuilleton avec des gravures d'Edmond Charrier par La Librairie Illustrée, à partir de 1902). En avril 1916, Le Journal lança une très longue série d'articles sur "l'Avenir de la femme après la guerre", parmi lesquels ceux de Brieux (ainsi qu'il signait, fort de l'énorme et durable succès populaire de "Les Avariés"), notamment "La faillite de la dot", publié le 4 août 1916, firent tellement sensation qu'on les retrouve transmis par télégraphie et repris mot à mot dans de nombreux journaux de province du lendemain, dont par exemple le "Cherbourg-Éclair" (du 5/8/16). Aujourd'hui, la pièce et le roman "Les Avariés", qui traitent très précisément du problème alors majeur de la propagation de la syphilis et des moyens de la gérer et de s'en prévenir, ont beaucoup perdu de leur intérêt pédagogique mais demeurent des documents historiques témoignant d'un aspect toujours négligé (car réputé indécent) de la vie sociale : la sexualité. 
3) - "La Feuille Littéraire" : revue bimensuelle de 8 pages grand format, éditée à Paris et Bruxelles depuis 1896 par Arthur Boitel, qui donnait en entier ou en version résumée des textes littéraires francophones en vogue (pièces de théâtre, romans) ou des essais d'écrivains étrangers (ainsi la "Guerre dans les airs" de H.G. Wells, adapté en français et publié en 1913). Il semble qu'elle ait disparu après la Grande Guerre.
4) - "Touhar" : En fait, Col de Touahar, à 15 km. à l'ouest de Taza, sur la rive gauche de l'oued Innaouen et dominant le poste de Bab Merzouka.
5) - "son successeur" : Maître Palvadeau.

• Lettre du 20/8/16 (sans indication de lieu)
6) - "Denis Cochin" : Denys Cochin, baron, homme politique et écrivain parisien (1851-1922), était alors (de 1893 à 1919) non pas ministre mais député de la Seine (ou “de Paris”) où il se distinguait comme porte-parole du Parti catholique à la Chambre. 
7) - "Lyautey" : le général Hubert Lyautey, premier résident général au Maroc où il avait militairement établi le Protectorat français en 1912, depuis lors chargé de la "pacification du Maroc" et considéré à l'été 1916 comme un possible Ministre de la Guerre (ce qu'il fut, plus tard, dans le sixième gouvernement d'Aristide Briand, de décembre 1916 à mars 1917).
8) - "en guerre avec la France" : c'est le cas du royaume de Hongrie, entré avec l'Empire austro-hongrois dans le conflit le 11 août 1914 lorsque la France lui déclara la guerre.
9) - "Docks Sursol" : docks originellement spécialisés dans le stockage de marchandises importées des USA, dont du pétrole en barils (ce fut l'origine de leur incendie en septembre 1869). Le quotidien régional l'Express du Midi rapporte en nouvelle brève en page 2 de son édition du 8 août 1916 un incendie à Bordeaux déclaré la veille (le 7 août) dans un dépôt de nitrates (matière première d'engrais et d'explosifs) des docks Sursol. 



vendredi 8 juillet 2016

Lettre du 09.07.1916

Soumission et retour d'armes d'insoumis
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Juillet 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et t’accuse réception de tes lettres des 26, 28, 29 & 30 Juin ainsi que des lignes de Suzette datées du 2 cour. qui m’ont fait un vif plaisir. Mais je reste vraiment ahuri de tes craintes vraiment maladives (1) que tu te fais pour moi ! Je t’ai pourtant dit et répété maintes fois que si par hasard il m’arrivait quelque chose, tu serais télégraphiquement avisée par les soins de la Compagnie qui a, naturellement, ton adresse. Sachant que j’étais en route depuis le 11 Juin (2), tu devais bien te dire que ma correspondance deviendrait irrégulière et cela d’autant plus que tu savais que nous allions loin de Taza. Enfin, tout va bien qui finit bien, mais je t’en prie, ne te fais pas tant de mauvais sang surtout pour moi. Je t’ai écrit aussi souvent que cela m’était possible, c.à.d. qu’il y avait du courrier, et tu dois bien avoir reçu de cette colonne 8 à 10 cartes plus les deux lettres ???
Au point de vue de la marche, cette colonne était assez passable, mais la chaleur était accablante, l’eau souvent rare et le pain aussi. Comme nous étions réunis avec la colonne de Fez et, par conséquent, assez nombreux, le ravitaillement n’était point chose facile dans le bled. Aussi le pain était-il très souvent moisi - et même, il manquait complètement et était alors remplacé par la farine dont nous faisions nous-même la “kesra”, du pain arabe. J’ai mangé presque tous les jours une boîte de lait concentré, mélangé d’eau, ce qui est très rafraîchissant maintenant. Tu te souviens qu’autrefois je ne pouvais même pas boire une tasse de lait frais !
Au point de vue militaire, la colonne était plutôt dure, car nous avons presque journellement combattu contre des bicots qui comptent parmi les plus aguerris du pays. Heureusement que nous avions une artillerie relativement nombreuse, car sans cela nous aurions eu des pertes considérables. Les 14, 15 & 24 Juin ainsi que les 1° & 6 Juillet (3), nous avons eu des combats très sérieux. Le 6 ma section était désignée pour prendre à l’assaut un village situé à environ 2 1/2 km à 3 km du bivouac. Il fallait parcourir cette distance au pas gymnastique, descendant des ravins presque à pic et grimpant les mamelons sous le feu des Marocains et un soleil de plomb. Mon bidon avait été troué la veille et je n’avais donc pas de l’eau sur moi. Après le 3° bond, lorsque nous nous reposions derrière un pli du terrain, je croyais réellement crever de soif : heureusement j’avais encore un peu d’alcool de menthe dans un flacon que j’ai sucé avec un brin de paille. Cet alcool, rafraîchissant par excellence lorsqu’on en jette quelques gouttes dans un verre d’eau ou sur un peu de sucre, est tellement fort qu’il me brûlait littéralement la gorge et la langue. Mais il me donnait en même temps le coup de fouet, et, arrivé au village, j’ai pu avoir de l’eau du bidon d’un camarade. Le retour était encore plus pénible, car ici au Maroc où nous ne pouvons pas penser à conserver le terrain conquis (4), il faut retourner au bivouac qui est toujours dressé à proximité d’une source ou d’un cours d’eau. Les Marocains qui, battus, se retirent devant nous dans les montagnes, nous tirent alors dans le dos et une 2° ligne de tirailleurs de chez nous protège alors avec l’artillerie notre retraite. Mais malgré cela nos pertes sont ordinairement plus fortes en battant en retraite qu’en avançant. 
Le 6 donc, les balles sifflaient désagréablement autour de nos oreilles ; quelques-unes tombaient par terre à 1 ou 2 pas de distance, à tel point que je recevais deux fois la terre dans la figure. Comme il est d’usage de revoir en de tels moments scabreux en un seul clin d’oeil toute sa vie, je m’efforçais d’avoir rapidement cette vision prescrite par le code de la politesse, mais je m’aperçus bien vite que tout ce qu’on raconte à ce sujet est de la bêtise. On se dit : “Il arrive ce qui doit arriver”, et si un sifflement a été une fois trop proche de la tête, on ricane silencieusement : “Ce n’est pas ton matricule, celle-là”. Ce qu’il y a de bizarre, c’est qu’on distingue immédiatement un coup de fusil marocain d’une balle Lebel (5); les fusils bicots font “takooo”, les nôtres “tak” tout court. Au surplus, la balle marocaine, plus grosse que la nôtre, est en plomb et siffle beaucoup plus fort aux oreilles que la nôtre qui est plus pointue, plus mince et en cuivre. Et lequel de nous ne désirerait pas ce qu’on appelle une balle heureuse, c.à.d. une dans le mollet, la cuisse, le bras ou l’épaule qui entraîne 3 ou 4 mois d’hôpital et presque autant de convalescence en Algérie ? Ces blessés-là, qui ne restent naturellement pas estropiés, sont l’objet de toutes les jalousies ... Enfin, nous étions moitié morts de fatigue en arrivant au bivouac le 6 au soir. Il y avait ce soir là 2 quarts de vin, de l’eau de vie dans le café, un bon ragoût de poulet (que nous avions rapporté du village incendié par nous) du boeuf aux cornichons, du riz au chocolat et la soupe traditionnelle, la fête quoi, et chacun avait sa petite histoire à raconter. Notre Compagnie, bien que souvent engagée, a eu de la chance cette fois-ci. D’un autre côté, nous avons eu pas mal d’officiers hors de combat, et même tués ... (6)
Et puis, comme on est content de rentrer à Taza après un mois d’absence ! De loin on se montre les minarets, la forêt des oliviers, les remparts et les portes ...
Je suis étonné de ce que la Préfecture fasse tant d’histoires au sujet du L.P. (7). Evidemment, si tu ne l’obtiens pas, tu écriras une lettre recommandée suivant le conseil de Me Lanos disant que tes 2 dernières lettres sont restées sans réponse, qu’au surplus Me By (8) ne te communique pas, malgré ta demande, les conclusions du Tribunal de Nantes, tu te vois obligée, d’accord avec moi, de renoncer à ses services et que tu annules par conséquent le mandat que je lui avais donné en Décembre 1914 pour nous représenter. Tu le pries de t’accuser réception de ta lettre et de te faire parvenir la note de ses honoraires. Tu verras bien s’il a le culot de nous compter plus que les 200 Frs versés par L. (9)
Bonne nuit Chérie, je t’écrirai de nouveau demain ou mardi.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

P.S. N’oublie pas mon mandat, je suis un peu à la bourre (10) par suite de la colonne.




Notes (François Beautier)
1) - "craintes maladives" : Marthe est sans doute aussi très affectée par les nouvelles dramatiques données par la presse concernant l'ampleur des pertes durant le mois de juin 1916, qui restera dans l'histoire de la Grande Guerre comme le mois du paroxysme de l'enfer de Verdun, et pendant la journée du 1er juillet, réputée la plus meurtrière de tout le conflit (environ 60 000 morts toutes nationalités confondues) du fait du lancement de l'offensive britannique sur la Somme pour soulager les Français englués à Verdun. 
2) - "depuis le 11 juin" : Paul participe du 10 juin au 9 juillet 1916 à la colonne en direction de Fès destinée à repousser les Beni Ouaraïn rebelles. Il n'est sans doute pas informé que le 10 juin 1916 s'est levée la "Grande révolte arabe" contre les Turcs, menée par le Chérif de La Mecque, Hussein Ibn Ali, avec le soutien des Britanniques. Ce soulèvement incita immédiatement l'Allemagne a provoquer et à soutenir un regain d'activité des rebelles nationalistes marocains (antifrançais) au sud du Rif et sur les contreforts des Moyen et Haut Atlas.
3) - "6 juillet" : la rébellion antifrançaise de l'été 1916 partit du couloir de Taza où Paul la combattit à la fin juin et au début juillet. Cependant, c'est au sud du Haut Atlas, notamment dans le Tafilalet (Tafilalt en berbère), qu'elle replia ses forces (6 à 8 000 hommes) et souleva de nouveaux rebelles. Le lieutenant-colonel Doury l'affronta à partir du 6 juillet et la dispersa avec l'aide des troupes du Makhzen (gouvernement du sultan du Maroc sous protectorat français) à partir du 11 juillet.
4) - "le terrain conquis" : Lyautey manquait effectivement de troupes pour occuper le terrain : il avait envoyé au front en Europe l'essentiel de ses forces. Mais, officiellement, il ne s'agissait pas de "conquête française" puisque le Sultan du Maroc, avec son gouvernement (le Makhzen), était placé sous protectorat français et qu'il s'agissait pour la France de "pacifier" le pays.
5) - "Lebel" : fusil à armement automatique de calibre 8 mm, chargé au maximum de 10 balles (8 dans le chargeur, 1 dans la culasse, 1 en transfert entre chargeur et culasse), portant le nom de son inventeur, adopté par l'Armée française depuis 1887. Sa modernité tient au remplacement de la traditionnelle poudre noire par la nitrocellulose (beaucoup plus puissante et sans fumée) et des archaïques balles en plomb par des balles chemisées (recouvertes) de maillechort (Paul, en parlant de "cuivre", confond la cartouche avec la balle). Les rebelles marocains emploient essentiellement des fusils de la génération précédente, à un ou trois coups, avec balles en plomb et poudre noire, beaucoup moins puissants, précis et discrets.
6) - "et même tués" : Paul parle de "sa" compagnie en relevant qu'elle a "eu de la chance" (elle n'a officiellement perdu aucun homme). En disant "d'un autre côté", il évoque d'autres corps de troupes, par exemple la 2e batterie du 4e groupe d'artillerie de campagne d'Afrique (qui se joignit à la colonne pour l'appuyer et qui perdit un maréchal des logis), et plus généralement toutes les troupes de l'Armée française engagées au même moment du Rif jusqu'au sud du Haut Atlas (où il y eut des pertes, notamment dans le Tafilalet). 
7) - "L.P." : il s'agit sans doute du livret de police que Marthe devait faire viser chaque mois depuis le début de la guerre pour obtenir la reconduction de son permis de séjour. Cette reconduction supposant aussi que Marthe disposât de moyens suffisants d'existence, il importait que le jugement concernant la demande de levée du séquestre des biens de la famille soit officiellement prononcé et connu.
8) - "Me By" : Maître Bonamy, auquel Paul a confié la charge de le représenter pour obtenir la levée du séquestre. Il semble que Paul n'ait plus aucun respect pour cet avoué dont il résume brutalement le nom (dans sa carte postale du 28 juin précédent il l'avait même privé de l'abréviation de son titre "Me"), et que son mécontentement lui fasse perdre le fil de son discours en passant du problème du permis de séjour de Marthe à celui des honoraires de l'avoué qui ne donne plus de nouvelles depuis le printemps 1915. 
9) - L." : Leconte, associé de Paul.

10) - "à la bourre" : expression argotique de joueur de cartes signifiant "appauvri" et/ou "en retard". C'est bien le cas de Paul...

lundi 15 février 2016

Lettre du 16.02.1916

Cratère d'une bombe de Zeppelin lâchée sur Paris (Wikipédia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1916

Ma Chérie,

Ta lettre du 4 courant ne m’est parvenue qu’aujourd’hui, 2 jours après celle du 6 et le colis. Comme je te le disais déjà, les lunettes aussi bien que les chaussettes et le saucisson me sont parvenus en excellent état : veux-tu me dire combien tu as payé pour les lunettes ? On peut avoir ici également du saucisson dans le genre de celui que tu envoies, seulement un peu moins bon, au prix de 10 à 12 Frs le kilo c.à.d. 5 à 6 Frs la livre. Le beurre vaut 5,00 Frs la livre, le Roquefort & Brie 4 Frs, le boudin (qualité très inférieure) 3,00 Frs. Par contre les oranges et les oeufs sont toujours bon marché, le Camembert vaut 1,20 Fr la boîte...
Les 3 paires de chaussettes S.W. me suffisent largement jusqu’à la fin de la guerre j’espère. On parle toujours d’un départ du groupe mobile de Taza pour le commencement du mois de Mars et j’aurai alors l’occasion d’essayer ces chaussettes comme il faut. Il est curieux de constater que l’Echo d’Oran et d’autres journaux, en parlant de la dernière colonne, s’efforcent d’attribuer tout son succès à la colonne de Fez sous le Colonel Simon, alors que la part principale revient aux troupes du Maroc Oriental, sous le Colonel Derrigoin (1). Le 27 notamment, les troupes de Fez arrivaient bien plus tard que nous, et le 30 également le groupe Derrigoin a fourni le principal effort et a eu plus de pertes que la Colonne Simon qui coopérait avec nous. Le 31 par contre c’étaient les troupes de Fez qui se sont battu toute la journée. Mais Fez est la capitale et la garnison du Résident Général (2) ... Comme le Colonel commandant le Territoire de Taza vient de partir pour la France, tu trouveras à l’avenir les exploits du Groupe Mobile de Taza probablement sous la dénomination de la colonne du Lt Colonel Charley (3), qui était l’année dernière encore le Commandant de notre bataillon. 
Est-ce que l’étude de la langue anglaise te fait plaisir ? Si je me rappelle bien, j’ai connu, il y a environ 6 à 8 ans, un jeune homme, Mr. Holt, qui était employé dans la maison Ducot et Marchand (4), Cours d’Alsace (5)  et dont la mère, une Anglaise, donnait des cours à un fonctionnaire de la Compagnie P.O. (6), Mr. Cérès, que je connaissais bien à cette époque-là. Ne serait-ce pas la même dame ? Mais si ma mémoire ne me trompe pas, elle habitait alors Rue Ste Catherine (7) et avait quitté Bordeaux pour Paris. Mes progrès en espagnol sont malheureusement fort lents, mais enfin il y a progrès quand même. 
Si la guerre dure encore longtemps, tu ne me reconnaîtras peut-être pas lorsque je rentrerai. Je me déplume de plus en plus et il ne me reste presque plus de poils devant. A l’arrière et sur les tempes, la proportion de cheveux blancs augmente sans cesse. Enfin, j’ai laissé mon embonpoint ici, qui m’avait pourtant coûté assez cher ! 
Je n’aurais certes pas attendu tant de sang-froid de la part de Mme Penhoat, mais il est certain que dans la maison elle risquait moins que dans la rue. Ces raids de Zeppelins (8) semblent être très fêtés en Allemagne. C’est stupide autant que cruel et fera vite disparaitre les quelques rares sympathies (9) que l’Allemagne a encore à travers le monde. Bien que les évènements ne se précipitent pas du tout, il est tout de même à espérer que d’ici 6 mois la guerre sera à peu près terminée. S’il est étonnant qu’elle ait pu durer jusqu’ici, il semble presque impossible qu’elle puisse se prolonger au-delà d’Août-Septembre. C’est du moins mon opinion et qui est partagée par beaucoup de monde ici (10).
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers. 

                                                  Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "Colonel Derrigoin" : il s'agit du Lieutenant-colonel Derigoin, qui fut promu colonel à la suite de la prise du camp d'Abdelmalek le 27 janvier (bataille de Souk el Hadj, aujourd'hui "Souk El Had") et nommé chef de corps de la 76e brigade du 9e Régiment de tirailleurs algériens. Il fut à ce titre affecté dans le secteur de Verdun, du 27 mars 1916 au 23 mars 1917.
2) - "Résident général" : Allusion à Lyautey, qui avait dépêché vers Taza la colonne Simon pour contrer l'offensive d'Abdelmalek à la fin janvier 1916. Simon, colonel depuis 1912, chargé du renseignement de Lyautey et des bureaux des affaires indigènes, d'un grade supérieur à celui de Derigoin (alors lieutenant-colonel) et directement guidé depuis Fès par le résident général Lyautey, fut effectivement présenté comme vainqueur de la bataille de Souk El Hadj, bien que sa colonne n'ait eu à déplorer que la mort d'un canonnier-pointeur. 
3) - "Charley" : Paul a évoqué ce chef de colonne sans le nommer dans sa lettre du 9 février.
4) - "maison Ducot et Marchand" : en fait Ducot et Marchou, 20 Cours d'Alsace et Lorraine à Bordeaux, société de vente en gros de marchandises d'épicerie.
5) - "Cours d'Alsace" : le Cours d'Alsace et Lorraine, grande avenue du centre de Bordeaux.
6) - "Compagnie P.O." : Compagnie de Chemin de fer Paris-Orléans, qui gère la ligne Paris-Bordeaux depuis 1853. Paul parle d'un "fonctionnaire" (au lieu d'un "agent") alors que cette compagnie privée temporairement nationalisée en 1848 ne fut définitivement intégrée à la SNCF qu'en 1937.
7) - 'Rue Sainte-Catherine" : rue adjacente au Cours d'Alsace et Lorraine.
8) - "raids de Zeppelins" : un Zeppelin (le LZ 49) a bombardé le nord-est de Paris, tard dans la soirée du 29 janvier 1916, larguant 18 bombes (une n'aurait pas explosé), tuant 26 personnes et en blessant 38, notamment dans le secteur de Belleville et Ménilmontant (les Penhoat ont un appartement dans le nord de Paris, au 108 boulevard de Clichy, assez proche pour que Mme Penhoat ait entendu les explosions puis la défense aérienne française). Paul parle "des Zeppelins" car un second, le LZ 47, fit demi-tour pour une raison mécanique avant d'avoir atteint Paris. Le LZ 49 fut abattu par l'aviation française alors qu'il s'éloignait de la capitale, aux premières heures du 30 janvier.
9) - "rares sympathies" : l'Allemagne craint effectivement que les "atrocités allemandes" et ces bombardements de populations civiles - ainsi que les torpillages de navires neutres ou chargés de marchandises et de passagers neutres, comme le Lusitania - poussent des Neutres à lui devenir hostiles, voire à rejoindre les Alliés (la question concerne en premier lieu les USA).

10) - "partagée par beaucoup de monde ici" : Paul voit les troupes d'infanterie coloniale partir pour la métropole après l'échec au Maroc du soulèvement des "rebelles" manipulés par l'Allemagne contre la France:  les armées pressentent en effet qu'une grande offensive allemande se prépare en métropole. Elle sera déclenchée à Verdun le 21 février 1916, soit 5 jours après l'envoi de cette lettre de Paul.

mercredi 8 juillet 2015

Lettre du 09.07.1915

Le café Tortoni à Bordeaux en 1907 (Clément Maréchal)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 9 Juillet 1915


Nous voilà encore à la veille du 14 Juillet et bientôt arrivés au 4 Août (1), jour de la déclaration de guerre qui donc aura bientôt duré 1 an.
L’année dernière le 14 au soir nous avons eu à Bordeaux après le feu d’artifice un formidable orage. Nous sommes entrés au café Tortoni (2) avec ton amie de Stockholm. Dieu sait que ce jour-là, malgré le meurtre de Sarajevo (3), on ne pensait pas encore à la guerre. Je crois que le 14 Juillet 1915 sera assez triste, c.à.d. qu’il ne sera pas fêté du tout (4), ce qui représentera probablement un fait unique dans l’histoire de la 3° République. Ici il n’y aura très probablement pas de revue à moins que le Général Lyautey en décide autrement au dernier moment (5). Car ce général, qui est Résident Général du Maroc ou plutôt des  Marocs (6), est pour ainsi dire complètement indépendant dans ses décisions pour tout ce qui concerne le pays. Le Général Gouraud (7), qui vient d’être blessé (une fois de plus) aux Dardanelles, a été également ici à Taza même et notre propre campement porte son nom (Camp Gouraud).
La chaleur ici augmente de plus en plus et même le vent assez violent que nous avons presque journellement est tellement chaud qu’il ne rafraîchit pas du tout. Hier soir au Concert, alors que nous étions sous les oliviers, entendre la musique, je croyais bien qu’un orage allait éclater, mais ce ne furent que quelques éclairs sans pluie et quelques bourrasques de vent. Dans la nuit on voit des vers luisants très gros errer un peu partout ; ce n’est que vers 1 ou 2 heures du matin que la température tombe à tel point qu’on recherche ses couvertures pour se couvrir. Le travail dure maintenant de 5 1/2 à 9 1/2 hs le matin et de 14 1/2 à 17 1/2 hs le soir. Jusqu’ici, la chaleur infernale ne m’a pas été nuisible (j’ai bien entendu la peau comme un bicot) mais je serai néanmoins content d’avoir passé le mois de Juillet et notamment Août car j’imagine toujours que le dénouement est plus proche que nous ne le pensons. Toutefois il me semble bien incertain que nous pourrons fêter ensemble l’anniversaire de notre mariage. Voilà encore une guerre de 7 ans (8) qui a aussi pris fin bientôt !
A la Légion, et plus particulièrement à notre Compagnie, il y a des hommes (Alsaciens naturalisés français et Français de naissance) qui, depuis des mois entiers, sont libérables, ayant fait 15 ans de service et ayant ainsi droit à la retraite et à un emploi civil. L’un d’eux notamment a fini depuis le mois d’août 1914 et fait ainsi plus d’un an de rabiot, après 15 ans de service. Un autre, un Alsacien de Mulhouse, a fini ses 15 ans depuis le milieu de Juin, pendant toutes ces années là il n’a pas quitté l’Afrique bien qu’il ait le droit à un congé après chaque période de 5 ans. L’autre jour il voyait chez moi une carte postale avec la Cathédrale St André (9) et la regardait longuement en faisant la réflexion qu’il était curieux de connaître l’effet que lui feraient les grands monuments lorsqu’il rentrerait en France ... Et comme il est considéré comme Français, il faut qu’il attende la fin de la guerre pour être libéré ! Il a pourtant voyagé pas mal, car tous ces vieux légionnaires avec 10 ou 15 ans de service ont été pendant au moins 2 ans au Tonkin, en Indo-Chine. Mais là-bas les villes annamites se ressemblent comme ici les villes arabes, c.à.d. comme un oeuf à l’autre. Il y a là-bas naturellement (comme aussi en Algérie) aussi des villes européennes et Saïgon par exemple est réputé comme étant une des plus belles villes d’outre-mer, mais là, comme à Oran, Alger, etc., il manque complètement les grands monuments qui ne se font plus au temps moderne.
Notre colonne doit rentrer demain ou dimanche et tout rentrera alors dans l’ordre normal. Nous allons très probablement changer de capitaine le 22 Juillet ce que je ne regrette pas beaucoup. Mais avec tout cela on vit toujours avec l’espoir que cette malheureuse guerre finira promptement et qu’on mettra les cannes pour rentrer (10). Quand ?
Miègeville (11) ne m’a plus répondu ; il ne doit plus être à Lyon et est probablement parti pour les Dardanelles ; dieu sait s’il en reviendra. Pourtant, lui a eu une chance extraordinaire dans sa carrière militaire. Je suis persuadé qu’ici il n’aurait même pas pu faire un simple caporal (12).
J’ai reçu hier les journaux jusqu’au 29 Juin ; as-tu reçu le n° du Figaro et de la Gazette de Lausanne que je t’ai adressés le 7 courant ?
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "4 août" : en fait, le premier jour de guerre franco-allemande, puisque l'Allemagne a déclaré la guerre à la France le 3 août 1914, après l'avoir déclarée à la Russie le 1er août.
2) - café Tortoni : célèbre et luxueux café, renommé pour ses desserts glacés d'inspiration italienne, ouvert à Paris à la fin du XVIIIe siècle, dont la famille des propriétaires ouvrit de nombreux établissements du même nom en France (par exemple à  Bordeaux en 1862) et à l'étranger (par exemple en Italie à Florence, ou en Argentine à Buenos Aires en 1858).
3) - "Sarajevo" : allusion à "l'attentat de Sarajevo" perpétré le dimanche 28 juin 1914 contre l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'Empire austro-hongrois, et son épouse, par Gavrilo Princip, militant nationaliste serbe de Bosnie. 
4) - "pas fêté du tout" : au contraire, le 14 juillet 1915 fut triplement célébré par le premier défilé militaire sur les Champs Elysées (le défilé national de la fête nationale instituée par la loi en 1880 se déroulait auparavant à Longchamp), par le transfert de la dépouille de Rouget de Lisle (compositeur de "La Marseillaise") aux Invalides et par un grand discours du Président Raymond Poincaré.
5) - "au dernier moment" : ce fut le cas, à l'exemple de ce qui se passa à Paris et dans toutes les grandes villes de France.
6) - "des Maroc" : Lyautey est alors prioritairement occupé à réunir le Maroc occidental  et le Maroc oriental en coordonnant les avancées des troupes marocaines et coloniales progressant à partir de l'ouest et celles de la Légion s'appuyant sur l'Algérie. 
7) - "Général Gouraud" : le colonel Henri Joseph Eugène Gouraud (1867-1946) est nommé au Maroc en 1911. Il y gagne le titre de général et prend le commandement de la région de Fès. En 1913 ses campagnes contre les "rebelles" (nationalistes marocains) s'appuient plusieurs fois sur le poste de Taza, dont l'un des campements retint son nom. En 1914, il est nommé chef des troupes du Maroc occidental puis envoyé en France d'abord à la tête de la 4e Brigade marocaine puis de la 10e Division d'infanterie coloniale. A la fin juin 1915 il est - comme le rapporte Paul - gravement blessé par un obus alors qu'il  commande le Corps expéditionnaire français aux Dardanelles. Amputé d'un bras il est décoré de la médaille militaire par le Président Poincaré. Fin 1915 il prendra le commandement de la IVe Armée en Champagne...
8) - "Guerre de 7 ans" : Marthe et Paul se sont mariés le 16 septembre 1908. Selon Paul, il semble incertain qu'ils puissent fêter ensemble le septième anniversaire de leur vie commune. Paul profite d'une simple association d'idées autour de l'expression "7 ans" pour assimiler ironiquement leur vie commune à une guerre (vraisemblablement des sexes puisque Marthe est manifestement plus féministe que Paul), surtout pour rassurer son épouse (le temps passe plus vite qu'on le croit) tout en lui disant par allusion que la guerre en cours s'annonce à son avis au moins aussi profonde donc longue que la Guerre de Sept ans (1756-1763), qui redistribua les cartes entre les grandes puissances européennes et s'étendit à l'échelle mondiale par le biais de leurs colonies.
9) - "Cathédrale Saint André" : à Bordeaux
10) - "on mettra les cannes pour rentrer" : expression d'argot sportif et militaire signifiant "sortir vite, à pied, d'un terrain ou territoire".
11) - "Miègeville" : ami sous-officier rencontré ou retrouvé à Lyon, où il est resté alors que Paul partait pour le Maroc. 

12) - "simple caporal" : Paul tente de convaincre Marthe d'une part que l'avancement en grade des soldats étrangers est lent à la Légion, d'autre part qu'il vaut mieux être resté seconde classe au Maroc plutôt que d'avoir eu la chance d'être "embusqué" et galonné à Lyon mais la malchance d'avoir été envoyé aux Dardanelles. En effet, cette opération alliée visant la Turquie, commencée sur mer en mars 1915, devenue terrestre en avril, provoqua d'emblée la perte de plus de 60% des effectifs alliés puis, s'engluant en guerre de position à partir de mai, entraîna dès la fin juin 1915 la perte de plus d'un quart des effectifs engagés dans les deux camps.

mercredi 29 avril 2015

Lettre du 30.04.1915

Uniformes de la Légion lors de la bataille de Camerone (1863)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Avril 1915

Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 19 courant et ton envoi d’objets de pansement m’est également parvenu. Je t’en remercie, et puisque cela semble te faire plaisir je lui donnerai une place d’honneur dans mon paquetage. Car comme tu le penses bien je peux avoir autant de teinture, de l’ouatte, du gaze etc que je veux, et cela gratuitement à l’infirmerie qui elle, ne vend rien mais fournit gratuitement. La teinture d’iode est du reste le remède universel pour l’extérieur à Taza, comme la purge l’est pour l’usage intérieur. Mes pieds du reste sont complètement rétablis ; il paraît qu’au début tout le monde blesse des pieds, mais comme déjà dit les miens sont maintenant en bon état ; la faute en était aussi à mes brodequins que j’ai changés l’autre jour contre une paire plus grande qui me va bien. Notre colonne va partir demain soir ou dimanche, mais comme je viens d’être désigné comme devant rester pour la garde de la ville, je ne marcherai pas cette fois-ci. Depuis quelques jours il fait une chaleur torride ici de sorte que très probablement la reconnaissance sera pénible. J’ai reçu ce soir une carte du Temple écrite par Hélène pour les enfants, dis-lui mes remerciements. Penhoat (1) également m’a écrit ; il n’a pas reçu non plus de réponse de l’avocat de Nantes qui a été très probablement mobilisé. Penhoat a exposé notre cas à son avocat de la Cour d’Appel de Paris qui, lui, est sûr que nous serons naturalisés après la guerre.
Comment va notre petit Georges ? Est-il enfin rétabli ?
Il me semble que tu n’avais point besoin d’exposer notre situation à Mr Robin (2); il suffisait de lui dire que nous profitions du moratorium pour ne pas payer, comme du reste l’avocat te l’avait conseillé. Est-ce que tu vois encore régulièrement Mr. Wooloughan ? (3)
Il règne maintenant ici une vraie rage de plantation. Toutes les compagnies ont reçu des terrains qu’elles arrangent pour avoir des légumes frais (4). Outre 2 grands jardins situés à environ 2 km du camp, la 24° a planté surtout de la salade tout autour du camp. Des arbres et des fleurs poussent devant tous les bâtiments et hier on a même annoncé un concours pour fleurir tous les marabouts (tentes) qui de cette façon seront tous entourés de fleurs. Bien entendu, on fait aussi des blagues : telle escouade a planté des macaronis, une autre des pommes de terre, des coquilles d’oeuf et ... des piquets de tente !
Nous étions ce matin au tir et nous avons du repos depuis 10 hs. du matin pour fêter la bataille de Camerone (5) au Mexique (30/4/1865) où la 3° Compagnie du 1° Étranger a combattu jusqu’au dernier homme, faisant plus de 500 morts parmi les Mexicains. Il n’y a plus à se plaindre de la nourriture, elle varie maintenant assez et surtout elle est mieux préparée depuis quelque temps. Le dimanche, on nous sert au lit (6) du café au lait ou du chocolat avec des biscuits ! 
Je regrette que les journaux ne me parviennent plus du tout depuis une dizaine de jours à peu près. Ne les expédies-tu plus ? Je pense que le mois de Mai amènera bien la décision, car de part et d’autre on doit avoir hâte d’en finir. L’Italie (7) joue un drôle de rôle dans toute cette affaire ; faut-il vraiment croire que son armée n’était pas prête ?
Tu me ferais plaisir en m’envoyant le petit cahier de Polyglott-Kunze (8): Le Français en Angleterre qui se trouve ou bien dans notre bibliothèque ou bien dans mon sac jaune de voyage (sous le carton). Si tu ne le trouves pas, prière d’en acheter pour 1 Fr.

               Meilleurs baisers

                                           Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Gusdorf)
1) - "Penhoat": ami de Paul, et troisième associé, avec Lucien Lecomte, de la société L. Lecomte, où travaille Paul.
2) - "Mr. Robin ": propriétaire du logement loué par les Gusdorf à Caudéran. 
3) - "Woolougham": ami américain de Paul, à qui il avait confié une partie de son portefeuille d'actions.
4) - "légumes frais" : la transformation des espaces verts privés et publics (civils et militaires) en jardins potagers est d'ampleur nationale en France comme dans tous les pays en guerre (notamment en Allemagne) et vise à combler les pénuries en vivres frais liées à la mobilisation aux Armées des travailleurs agricoles, à la perte des terres productives transformées en champs de bataille dans les régions du nord et à l'est, et au ralentissement des échanges intérieurs du fait de la réquisition des moyens de transport.
5) - "Camerone" : bataille héroïque - mais perdue - de la Légion au Mexique le 30 avril 1863 (et non pas 1865 comme l'écrit Paul), dont l'anniversaire est fêté dans toutes les unités de la Légion.
6) - "on nous sert au lit" : Paul abuse évidemment de la crédulité de Marthe dans le but de la rassurer car, en cette fin avril 1915, dans la région de Taza, tous les soldats se préparent à la grande offensive que le général Lyautey est en train d'organiser pour "élargir" dès que possible (ce sera en mai et juin 1915) le couloir de circulation étroitement ouvert en mai 1914 avec la reprise de cette ville.
7) - "l'Italie" : effectivement, l'Italie tergiverse - en prétextant que son armée n'est pas prête - pour faire monter les enchères (la promesse de récupérer les "terres irrédentes") entre la Triple-Alliance (à laquelle elle appartient comme alliée de l'Autriche-Hongrie depuis 1887) et la Triple-Entente (qu'elle ne rejoindra que le 23 mai 1915). 

8) - "Polyglott-Kunze" : collection de manuels d'apprentissage linguistique sans professeur, publiés en de très nombreuses langues à Bonn et Leipzig par les éditions Kunze fondées en 1898. Il semble bien que Paul veuille entretenir son anglais, pour son propre compte ou pour donner des leçons.