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lundi 12 mars 2018

Carte postale du 13.03.1918

Carte postale Paul

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 13/3 18

Ma Chérie,

Nous sommes arrivés aujourd’hui à Aïn Leuh (1), notre départ de Meknès ayant été retardé de 2 jours. Nous y avons réintégré nos anciens casernements. Mais quelle différence de température ! A Ito (2) nous étions dans la neige.
Je t’écrirai plus longuement demain pour le courrier partant d’ici le 16. Je suis toujours sans tes nouvelles depuis ta lettre du 21 Février.
1000 baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : pour une description de ce poste militaire montagnard, voir la lettre de Paul datée du 25 novembre 1917.
2) - « Ito » : nom du col à près de 1500 m d’altitude par lequel passe la route de Meknès à Azrou via El Hajeb.

samedi 8 avril 2017

Carte postale du 09.04.1917

La Légion en marche
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Souk Essept (1), le 9 Avril 1917

Meilleurs souvenir de ce sacré bled !
L’opération principale contre Abd el Malek est heureusement terminée (2) et je pense que nous serons de retour à Taza pour la fin de la semaine. Cependant, rien n’est encore certain.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Souk Essept" : officiellement Souk es Sebt, lieu-dit proche de Aïn Bou Kellal, à 18 km au nord-nord-est de Taza.
2) - "terminée" : le camp d'Abdelmalek a été attaqué et pris conjointement par les Groupes mobiles de Taza et de Fès le 6 avril 1917 (le livret militaire de Paul indique qu'il a participé à cette opération), mais le chef des rebelles a réussi à s'échapper, de la même façon qu'en janvier 1916.

vendredi 24 mars 2017

Carte postale du 25.03.1917



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Mars 1917

Ma Chérie,

Rentrant à Taza, j’ai bien trouvé ta lettre du 13 courant à laquelle je répondrai demain. Comme déjà dit 6 à 8 fois, les mandats de Janvier et Février me sont bien parvenus. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

vendredi 16 décembre 2016

Carte postale du 17.12.1916

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17/12 1916

Occupé à écrire cet après-midi mes cartes de nouvel an, je ne trouve pas le temps de répondre à tes lignes des 8/9 courant. J’y reviendrai par un prochain et te confirme ma lettre du 15.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


samedi 16 mai 2015

Carte postale du 17.05.1915

De façon tout à fait atypique, Paul a mis son message après la formule de tendresse et la signature

Nouveau modèle de carte avec les drapeaux alliés


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 17-5-1915

                      Bonnes tendresses

                                        Paul


Suis toujours en bonne santé et j’espère qu’il en est de même avec toi et les enfants. (1)

Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Paul est cette fois-ci parti, avec la colonne du 14 dont il avait parlé dans sa lettre précédente. La rédaction atypique de la carte pourrait être un code convenu avec Marthe. 

samedi 28 mars 2015

Carte postale du 29.03.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Mars 1915

Chérie, 

Ta lettre du 18 m’est bien parvenue ; j’aurais voulu te répondre par lettre, mais voilà encore le temps qui me manque car malgré les pluies torrentielles nous sommes toujours fortement occupés. Le bruit court ici que l’Allemagne aurait fait des propositions de paix ? (1)
On a cité même les conditions, et bien que celles-ci soient tout à fait inacceptables, ce serait toujours un commencement de pourparlers !
A bientôt une lettre !
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                              Paul

Note (François Beautier):
1) - "propositions de paix" : cette rumeur ne se fonde sur aucun fait notable. Les seules initiatives pour la paix qui ait été prises en mars 1915 furent celles des femmes pacifistes, dont Clara Zetkin et d'autres pacifistes allemandes, qui manifestèrent et se réunirent pour la paix à Oslo, à Berne, etc. 

samedi 14 février 2015

Carte postale du 15-02-1915


Carte postale Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

15-2-1915

Je viens de recevoir ta lettre du 31 via Bel Abbès. Tu n’es tout de même pas forte de ne pas avoir deviné ma pensée le 30 ... (1) du moins le soir. As-tu reçu mes deux lettres et mes différentes cartes d’ici ? Je vais maintenant très bien, étant à peu près habitué à la vie au grand air. 
Mes meilleures caresses pour les enfants et 1000 baisers pour toi.
                                    

                                                   Paul

Note: (François Beautier)
- "ma pensée le 30..." : Paul évoque l'anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.

dimanche 25 janvier 2015

Carte postale du 26.01.1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 




Carte postale  Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Chérie, 

J’ai reçu encore aujourd’hui ta lettre du 21 et te confirme la mienne d’hier. C’est jeudi 28 courant que nous allons partir ; je laisse ma montre ici au magasin dans la valise avec le linge que j’ai de reste.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                        Paul

Ne fais pas autrement avec ta mère que je t’ai dit cad. en faisant (illisible) par E.S. (1)

Note (François Beautier):
1) - "E.S." : Emma Schulz, amie vivant en Suède de Marthe et de sa famille allemande. 

mercredi 7 janvier 2015

Carte postale du 8 janvier 1915



Carte postale  Madame Paul Gusdorf  22 rue Chalet 22 Caudéran

Sidi Bel Abbès
                                         le 8 janvier 1915

Chérie,

Nous sommes bien arrivés ici au pays du soleil : il fait un temps comme au mois de Mai . La caserne est bordée de nids d’hirondelles. Nous ne serons pas malheureux ici ! On est même beaucoup mieux qu’à Lyon et Bayonne (1).
Voici mon adresse :
  Compagnie 26 A
2° Section - 6° Escouade 
du moins jusqu’à nouvel ordre. Je t’écrirai demain plus longuement.
Bons baisers pour toi et les enfants.

                                                  Paul

Note (François Beautier):
1) - "Bayonne" : Paul ne dit pas que Marthe, qu'il veut pourtant rassurer, ne pourra pas aller le voir aussi facilement qu'à Bayonne. 

jeudi 11 décembre 2014

Lettre du 12 décembre 1914

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Lyon, le 12 Décembre 1914

Chérie,

J’ai reçu hier la carte et aujourd’hui une de Mr. Devilliers : en ce qui concerne tes lettres, j’en ai reçu 2, 1 de Bayonne et 1 de Bordeaux ainsi qu’une carte de Cambo. Enfin, n’oublie jamais de mettre 2° Comp. sur l’adresse !
Je suis heureux d’apprendre que le Commissaire de Caudéran t’a paru moins sévère que celui de Bayonne et je suis persuadé que tu n’auras pas d’ennui là-bas. Mais, comme déjà dit, il faut s’attendre d’entendre par ci par là un mot aigre doux sans y prêter l’oreille.
Les derniers vrais légionnaires s’apprêtent à quitter Lyon, c’est dommage car ce sont des types vraiment intéressants. Il faut les voir faire leur ménage : comme de véritables femmes ! Ils lavent et lissent leur linge d’une façon impeccable et ils se gagnent même quelques sous en travaillant pour les camarades plus ou moins fortunés !
Les volontaires arrivent toujours et de tous les côtés : Un envoi de Grecs vient d’arriver et il paraît qu’un millier de ces gaillards vont encore débarquer sous peu. Ce sont des hommes qui ont tous fait la guerre des Balqans (1) et qui sont même accompagnés de leurs officiers. Crois-tu que des gens comme cela vont offrir leur vie à l’Allemagne, combattant uniquement pour l’honneur ?
Je t’ai envoyé hier soir un journal suisse (de Genève) qui se vend beaucoup ici : tu as sans doute lu l’article sur les impressions en Allemagne. Certes, les classes pauvres doivent commencer à murmurer et à se demander combien de temps cela va durer encore ! Mais comme tous les hommes valides ont été appelés sous les drapeaux, ce ne sont certes pas les femmes et les gosses qui vont faire la révolution là-bas ! Et voilà comme ce rêve du soulèvement du peuple allemand s’écroule. Tu as lu sans doute que les Socialistes ont voté en bloc les 5 Milliards pour la guerre : seul Liebknecht (2) a voté contre, 1 homme parmi plus de 100. En attendant Guillaume se fait soigner à Berlin (3) et le populo l’acclame ...
Nous avons été vaccinés aujourd’hui pour la troisième fois : l’autre jour, cela m’a travaillé dur, aujourd’hui je ne sens rien ... Il est près de 8 hs, je suis retourné après la soupe pour travailler encore un peu. Quant à la vie ici, je m’y suis bien habitué maintenant : la nourriture s’est sensiblement améliorée et est bien potable. Mais personne ne sait combien de temps cela va durer et il se peut fort bien que du jour au lendemain nous recevrons l’ordre de rejoindre le 1° Régiment Etranger à Sidi Bel Abbès (Algérie).
As tu revu Mme Plantain ? Mr. D. (4) m’écrivait aujourd’hui qu’ils allaient réintégrer leur maison, probablement au début de la semaine prochaine. Il doit regretter de perdre cette source de revenus !
Je crois que nous avons encore à Maehler-Besse (5) 1/2 barrique de vin ; bien entendu tu ne paieras pas cela car cette facture tombe sous le coup du moratorium. Madame Robin (6) va certainement faire des mains et des pieds pour avoir son terme, mais là aussi ne paie pas jusqu’à ce que la banque recommence à payer les intérêts en retard. Je suis curieux de savoir si Leconte va nous envoyer nos 1500,- Frs d’intérêt du capital engagé et payables commencement janvier. De toute façon, j’espère bien que d’ici Pâques la guerre sera bel et bien terminée. Nous gagnons journellement du terrain et la pression économique commence certainement à se faire sentir de l’autre côté du Rhin.
Les croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud (7) vont encore faire saigner le coeur de Guillaume ! Espérons que les 3 derniers (Dresden, Bremen, Karlsruhe) ne survivront plus longtemps.
Comment vont les enfants ? Ce sera une triste Noël pour eux cette année et c’est doublement dommage parce que Suzanne et Georges comprennent maintenant bien. Il n’est guère possible de se revoir à Noël : je n’aurai pas de permission ici et le prix du voyage en 3° Bx-Lyon et retour (8) sera d’au moins 65 Frs. Et puis pour les quelques heures ! Car je ne pourrais même pas découcher ; on est si sévère ici !
La plus heureuse doit être Hélène de revoir tous ses parents !
1000 baisers pour toi et les enfants et mes amitiés pour tout le monde.

                                               Paul


Notes (François Beautier)
(1) "Guerre des Balkans" : référence aux deux “guerres balkaniques” de 1912 et 1913. 
(2)  "Liebknecht" : Karl Liebknecht (1871- 1919) marxiste révolutionnaire allemand, membre du Parti social-démocrate, antimilitariste, internationaliste, député au Reichstag. En août 1914, il s'oppose au vote des crédits de guerre ; en décembre 1914 au Reichstag il s'oppose à la consigne de son parti en votant contre ces crédits de guerre.
(3)  "Guillaume" : la presse française du 11 décembre 1914 annonce que l'empereur d'Allemagne Guillaume II, malade de la gorge, se retire à Berlin, laissant le commandement suprême des armées au kronprinz (son fils). La presse britannique annonce le 19 décembre que, soigné de sa dépression, il reprend le pouvoir.
(4)  "Mr D." : Mr Devilliers, ami des Gusdorf à Caudéran.
(5)  "Malher-Besse" : société bordelaise renommée de négoce de vins et spiritueux.
(6)  "Madame Robin" : les Robin sont les propriétaires de la maison louée par les Gusdorf à Caudéran.
(7)  "Croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud" : évocation de la bataille navale dite des îles Falklands (au large de l’Argentine) du 8 décembre 1914, au cours de laquelle l’escadre anglaise coula 4 croiseurs lourds allemands, le Liepzig, le Sharnhorst, le Gneisenau et le Nurenberg. L’Allemagne n’eut dès lors plus que trois croiseurs lourds à sa disposition.
(8)  "voyage en 3° Bx-Lyon et retour" : aller-retour en 3ème classe Bordeaux-Lyon. 

mercredi 3 décembre 2014

Lettre du 03/12/1914






































Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux  (Gironde)

le 3 Décembre 1914

Ma Chère Femme,

Me voilà enfin revenu à une meilleure conception de la vie en général et de celle du soldat français en particulier. L’application judicieuse du système D (1) commence à porter ses fruits et je suis sorti bon premier d’un concours pour le poste de secrétaire au bureau de la 2° Compagnie, 1° Etranger rue de la Vierge, où je me suis installé depuis hier. Mieux que cela : Mes écriteaux calligraphiques ont attiré l’attention de l’Adjudant-Chef du Colonel et si ma maudite nationalité ne s’y oppose pas, j’entrerai comme secrétaire du Colonel Rue de la Guillaudière. On commence à connaître les supérieurs qui, en majeure partie, appartiennent à l’active - la conséquence en est une discipline beaucoup plus sévère qu’à Bayonne. J’ai changé aussi de chambre et me trouve maintenant dans une petite salle avec 9 autres poilus. Nous avons touché une 2° couverture et on nous a mis des tréteaux sous les paillasses. Reste le repas à la gamelle : La viande est bonne et assez bien préparée, mais la façon de recevoir le manger et de l’absorber est décevante pour un tyran comme moi qui est gâté par sa petite femme ! On se lève à 6 hs., on descend dans la cour où, sous un préau, il y a une dizaine de lavabos. On s’y débarbouille et puis on remonte, prendre son café dit “jus” et qui est meilleur que sa réputation, tout comme Marie Stuart. On graisse ses chaussures et on nettoie la chambre : le secrétaire allume sa pipe sous prétexte que sa caste est exempte des corvées. Il s’éclipse également du rassemblement vers 7 hs. et descend vers 7.15 hs. au bureau où il bûche comme un nègre jusqu’à 10.15/10.30 hs. Puis on nettoie sa gamelle et on attend son tour pour la soupe, absorbée debout sous le dit préau ou dans la cour. Pour la viande, on monte à la chambre et s’assoie sur le lit pour se donner l’apparence d’un Jeune Turc (2). On relève l’ordinaire par une goutte de vin et une tranche de bon saucisson de Lyon (1,80 à 2,00 Fs. la livre) et puis on fume une pipe, tout en causant avec les amis. Le travail reprend à midi ou 12.30 hs. S’il fait sec, il y a marche et exercice dehors, s’il pleut, on fait la théorie sous le préau ou dans les chambres.
Il y a énormément de gradés ici et il sera difficile sinon impossible de gagner des galons. Les volontaires de Bayonne, si rapidement avancés, font assez piètre figure à côté des gradés d’ici dont la plupart ont rengagé. Le pauvre Miègeville ne sait pas bien sur quel pied danser, il est assez déprimé, ne voyant pas bien clair pour ce qui est de son avenir et de la possibilité de se faire embusquer.
A 9 hs. du soir, appel au pied du lit ; même les sous-off. doivent être là à cette heure ; on cause et lit jusqu’à 10 hs où la lumière électrique est éteinte et puis on tâche de dormir bien sur la couche assez dure, se rappelant qu’auprès de ma blonde il fait bon dormir. Je t’écris ces lignes à Caudéran, pensant que tu y arriveras samedi. Inutile de te dire que je n’ai reçu aucun signe de vie de toi et que je l’attends avec impatience.
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                            Ton Paul

PS. Mes amitiés aux Devilliers et le bonjour à Hélène. Mr. D. est-il rétabli ?

J’ai dîné royalement en ville pour 1 Fr 50 et je suis de riche humeur. On a ici du bon vin du Beaujolais pour 25 et 30 cs le litre.


Notes (François Beautier): 
1: "système D" : expression populaire pastichant le jargon des chefs d'armées et d'industries pour désigner le recours à la débrouillardise. Paul a pu hésiter à employer l'expression plus grossière "système démerderen zizich" (sie sich = toi-même), parodiant l'allemand, alors à la mode dans les armées françaises.  
2. "l'apparence d'un Jeune Turc" : Paul actualise l'expression "se prendre pour un pacha" en se référant aux membres du parti politique alors au pouvoir en Turquie.

mardi 2 décembre 2014

Carte du 02/12/1914

Carte Postale  Madame M. Gusdorf  25 rue Bourgneuf 
Bayonne (Basses Pyr.)

2/12/1914 

Voilà donc ma nouvelle adresse qui, j’espère, sera pour quelque temps définitive. Il fait un vent glacial ici. Un baiser pour tout le monde.

                                             Paul

Paul Gusdorf
Bureau de la 2° Cie 

1° Régiment Etranger à Lyon

lundi 1 décembre 2014

Lettre de Lyon 01/12/1914


Madame Marthe Gusdorf  22, Rue du Chalet  Caudéran  
près Bordeaux (Gironde)

Lyon, le 1° Décembre 1914
   
Chérie,

Voilà donc 24 heures depuis notre arrivée à Lyon (1). Quel voyage! Partis samedi à 14 hs 25 nous avons débarqué ici lundi vers 14 heures. Il faisait froid et les quelques sardines en cours de route ne nous réchauffaient guère ! Heureusement que j’avais mes provisions, mon rhum “du vieux colon” (2) et mes sous pour acheter par ci par là un bol de bouillon chaud et un café ! 
Les premières 24 hs ici ont été plutôt dures et un cri s’échappait de toutes les lèvres : ”Notre bon petit trou de Bayonne !” Nous sommes logés dans une école, une cinquantaine de poilus par salle sur des paillasses - heureusement qu’il y a des poilus (3) car il fait froid ! L’ami Mégeville (4) couche dans une chambre avec les adjudants de sa compagnie donc pas moyen pour moi de le rejoindre. Et je n’étais plus habitué aux repas à la gamelle - il faut s’y rhabituer pardi ! La distribution des repas se fait dans de mauvaises conditions, espérons que cela changera encore ! Dans tous les cas, l’impression des premières 24 heures est plutôt médiocre et si je ne peux pas me débrouiller demain de trouver un poste de secrétaire, je tâcherai de ficher le camp le plus tôt possible en Algérie (5). Il y aura demain 40 poilus d’ici qui doivent y partir, car on ne veut pas envoyer les boches (6) sur le front du Nord et de l’Est (7). Si je ne réussis pas à me caser, je vais commencer l’exercice avec toute mon énergie ! Ce qui me manque ici, c’est le “chez moi” au coin du feu où l’on n’est pas observé et à l’aise. Supporte cette séparation avec autant de courage que moi et sois persuadée qu’elle est aussi dure pour moi que pour toi, sinon davantage ! Rentre le plus tôt possible à Caudéran de façon à ce que tu restes le plus longtemps possible avec les Devilliers et n’oublie pas d’aller prendre immédiatement ton permis de séjour et de passer avec Baboureau (8) au Comptoir d’Escompte pour régulariser la procuration. Écris aussi à Emma Schulz (9) de ne plus envoyer que des cartes écrites en français et te donnant le contenu des lettres de chez toi.
Lyon est une très grande et belle ville. Pas mal d’institutions copiées sur les villes allemande que le maire de Lyon (10) doit avoir étudiées. Je me propose de faire dimanche une grande promenade. Pour découcher il n’y a rien à faire, même les sergents et les sergents-majors (les derniers non mariés) (11) doivent coucher à la caserne. Dans les cafés, défense de donner de l’alcool aux soldats ! Je ne crois pas du reste que nous resterons longtemps ici. Si cette malheureuse guerre voulait seulement se terminer bientôt ! Les russes semblent bien s’y mettre, qu’ils fassent comme les nègres (12)!
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges est rétabli ? Tu dois respirer à te retrouver bientôt dans notre home de Caudéran. Et je t’assure que nous y serons heureux une fois cette guerre terminée. On s’habitue tellement l’un à l’autre que le seul sentiment d’être si loin donne quelque chose comme le mal du pays, mal qui est en vérité attaché plutôt à la personne qu’au pays.
Ce qui était touchant pendant ce long voyage, c’était l’enthousiasme de la population tout le long du trajet. Des mouchoirs s’agitaient, les femmes envoyaient des baisers et les enfants des fleurs. Au moment du départ je sentais une mélancolie profonde - heureusement que le coup du clairon vint dissiper toute cette tristesse flottant dans l’air.
Ecris moi bientôt à la 2° compagnie du 1° Etranger (Rue de la Vierge) et embrasse bien les enfants.
Le bonjour aussi à Hélène et Famille Fort.
1000 baisers.
                                                         Paul

P.S. Le colonel arrivait
le dernier moment à la gare
et me disait quelques mots 
gentils. J’aimerait juste qu’il

soit venu avec nous.

Notes: (François Beautier)
1. "Lyon" : le plus important des centres de regroupements installés en métropole par la Légion basée à Sidi Bel Abbès (Algérie). Paul y est affecté au détachement qui a été formé à Bayonne, lequel se fond ensuite dans la Seconde compagnie du Premier régiment étranger.
2. "rhum du vieux colon" : marque d'un rhum de qualité supérieure importé et préparé par la maison  Hannapier, Peyrelongue et Compagnie sise à Bordeaux.  
3. "il y a des poilus" = des poêles ? (plutôt que des Poilus). À moins que Paul ne fasse allusion à la chaleur animale...
4.  "Mégeville" : camarade de régiment rencontré (ou retrouvé ?) à Bayonne, sous-officier. Son nom est orthographié "Miégeville" dans la lettre du 3/12/14.  
5. “Algérie” : le siège de la Légion en Afrique du nord est à Sidi Bel Abbès, en Algérie. 
6. "les boches" : vocabulaire inhabituel chez Paul qui choisit de s'exprimer comme le Poilu ou le Français "de base" qu'il souhaite incarner.
7. "le front du Nord et de l'Est" :  référence à la Convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, qui interdit d'utiliser des engagés étrangers sur des fronts où ils affronteraient leurs compatriotes.
8. “Baboureau” : collaborateur de Paul à Bordeaux. 
9. “Emma Schulz” : amie suédoise de Marthe, qui lui sert d’intermédiaire (en pays neutre) pour communiquer avec sa famille restée en Allemagne. Paul craint que ses longues lettres en allemand, venues de Suède, n’éveillent des soupçons sur lui-même et son épouse. 
10. “maire de Lyon” : il s’agit d’Edouard Herriot, sénateur-maire radical, qui avait préparé sa ville à accueillir entre mai et septembre 1914 l'Exposition internationale consacrée à l’urbanisme et à l’hygiènisme (l’entrée en guerre l’avait conduit a fermer les pavillons de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie).
11. "(les derniers non-mariés)" : ces derniers ? 
12. “les nègres” : ce mot peu cohérent avec les idées de Paul est choisi pour renvoyer à l'expression bien française "travailler comme des nègres", donc à l'idée que la Russie serait l'esclave de la France et de l'Angleterre, ses alliées, et qu'elle devra faire la guerre comme la font les "nègres" des troupes coloniales françaises depuis l'automne 1914. Il s'agit aussi peut-être d'une allusion au roman “Le Nègre de Pierre le Grand” - dans lequel Alexandre Pouchkine évoque en 1827 son bisaïeul africain qui, d’esclave, sut devenir l'alter ego du tsar - destinée à rassurer Marthe en lui faisant valoir que les Russes se hisseront vite au niveau de leurs alliés et contribueront à abréger la durée de la guerre. 

vendredi 21 novembre 2014

Permission du commandant


Ce sera la dernière permission de Paul avant plusieurs années. Il ne reverra pas Marthe sa femme, ses enfants Suzanne, Alice et Georges, ni Caudéran, avant longtemps. Depuis la fin du mois d'août il a fait ses classes au dépôt de Bayonne, où des légionnaires (tous français ou naturalisés) sont venus de Sidi Bel Abbès pour encadrer les nouvelles recrues qui se sont engagées pour la durée de la guerre, attirés par la naturalisation qui leur a été promise. Des Tchèques en grand nombre, des Polonais, des Belges et des Luxembourgeois ont rejoint le 2ème régiment de marche du 1er Étranger.



François Beautier: 
"Paul et Marthe, “ressortissants ennemis” qui ont fait le choix de rester en France, ont pris le risque d’un internement en camp de concentration : l’engagement précoce de Paul dans la Légion étrangère de l’armée française le leur a évité. Cependant la convention de La Haye du 18 octobre 1907, reconnue par la France en 1910, oblige la France à ne pas utiliser ses engagés étrangers sur des fronts où ils affronteraient leurs compatriotes, ce qui justifie l’envoi de Paul “outre-mer”, au Maroc, très loin de sa famille et dans le contexte d'une guerre coloniale très différent de celui que connaissent les autres Poilus.  
Paul a fait ses classes au centre de recrutement et de formation militaire ouvert à Bayonne par la Légion étrangère et encadré par des Légionnaires venus spécialement de Sidi Bel Abbès, en Algérie, principal centre de la Légion en Afrique du nord. Pour se rapprocher de lui, Marthe et les enfants ont résidé dans la même ville, Bayonne, où l’entreprise L.Leconte, dont Paul est l’un des associés, possède un bureau.
- Ayant occupé la fonction de secrétaire de son colonel, Paul sait parfaitement que son comportement, militaire et civil, sera évalué - y compris à travers ses courriers privés - en vue du jugement de naturalisation qui sera prononcé à la fin de son engagement pour la durée de la guerre. Il se conduit et écrit en cherchant donc à se fondre dans ce qu'il pense être les standards du "bon Poilu" et du "bon Français", sans bien saisir les relations encore ambigües (depuis la Commune et l'Affaire Dreyfus) entre la République et l'Armée françaises, donc sans bien se rendre compte que plusieurs de ses traits d'identité (bourgeois, cultivé, humaniste, polyglotte, juif, allemand, républicain, libéral, social-démocrate...) font de lui un Poilu, un Légionnaire et un candidat à la nationalité française assez peu conforme, donc suspect, aux yeux des militaires de carrière qui l'observent." 

mardi 19 août 2014

19 août 1914

Madame Marthe Gusdorf  Family Hôtel  Rue Miramar  Saint Sebastien
Espagne

Bordeaux le 19 Août 1914

Ma chère femme,

Depuis le départ d’Hélène (1), je n’ai plus eu de tes nouvelles, exception faite d’une lettre du 8 Août arrivée ici le 14 au matin. Nul doute que ma lettre, apportée par Hélène, t’a calmée un peu et comme d’autre part tu dois avoir reçu entretemps aussi ma lettre chargée du 7 courant avec 300,- Frs tu disposes de suffisamment d’argent pour prendre une pension moins chère. Car il n’est pas douteux que notre situation financière restera assez précaire pendant la durée de la guerre et qu’il faut faire des économies sur toute la ligne.
Hélène t’a certainement expliqué d’une façon détaillée mon engagement pendant la durée de la guerre au titre de la légion étrangère: c’est là la seule façon dont je peux être admis dans l’armée française. C’est jeudi matin, 13 courant, que je me suis présenté au bureau de recrutement. Nous étions bien 200, la plupart français, et si je suis bien renseigné il n’y a eu que 7 qui ont été acceptés. On y regarde de très près et les volontaires sont soumis à un examen médical méticuleux. J’ai été heureux d’être parmi les 7, les autorités, un lieutenant Calouel, un médecin major et un scribe, étaient des plus aimables. Quelle différence avec les militaires allemands! Je leur ai exposé ta situation et le Colonel m’a fait faire un certificat attestant que j’avais passé la visite en vue d’un engagement que je contracterai le 21 Août. Car il est impossible de s’engager plus tôt, le décret ministériel ayant fixé la date du 21 Août.
Je me suis rendu ensuite à la Préfecture où cependant on n’a pas pu me délivrer les passeports ou un mot pour le consul de France à St Sébastien parce que je n’ai pas encore signé mon engagement. Mais j’espère que vendredi 21 courant, tout sera bien en règle, et s’il y avait possibilité d’avoir les passeports le même jour, je télégraphierai pour qu’Hélène vienne ici les chercher, vu que l’envoi par la poste durerait trop longtemps. Si cependant je devais partir dès le vendredi soir ou samedi matin, le mieux serait de nous rencontrer à Bayonne où, comme je te le disais déjà, je resterai très probablement pendant la durée de la guerre. Dans ce cas je te télégraphierais également d’ici et je laisserais la clé de la maison chez madame Devilliers. Au surplus, Julia (Mingèle, 123 bis rue Belleville) est pendant presque toute la journée à la maison.
Je laisse de l’argent au bureau et tu n’auras que t’adresser à Taboureau (2) qui aura la procuration. Mais il faut être très économe pour tenir le plus longtemps possible. Je vais tâcher de m’arranger avec le Comptoir National d’Escompte pour que tu n’aies qu’à passer pour déposer ta signature dans le but d’avoir une procuration. Ceci te permettrait d’emprunter au besoin de l’argent sur les titres en dépôt à la banque en mon nom personnel et dont tu auras les récépissés.
Tu vois que je prévois beaucoup de détails, mais mieux vaut prévoir et prendre ses précautions à l’avance. J’ai laissé les récépissés entre les mains de Mr. Wooloughan (3), 8 rue de Toulon, dans son coffre-fort, et il te les remettras sur ta demande. 
Espérons enfin que les enfants et toi, en prenant un peu de repos d’ici vendredi, serez en bonne santé et que nous puissions nous revoir bientôt. Baignez-vous tous les jours?
J’ajoute encore que je garderai ma chambre et pension chez Mme de Métivier, 67 cours du Jardin Public.
À bientôt!
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


Rebonjour pour Hélène. 

(1): Hélène Siret, employée de maison de Paul et Marthe, fit au moins un aller-retour entre Bordeaux et San Sebastien avec une lettre de Paul
(2): collaborateur de Paul à Bordeaux
(3): ami de Paul

jeudi 7 août 2014

Carte postale, 7 août 1914

Carte postale  Madame Marthe Gusdorf  Family Hotel  
Saint Sebastien

Ma chérie,

Je t’ai expédié ce matin par lettre chargée quelques billets bleus (1), apprenant par une communication de M. Van que le change espagnol a fait un saut fantastique puisqu’on ne paie plus que 70 pes. pour 100 frs. Je te recommande d’aller voir le Crédit Lyonnais ou une bonne banque pour changer car il y a huit jours tu recevais encore 105 pes. (2) pour 100 frs. 
Meilleurs baisers pour toi et les enfants
                                             
                                                   Paul

le 7 août 1914

(1): billets de 20 francs
(2): pesetas, monnaie espagnole

lundi 4 août 2014

Lettre du 4 août 1914

Madame M. Gusdorf  Family Hotel  Calle Miramar  
Saint Sébastien Espagne

Caudéran, le 4 Aout 1914

Ma chérie,

Je t’écris ce soir de notre home où, je le constate en passant, il n’y a même pas une feuille de papier à lettre. Rentrant ce soir à 5 h de la mairie, j’ai trouvé ton télégramme et je t’ai télégraphié immédiatement pour t’annoncer que je t’ai écrit hier, Poste Restante, S. Sébastien. Comme le service des Chemins de Fer est complètement accaparé par le transport des troupes mes lettres ne te parviendront qu’avec un certain retard ; sois cependant assurée que si quelque chose de grave survenait, je te télégraphierais.
Il y avait des milliers d’étrangers à la mairie de Bordeaux, notamment des Espagnols dont il y a ici une vingtaine de mille, surtout des ouvriers. J’ai stationné sous la pluie depuis 9 h du matin jusqu’à 4 3/4 h du soir pour avoir mon permis de séjour pendant la guerre. Naturellement, j’ai économisé le déjeuner, car en sortant de la mairie, vers 5 h, j’ai pris un chocolat et quelques croissants, mais je me suis rattrapé au dîner.
Mr. de Schoen est toujours à Paris et attend qu’on lui remette ses passeports pour que l’Allemagne puisse dire que c’est la France qui a déclaré la guère. Pourtant les troupes allemandes ont déjà violé le territoire français près de Longwy, elles ont occupé le Luxembourg qui pourtant est un pays neutre et s’apprêtent d’envahir la Belgique après lui avoir adressé un ultimatum hier. Je suis de plus en plus persuadé que l’Allemagne va se faire battre de belle manière et au fond je le lui souhaite. Je ne sais pourtant pas ce qui va advenir après une victoire française : peut-être les Français voudront-ils être chez eux à ce moment-là ? Et les étrangers auront alors une situation plus difficile ici. 
Mr. Botzow est parti ce soir à bord du S/S Mann pour Bilbao. Il viendra peut-être te voir à St Sébastien avant d’aller à Barcelone pour rentrer par l’Italie en Allemagne. 
A ce propos je te signale qu’en examinant mon passeport militaire (Landsturmchen) j’ai constaté qu’en cas extraordinaire je peux également être mobilisé. Pour éviter toute histoire, je vais voir le Consul demain pour lui demander son avis et au besoin une attestation qu’il est impossible de quitter la France.
Maintenant, parlons un peu de toi. Comme Mme Devilliers me disait aujourd’hui, la calle Miramar est une des chiques rues de St Sébastien, tout près de la plage et sur laquelle se trouve le palais royal. Etes-vous bien à votre aise ? Je vais tâcher de voir demain le Maire de Caudéran en personne pour avoir son avis ; j’espère que dans une huitaine vous pourrez rentrer, c.à.d. lorsque les trains auront repris leur marche tant soit peu régulière. 
La blanchisseuse est venue ce matin rapporter le linge ; j’ai vu également la femme de service qui pleurait à tel point que je lui ai proposé de passer la journée dans notre maison et de manger ici, puisqu’elle paraît être rudement dans la dêche. A Paris il y a eu plusieurs manifestations antiallemandes, tandis qu’ici on est relativement tranquilles. Il est cependant préférable de ne pas s’avancer trop et de se tenir hors des attroupements.
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Alice a bien supporté le voyage ? Et Suzanne et Georges ? Je crois que tu es la plus fatiguée de tous et espère sincèrement que tu te reposeras un peu là-bas. Ne te fais surtout pas du mauvais sang pour moi et écris-moi bientôt une lettre détaillée. 
Meilleures tendresses et baisers.

ton Paul

Mr. et Mme Devilliers t’envoient bien le bonjour. Il ne partira que le 4° jour.


le 4 Août. La guerre a été officiellement déclarée par l’Allemagne à la France ; l’Italie reste neutre. J’ai le permis de séjour de Caudéran, ils ont demandé tout un tas de renseignements. Avant de rentrer, tu dois consulter le consul français de St Sébastien pour les formalités à remplir, disant que j’ai un permis de séjour pour Caudéran. Mais attendons d’abord les évènements, car pour le moment tu es plus sûre là-bas qu’ici.