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jeudi 2 juillet 2015

Lettre du 03.07.1915

Vue de Taza aujourd'hui

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Juillet 1915


Je vois par ta lettre du 22 Juin que tes craintes au sujet de la rigueur excessive de la censure n’étaient pas justifiées puisque ton amie t’a répondu. Il est certain cependant que le meilleur moyen de correspondre avec Stockholm est de se servir de cartes postales qui sûrement subiront moins de retard que des lettres puisqu’elles peuvent être lues facilement par tout le monde. Et comme tu n’as pas de secrets à écrire, tu feras peut-être mieux d’employer à l’avenir des cartes postales. En ce qui concerne le frère de ES (1), qui sait si malgré sa myopie il n’a pas été pris maintenant ? Mais même sans cela il pourrait se trouver dans une situation peu enviable, car il ne doit pas y avoir beaucoup de monde désireux d’apprendre des langues étrangères en ce moment.
La retraite des Russes (2) n’est certainement pas de nature à précipiter la fin de la guerre, mais leur recul n’a tout de même pas une importance vitale sur les opérations comme par exemple un recul français. Car la Russie est tellement grande, les distances si énormes et le réseau des chemins de fer si peu dense que l’invasion du pays devient facilement dangereuse parce que l’envahisseur aura des difficultés pour se ravitailler. Mais encore une fois, tout cela ne laisse pas encore entrevoir la fin de la guerre ! Hélène (3) a vraiment de la chance qu’aucun de ses neveux n’est encore touché, car la blessure du jeune homme de Bayonne était plutôt légère. 
D’après ce qu’on apprend, les régiments étrangers (4) ont beaucoup souffert ; leur préparation à la guerre n’était peut-être pas suffisante, ou bien les éléments qui les composaient pas assez homogènes. Je te retourne ci-joint la coupure concernant la mort de François Faber (5). Sa femme était enceinte du temps que celui-ci se trouvait avec moi à Bayonne et tu te figures facilement qu’elle doit avoir été durement touchée par la mort de son mari. Celui-ci avait fait cependant pas mal d’économies et possédait une propre maison avec jardin dans les environs de Paris à Colombes. On dit ici aussi qu’un ancien Capitaine de la 24° Compagnie que j’ai connu à Bayonne, est mort au Champ de Bataille. Je n’ai plus eu de nouvelles de Mr. Plantain, mais j’espère qu’il se porte toujours bien.
Ceci est une pièce marocaine (1 Douro = 4 Frs) (5) recto et verso. Tu remarqueras qu’elle date de 1329, mais il faut tenir compte que les Arabes comptent à partir de la naissance de Mahomed, soit environ 580 ans après celle du Christ. La langue arabe est excessivement dure comme prononciation et ressemble, aussi dans l’écriture, un peu au hébreu (6). Ce mois-ci, il y a une grande fête arabe, le Ramadan. Les bicots ne mangent rien pendant toute la journée, mais commencent à faire la noce après le coucher du soleil, chantant et dansant qu’on peut à peine dormir. Ce qui est bizarre dans cette ville mystérieuse de Taza, c’est qu’on n’y voit aucune maison neuve ou seulement en bon état, ainsi du reste qu’on ne rencontre pas une jolie femme dans les rues. L’explication en est que les Tazis forment une tribu à part ; aussitôt que les tribus montagnardes des environs voyaient qu’il y avait quelque chose à prendre, elles venaient piller la ville, détruisant les maisons et enlevant les femmes (les jeunes, bien entendu). Cela a duré jusqu’à la prise de la ville par les Français et cela explique aussi que les habitants n’ont pas tiré un coup de fusil sur nos troupes, toutes les attaques ayant été effectuées par les Rhiatas (7), les Brannès etc. etc. Les habitants gagnent beaucoup d’argent avec la troupe, car comme celle-ci est bien payée elle dépense aussi beaucoup.
Que les enfants font, à eux 3 maintenant, un vacarme infernal, je m’en doute bien un peu. Et pourtant, je donnerais bien des choses pour l’entendre de nouveau !
Embrasse-les bien pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.


                                               Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "le frère de ES" : de Emma Schulz, amie allemande de Marthe vivant en Suède. Malgré sa myopie, ce frère avait peut-être été enrôlé dans l'armée allemande; par ailleurs, il était professeur de français, métier peu porteur en 1915...
2) - "La retraite des Russes" : allusion à leur recul sur 150 kilomètres face aux Allemands, en Galicie, à la fin mai-début juin 1915.
3) - "Hélène" : employée de maison des Gusdorf.
4) - "régiments étrangers" : il s'agit essentiellement des régiments français de la Légion et des Zouaves, ainsi que des régiments coloniaux de l'Empire britannique, qui furent terriblement décimés lors des combats en Artois et de l'expédition des Dardanelles.
5) - "François Faber" : champion cycliste luxembourgeois que Paul rencontra à Bayonne alors qu'ils venaient l'un et l'autre de s'engager dans la Légion.
6) - "1 Douro" : il s'agit vraisemblablement de la reproduction des deux faces de la pièce en argent d'un dirham (que Paul écrit phonétiquement "douro"). La date, frappée en chiffres dits arabes de 1329 du calendrier musulman, correspond à 1911 après Jésus-Christ. Au moment où Paul en parle, il s'agit de la plus ancienne pièce de monnaie marocaine encore en circulation puisque, depuis 1913, les monnaies frappées antérieurement à 1329/1911 ont été retirées de la circulation dans la zone contrôlée par la France.
7) - "à l'hébreu" : cette comparaison entre l'arabe et l'hébreu suppose que, pour Marthe, l'hébreu est une langue moins étrangère que l'arabe, et que pour Paul, qui juge sa prononciation aussi difficile que celle de l'arabe, il ne s'agit pas d'une langue sacrée. On voit par là aussi combien l'athée qu'est Paul a conservé de références culturelles à la religion de ses parents: Taza évoque pour lui Jérusalem, la campagne marocaine la Terre Promise, et l'arabe l'hébreu.
8) - "Rhiatas" : ou Ghiatas, tribu berbère principalement fixée au nord de Taza. L'historien Ibn Khaldoun la mentionne parmi les tribus berbères judaïsées avant la conquête arabe et l'islamisation. Depuis 1912, elle refusait le protectorat et menait avec ses alliés des raids contre les soldats français de Taza et leurs collaborateurs arabes. 
Voir à leur sujet https://abdelkadermana.wordpress.com/2010/05/09/la-danse-du-baroud/ 

mercredi 20 mai 2015

Lettre du 21.05.1915

Goumiers autour d'un feu - © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Photo musée de l'Armée

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 21 Mai 1915

Rentrant ce soir je trouve les lignes des 5 et 8 courant et te prie de m’excuser de n’avoir pas écrit plus fréquemment cette semaine : je n’avais effectivement pas l’occasion car il n’y avait qu’un seul convoi de ravitaillement, le même qui a pris ma carte postale. Enfin me voilà de retour bon premier, car la colonne ne rentrera que dans une huitaine ou même plus tard. Mais je ne crois pas que je partirai encore une fois en colonne, car, une fois les hommes rentrés, on ne fera probablement pas une autre expédition. Ce qu’il y a de plus désagréable maintenant, c’est la grande chaleur qui sévit depuis 8 hs. à 16 1/2 et 17 hs. à peu près. C’est une chaleur torride, sans aucune brise et qui amène des milliers de mouches et de cafards. On est comme abruti et on n’attend que le soir qui est frais et quelquefois même froid. Les Brannès (1) contre lesquels est dirigée notre expédition ont été plus avertis que l’autre jour. 2/3 à peu près se sont soumis, tandis qu’une fraction qui forme pour ainsi dire une tribu à part, continue à nous faire la guerre. Ces derniers vont avoir quelques villages détruits, ainsi que leurs récoltes ; ils abandonneront le pays pour se retirer dans les montagnes d’où ils nous attaqueront alors lorsque l’occasion est favorable. Mais comme ils auront besoin de descendre dans la plaine pour faire paître leurs troupeaux, ils ne se tiendront pas longtemps. Les Brannès soumis payent une indemnité et livrent les déserteurs (2); ils auront la protection et peuvent entrer dans la cavalerie marocaine, soit dans les Spahis du Maghzeu (3) ou le Goum.
Il y a là-bas dans les environs du nouveau poste Djebel Alfa (4) de magnifiques champs de blé et d’orge qui poussent à hauteur d’homme comme on n’en voit pas en France. Mais les sauterelles, des bêtes énormes (Heuschrecken) (5) commençaient aussi à faire leur apparition ...
Ta lettre du 10 Mai et les journaux des 10 et 11 ; comme déjà dit, les imprimés arrivent maintenant régulièrement. Je te remercie aussi des coupures et je suis touché de ce que tu as découpé la mort de Paul Pons (6) parce que tu sais que la lutte m’intéresse. Je lis aussi toujours l’Echo d’Oran et constate que les derniers communiqués sont bons. L’histoire de Sven Hedin (7), d’origine allemande, est peu banale !
En ce qui concerne le loyer, paie la moitié, soit 175 Frs, pour prouver notre bonne volonté. Et si tu dois payer le dernier versement des Communales 1912, tu vendras l’obligation déjà entièrement libérée, celle que j’avais achetée à Devilliers (n° 68892) qui te rapportera environ 210 Frs actuellement. Tu n’auras qu’à faire vendre par Mr. Wooloughan, mais tu ou lui ferez attention s’il n’y a pas un coupon de 3 Frs 75 à détacher de cette obligation. Je n’ai plus eu des nouvelles de Leconte et je m’en moque du reste. De ce côté, je suis sans souci car tout s’expliquera après la guerre et si je voulais le faire chanter ce ne serait très probablement pas difficile pour moi. A propos t’ai-je raconté en son temps qu’aux Sables d’Olonnes un jour, il envisageait le mariage de Suzette avec son Jean ? J’ai ouvert du reste ton paquet de pansements pour faire plaisir à un camarade blessé et j’ai constaté que la teinture d’iode est très ingénieusement présentée dans ces tubes !
Je pense souvent à notre jolie maison et le jardin que je ne connais pas encore bien arrangé et il me faut souvent tout mon courage pour ne pas me laisser attendrir à la pensée que toi et les enfants vous menez là une existence si imprévue et si triste ... Mais j’ai toujours la ferme conviction que tout s’arrangera et qu’en automne au plus tard je serai de retour.
Il nous restera ensuite encore assez de temps pour rattraper le temps perdu et nous garderons peut-être un bon souvenir de ce triste temps qui nous permet toutefois de constater que nous ne pouvons guère exister l’un sans l’autre.
Mes meilleurs baisers


                                            Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Brannès" :  Branes (ou Branès).
2) - "déserteurs" : des légionnaires et des soldats musulmans de l'Armée d'Afrique sensibles au mot d'ordre de Guerre Sainte contre les Français.
3) - "les Spahis du Maghzeu" : soldats de la cavalerie du gouvernement du Sultan du Maroc (le Makhzen), intégrés depuis le Protectorat de 1912 dans l'Armée d'Afrique. Comme les goumiers et les tirailleurs autochtones, les spahis sont alors pour la plupart issus de tribus berbères désireuses de contrer l'influence arabe en Afrique du Nord en prenant le parti de la France, alors que les "rebelles" qu'ils affrontent sont le plus souvent eux-mêmes berbères mais ont choisi d'enrayer d'abord la colonisation de leurs territoires par la France.
4) - "Djebel Alfa" : Djebel el Halfa, avant-poste installé à 25 km environ de Taza, il fut vainement attaqué avant son achèvement par les Branes les 5 et 7 mai 1915. On consultera sur ce sujet l'article de Charles Mouret sur l'Exposition de Casablanca, Annales de Géographie, 1915, volume 23, n° 132  
 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1915_num_23_132_8021
5) - "Heuschrecken" : criquets pèlerins (la "huitième plaie d'Égypte" selon la Bible).
6) - "Paul Pons" : lutteur français, champion mondial de lutte en 1898,  surnommé "Le Colosse", effectivement décédé en 1915. 
7) - "Sven Hedin" : très célèbre explorateur et géographe suédois qui participa à la propagande de l'Allemagne et fut de ce fait expulsé des Sociétés de Géographie de Londres puis de Paris en 1915. Ce qui était sans doute "peu banal" (et déplorable) aux yeux de Paul - qui ne l'écrit pas - était que le grand-père de ce Suédois germanophile était un rabbin allemand.