Affichage des articles dont le libellé est engagement pour la durée de la guerre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est engagement pour la durée de la guerre. Afficher tous les articles

mercredi 10 mai 2017

Carte postale du 11.05.1917

Mariage au Maroc


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Mai 1917

Chérie, 

Tes lettres des 30 Avril et 1° Mai ainsi que les journaux des 28 et 29 Avril me sont parvenus et je t’en remercie. Je te répondrai après-demain, dimanche, tu auras sans doute reçu entretemps mes dernières lettres datées des 6 et 9 (1) courant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Paul 

Un bonjour pour Hélène.
Est-ce que Siret (2) est parti ?


Notes (François Beautier)
1) - "des 6 et 9" : ces deux courriers n'ont pas été reçus ou conservés.
2) - "Siret" : ami des Gusdorf, neveu d'Hélène, ancien employé de Paul. 

dimanche 1 janvier 2017

Lettre du 02.01.1917

Page de l'Écho de Bougie annonçant la création de la société L.L. Leconte et Compagnie (colonne de droite)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 2 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je reçois à l’instant ton pli recommandé du 24 écoulé et j’ai lu attentivement le jugement du 14 Janvier 1915 que je te retourne ci-joint. Ce document est tellement unilatéral que j’ai dû penser sans le vouloir à un tableau que le directeur Janns (1) m’a fait une fois - il y a des années de cela - de la justice. J’ai protesté alors, car avant la guerre je lisais et examinais avec beaucoup d’intérêt les jugements des différents tribunaux de commerce dans des questions maritimes, jugements qui contenaient souvent des considérations tellement lumineuses et judicieusement trouvées que je m’étais fait un plaisir à en retenir le plus grand nombre possible dans un dossier qui se trouve au bureau de la maison L. L. & Cie (2) à Bordeaux. Mais n’insistons pas et examinons ce jugement qui semble vouloir établir une fois pour toutes que la mesure prise par le Gouvernement contre les sujets ennemis ou plutôt considérés comme tels, n’admet aucune exception. Qu’en conséquence il importe peu que l’homme en  question ait offert sa peau pour la France ou s’il est rentré en Allemagne au moment de la mobilisation - s’il a profité des passeports qu’on pouvait avoir à la Préfecture au début de la guerre pour aller en Espagne ou s’il est dans un camp de concentration (3). Ce juge là avait sans aucun doute son jugement tout prêt dans la poche lorsqu’il se rendait au tribunal. Et lorsqu’il a dû faire quelques légères retouches, il les a faites si hâtivement qu’il s’est mis en contradiction avec lui-même. C’est ainsi qu’il cite à la page 4 qu’au moment de mon engagement aucune mesure n’était prise contre les Allemands ; alors qu’à la page 7 il juge que mon engagement n’était peut-être qu’un expédient pour éviter un internement - les camps de concentration n’existaient pourtant pas encore à cette époque-là (4). J’ai marqué au crayon quelques passages contradictoires ou manquant de clarté que tu liras. Je retiens entre autres en bas de la page 3 la définition du caractère du séquestre qui est “une mesure conservatoire” ce qui indique donc assez clairement que déjà en principe on nous rendra notre bien. 
        A la page 5 se trouve ce passage que je ne “peux continuer le commerce pendant la durée des hostilités sous le couvert de L. et Cie”. A mon avis cela signifie qu’en date du 11 Décembre (5) j’ai cessé de participer aux affaires de la maison L. L. & Cie sans dire que c’est le séquestre qui se substitue à moi. Je comprends donc que mon actif doit être arrêté le 11 Décembre 1914 et que les sommes perçues depuis sont à déduire de cet actif. En fait, ceci serait le mieux pour moi, car en Décembre 1914 les 32 000 Frs. (6) étaient loin d’être mangés. Cela concorde aussi avec ce que l’avocat consulté à Nantes t’a dit, à savoir que les profits et pertes de la maison ne me regardent pas ni lui non plus en sa qualité de mon défenseur éventuel. Et enfin, dans ce cas, Leconte n’avait point à me créditer de 400 Frs. Par contre, l’expression “autorisons L. à verser à la dame Gusdorf” indique qu’il n’y a nullement un ordre du Procureur à payer ta pension, mais seulement une autorisation. Dans ta lettre, tu dis que Leconte aurait dit à Penhoat (7) que sans les ordres du séq. il ne nous payerait pas un sou ; veux-tu faire allusion par là à la pension mensuelle ou bien au règlement des comptes après la guerre ? Je pense que c’est ce dernier cas, et s’il en est ainsi je ne crains rien, car du moment où le séq. (8) est levé, je rentre en possession de tous mes droits.
Le temps me manque aujourd’hui pour répondre en détail à ta lettre, j’y reviendrai par un prochain. Pour éviter que tu payes une surtaxe, je te renvoie le jugement par feuilles, que tu n’as qu’à relier une fois les 3 feuilles en main.
Mais comme je regrette que les enfants aient eu un si maigre Noël ! Que ni l’un ni l’autre de mes colis ne soient arrivés ! J’ai écrit de suite à la maison Magne à Oran (9) pour savoir si le colis n’est pas parti à temps.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "directeur Janns" : le contexte ne permet pas de savoir s'il s'agit d'un ancien directeur d'études de Paul ou d'un ancien patron.
2) - "L. L. & Cie" : la société Lucien Leconte, dont Paul est un des trois associés. Le troisième est son ami Jean Penhoat.
3) - "s'il est dans un camp de concentration" : Au début du mois d'août 1914, Paul, sentant les choses mal tourner, avait envoyé Marthe et les trois enfants à San Sebastian. Il est souvent revenu depuis sur le fait qu'au début de la guerre il aurait facilement pu vider les caisses de la société et rejoindre sa famille. Au contraire, il choisit de s'engager dans la Légion dès le début de la guerre. Dans chacune des alternatives qu'il examine ici, l'une, la plus profrançaise, est celle qu'a choisie Paul, qui plaide donc ici son cas personnel.
4) - " à cette époque là" : Paul a obtenu le 4 août 1914 un permis de séjour en France pour toute la durée de la guerre ; il a fait sa demande d'engagement dans l'Armée française pour la durée de la guerre le 10 août et a été intégré à la Légion le 22 (les listes d'engagement dans la Légion furent ouvertes le 21 août 1914). Le regroupement dans des camps des étrangers ressortissants de pays ennemis résidant en France était alors déjà lancé : c'est une pratique qui remonte au Premier Empire et qui fut utilisée comme alternative à l'expulsion pendant la Guerre de 1870. Le plan français du 20 mars 1914 prévoyait que le gouvernement donnerait 24 heures après la déclaration de guerre aux Austro-allemands pour qu'ils quittent le territoire national et que ceux qui souhaiteraient rester seraient dans un premier temps évacués des départements de l'Est et du camp retranché de Paris puis dans un second regroupés et triés sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, à moins qu'ils ne s'engagent dans l'Armée pour la durée de la guerre. Ce plan fut appliqué dès l'entrée en guerre le 3 août 1914 avec une extension à tout le territoire national de la zone "en état de siège", ce qui entraîna la généralisation de l'internement en dépôt ou en camp de tous les Austro-allemands n'ayant pas quitté le pays, à l'exception de ceux qui s'étaient engagés (ou dépendaient juridiquement - comme Marthe et les enfants - d'un engagé). La réquisition de locaux inutilisés tels que d'anciens couvents et séminaires (une trentaine de centres soit la moitié du total), des bâtiments militaires désaffectés dans l'Ouest (forts, casernes), des internats scolaires, des locaux industriels ou commerciaux permit d'ouvrir les premiers camps d'internement (aussi dits de concentration) pour les étrangers "ressortissants ennemis" (dont des Alsaciens et Mosellans puisque de nationalité allemande) début septembre 1914, et la grande majorité avant février 1915. 
5) - "11 décembre 1914" : date probable du jugement de mise sous séquestre des biens de Paul (en application du décret du 27 septembre 1914). C'est la première fois qu'il mentionne précisément cette date dont il ignorait vraisemblablement le jour puisque dans sa lettre du 18 décembre 1914 il prévenait Marthe de l'imminence de ce jugement qui était en fait déjà prononcé. 
6) - "les 32 000 Frs" : la part de Paul dans le capital social de la Société Leconte. Il y avait investi de l'argent hérité de sa mère. 
7) - "Penhoat" : le troisième associé de la Société Leconte.
8) - "le seq." : le séquestre (en clair : l'administrateur du séquestre).
9) - "Magne à Oran" : ce patronyme très fréquent à Oran était vraisemblablement celui d'un courtier maritime auquel Paul avait confié le transport de ses cadeaux de Noël.

jeudi 3 septembre 2015

Lettre du 04.09.1915

Meridja supérieur - Tracé d'une piste (http://www.unjouren14.fr/photos/pays/Maroc?page=1)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Bou Ladjeraf, le 4 Septembre 1915

Ma chérie, 

Je viens de recevoir ta lettre du 22 Août. Moi aussi, j’ai beaucoup pensé au 21 Août 1914, jour où j’ai signé un engagement dans la Légion (1), et si je vois combien l’avenir reste indécis, combien au contraire le présent est dur, je n’arrive parfois pas aux conclusions rassurantes que tu exprimes dans ta lettre. Pas que je crains l’avenir - car mon optimisme reste aussi intact que les armées russes (2) (qui ne cessent pas du reste de se replier) ; mais ce qui pèse surtout sur moi, c’est l’incertitude du lendemain immédiat. Ici on ne sait même pas où l’on sera le soir lorsqu’on se lève le matin. Voici moins de 15 jours que nous sommes à Bou Ladjeraf, venus pour nous “reposer” pendant 3 semaines. Mais depuis 8 jours déjà on parlait que nous allions rejoindre la colonne Simon qui opère actuellement dans l’Oriental (3). Et tout d’un coup on nous annonce hier soir que nous allons partir demain, vendredi, pour construire un nouveau blockhaus à quelques kilomètres d’ici à Djebla dans les montagnes. On devrait même rester là-bas, du moins un peloton de la Compagnie. Aujourd’hui cependant on ne nous a pas donné l’ordre de préparer le départ ; le Capitaine aurait réclamé auprès du Commandant à Taza, invoquant que la 24° a fait toutes les Colonnes depuis 2 ans, et on attend la réponse ... Ce serait dommage de partir maintenant, car, comme déjà dit, le service est agréable ici. 
Que ferions-nous si nous étions actuellement en pays neutre ? Non, il valait dans tous les cas mieux prendre nettement position dès le début et se ranger d’un côté ou de l’autre. Maintenant qu’on est dans l’engrenage, il n’y a qu’à aller jusqu’au bout et c’est ce que nous allons faire. Si je ne t’ai pas consultée en Août 1914 (4), cela provenait d’abord de la difficulté des communications avec l’Espagne (5). Enfin, j’aurais certainement rencontré beaucoup de résistance de ton côté et je savais pourtant que tu n’étais pas encore dégagée des sentiments qu’on t’avait inculqués à l’école (6). Par contre je n’ai point pensé que tu serais en danger à Bordeaux ; isolée oui, mais sans avoir rien à craindre. 
Le temps commence à changer ici. Le sirocco siffle furieusement et le soleil tape seulement bien de 10 à 16 hs. Les nuits sont froides et les matins frais. Hier, j’étais toute la journée au Petit Poste des Ravines (direction de Taza) . L’air était si pur et le temps si clair qu’on voyait comme tout près la ville dite mystérieuse (7) sur sa colline couverte d’oliviers et avec ses 5 tours de mosquées. Le terrain autour de Bou Ladjeraf est complètement nu, sauf le long du cours de l’Oued qui coule entre des roseaux et des lauriers roses. Sur les montagnes et les mamelons rien que du palmina. Mais il y a une foule d’oiseaux ici : Des cigognes innombrables, des charognards (Lammergeier) (8) et autres oiseaux de proie, enfin des alouettes, des hirondelles et d’innombrables corbeaux d’une taille presque effrayante.
Aux légionnaires d’origine allemande, autrichienne ou turque, on vient de biffer dans leur livret la mention ”Campagne contre l’Allemagne” pour la remplacer par les opérations militaires au Maroc (9).
Les journaux en retard sont arrivés hier jusqu’au 22 inclus, merci ! Continue dans tous les cas à m’écrire à Bou Ladjeraf d’où, le cas échéant, les lettres suivront.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                    Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "dans la Légion" : il semble que Paul ne garde pas un souvenir très précis de la décision - qu'il prit seul - de s'engager dans la Légion. En effet, son courrier en mentionne trois dates : celle du 21 août 1914 dans cette lettre du 4 septembre 1915, celle du 22 dans sa lettre du 21 mars 1915 (laquelle indiquait la mention de cette date dans son livret militaire comme celle du début de sa participation à la campagne militaire contre l'Allemagne), enfin celle du 23 dans sa lettre du 13 septembre 1915...
2) - "les armées russes" : depuis mai 1915, l'armée russe recule devant l'armée allemande, se retirant de Pologne. Le 25 août 1915, la ville de Brest-Litovsk est prise par les Allemands, qui poursuivent leur progression vers l'est en septembre. Cette retraite conduisit l'Empereur Nicolas II à prendre personnellement le commandement de ses armées le 21 août 1915.
3) - "l'Oriental" : le Maroc Oriental, où la rébellion n'est pas éteinte.
4) - "en août 1914" : Paul revient sur la décision qu'il prit seul de s'engager dans la Légion. 
5) - "avec l'Espagne" : aux premiers bruits de guerre, Paul, craignant pour leur sécurité, avait envoyé Marthe et les enfants en Espagne.
6) - "sentiments... à l'école": Marthe au début de la guerre nourrissait encore l'amour de sa patrie inculqué dans l'enfance.
7) - "la ville dite mystérieuse" : il s'agit vraisemblablement de la casbah (vieille forteresse arabe enfermant le cœur ancien de la cité) de Taza. Les soldats de l'armée française n'ont pas le droit d'y entrer : ils n'en connaissent que les contours et profils et la disent "mystérieuse".
7) - "Lammergeier" : le gypaète barbu, un rapace.
8) - "au Maroc" : le carnet militaire de Paul est donc lui-aussi raturé. Cette rectification est la suite logique de la décision de la France de se conformer à la Convention internationale de la Haye du 18 octobre 1907 reconnue par la France en 1910, interdisant d'affecter un soldat "ressortissant ennemi" au combat contre ses concitoyens. Paul ne commente pas cette nouvelle définition de son engagement, qui le déçut probablement puisque de combattant d'une démocratie menacée par une dictature il devenait agent de la domination coloniale du peuple marocain par la France. 

lundi 16 février 2015

Lettre du 17-02-1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Février 1915

Chérie,

Je te disais sur ma carte de dimanche que ta lettre du 31 m’était parvenue ce jour là : je suis étonné que tu n’aies pas encore reçu mon avis de départ pour le Maroc. Car je sais que malgré mes affirmations tu te feras encore du mauvais sang pour moi. Pourtant, si tu m’avais vu cet après-midi travailler au pavage d’une route aux portes même de la ville, tu aurais pensé que la République m’offre gracieusement ce que pas mal de médecins prescrivent à leurs clients : du travail en plein air. J’entendrais aussi volontiers si tu as écrit à Me Bonamy à Nantes (1) au sujet des 500 Frs. que la Mon L. L. et Cie (2) devrait te verser mensuellement pour te permettre de vivre. En ce qui concerne les Communales 1912 je t’ai déjà dit qu’il n’est pas indispensable de payer : mais fais attention au journal si un des 6 n° sort ainsi que les 2 des Communales 1891.
Le temps a changé ici : depuis hier il fait bien chaud. Dans la plaine où nous avons manoeuvré hier, il y avait à profusion des violettes, des myosotis et des Schneeglöckchen (3). Les hirondelles nichent par milliers dans les vieux murs et des cigognes marchent dans les marais comme de vieux professeurs en retraite. Le coup d’oeil sur les plaines et montagnes autour de Taza est vraiment superbe par ce temps printanier et s’il n’y avait pas de temps à autre une arme sur l’épaule droite ou un “à genou - feu à volonté”, on pourrait se croire en villégiature. Il y a pas mal d’Allemands ici, la plupart des déserteurs d’Outre-Rhin. Une bonne partie rengage pour faire finalement 15 ans et s’assurer une bonne petite retraite et un emploi dans le civil. Et pourtant, ils sont en partie très chauvins, rouspétant sur tout ce qui se fait en France - sans même connaître ce pays. Chez l’un d’eux j’ai vu hier soir une édition hebdomadaire du Berliner Tageblatt (4) pleine d’histoires de brigands : Les Allemands auraient pris Varsovie en Décembre, les Autrichiens marchent sur Petrograd ; en France les habitants implorent les Allemands de rester car ils craignent les troupes françaises qui se composent en bonne partie d’apaches. Les Anglais sont appelés “Verbrecherhalde von der Tlemse” (5) les serbes “Königsmörder” (6). L’armée anglaise a été entièrement fait prisonnier; les serbes n’existent plus. C’est tout simplement incroyable et pourtant il y a même ici des légionnaires qui jurent que c’est la vérité. Lorsqu’on leur demande pourquoi à tous les diables ils ont déserté et rengagé ici ils ne savent quoi répondre ...
Les Allemands semblent avoir eu des pertes énormes en Russie (7) pendant ce dernier temps et j’espère toujours que le beau temps revenant en France, les évènements vont se précipiter. Il ressort des derniers appels de l’Allemagne à l’Amérique (8) que le manque de vivres commence tout de même à se faire sentir là. Evidemment ce sera encore long jusqu’à la paix, mais enfin j’ai bon espoir de rentrer en bonne santé et c’est l’essentiel.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Maître Bonamy" : avoué nantais chargé par Paul d'obtenir la levée du séquestre qui frappe ses biens.
2) - "Mon L. L. & Cie" : Maison (entreprise) L. Leconte et Compagnie.
3) -  "Schneeglöckchen" : perce-neige. Le sentiment de la nature et les émotions en général restent indissolublement liés chez Paul à la langue allemande.
4) - "Berliner Tageblatt" : grand quotidien allemand lancé en 1872, son tirage approchait les 250 000 exemplaires en 1913. L'édition hebdomadaire dont parle Paul est celle du supplément titré "Ulk", dont le contenu très humoristique s'oppose à celui, très sérieux, du quotidien.
5) - "Verbrecherhalde von der Themse" : "Bande de gangsters de la Tamise", dans l'esprit "Union des éventreurs de la Tamise" avec double allusion à l'Union Jack (drapeau du Royaume Uni) et à Jack l'éventreur (tueur en série à Londres en 1888). 
6) - "Königsmörder" : "régicides" (allusion à l'assassinat par un nationaliste serbe, à Sarajevo, le 28 juin 1914, de l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'Empire austro-hongrois, et de son épouse. Cet événement fut dès août 1914 considéré comme le déclencheur de la guerre) 
7) - "Russie" : allusion à la seconde bataille des Lacs de Mazurie, déclenchée massivement le 7 février 1915, qui obligea les troupes russes à évacuer toute la Prusse orientale le 22 février.

8) - "Amérique" : la presse alliée annonce régulièrement que l'Allemagne crie famine auprès des Neutres dont les U.S.A. Or depuis le début février 1915, le chancelier allemand Theobald von Bethmann Hollweg tente d'établir un blocus sous-marin dans toutes les mers entourant les îles britanniques, ce qui conduit les U.S.A., le 12 février, à menacer l'Allemagne de représailles en cas d’attaque contre des navires américains ou  neutres.

samedi 27 décembre 2014

Lettre du 28 décembre 1914

Il arrivait à Marthe de faire ses comptes au dos des enveloppes des lettres de Paul...
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 28 Décembre 1914

Chérie, 

Voici déjà un mois que nous avons quitté Bayonne - malgré tout le temps court assez vite, du moins quand on regarde en arrière. Des esprits fins et initiés veulent savoir que cela durera jusqu’aux environs de Pâques: Avril Mai, de sorte que nous aurions encore 4 ou 5 mois à supporter !
J’espère que tu auras recouvert ton sang-froid, et que tu ne t’inquiètes plus trop de cette histoire de séquestre. Du moment que tu peux rester dans ta maison, que tu ne manques pas de moyens d’existence, cela va bien. Le reste viendra sûrement !
Mr. Robin m’écrit qu’il est bien d’accord pour que nous payions par acompte et comme nous pourrons. Il prétend que lorsqu’il est venu au bureau l’employé - probablement Baboureau - lui aurait répondu que je ne faisais plus partie de la maison L. L. et Cie (1). À vrai dire, je ne crois pas cela, mais tu pourras tout de même interroger Baboureau à ce sujet dès que tu le verras, et aussi Mr. Siret (2). Quant à Mr. Robin, tu lui paieras la moitié lorsque le séquestre sera levé ou du moins lorsque tu auras l’assurance d’avoir régulièrement ta mensualité de 400/500 frs. Leconte m’écrit qu’il insiste auprès de Me Bonamy (3), mon avoué à Nantes, pour que l’affaire sera promptement réglée! Note du reste que ces séquestres ont été institués pour sauvegarder les biens des étrangers. Comme nous sommes tous les deux ici, il n’y a pas lieu de gardien et c’est là dessus que j’ai attiré l’attention de Me Bonamy.
Penhoat m’écrit qu’il vient de recevoir un télégramme lui annonçant la mort de sa plus jeune qu’il n’a même pas connue. Il va tâcher d’avoir un congé pour Paris pour consoler sa femme qui semble être vivement affectée. 
J’ai été hier avec mon camarade Valentin au Grand Théâtre (4), où il y a un très joli cinéma avec orchestre d’une trentaine de musiciens. Nous avons entendu entre autres l’ouverture du Freischütz (5). Le temps qui était sec et froid hier s’est mis à la pluie aujourd’hui. Au surplus il paraît maintenant officiel que la Légion doit quitter Lyon au courant du mois de Janvier pour aller dans le camp de la Valbonne (6), à une trentaine de kilomètres d’ici. On sera tout isolé là-bas et je préfère réellement aller au pays du soleil à Bel-Abbès que dans ce camp!
Tu as donc eu les familles Plantain et Devilliers vendredi au déjeuner? Ici on était pitoyable pour les permissions: pas une n’a été accordée! 
As-tu maintenant sevré Alice? Et se porte-t-elle bien à présent? Georges doit certainement faire des progrès énormes, il parlera sans doute comme un livre lorsque je rentrerai sous un fardeau de lauriers!
Baboureau m’écrit à l’instant qu’il ne partira que fin janvier, ce qui prouve qu’on n’a pas trop besoin de soldats en ce moment! Je suis vraiment content que les sombres prévisions de Leconte en ce qui concerne la caisse de Bordeaux ne se soient pas réalisées, car j’estime Baboureau beaucoup (7)!
Je crois que je fais bien en terminant cette lettre en y joignant mes voeux de Nouvel An. Tout le monde cette année doit souhaiter la même chose: La Paix - et promptement. Souhaitons donc et espérons que nous nous trouverons bientôt tous réunis à la Rue du Chalet. Le reste se trouvera ensuite tout seul.
Une bonne bise pour les enfants et pour toi un long baiser.

Paul



Bon souvenir à Hélène.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Maison L.L. et Cie" : Société Leconte et Compagnie.
2 ) - Baboureau et Siret étaient tous deux employés du bureau de Bordeaux de la maison L. Leconte et Cie, dont Paul était un des associés avec son ami Penhoat. Siret était un parent d'Hélène, l'employée de Marthe.
3) - "Maître Bonamy" : avoué nantais mandaté par Paul pour requérir la levée du séquestre de ses parts dans la société Leconte.
4) - Grand Téâtre: il s'agit de l'Opéra Grand Théâtre
5) - "du Freischütz": très célèbre ouverture de l'opéra romantique de Carl Maria von Weber, créé en 1821 à Berlin. L'orchestre n'avait peut-être pas eu le temps depuis le début de la guerre de remplacer dans son répertoire toutes les pièces d'origine allemande, évidemment censurées des programmes français. Paul, lui-même, joue le jeu : il n'écrit pas le nom de l'auteur, s'évitant ainsi d'être jugé "pro-allemand".
6) - Situé dans l'Ain à 30 km au nord-est de Lyon, créé en 1872, le camp hébergea divers bataillons, notamment pendant les deux guerre mondiales des détachements de la Légion. Mais la Légion devait garder son dépôt constitué en août 1914 rue de la Vierge dans le 7ème arrondissement (devenue en 1945 rue Gilbert Dru).
7) - Le chiffre d'affaire du bureau de Bordeaux de la société Leconte et Cie n'avait donc pas été trop mauvais pour l'année 1914, en dépit des prévisions pessimistes de Lucien Leconte.

vendredi 19 décembre 2014

Carte postale du 20 décembre 1914


Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran  (Gironde)

Mon cher petit Georges,

Tu vois ici dans la voiture à ânes toute une bande de petits enfants et à droite notre Fox. Si tu es sage et si tu n’embêtes pas trop maman, tu feras aussi un tour comme cela après la guerre.
Bien des choses pour tout le monde et une grosse bise pour toi.


Papa

jeudi 18 décembre 2014

Lettre du 19 décembre 1914

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon le 19 décembre 1914

Ma chère petite femme,

Je reçois ce soir ta lettre du 16, expédiée le 17 et je suis content que tu commences à prendre l’habitude de ces convocations chez le Commissaire. Je crains hélas que ce ne soit pas fini comme tu l’as appris par ma lettre d’hier. Je juge toutefois cette question de séquestre (1) plus froidement qu’hier : j’ai revu l’avocat qui me dit que certainement j’obtiendrai la levée du séquestre, surtout parce qu’il y a plusieurs précédents. J’apprends d’autre part que le même cas est arrivé à plusieurs camarades et qu’ils ont obtenu également gain de cause. De toute façon, tâche d’avoir toujours au moins 300/400 Frs sur toi : tu as certainement réussi à ouvrir le coffre avec le système 1903. Je crois que notre acte de mariage se trouve dans une grande enveloppe jaune que j’ai remise dans le coffre. Si tu ne le trouvais pas, ce papier se trouvera dans mon bureau dans le meuble américain (cartonné à rideau de bois) qui est à gauche de la cheminée dans la Dokumentenmappe (2). La clef de ce meuble se trouve à la housse que je t’ai remise et dans laquelle il y avait aussi le passe et la clef du coffre. C’est une toute petite clef et il suffit de faire un demi-tour pour que le rideau tombe. Au besoin, tu peux demander aussi à Baboureau de l’ouvrir, il possède aussi encore quelques papiers personnels, je crois les bulletins de naissance de nos enfants.
Les quatre lettres de Suzanne m’ont fait bien plaisir et je suis heureux d’apprendre la visite de Mme Plantain.
Tu as tort de m’envoyer des gourmandises, il ne faut pas soigner ces goûts maintenant et il m’est pénible que je ne puisse rien t’offrir cette année : Dieu sait ce que l’avocat me demandera, sans parler des frais de télégramme à Nantes au sujet de l’histoire du séquestre. C’est la première fois depuis 14 ans que je n’ai rien pour toi : Mais nous verrons de meilleurs jours et nous saurons mieux en profiter après ces jours sombres.
En ce qui concerne l’attitude de Mme D. laisse la ! Si elle n’a pas suffisamment de tact pour payer le Gaz et l’électricité qu’elle a consommés, tant pis pour elle !
Je crois que le Gaz du mois d’août a été payé ou par Baboureau ou par Julia (3). B. te le dira ! Et je suis surpris - agréablement - que les Turcs (4) aient payé le coupon. Il est probable que la banque l’a encaissé en Espagne, vu qu’habituellement il y a 20 Frs. tous les 6 mois au lieu de 18 Frs.
J’ai trouvé enfin un camarade qui travaille avec moi au bureau, un nommé Valentin, suisse, né à Marseille et musicien au théâtre de M. (5) et en été à Evian. Nous sortons presque toujours ensemble, faire une partie de dame ou de cartes. Nous sommes aussi allés au cinéma voir les 3 Mousquetaires (6) pour 6 sous (7)!
Je pense que je resterai ici à Lyon où l’on trouve que je rends des services au bureau : donc de ce côté tout va bien. Je me fais malheureusement beaucoup de mauvais sang pour toi : Malgré tout je garde l’espoir que tout sera fini à Pâques et que l’Autriche demandera bientôt une paix séparée.
Tu diras bien le bonjour à Hélène et mes amitiés à Mme Plantain et famille Devilliers, ainsi qu’à Mr. et Mme Ledouarec si tu les vois.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                            Paul

Notes (François Beautier)
1 -  "séquestre" : Paul avait évoqué dans sa lettre du 8/12/14 l'annulation de la saisie des biens d'un "ressortissant ennemi" engagé pour la durée de la guerre dans la Légion. La mise sous séquestre des biens des particuliers et entreprises "ressortissants ennemis", décidée dès le 2 août 1914, fut préparée entre août et octobre par une enquête auprès des propriétaires concernés et éventuellement une saisie conservatoire de leurs biens, puis gérée selon une procédure précisée par le Ministère de l'Intérieur en octobre 1914. Paul, qui possède des biens meubles, revenus, titres, droits, capitaux - dont sa part dans la société de droit française L.Leconte - craint leur saisie et leur placement sous séquestre, c'est-à-dire leur remise "en main tierce" à un administrateur désigné officiellement ("le séquestre") jusqu'à décision de justice de "levée de séquestre" conduisant soit à les remettre à leur propriétaire, soit à les confisquer au profit de l'Etat. La suite de son courrier indique qu'il sait à cette époque que la saisie est inévitable et qu'il prend des dispositions pour négocier avec le séquestre et faire valoir ses droits.
2 -  "Dokumentenmappe" : chemise (ou liasse, ou mappe) de documents.
3 -  "Julia" : ? (secrétaire du bureau de Paul à Bordeaux ?)
4 -  "les Turcs" : Bien qu’en guerre, l'Empire ottoman a honoré le paiement des intérêts semestriels de ses emprunts internationaux, dont PG reçoit sa part via l’Espagne, pays neutre.
5 -  "théâtre de M." : de Marseille.
6 - "les Trois mousquetaires" : il s'agit soit du film d'André Calmettes et Henri Pouctal (tourné en France en 1912), soit de celui de Charles V. Henkel (tourné aux USA en 1914), qui venait de sortir.
7 -  "pour 6 sous" : la pièce de 5 centimes est traditionnellement nommée "un sou" ; 6 sous valent donc 30 centimes de franc et équivalent en pouvoir d'achat actuel à un peu moins d'un euro.

dimanche 7 décembre 2014

Lettre du 8 décembre 1914

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux (Gironde)
le 8 Décembre 1914


Chérie,
Hier matin, juste au moment où j’allais t’annoncer que dorénavant je mettrais aussi longtemps que toi pour répondre aux lettres reçues, le sergent fourrier venait me remettre tes lignes de samedi. C’est égal, tu n’es pas bien pressée pour me donner de tes nouvelles ! Enfin puisque tu es rentrée maintenant, j’espère que tu es plus à ton aise. Je pense aussi que ton voyage s’est bien passé et que tu n’as pas eu la même réception à la mairie de Caudéran qu’à celle de Bayonne. Donne moi bientôt des nouvelles à ce sujet et dis moi aussi combien de temps la famille Devilliers restera avec toi. Comme le gouvernement va rentrer à Paris (1), je crains bien que les locataires de D. n’en fassent autant, tout en souhaitant que la famille Devilliers reste avec toi au moins une bonne quinzaine pour te convaincre que tu ne risques rien à Caudéran.
J’ai bien regretté de ne pas avoir vu Cambo et la belle demeure de Maître Rostand (2); ce sera peut-être pour plus tard.
J’ai fini par m’habituer ici et je commence à trouver la vie à Lyon bien agréable (tout est relatif bien entendu). Au bureau de la 2° il y a fort à faire mais les gradés, en partie de Bel Abbès (3), en partie des rengagés sont des gens agréables malgré leur abord un peu rude. Le Capitaine, un homme d’un certain âge, est très bienveillant pour ses hommes et surtout très juste. Il se rend compte de tout par lui même et ne se gêne pas de goûter l’ordinaire à la cuisine et de crier si les soins voulus de propreté etc. ne sont pas donnés. Il entend tous les matins les hommes qui voudraient lui parler personnellement ; au rapport, un officier demande en outre journellement si quelqu’un a des réclamations à faire. La nourriture est suffisante et point mauvaise. Grâce à un arrangement avec le Caporal d’Ordinaire, je reçois mes plats à part, mais personnellement je ne suis pas aussi bien nourri qu’à Bayonne au mess.
La ville de Lyon est une des plus belles que j’ai vues. Des rues larges et modernes, des maisons de 4, 5, 6 et 7 étages, un éclairage parfait, une grande propreté. Des cabinets souterrains, très luxueux, avec lavabo gratuit et demande de se laver (sans pourboire) dans l’intérêt de l’hygiène ; des cireuses automatiques à 10 cs ; des comptoirs où le café, thé, lait etc. est servi à 10 cs la tasse. La ville a des places vastes et aérées avec des mouvements superbes, des églises et édifices publics d’un goût parfait et souvent très vieux et d’un style difficile à décrire. Le Rhône et la Saône avec d’innombrables ponts traversent la ville dans toute sa longueur et les mouettes y font leur vol gracieux bien que la mer soit distante de 350 km env. J’étais dimanche (après une douche dans une des “Douches Lyonnaises” très élégantes et démocratiques en même temps : 35 cs avec serviettes et savon) par la ‘Fourvière’ quelque chose comme le sommet de Montmartre à Paris avec une église magnifique et d’où l’on a une vue superbe sur la ville et jusqu’aux cimes des Alpes ; on voyait le Mont Blanc ! Genève est en effet à env. 80 km.
Ce qu’il y a maintenant de moins agréable, à la Légion, ce sont les soldats, du moins dans notre compagnie. Il y a là nombre de juifs polonais, russes et allemands (4), parlant un jargon mi-allemand mi-hébreu (5); des turcs, des espagnols et quelques suisses. Dans notre cantonnement, il n’y a qu’1 1/2 compagnies, les autres sont dispersés dans la ville. Depuis quelques jours il y a aussi une douzaine d’Américains et je vais tâcher d’en faire plus ample connaissance pour avoir l’occasion de parler l’anglais. On nous exerce aussi ferme : 1/2 compagnie va partir ces jours ci sur le front et d’autres vont suivre.
Quant à la situation militaire, je suis toujours optimiste, nous avons bien avancé ces jours ci et si l’avance russe est momentanément arrêtée, il ne reste pas moins vrai que les allemands, avec leurs attaques désespérées, perdent un monde fou. Enfin, l’Italie s’est déclarée nettement favorable aux alliés et elle prendra partie pour eux un jour ou l’autre. Tu as certainement lu qu’après Friedrichshafen (6), Fribourg en Brisgau (7) a été bombardée par les avions alliés et la ligne de chemin de fer détruite.
Baboureau doit partir le 20 pour être versé dans le service armé ! Je vais donc faire donner la procuration à Siret (8) qui, lui, est définitivement réformé.
Les enfants se remettent certainement bientôt complètement. Embrasse les bien pour moi et dis le bonjour à la famille Devilliers et à Hélène ainsi qu’à Mme et Georgette Plantain lorsque tu les verras.
Meilleurs baisers.
  Paul

P.S. As tu été au Comptoir d’Escompte, allée de Tourny, pour régulariser ta procuration ?

Sur le “Journal” (9) de samedi dernier, il était question d’un cas où la saisie d’une maison allemande n’a pas été maintenue ; on a levé les scellés parce que le propriétaire s’était engagé pour la durée de la guerre au 1° Etranger.

Notes: (François Beautier)
(1) "le gouvernement va bientôt rentrer à Paris" : sur injonction du chef d'état-major général de l'armée française (Joseph Joffre) le gouvernement s'est officiellement replié à Bordeaux du 2 septembre au 8 décembre 1914, le ministère de la guerre y restant jusqu’au 15 janvier 1915.
(2) "Maître Rostand" : il s’agit d’Edmond Rostand (1868-1918), dramaturge célèbre (auteur notamment de Cyrano de Bergerac, L’Aiglon, Chantecler), académicien depuis 1901, grand bourgeois dreyfusard, pacifiste (Chantecler est joué la première fois en 1910), patriote (il s’engage en 1914 mais est réformé), humaniste,  qui vit depuis 1906 dans sa villa Arnaga, à Cambo-les-Bains (Pays basque), près de Bayonne.
(3) "Bel Abbès" : Sidi Bel Abbès, en Algérie occidentale, siège principal de la Légion en Afrique du Nord. 
(4) "juifs polonais, russes et allemands" : Paul prend à son compte un préjugé antisémite qui est cependant moins partagé dans les rangs de la Légion étrangère que de l'Armée. 
(5) "jargon mi-allemand mi-hébreu" : Paul nie ainsi au yiddish le statut de langue, de même qu'il indique, en ne mettant jamais de majuscule au mot "Juif", qu'il ne considère pas les juifs (membres d'une communauté religieuse), comme un peuple ou une nation officiellement constitués.
(6) "Friedrichshafen" : site de construction des ballons dirigeables Zeppelin, la ville fut pour la première fois bombardée par l'aviation française le 23 novembre 1914 (les installations Zeppelin avaient été attaquées par un aviateur français dès le 14 août).
(7) "Fribourg en Brisgau" : les terrains d'aviation et la gare de Fribourg en Brisgau furent pour la première fois bombardés le 4 décembre 1914 lors d'un raid français.
(8)"Siret" : collaborateur de Paul à Bordeaux.
(9) "Le Journal" : Paul est abonné au quotidien national "Le Journal", que Marthe lui réexpédie régulièrement sous manchette, et dont il lui renvoie les articles découpés qu'il veut conserver ou lui faire lire. Il s'agit de l'un des grands quotidiens nationaux de l'époque, orienté vers un lectorat de classe moyenne, cultivé, républicain, libéral, patriote, ouvert aux Anglais et aux Américains. Son directeur, Charles Humbert, homme politique important, spécialiste des questions militaires et très critique face à l'Armée française, sera arrêté en février 1918 puis rapidement acquitté du soupçon d'avoir racheté Le Journal, en 1911, avec de l'argent allemand.

lundi 1 décembre 2014

Lettre de Lyon 01/12/1914


Madame Marthe Gusdorf  22, Rue du Chalet  Caudéran  
près Bordeaux (Gironde)

Lyon, le 1° Décembre 1914
   
Chérie,

Voilà donc 24 heures depuis notre arrivée à Lyon (1). Quel voyage! Partis samedi à 14 hs 25 nous avons débarqué ici lundi vers 14 heures. Il faisait froid et les quelques sardines en cours de route ne nous réchauffaient guère ! Heureusement que j’avais mes provisions, mon rhum “du vieux colon” (2) et mes sous pour acheter par ci par là un bol de bouillon chaud et un café ! 
Les premières 24 hs ici ont été plutôt dures et un cri s’échappait de toutes les lèvres : ”Notre bon petit trou de Bayonne !” Nous sommes logés dans une école, une cinquantaine de poilus par salle sur des paillasses - heureusement qu’il y a des poilus (3) car il fait froid ! L’ami Mégeville (4) couche dans une chambre avec les adjudants de sa compagnie donc pas moyen pour moi de le rejoindre. Et je n’étais plus habitué aux repas à la gamelle - il faut s’y rhabituer pardi ! La distribution des repas se fait dans de mauvaises conditions, espérons que cela changera encore ! Dans tous les cas, l’impression des premières 24 heures est plutôt médiocre et si je ne peux pas me débrouiller demain de trouver un poste de secrétaire, je tâcherai de ficher le camp le plus tôt possible en Algérie (5). Il y aura demain 40 poilus d’ici qui doivent y partir, car on ne veut pas envoyer les boches (6) sur le front du Nord et de l’Est (7). Si je ne réussis pas à me caser, je vais commencer l’exercice avec toute mon énergie ! Ce qui me manque ici, c’est le “chez moi” au coin du feu où l’on n’est pas observé et à l’aise. Supporte cette séparation avec autant de courage que moi et sois persuadée qu’elle est aussi dure pour moi que pour toi, sinon davantage ! Rentre le plus tôt possible à Caudéran de façon à ce que tu restes le plus longtemps possible avec les Devilliers et n’oublie pas d’aller prendre immédiatement ton permis de séjour et de passer avec Baboureau (8) au Comptoir d’Escompte pour régulariser la procuration. Écris aussi à Emma Schulz (9) de ne plus envoyer que des cartes écrites en français et te donnant le contenu des lettres de chez toi.
Lyon est une très grande et belle ville. Pas mal d’institutions copiées sur les villes allemande que le maire de Lyon (10) doit avoir étudiées. Je me propose de faire dimanche une grande promenade. Pour découcher il n’y a rien à faire, même les sergents et les sergents-majors (les derniers non mariés) (11) doivent coucher à la caserne. Dans les cafés, défense de donner de l’alcool aux soldats ! Je ne crois pas du reste que nous resterons longtemps ici. Si cette malheureuse guerre voulait seulement se terminer bientôt ! Les russes semblent bien s’y mettre, qu’ils fassent comme les nègres (12)!
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges est rétabli ? Tu dois respirer à te retrouver bientôt dans notre home de Caudéran. Et je t’assure que nous y serons heureux une fois cette guerre terminée. On s’habitue tellement l’un à l’autre que le seul sentiment d’être si loin donne quelque chose comme le mal du pays, mal qui est en vérité attaché plutôt à la personne qu’au pays.
Ce qui était touchant pendant ce long voyage, c’était l’enthousiasme de la population tout le long du trajet. Des mouchoirs s’agitaient, les femmes envoyaient des baisers et les enfants des fleurs. Au moment du départ je sentais une mélancolie profonde - heureusement que le coup du clairon vint dissiper toute cette tristesse flottant dans l’air.
Ecris moi bientôt à la 2° compagnie du 1° Etranger (Rue de la Vierge) et embrasse bien les enfants.
Le bonjour aussi à Hélène et Famille Fort.
1000 baisers.
                                                         Paul

P.S. Le colonel arrivait
le dernier moment à la gare
et me disait quelques mots 
gentils. J’aimerait juste qu’il

soit venu avec nous.

Notes: (François Beautier)
1. "Lyon" : le plus important des centres de regroupements installés en métropole par la Légion basée à Sidi Bel Abbès (Algérie). Paul y est affecté au détachement qui a été formé à Bayonne, lequel se fond ensuite dans la Seconde compagnie du Premier régiment étranger.
2. "rhum du vieux colon" : marque d'un rhum de qualité supérieure importé et préparé par la maison  Hannapier, Peyrelongue et Compagnie sise à Bordeaux.  
3. "il y a des poilus" = des poêles ? (plutôt que des Poilus). À moins que Paul ne fasse allusion à la chaleur animale...
4.  "Mégeville" : camarade de régiment rencontré (ou retrouvé ?) à Bayonne, sous-officier. Son nom est orthographié "Miégeville" dans la lettre du 3/12/14.  
5. “Algérie” : le siège de la Légion en Afrique du nord est à Sidi Bel Abbès, en Algérie. 
6. "les boches" : vocabulaire inhabituel chez Paul qui choisit de s'exprimer comme le Poilu ou le Français "de base" qu'il souhaite incarner.
7. "le front du Nord et de l'Est" :  référence à la Convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, qui interdit d'utiliser des engagés étrangers sur des fronts où ils affronteraient leurs compatriotes.
8. “Baboureau” : collaborateur de Paul à Bordeaux. 
9. “Emma Schulz” : amie suédoise de Marthe, qui lui sert d’intermédiaire (en pays neutre) pour communiquer avec sa famille restée en Allemagne. Paul craint que ses longues lettres en allemand, venues de Suède, n’éveillent des soupçons sur lui-même et son épouse. 
10. “maire de Lyon” : il s’agit d’Edouard Herriot, sénateur-maire radical, qui avait préparé sa ville à accueillir entre mai et septembre 1914 l'Exposition internationale consacrée à l’urbanisme et à l’hygiènisme (l’entrée en guerre l’avait conduit a fermer les pavillons de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie).
11. "(les derniers non-mariés)" : ces derniers ? 
12. “les nègres” : ce mot peu cohérent avec les idées de Paul est choisi pour renvoyer à l'expression bien française "travailler comme des nègres", donc à l'idée que la Russie serait l'esclave de la France et de l'Angleterre, ses alliées, et qu'elle devra faire la guerre comme la font les "nègres" des troupes coloniales françaises depuis l'automne 1914. Il s'agit aussi peut-être d'une allusion au roman “Le Nègre de Pierre le Grand” - dans lequel Alexandre Pouchkine évoque en 1827 son bisaïeul africain qui, d’esclave, sut devenir l'alter ego du tsar - destinée à rassurer Marthe en lui faisant valoir que les Russes se hisseront vite au niveau de leurs alliés et contribueront à abréger la durée de la guerre. 

dimanche 24 août 2014

En guise d'introduction: Paul

En guise d'introduction: Paul

Paul vers 1900
Paul Gusdorf naquit le 3 avril 1882 à Bisperode, gros bourg situé au coeur de l’Allemagne, à peu près à égale distance d’Amsterdam et de Berlin. Hanovre est la ville la plus proche, mais le bourg était administrativement rattaché au Duché de Braunschweig. Il comptait alors un millier d’habitants. D’après le témoignage, datant des années 1980, du seul survivant du côté allemand de la famille, les parents de Paul, implantés depuis longtemps dans la région, possédaient des terres, et son père Theodor Gusdorf était marchand de grain itinérant. La même source décrit un intérêt familial pour les arts, la musique et le chant en particulier, et signale l’existence d’ancêtres rabbins. Paul a deux frères, Adolf et Siegmund (!!!) et une soeur, Ida.
Il fait ses études à la célèbre Samson Schule de Wolfenbüttel, fondée en 1786, qui fonctionna jusqu‘en 1928. École juive à l’origine, elle pratiquait un enseignement moderne pour préparer ses élèves aux professions du commerce et de l’artisanat, et accueillait également des non-juifs. Quand Paul en sort en 1898, c’est pour entrer comme « correspondent » chez « S.D. Blank, Manufaktur-Waren en gros », société de négoce en tissus basée à Braunschweig, où il passe trois ans. 
C’est à cette époque qu’il rencontre chez un de ses clients, dans des circonstances pleines de poésie qu’il racontera dans une lettre, une certaine Marthe Sturm.
De 1902 à 1905, il est « Buchhalter und Correspondant » à Hanovre chez M. Molling & Co. Celui-ci lui délivre un certificat où il le décrit comme « un homme de confiance, intelligent, et toujours sur la brèche». Il travaille ensuite de 1905 à 1907 à Mulhouse, alors allemande, pour la société Benjamin Hauser. 
Outre ses activités professionnelles, il s’adonne à la littérature: le Sonntagsblatt de Braunschweig publie en 1901 un poème signé Paul Gusdorf, « Friedshofruhe », ou « Le calme du cimetière », et le numéro de mai 1904 de la  Westfällische Revue contient un texte de lui, « Vom grauen Alltag », quelque chose comme « Le gris quotidien ».

Entretemps, ses parents sont morts, Theodor à une date inconnue, Minna, née Rosenstein, en mai 1904. Dans les papiers familiaux, une quittance montre que Paul a touché après ce décès la somme de 10700 marks - une fortune. Pour ce jeune homme ambitieux et entreprenant, c’est la liberté. Ce qu’il appelle “le système allemand” lui pèse ; il est attiré par la France, dont il aime la culture et parle couramment la langue; en 1907 il quitte l’Allemagne et s’installe à Nantes, où il travaille  pour la maison L. Leconte et Compagnie, “expéditions, échantillonnage, analyse de marchandises et toutes opérations relatives au chargement, déchargement de navires et transport par mer”. En 1908, Paul rejoint le bureau de Bordeaux; en 1909, il s’associe avec Lucien Leconte et Jean Penhoat pour former une société au capital de 100000 francs, 40000 versés par Leconte et 30000 par chacun des deux autres associés. En 1908 aussi, après huit ans d’une relation en bonne partie épistolaire, il épouse enfin Marthe, qui le rejoint à Bordeaux.
En 1914, le voici père de trois enfants: Suzanne, née en 1909, Georges, le futur philosophe, né en 1912, et la petite Alice. La famille est bourgeoisement installé à Caudéran, rue des Chalets; Paul est à la tête d’un confortable et éclectique portefeuille d’actions et d’obligations, et il a fait son trou, non sans peut-être piétiner quelques orteils, dans le petit monde du commerce bordelais. Il achète du charbon et le revend, notamment à EDF pour ses centrales; il voyage beaucoup, en Angleterre, en Écosse, au pays de Galles… 

Il est toujours, hélas, encombré de sa “maudite nationalité allemande”. Et c’est au mois d’août de cette année-là que les ennuis vont commencer...

Anne-Lise Volmer-Gusdorf, août 2014