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jeudi 3 septembre 2015

Lettre du 04.09.1915

Meridja supérieur - Tracé d'une piste (http://www.unjouren14.fr/photos/pays/Maroc?page=1)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Bou Ladjeraf, le 4 Septembre 1915

Ma chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 22 Août. Moi aussi, j’ai beaucoup pensé au 21 Août 1914, jour où j’ai signé un engagement dans la Légion (1), et si je vois combien l’avenir reste indécis, combien au contraire le présent est dur, je n’arrive parfois pas aux conclusions rassurantes que tu exprimes dans ta lettre. Pas que je crains l’avenir - car mon optimisme reste aussi intact que les armées russes (2) (qui ne cessent pas du reste de se replier) ; mais ce qui pèse surtout sur moi, c’est l’incertitude du lendemain immédiat. Ici on ne sait même pas où l’on sera le soir lorsqu’on se lève le matin. Voici moins de 15 jours que nous sommes à Bou Ladjeraf, venus pour nous “reposer” pendant 3 semaines. Mais depuis 8 jours déjà on parlait que nous allions rejoindre la colonne Simon qui opère actuellement dans l’Oriental (3). Et tout d’un coup on nous annonce hier soir que nous allons partir demain, vendredi, pour construire un nouveau blockhaus à quelques kilomètres d’ici à Djebla dans les montagnes. On devrait même rester là-bas, du moins un peloton de la Compagnie. Aujourd’hui cependant on ne nous a pas donné l’ordre de préparer le départ ; le Capitaine aurait réclamé auprès du Commandant à Taza, invoquant que la 24° a fait toutes les Colonnes depuis 2 ans, et on attend la réponse ... Ce serait dommage de partir maintenant, car, comme déjà dit, le service est agréable ici. 
Que ferions-nous si nous étions actuellement en pays neutre ? Non, il valait dans tous les cas mieux prendre nettement position dès le début et se ranger d’un côté ou de l’autre. Maintenant qu’on est dans l’engrenage, il n’y a qu’à aller jusqu’au bout et c’est ce que nous allons faire. Si je ne t’ai pas consultée en Août 1914 (4), cela provenait d’abord de la difficulté des communications avec l’Espagne (5). Enfin, j’aurais certainement rencontré beaucoup de résistance de ton côté et je savais pourtant que tu n’étais pas encore dégagée des sentiments qu’on t’avait inculqués à l’école (6). Par contre je n’ai point pensé que tu serais en danger à Bordeaux ; isolée oui, mais sans avoir rien à craindre. 
Le temps commence à changer ici. Le sirocco siffle furieusement et le soleil tape seulement bien de 10 à 16 hs. Les nuits sont froides et les matins frais. Hier, j’étais toute la journée au Petit Poste des Ravines (direction de Taza) . L’air était si pur et le temps si clair qu’on voyait comme tout près la ville dite mystérieuse (7) sur sa colline couverte d’oliviers et avec ses 5 tours de mosquées. Le terrain autour de Bou Ladjeraf est complètement nu, sauf le long du cours de l’Oued qui coule entre des roseaux et des lauriers roses. Sur les montagnes et les mamelons rien que du palmina. Mais il y a une foule d’oiseaux ici : Des cigognes innombrables, des charognards (Lammergeier) (8) et autres oiseaux de proie, enfin des alouettes, des hirondelles et d’innombrables corbeaux d’une taille presque effrayante.
Aux légionnaires d’origine allemande, autrichienne ou turque, on vient de biffer dans leur livret la mention ”Campagne contre l’Allemagne” pour la remplacer par les opérations militaires au Maroc (9).
Les journaux en retard sont arrivés hier jusqu’au 22 inclus, merci ! Continue dans tous les cas à m’écrire à Bou Ladjeraf d’où, le cas échéant, les lettres suivront.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                    Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "dans la Légion" : il semble que Paul ne garde pas un souvenir très précis de la décision - qu'il prit seul - de s'engager dans la Légion. En effet, son courrier en mentionne trois dates : celle du 21 août 1914 dans cette lettre du 4 septembre 1915, celle du 22 dans sa lettre du 21 mars 1915 (laquelle indiquait la mention de cette date dans son livret militaire comme celle du début de sa participation à la campagne militaire contre l'Allemagne), enfin celle du 23 dans sa lettre du 13 septembre 1915...
2) - "les armées russes" : depuis mai 1915, l'armée russe recule devant l'armée allemande, se retirant de Pologne. Le 25 août 1915, la ville de Brest-Litovsk est prise par les Allemands, qui poursuivent leur progression vers l'est en septembre. Cette retraite conduisit l'Empereur Nicolas II à prendre personnellement le commandement de ses armées le 21 août 1915.
3) - "l'Oriental" : le Maroc Oriental, où la rébellion n'est pas éteinte.
4) - "en août 1914" : Paul revient sur la décision qu'il prit seul de s'engager dans la Légion. 
5) - "avec l'Espagne" : aux premiers bruits de guerre, Paul, craignant pour leur sécurité, avait envoyé Marthe et les enfants en Espagne.
6) - "sentiments... à l'école": Marthe au début de la guerre nourrissait encore l'amour de sa patrie inculqué dans l'enfance.
7) - "la ville dite mystérieuse" : il s'agit vraisemblablement de la casbah (vieille forteresse arabe enfermant le cœur ancien de la cité) de Taza. Les soldats de l'armée française n'ont pas le droit d'y entrer : ils n'en connaissent que les contours et profils et la disent "mystérieuse".
7) - "Lammergeier" : le gypaète barbu, un rapace.
8) - "au Maroc" : le carnet militaire de Paul est donc lui-aussi raturé. Cette rectification est la suite logique de la décision de la France de se conformer à la Convention internationale de la Haye du 18 octobre 1907 reconnue par la France en 1910, interdisant d'affecter un soldat "ressortissant ennemi" au combat contre ses concitoyens. Paul ne commente pas cette nouvelle définition de son engagement, qui le déçut probablement puisque de combattant d'une démocratie menacée par une dictature il devenait agent de la domination coloniale du peuple marocain par la France. 

mercredi 3 décembre 2014

Lettre du 03/12/1914






































Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux  (Gironde)

le 3 Décembre 1914

Ma Chère Femme,

Me voilà enfin revenu à une meilleure conception de la vie en général et de celle du soldat français en particulier. L’application judicieuse du système D (1) commence à porter ses fruits et je suis sorti bon premier d’un concours pour le poste de secrétaire au bureau de la 2° Compagnie, 1° Etranger rue de la Vierge, où je me suis installé depuis hier. Mieux que cela : Mes écriteaux calligraphiques ont attiré l’attention de l’Adjudant-Chef du Colonel et si ma maudite nationalité ne s’y oppose pas, j’entrerai comme secrétaire du Colonel Rue de la Guillaudière. On commence à connaître les supérieurs qui, en majeure partie, appartiennent à l’active - la conséquence en est une discipline beaucoup plus sévère qu’à Bayonne. J’ai changé aussi de chambre et me trouve maintenant dans une petite salle avec 9 autres poilus. Nous avons touché une 2° couverture et on nous a mis des tréteaux sous les paillasses. Reste le repas à la gamelle : La viande est bonne et assez bien préparée, mais la façon de recevoir le manger et de l’absorber est décevante pour un tyran comme moi qui est gâté par sa petite femme ! On se lève à 6 hs., on descend dans la cour où, sous un préau, il y a une dizaine de lavabos. On s’y débarbouille et puis on remonte, prendre son café dit “jus” et qui est meilleur que sa réputation, tout comme Marie Stuart. On graisse ses chaussures et on nettoie la chambre : le secrétaire allume sa pipe sous prétexte que sa caste est exempte des corvées. Il s’éclipse également du rassemblement vers 7 hs. et descend vers 7.15 hs. au bureau où il bûche comme un nègre jusqu’à 10.15/10.30 hs. Puis on nettoie sa gamelle et on attend son tour pour la soupe, absorbée debout sous le dit préau ou dans la cour. Pour la viande, on monte à la chambre et s’assoie sur le lit pour se donner l’apparence d’un Jeune Turc (2). On relève l’ordinaire par une goutte de vin et une tranche de bon saucisson de Lyon (1,80 à 2,00 Fs. la livre) et puis on fume une pipe, tout en causant avec les amis. Le travail reprend à midi ou 12.30 hs. S’il fait sec, il y a marche et exercice dehors, s’il pleut, on fait la théorie sous le préau ou dans les chambres.
Il y a énormément de gradés ici et il sera difficile sinon impossible de gagner des galons. Les volontaires de Bayonne, si rapidement avancés, font assez piètre figure à côté des gradés d’ici dont la plupart ont rengagé. Le pauvre Miègeville ne sait pas bien sur quel pied danser, il est assez déprimé, ne voyant pas bien clair pour ce qui est de son avenir et de la possibilité de se faire embusquer.
A 9 hs. du soir, appel au pied du lit ; même les sous-off. doivent être là à cette heure ; on cause et lit jusqu’à 10 hs où la lumière électrique est éteinte et puis on tâche de dormir bien sur la couche assez dure, se rappelant qu’auprès de ma blonde il fait bon dormir. Je t’écris ces lignes à Caudéran, pensant que tu y arriveras samedi. Inutile de te dire que je n’ai reçu aucun signe de vie de toi et que je l’attends avec impatience.
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                            Ton Paul

PS. Mes amitiés aux Devilliers et le bonjour à Hélène. Mr. D. est-il rétabli ?

J’ai dîné royalement en ville pour 1 Fr 50 et je suis de riche humeur. On a ici du bon vin du Beaujolais pour 25 et 30 cs le litre.


Notes (François Beautier): 
1: "système D" : expression populaire pastichant le jargon des chefs d'armées et d'industries pour désigner le recours à la débrouillardise. Paul a pu hésiter à employer l'expression plus grossière "système démerderen zizich" (sie sich = toi-même), parodiant l'allemand, alors à la mode dans les armées françaises.  
2. "l'apparence d'un Jeune Turc" : Paul actualise l'expression "se prendre pour un pacha" en se référant aux membres du parti politique alors au pouvoir en Turquie.

mardi 2 septembre 2014

En guise d’introduction: Marthe

Marthe, Suzanne et Georges en 1914.
On note que le futur philosophe avait alors des cheveux.
Si Paul a laissé derrière lui un jeu de piste de certificats et d’écrits, il n’en va pas de même pour ma grand’mère, Marthe. 
Point de bulletins scolaires, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a reçu aucune éducation formelle; pas de certificat d’employeurs - et pourtant, elle a travaillé. Les indications dont je dispose sont de l’ordre du - rare - témoignage oral de ses descendants, ou de la mention, en passant, dans une lettre.
Marthe Sturm est née le 30 janvier - une date que Paul ne laissera jamais passer sans lui présenter ses voeux d’anniversaire - 1880, à Schlaben Gruben, d’après les documents officiels, un lieu que Google Maps ignore - peut-être Schladen, à 25 km au sud de Brunswick et non loin de Wolfenbüttel où Paul étudia. Sa généalogie paternelle nous est connue, hélas, par les extraits certifiés conformes des certificats de baptême sur quatre générations que, moins confiante que Paul, elle s’était procurés dès 1940.  Son père, Johann Friedrich, est « Königlischen Steuer-Aufseher », quelque chose comme inspecteur du Trésor. Il est né en 1844 à Rippen, dans une famille protestante, « evangelische ». La mère de Marthe, Albertine Voigt, protestante également, est née le 26 mars 1849 à Küstrin sur Oder, aujourd’hui à la frontière polonaise, où on annonce ses fiançailles avec Johann Friedrich le 3 mars 1872. Le père de Marthe a servi pendant la guerre de 70 « für Kaiser, König und Vaterland » comme l’atteste un  diplôme qui m’est parvenu; un Prof. Dr. Friedr. Vogt a cosigné en 1923 avec un Prof. Dr. Max Koch une Histoire de la Littérature allemande, d’après un bon de commande précieusement conservé dans les archives de mes grands parents — est-ce membre de la famille? Ce sont les seuls papiers dont je dispose.
Marthe elle-même, dans un lettre à son fils, se vante de pouvoir remonter son arbre généalogique paternel sur six générations. Au commencement, il y avait Christian Sturm, « Senator und Fabriquen Inspector », né en 1695. Il a un fils pasteur, Christian Sturm, né en 1728, marié à une fille de pasteur. L’arrière-grand-père de Marthe, son fils, encore un Christian Sturm,  était Tuchmachermeister, tisserand, et maître d’école; son fils unique, Karl Friedrich Christian, né en 1795, est destiné à devenir pasteur, et envoyé à Göttingen faire sa théologie. Il se rebiffe: très bien, lui dit son père, tu travailleras avec moi, mais tu commences comme apprenti. Le jeune homme épouse une femme riche, Charlotte Kuhnow, cependant, continue l’affaire paternelle, et donne à ses enfants une éducation supérieure. Il a la mauvaise idée, malheureusement, de prêter de l’argent à un ami; l’ami fait faillite et entraîne Karl Friedrich dans sa ruine: il fera même de la prison, et sa famille connaît la misère, ce dont le père de Marthe, Johann Friedrich (un garçon porte ce prénom à chaque génération), le plus jeune des enfants, se souviendra toute sa vie. 
Ce Johann Friedrich, père de Marthe, né en 1844, a participé à la première bataille de la guerre de 70, la bataille de Wissemburg und Wörth, et y a été blessé: il a reçu des éclats d’obus dans le côté gauche, le coeur a été touché, et le médius de sa main gauche arraché. Quand il meurt, c’est, d’après sa famille, des suites de ces blessures. Marthe a deux soeurs, Helena et Charlotte, et un frère qui porte le prénom familial de Johann Friedrich.
Le père de Marthe avait servi dans les grenadiers.
Sur l’enfance et l’éducation de Marthe, rien ne nous est parvenu, sinon qu’elle a été formée comme couturière, ou modiste, et fera longtemps elle-même tous les vêtements de sa famille. L’année 1900 la trouve en ville, à Brunswick ou Hanovre, où elle est employée comme « ouvrière » dans une grosse boutique de tailleur. C’est là que Paul l’aperçut pour la première fois. Une légende familiale veut qu’il lui ait donné des leçons de français - une langue qu’ils viendront l’un et l’autre à parler et écrire admirablement. Les deux jeunes gens entament une correspondance nourrie: en restent deux coffrets de lettres, et un énorme album de cartes postales, encore en ma possession, mais en allemand, hélas, et dans une graphie à peine déchiffrable. On note cependant que Paul voyage beaucoup pendant ces années, et que les amoureux se retrouvent plusieurs fois au bord de la mer ou à la montagne pour des séjours de vacances sans doute chaperonnés. 
Je n’ai aucune idée de la manière dont les deux familles - protestante et juive - ont accepté les fiançailles et le mariage en 1906 des jeunes gens. On peut noter que Paul a attendu la mort de ses parents pour épouser Marthe, mais il peut y avoir à cela des raisons autres que familiales. Le mariage donne lieu à une fête, où l’on chante, et où les amis sont invités.  Paul restera en contact avec son frère Adolf ; des lettres indiquent qu’il lui a même prêté de l’argent. Venu en visite avec un camarade dans les années 30, sans doute peu avant son départ pour la Yougoslavie, puis la Palestine, le fils d’Adolf, Hans, se voit accueilli un peu fraîchement: mais c'est parce qu'il est accompagné d'un ami, « un sale Allemand ».
Dans tout cela, il est difficile de se faire une idée sur la personnalité de Marthe, et sur ce qui a pu pousser les deux jeunes gens l’un vers l’autre. Ce sont les lettres de la guerre de 14-18 qui vont dessiner une relation difficile et passionnée. 

Anne-Lise Volmer-Gusdorf 


Merci à Patrick Pouyanne pour ses précieuses indications généalogiques.