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vendredi 28 avril 2017

Lettre du 29.04.1917

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Artilleurs
Touahar, le 29 Avril 1917

Dimanche

Ma chérie

Je te confirme ma carte postale d’hier et reviens aujourd’hui sur ta lettre du 17 ainsi que sur celle du 20 qui m’est parvenue à midi.
Inutile de te dire que je comprends ton explosion de colère,  bien que j’eusse souhaité que tu prennes ou considères toute cette question comme une affaire, posément, froidement. Je sais bien que c’est là une question de tempérament, mais en se laissant aller au désespoir on ne voit plus clair, et une décision prise sous l’emprise de la colère est rarement bien à propos. Comme je te le disais dans ma lettre du 6 (1), mes réflexions, consignées dans ma lettre à Penhoat, dont tu as la copie, ne sont point des protestations platoniques, mais des idées à suggérer par Penhoat à l’avocat qui, en représentant P., défend aussi bien et en même temps nos propres intérêts. Ma lettre du 20 (2), à Mr. Penhoat, qui est passée par tes mains, est le complément de mon appréciation de la situation : tu en as vu que comme toi, j’envisage une séparation radicale de Leconte et cela dans le plus bref délai possible. Mais en ce qui concerne Penhoat, je ne suis point de ton avis. Il s’est comporté en bon ami vis à vis de nous, sans arrière-pensée et d’une franchise parfaite. S’il ne s’est pas reconnu dans les lignes de Leconte, ce n’est point si étonnant que cela car Penhoat n’est pas comptable de profession, n’y a jamais travaillé pratiquement, et enfin la comptabilité de Nantes, tout en étant bonne, est assez compliquée. 
Ceci dit, j’ajoute que je n’ai aucun plan pour travailler en commun avec Penhoat après la guerre, mais je suis décidé à soulever, en plein accord avec lui, la question de la liquidation de la maison. Quant au problème si nous restons en France après la guerre, il faut attendre la fin du cataclysme pour prendre une décision, mais je t’ai avoué il y a assez longtemps que je ne me cramponne nullement à cette idée. On fait du pain partout (3), et bien qu’en m’engageant au début de la guerre je caressasse l’espoir de vivre à Bordeaux comme par le passé, je ne suis pas assez buté pour ne pas changer d’avis si les circonstances elles-mêmes changent ... Mais ne perd pas de vue que Penhoat, qui est pourtant français, et même français mobilisé, se trouve pour le moment vis à vis de Leconte dans la même impuissance que moi (4). S’il n’y a pas une lacune grave dans la législation, cette situation aussi injuste que lamentable doit être changée promptement, aussi bien pour lui que pour nous, sur l’intervention de la justice. Et malgré les expériences amères que j’ai déjà faites durant cette guerre, j’ai encore l’espoir que tes démarches et celles de Penhoat ne resteront pas sans résultat.
En attendant, il faut naturellement vivre et je te répète ce que je t’ai dit à plusieurs reprises : Vends 2 obligations Communales 3% 1912 (5) qui te donneront environ 390 Frs. en attendant la solution. Renseigne-toi aussi quel prix on pourrait retirer des Amazones (6) et demande à Me Lanos (7) d’obtenir la délivrance de nos titres et intérêts au C.N.E.P. (8) Surtout, ne t’impose pas de privations à toi et aux enfants. Je pense que pendant mon séjour à Touahar je n’aurai plus besoin d’argent. 
Et je sens de nouveau combien il serait nécessaire que je vienne te voir ! D’ici 8 jours je compte descendre à Taza, car le Colonel doit rentrer la première semaine du mois de Mai. Sois certaine que je ne laisserai aucun argument de côté pour obtenir ma permission et qu’au besoin je demanderai la résiliation de mon engagement, et mon internement dans un camp de concentration.
Ici à Touahar c’est la vie monotone et décourageante dans le bled (9). 250 à 300 poilus (10) dans un camp sur un col de montagne, entourés d’une haute tranchée et d’un réseau de fil de fer. Autour de nous, à perte de vue, des mamelons, des montagnes, dont la dernière chaîne çà et là encore couverte de neige. Dans la vallée en bas, l’Inaouen (11) décrit ses lacets ; au delà du fleuve, à quelques kilomètres d’ici, la Kasbah des Beni M’Gara (12) détruite plusieurs fois par nous et complètement en ruines. Mais, par des jours clairs, on distingue là-bas à la jumelle des bicots qui, malgré les coups de canon envoyés dans leurs villages, y vivent encore comme si tout était calme. Hors du poste, c’est le grand silence, troublé seulement par le vent qui, dans cette hauteur, souffle souvent en tempête et fait trembler les baraques et leurs toits en tôle. En regardant le lointain, qui semble sans vie et éternellement muet, ou en faisant le tour du poste par un de ces jours brumeux comme aujourd’hui, où le monde semble enveloppé dans une couche épaisse d’ouate, on se demande vraiment pourquoi on est sur la terre, et s’il ne vaut pas mieux de n’être jamais né ... (13)
J’ai commencé la lecture du “Feu”. Ce livre, qui n’a rien du roman, est vraiment vécu, je suis même étonné que la dame Censure ne se soit pas opposée à sa publication, car les conclusions - très justes du reste - sont de nature à faire sérieusement réfléchir les grands patriotes de l’arrière, ainsi que les familles des combattants (14).
Je te laisse, ma chérie - ne t’abandonne pas au désespoir et supporte stoïquement l’averse actuelle. Nous aussi, nous verrons de meilleurs jours, et peut-être plus vite que nous ne pensons. Mais les injustices dont on est victime ont ce résultat qu’on devient égoïste à outrance et qu’on finira par se soucier uniquement de sa propre peau.
Mes plus tendres caresses et 1000 baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul 




Notes (François Beautier)
1) - "du 6" : lettre perdue.
2) - "du 20" : cette lettre n'a pas été conservée puisque Paul l'adressait via Marthe à son associé Penhoat.
3) - "On fait du pain partout" : cet argument est à la fois une menace adressée à un éventuel censeur militaire, donc à la Légion et au-delà à la France, et un constat rassurant destiné à Marthe, qui reproche implicitement à Paul de ne pas avoir quitté la France, voire l'Europe, avec toute la famille, dès la déclaration de guerre.
4) - "que moi" : L. Leconte ne verse pas leurs parts de bénéfices à ses deux associés, qui le poursuivent en justice (le cas de Paul étant compliqué par la mise sous séquestre de ses biens, donc aussi de son capital et de ses intérêts dans la Société L. Leconte).
5) - "3% 1912" :il s'agit de l'emprunt obligataire à 3% d'intérêt lancé en 1912 par le Crédit Foncier de France pour un montant de 500 millions de francs destiné à financer les prêts aux communes. Les titres étant établis au porteur, Marthe pouvait en disposer. À l'émission en 1912, chaque obligation valait 250 francs : le cours est à la baisse (la demande ayant fléchi du fait de la guerre) puisque Paul l'évaluait en novembre 1915 à 200-205 francs (voir sa lettre du 29 novembre 1915) et maintenant, en avril 1917, à 390 francs pour deux obligations (soit 195 francs l'une).
6) - "Amazones" : l'État brésilien d'Amazonie ne paie plus les intérêts de ses obligations depuis 1914. La France négocie depuis 1915 la reprise de leur paiement mais, en attendant, le cours de ces obligations au porteur s'effondre. 
7) - "Me Lanos" : avocat de Paul à Bordeaux.
8) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris, qui gère notamment les emprunts effectués en France par les États étrangers, dont il conserve les titres aux noms de ses clients (ceux de Paul étant placés sous séquestre).
9) - "le bled" : désigne en argot français la campagne, et en langue arabe le territoire dépendant d'une autorité (le “Bled el Makhzen” désignait ainsi le territoire sur lequel le sultan était légitimement souverain).
10) - "poilus" : l'absence de majuscule pose la question de savoir si Paul se considère à part entière comme un Poilu (les derniers combats auxquels il a pris part étaient assez violents pour qu'il en revendique la légitimité) ou s'il s'y refuse, conscient de mener au Maroc une guerre prioritairement coloniale, d'une autre nature et d'une autre forme que la Grande Guerre des Poilus.
11) - "Inaouen" : officiellement Innaouen, mais à l'époque noté phonétiquement de diverses façons (Inaouène, Inawene... ).
12) - "Beni M'gara" : clan rebelle lié à la tribu des Beni Ouaraïn. Son territoire s'étend au nord (et un peu au sud) de l'oued Innaouen autour du Col de Touahar. La kasbah des Beni M’Gara, installée dans un méandre de l'oued à l'ouest immédiat du col, avait été détruite par la Légion en juillet et septembre 1916, elle constituait depuis lors un poste militaire français ; les villages situés plus au nord, sur le versant du Rif, avaient été pilonnés en mai 1914 par le général Gouraud puis en juillet 1916 par la Légion. Paul a décrit les ruines de cette kasbah et de ces villages dans sa lettre du 23 octobre 1916. 
13) - "n'être jamais né" : Paul sait que le motif devenu majoritaire des permissions est "la détente". Autant en manifester ici un besoin urgent... 

14) - "combattants" : effectivement, la question du laxisme de la censure se pose à propos de ce roman-témoignage - très critique envers l'Armée et plus généralement envers le bellicisme - qu'elle laissa publier d'abord en feuilleton à partir d'août 1916. En fait, les autorités militaires et les représentants de la nation avaient déjà pris conscience de la lassitude des civils et des militaires face au "bourrage de crâne", à la censure et à l'exploitation forcenée des soldats aussi bien que des ouvrières (la rédaction dès l'été 1916, puis le vote le 28 septembre 1916, par l'Assemblée nationale, de la “Charte du permissionnaire”, en atteste). Laisser paraître "Le Feu" participait de l'objectif de ne pas laisser le malaise se renforcer et s'étendre (ce ne fut pas le cas : "Le Feu" - avec la première description d'une exécution pour l'exemple - annonça et suscita en partie les troubles de l'année 1917 ainsi que le passage à l'extrême-gauche de son auteur et de beaucoup de ses lecteurs). Par ailleurs, cette question se pose aujourd'hui parce que l'habitude fut prise après 1917 de considérer cette prise de conscience comme le résultat des mutineries des soldats du rang et des agitations ouvrières de l'année 1917, dans une conception populiste et/ou marxiste de l'Histoire, alors que ce furent bel et bien les cadres - l'élite - de l'armée et de la nation qui l'initièrent dès 1916, y compris en reconnaissant Henri Barbusse comme l'un des porte-parole du peuple qu'il importait sinon d'écouter, du moins de faire mine d'entendre. 

vendredi 16 décembre 2016

Carte postale du 17.12.1916

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17/12 1916

Occupé à écrire cet après-midi mes cartes de nouvel an, je ne trouve pas le temps de répondre à tes lignes des 8/9 courant. J’y reviendrai par un prochain et te confirme ma lettre du 15.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


mardi 2 février 2016

Lettre du 03.02.1916

Maroc - Indigènes lisant l'affiche relatant nos victoires, affiche rédigée en français et en arabesource : Opendata
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Février 1916

Par ma carte d’hier je t’ai annoncé notre heureux retour à Taza où j’ai trouvé tes lettres jusqu’au 25 et les journaux dont je te remercie. Je serais heureux d’apprendre que tu as reçu de ton côté mes deux lettre écrites entre les deux colonnes ainsi que les pantoufles envoyées par échantillon recommandé. Et avant de te donner des détails sur notre dernière expédition, je peux répondre aux différentes questions que tu me poses. Comme déjà dit, G. (1) est un demi-concurrent, un vieux renard qui, tout en étant très correct vis à vis de moi, ne m’a jamais eu à la bonne. J’espère donc que tu as reçu ma lettre à temps pour ne pas donner suite à ton projet d’aller le voir. Et je te prie instamment de ne pas prendre ces histoires au tragique : seuls des gens intéressés essaieront des trucs pareils et en revenant j’aurai toute facilité pour les démentir. Plus je réfléchis, plus je trouve l’histoire en question invraisemblable. Il ne faut du reste pas croire Mr. W. (2) à la lettre ! T.P. Thomas & Co. de Cardiff me connaissent depuis 8 ans et j’ai toujours été reçu chez eux comme un ami. Au surplus je connais même leur famille, notamment celle de Mr. Sanders où j’ai toujours dîné au moins une fois ! Telle qu’elle t’a été rapportée, l’histoire est donc certainement fausse et surtout cela n’aurait pas été à G. que Thomas aurait écrit cela. En ce qui concerne l’avocat de Nantes, il m’a bien écrit une fois à Lyon que ma cause lui semblait juste. Mais il a sans doute été mobilisé comme du reste la plupart de ses confrères et a laissé ses affaires en plan. Laisse donc cette histoire telle qu’elle est : il existe, je crois même, une loi interdisant aux avocats de s’occuper des affaires des hommes ressortissants des pays ennemis (3). Tout cela se règlera une fois la guerre terminée et je t’ai déjà expliqué que je ne partage nullement ton pessimisme irascible. Tu peux aller voir le représentant du séq. (4) à Bordeaux ; mais pourquoi s’esquinter dans l’unique but de faire plaisir à Mme Robin ? Ta lettre est du reste très bien écrite et tu n’as qu’à attendre la suite et au besoin rendre visite à cet avocat de Bx. (5).
Les agissements de Leconte vis à vis du bureau de Bx devront être vérifiés avant d’être jugés. Le cas Malaret (6) se greffe très probablement sur la question des frais dans laquelle M. était toujours irréductible. Mais je suis vraiment étonné d’apprendre que L. fait des tentatives pour évincer aussi Siret (7), dont il avait une très bonne opinion. Sais-tu s’il y a toujours un travail régulier à Bx ? Dans tous les cas, si je reviens, je mettrai bon ordre dans tout cela ! Merci aussi des lunettes qui m’attendaient ici par recommandé. Elles sont très jolies et doivent avoir coûté au moins 4 ou 5 Frs ? Ta lettre du 31 Décembre me parvient aujourd’hui via Casablanca avec la coupure de l’Humanité (8) que je te retournerai par un prochain. En même temps j’ai reçu une lettre de Mr. Watson (9), qui est comme capitaine dans l’armée anglaise et qui m’écrit 4 pages des plus aimables. Je t’enverrai la lettre lorsque j’y aurai répondu. 
Donc Georges Laforcade et Plantain t’ont également rendu visite. Que ce dernier soit venu le soir n’est donc point si extraordinaire ! S’il était venu à midi, tu aurais découvert qu’à cette heure, tout le monde était à table ... Et c’est avec le même scepticisme que tu envisages les visites de la famille Diet. Pourquoi, Diable, croire toujours au plus mauvais ? Au fond, ces visites te sont plutôt agréables, alors pourquoi récriminer ? Il est certain qu’en restant toute seule, tu t’abandonnerais complètement à tes idées noires ; je suis donc vraiment content que tu aies au moins de temps à autre l’occasion de parler à des personnes susceptibles de te remonter le moral - et à propos de la question financière, je te dirai en passant que la Mon (10) me doit également 5% d’intérêt, de sorte que nous ne perdons rien à l’Ameublement Général. 
Notre dernière colonne était dure, mais elle a eu un plein succès (11). Il y avait des étapes où l’on marchait, sac au dos, du matin 7 hs à 18 hs, grimpant des montagnes de 1000 m et davantage. Nous étions à côté de la zone espagnole sur le territoire des Metabza et le ravitaillement y était d’autant plus dur que le transport des canons et munitions exigeait un grand nombre de mulets. Aussi avions-nous souvent pour toute la journée un bout de beefteck froid avec 1/2 pain et, lorsque le pain manquait, 6 biscuits. Ceux qui avaient de l’argent pouvaient se procurer certains jours des vivres à prix d’or. Et le soir, après avoir campé, tout le monde se précipitait comme des affamés sur la soupe, le riz, le café et vin, car la viande arrivait souvent trop tard le soir ou bien était remplacée par le “singe”, viande de conserve représentant les vivres de réserve dont chacun porte 2 boîtes dans son sac. Ce singe est du reste de toute première qualité et supérieur au corned-beef américain que j’achète quelquefois (Liebig ou Chicago). Le 26 au soir, nous étions campés sur des rochers abrupts, hauts de 1000 à 1200 m. Il fallait travailler avec la pioche pour aménager des places pour les tentes au flanc des rochers. Dès notre installation, nous étions attaqués, mais assez mollement. Le lendemain matin, anniversaire de Guillaume (12), la majeure partie des troupes quittait le camp avec bidon, musette et toile de tente seulement pour attaquer le fameux Abd el Malek. Dès 8 hs, nous étions en plein combat : les 16 canons, les mitrailleuses et les fusils ne s’arrêtaient pas pendant toute la journée et nous avancions par bonds à travers les ravins. Vers midi nous pouvions apercevoir le camp d’Abdelmalek. A ce moment, la colonne du Maroc Occidental sous le Colonel Simon (13) nous joignait venant de l’autre côté et la canonnade et la fusillade étaient à leur comble. Des centaines de cagnas étaient en flamme et la fumée et le feu s’élevaient de toutes les hauteurs environnantes. Notre cavalerie, les goumiers et les spahis s’avançaient vers le camp qui avait été déjà bombardé et que nous-même (notre bataillon) n’a pas vu de plus près. Mais le soir, nos cavaliers rentraient chargés de butin de toute sorte, des lits, des tapis, des tentes, du mobilier, des poulets etc. tandis que nos partisans arabes (Brannès et Tsouls) (14) avaient déménagé les cagnas. Car les Metabzas (15) les avaient attaqués et pillés peu avant et ils rentraient ainsi dans leurs biens. Vers 17 1/2 hs nous campions “à la saharienne” dans un bois sur les collines. Comme on avait même laissé les couvre-pied à l’autre camp, on avait horriblement froid dans la nuit, malgré la distribution d’eau de vie dans le café après le repas. Je me levais vers 3 hs du matin et je trouvais déjà la moitié de la Cie autour de grands feux qui flambaient partout sur tous les mamelons. Les poilus (16) en capote qui portaient çà et là du bois, des arbres entiers pour alimenter les feux, avaient l’aspect de géants dans la brume légère qu’il faisait. Abd El Malek s’était enfui dans la zone espagnole ... jusqu’à la prochaine fois. Nous avons eu un deuxième combat sérieux le 30, la fête chez les Beni Boujalas (17) dont je te parlerai dans ma prochaine lettre. J’avais, ce jour-là (18), cueilli quelques jolies fleurs d’amandier, mais lorsque je les ai sorties hier de ma cartouchière pour te les envoyer, elles étaient complètement fanées et méconnaissables. J’ai pensé beaucoup à toi ce jour-là ...
Merci aussi de la jolie lettre de Suzette à laquelle je répondrai par un prochain.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul



Notes (François Beautier)
1) - "G." : relation d'affaires de Paul, évoquée par cette même initiale dans sa lettre du 23 janvier 1915.
2) - "Mr. W." : Mr. Wooloughan.
3) - "ressortissants des pays ennemis" : effectivement, leurs affaires sont placées sous séquestre et donc "gelées".
4) - "le séq." : le séquestre.
5) - "Bx." : Bordeaux.
6) - "Malaret" : l'un des employés de Paul au "Bureau de Bordeaux" de la Société Leconte.
7) - "Siret" : l'un des employés de Paul au "Bureau de Bordeaux" de la Société Leconte.
8) - "l'Humanité" : le journal socialiste fondé par Jean Jaurès. L'article en question pourrait être celui qui, à la fin 1915, fit l'éloge du livre de Romain Rolland titré "Jean Jaurès", précédemment publié en feuilleton en Suisse à partir du célèbre "Au-dessus de la mêlée".
9) - "Mr. Watson" : Paul est manifestement ravi de recevoir des vœux dont beaucoup viennent d'entreprises importantes et de personnalités étrangères, par exemple ce capitaine anglais. Est-il conscient qu'il apparaît ainsi, aux yeux de ses éventuels lecteurs militaires, comme un correspondant trop cosmopolite et polyglotte pour être banal ? 
10) - "la Mon." : la "Maison" (entreprise). Il semble que les Gusdorf aient versé un acompte à une société d'ameublement qui n'a pas livré les meubles qu'ils y avaient commandés et en partie payés (peut-être du fait du séquestre ?). Paul rassure Marthe : cet acompte n'est pas perdu et il rapportera même 5% d'intérêt.
11) - "plein succès" : effectivement, les rebelles organisés par Abdelmalek ont été dispersés après la prise de son quartier général lors de la contre-offensive française du 27 janvier 1916. 
12) - "Guillaume" : l'Empereur Guillaume II est né le 27 janvier 1859. Paul, qui a participé à la prise du camp de l'émir Abdelmalek, évoque par cette allusion à Guillaume II le soutien de l'Allemagne au chef de la rébellion antifrançaise (la Turquie et l'Espagne l'encourageaient aussi).
13) - "Colonel Simon" : il s'agit du colonel Henri Simon (1866-1956), futur général, placé par Lyautey à la tête d'une colonne de troupes du Maroc occidental en vue de maintenir la liaison entre les deux Maroc par la voie stratégique de Fès à Oujda via Taza. L'Histoire retient que le Colonel Simon a "dégagé" Taza, fin janvier 1916, des menaces qu'Abdelmalek faisait peser sur la ville. Paul avait déjà évoqué cet officier dans sa lettre du 20 juillet 1915.
14) - "Brannès et Tsouls" : en réalité, tous les Branes n'étaient pas pacifiés, de même que les Tsouls, une tribu berbère arabisée alors établie au nord-ouest de Taza. Cependant, la défaite et la fuite du chef nationaliste Abdelmalek rendait pour longtemps impensable tout soulèvement efficace.
15) - "les Métabzas" : tribu rebelle du versant sud du Rif, déjà évoquée par Paul le 16 juillet 1915. 
16) - "les poilus" : Paul ne résiste pas à l'emploi de ce mot habituellement très rare chez lui mais que l'ambiance nocturne, la neige, les lourdes capotes militaires, les feux de camp, la boue, les combats en cours... rendent ici exceptionnellement approprié. Ce faisant, ne risque-t-il pas d'inquiéter Marthe ?
17) - "les Beni Boujalas" : en fait "Beni Bou Yala", tribu rebelle liée aux Beni Krakra et comme elle très agitée depuis le début janvier 1916. Paul évacue le récit du combat et parle de "fête chez les Beni Boujalas" (il s'agit de fêter l'anniversaire de Marthe) !

18) - "ce jour-là" : Paul rassure Marthe en sortant de sa cartouchière des fleurs d'amandier spécialement cueillies pour son anniversaire.