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samedi 27 juin 2015

Lettre du 28.06.1915

La rue de Gigant à Nantes (https://lesruesdenantes.wordpress.com/2013/07/27/rue-de-gigant/)


Madame P Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Juin 1915

Chérie,
Je t’ai envoyé une carte le 26 pour accuser réception de la lettre de Suzette et de la tienne du 20 courant, qui est arrivée en même temps que ta carte du 16 Mai passée par Casablanca. Dis moi donc à l’occasion exactement où tu en es avec Mme Robin (1), c.à.d. combien nous lui devons encore à l’heure actuelle. Comme je te le disais déjà, la Banque de Paris ne paie pas de dividende cette année et je crains qu’il n’en soit de même avec le Comptoir d’Escompte ; car ces grandes banques ne savent pas prendre assez de précautions pour éviter des surprises. Cela nous fait cependant une perte sèche d’environ 250,- Frs ce qui est beaucoup maintenant où les temps sont durs. Or, je trouve qu’il est déjà bien joli d’avoir pu payer une partie du loyer et des diverses notes etc. avec le peu d’argent que tu as maintenant. Ne te fais donc pas de scrupule de prendre l’obligation entièrement libérée de 1912 pour payer le dernier versement sur les 5 autres. Car il est bon d’avoir toujours au moins 100 Frs en réserve, car on ne peut pas savoir ce qui peut arriver.
Je suis un peu étonné de ce que Germain Leconte (2) ait écrit à Suzette. Il est certain que dès que les affaires reprendront, L. quitte la Rue du Gigant pour s’installer dans un “petit hôtel” genre du nôtre (il disait cela la dernière fois lorsque je l’ai vu) à moins que ce “petit hôtel” se trouve déjà dans la Rue du Gigant. Notre maison lui avait beaucoup plu l’année dernière ! Qu’en attendant il embauche tous les sans-travail de la Loire Inférieure (3) avec promesse de participation aux bénéfices à réaliser après la guerre et une procuration postale - qui n’en est pas une - cela se conçoit. Mais je me demande tout de même quelle aurait été notre situation si, donnant suite à ses projets, nous avions pris 1/2 douzaine ou davantage de volontaires allemands (4). 
Je te renvoie ci-joint les coupures qui me restaient encore. L’article sur Léonard de Vinci est très intéressant, en ce qui concerne l’attitude du Pape (5), on n’avait pourtant pas toujours dit la même chose dans les journaux, bien au contraire !
Je vais répondre aussi à Penhoat et adresser une carte postale illustrée à sa femme qui, elle, sera probablement toujours au 108 Bd de Clichy. Penhoat m’écrivait de Flandres qu’il était de repos à l’arrière, c.à.d. en 3° ligne (6). Faisant partie de la popote des Sous-Offs, il ne manque de rien ; bien au contraire, affirmait-il, jamais il n’aurait bu autant de champagne “2° zone” (7) que depuis son arrivée sur le front. Lucien Leconte (8) qui, je crois va avoir 18 ans très prochainement, doit s’attendre à être appelé incessamment sous les drapeaux. Et ce sera un véritable régal pour le vieux L. de pouvoir parler de son fils au régiment. Madame la trouvera probablement plus mauvaise (9).
Je vais partir maintenant pour le bureau de la Place, chercher le Communiqué Officiel d’hier qui arrive ici le lendemain par t.s.f. J’espère qu’il sera bon, car ce qui dure longtemps est généralement bon.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                            Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Le nom de Madame Robin, propriétaire de la maison où habite Marthe, revient périodiquement dans la correspondance. Le "moratoire des dettes et loyers" libérait Marthe de l'obligation de régler le terme, mais elle s'efforçait néanmoins toujours d'en payer au moins une partie.
2) - Germain Leconte : fils de Lucien Leconte et contemporain approximatif de Suzanne, il lui avait sans doute écrit pour lui souhaiter son anniversaire. Lucien Leconte, avant la guerre, avait fait part à Paul et à Marthe d'un projet qu'il caressait: celui de marier les deux enfants. Il est intéressant de voir que malgré toutes ses réticences à verser à Marthe sa pension, il tient à ménager la chèvre et le chou et à rester dans les bonnes grâces de la petite fille...
3) - "Loire inférieure" : aujourd'hui département de la "Loire-Atlantique", chef-lieu Nantes où se trouve le siège de la Société L. Leconte.
4) - "cela se conçoit" : cette remarque s'applique à l'embauche, par la Société L. Leconte, de remplaçants à ses personnels mobilisés en faisant appel à des "sans-travail" (à l'époque, ils sont très rares et ceux qui le sont brillent d'incompétence) en leur faisant des promesses (de bénéfices et de responsabilités - procurations postales) qui ne pourront être tenues.
5) - "volontaires allemands" : peut-être s'agit-il plutôt de "candidats" allemands à un emploi dans la société L. Leconte, donc d'un projet d'avant-guerre qui aurait conduit l'entreprise à les perdre tous dès août 1914 et à manquer gravement de personnel en 1915)
6) - l'attitude du pape" : il s'agit plus vraisemblablement du pape Sixte IV, contemporain de Léonard de Vinci, que du pape Benoît XV, élu en août 1914, qui a souhaité une trêve de Noël en décembre 1914, a affirmé en janvier 1915 sa volonté d'être impartial et s'est (vainement) opposé à l'entrée en guerre de l'Italie, ce qui lui valut d'être moqué par les Alliés et accusé par eux de ne rien faire contre les "atrocités" de l'autre camp.
7) - "3ème ligne" :  ce que les civils nomment "l'arrière", loin du front (1ère ligne) et de ses réserves immédiatement disponibles en hommes et en matériels (2ème ligne). 
8) - 2ème zone" : de seconde qualité (ou second choix).
9) - "Madame" : Mme Leconte. Il s'agit de la deuxième épouse de Leconte, marié en premières noces et divorcé de la mère du futur soldat, le jeune Lucien. Paul suggère que la nouvelle Madame Leconte n'apprécie pas que son beau-fils soit ainsi mis en vedette. 

vendredi 22 mai 2015

Lettre du 23.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  22 Caudéran

Taza, le 23 Mai 1915

Ma chère petite femme,

Voilà donc le dimanche de Pentecôte : encore le jour de notre mariage et avant l’anniversaire de notre fille aînée et nous aurons passé séparément toutes les fêtes, tous les “Leuchtende Tage” (1) en cette mémorable année 1914/15. Il fait lourd aujourd’hui, un orage est dans l’air et les mouches nous embêtent dans notre marabout où nous ne sommes plus que deux pendant la durée de notre colonne. On s’est levé ce matin à 9 1/2 hs. car la fusillade et les coups de canon se succédaient tellement hier soir que je me suis endormi seulement à minuit. Cela a dû chauffer du côté de Bab Mersurca (2) cette nuit, ou bien notre colonne a été attaquée ; ici on n’a échangé que des coups de fusil sans gravité (3). Nous venons de déjeuner assez agréablement et nous nous sommes préparé une bonne salade que je mange maintenant au besoin 2 fois par jour.
Ta lettre du 13 est arrivée hier soir avec 3 journaux, merci du tout. Comme déjà dit, restons dans le status quo avec notre maison jusqu’à la fin de la guerre. Si cela devenait réellement nécessaire, nous trouverions déjà moyen de nous arranger après la guerre. En attendant, et une fois le dernier versement sur les Communales 1912 fait, tu toucheras toujours 600/800 Frs d’intérêt par an qui te permettent d’augmenter ton budget. Mme Robin attendra tout simplement comme beaucoup d’autres propriétaires après le prochain acompte que tu lui payeras suivant ma dernière lettre. Enfin, si la guerre se finit victorieusement, nos papiers, c.à.d. les titres, monteront sensiblement, car il n’y a pas un seul titre allemand ou autrichien parmi eux. D’un autre côté, sois certaine que les affaires de la maison L. L. et Cie reprendront aussi rapidement et qu’à la fin 1915 j’aurai 3000 Frs à toucher rien que comme intérêt de mon capital dans la maison, suivant contrat. Il est bien entendu que nos prélèvements à nous trois représentent la presque totalité des pertes subies par la maison. La situation n’est donc au total pas aussi mauvaise que tu le penses et tu peux être sûre qu’une fois réunis après la guerre, nous vivrons encore des temps heureux, plus heureux peut-être que jusqu’ici parce que nous nous comprendrons mieux et que tu ne te plaindras plus que je sois injuste vis-à-vis de toi. Tu vois aussi trop noir en escomptant une deuxième campagne d’hiver : elle ne sera point nécessaire, crois-moi. Du reste, les communiqués de ces derniers temps étaient excellents et tout laisse prévoir qu’une grande action générale se déclenchera bientôt et qu’on attend peut-être l’entrée en ligne de l’Italie (4) pour marcher résolument à l’avant.
Je suis content que tu aies reçu des nouvelles de ta mère et que de ce côté tu sois sans inquiétude. Mr. Wool. n’a-t-il pas reçu ma carte de l’autre jour ? Ne tâche pas maintenant à trouver du travail hors de la maison. Tu en as assez avec les enfants et le ménage, surtout que tu fais toi-même tout l’habillement des gosses. Et n’oublie pas que si les 300 Frs étaient trop justes, nous trouverions toujours quelques sous, soit en vendant des titres, soit en m’adressant à Penhoat. Surtout, paie le dernier versement du Crédit Foncier en vendant une obligation et suis bien les tirages des Communales 1891 et 1912.
J’ai souvent les 2 photos en mains, celle des 3 enfants et la tienne avec les 2 aînés. Et il me revient aussi à l’idée que notre jeunesse à nous s’est passée encore sous le rayonnement de la guerre 1870/71 (5). Suppose un moment que cette guerre là, soit cette victoire prussienne n’aurait jamais existé, ta mentalité n’aurait-elle pas été formée tout autrement, non seulement à l’école, mais encore par tes parents ? Toute l’attitude de l’Allemagne était celle d’un véritable parvenu, arrivé trop vite, devenu riche en une seule fois et se croyant de ce fait supérieur à tous les autres. Lorsque Napoléon 1° (6) était devenu trop puissant, il s’est trouvé une coalition qui, à la longue, l’a abattu ; ce sera la même chose avec l’Allemagne moderne.
Tu ne m’as jamais dit d’où tu as formé ton opinion sur le rôle de l’Angleterre (7).
Dis donc à Suzanne d’écrire toute seule quelques lettres en dessous de tes prochaines lignes pour que je voie son écriture. Inclus les coupures en retour.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes plus tendres baisers.

                                               Paul


Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - "Leuchtende Tage" (rectifier l'orthographe) : "jours lumineux", jours heureux.
2) - "Bab Mersurca" : en fait Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), avant-poste alors récemment établit sur la crête du “Col du Touahar”, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Ce poste effectivement attaqué à la fin mai 1915 fut ensuite équipé d'un canon.
3) - "des coups de fusil sans gravité" : Paul ne précise pas s'il a lui-même tiré ou si "on" lui a tiré dessus. Il euphémise aussi les conséquences des attaques des "rebelles" sur les soldats de l'armée française. Au regard de l'Histoire le témoignage de Paul est ainsi faussé par son parti-pris de rassurer Marthe. Cependant Paul ne peut pas mentir exagérément car son épouse, qui lit la presse, n'aurait bientôt plus aucune confiance en lui. En somme, la vraie valeur de son témoignage tient à ce qu'il dit et laisse entendre de la stratégie d'un couple pour survivre à la guerre. 
4) - "l'Italie" : c'est précisément ce jour-même, le 23 mai 1915, que l'Italie rejoint le camp des Alliés.
5) - "guerre de 1870-71" :  défaite française, victoire prussienne, constitution du Reich allemand...
6) - "Napoléon 1er" : par cette référence négative Paul s'exprime non pas à la manière d'un francophobe mais comme un historien impartial ou un partisan de la République française.
7) - "l'Angleterre" : la rumeur se répand à partir du printemps 1915 à partir de plusieurs milieux occidentaux (pacifistes, socialistes, partisans d'une Société des Nations) ainsi que de la propagande pro-allemande, que l'Angleterre chercherait à faire s'affronter durablement la France et l'Allemagne pour qu'elles en meurent et lui laissent la première place en Europe. 

mercredi 20 mai 2015

Lettre du 21.05.1915

Goumiers autour d'un feu - © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Photo musée de l'Armée

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 21 Mai 1915

Rentrant ce soir je trouve les lignes des 5 et 8 courant et te prie de m’excuser de n’avoir pas écrit plus fréquemment cette semaine : je n’avais effectivement pas l’occasion car il n’y avait qu’un seul convoi de ravitaillement, le même qui a pris ma carte postale. Enfin me voilà de retour bon premier, car la colonne ne rentrera que dans une huitaine ou même plus tard. Mais je ne crois pas que je partirai encore une fois en colonne, car, une fois les hommes rentrés, on ne fera probablement pas une autre expédition. Ce qu’il y a de plus désagréable maintenant, c’est la grande chaleur qui sévit depuis 8 hs. à 16 1/2 et 17 hs. à peu près. C’est une chaleur torride, sans aucune brise et qui amène des milliers de mouches et de cafards. On est comme abruti et on n’attend que le soir qui est frais et quelquefois même froid. Les Brannès (1) contre lesquels est dirigée notre expédition ont été plus avertis que l’autre jour. 2/3 à peu près se sont soumis, tandis qu’une fraction qui forme pour ainsi dire une tribu à part, continue à nous faire la guerre. Ces derniers vont avoir quelques villages détruits, ainsi que leurs récoltes ; ils abandonneront le pays pour se retirer dans les montagnes d’où ils nous attaqueront alors lorsque l’occasion est favorable. Mais comme ils auront besoin de descendre dans la plaine pour faire paître leurs troupeaux, ils ne se tiendront pas longtemps. Les Brannès soumis payent une indemnité et livrent les déserteurs (2); ils auront la protection et peuvent entrer dans la cavalerie marocaine, soit dans les Spahis du Maghzeu (3) ou le Goum.
Il y a là-bas dans les environs du nouveau poste Djebel Alfa (4) de magnifiques champs de blé et d’orge qui poussent à hauteur d’homme comme on n’en voit pas en France. Mais les sauterelles, des bêtes énormes (Heuschrecken) (5) commençaient aussi à faire leur apparition ...
Ta lettre du 10 Mai et les journaux des 10 et 11 ; comme déjà dit, les imprimés arrivent maintenant régulièrement. Je te remercie aussi des coupures et je suis touché de ce que tu as découpé la mort de Paul Pons (6) parce que tu sais que la lutte m’intéresse. Je lis aussi toujours l’Echo d’Oran et constate que les derniers communiqués sont bons. L’histoire de Sven Hedin (7), d’origine allemande, est peu banale !
En ce qui concerne le loyer, paie la moitié, soit 175 Frs, pour prouver notre bonne volonté. Et si tu dois payer le dernier versement des Communales 1912, tu vendras l’obligation déjà entièrement libérée, celle que j’avais achetée à Devilliers (n° 68892) qui te rapportera environ 210 Frs actuellement. Tu n’auras qu’à faire vendre par Mr. Wooloughan, mais tu ou lui ferez attention s’il n’y a pas un coupon de 3 Frs 75 à détacher de cette obligation. Je n’ai plus eu des nouvelles de Leconte et je m’en moque du reste. De ce côté, je suis sans souci car tout s’expliquera après la guerre et si je voulais le faire chanter ce ne serait très probablement pas difficile pour moi. A propos t’ai-je raconté en son temps qu’aux Sables d’Olonnes un jour, il envisageait le mariage de Suzette avec son Jean ? J’ai ouvert du reste ton paquet de pansements pour faire plaisir à un camarade blessé et j’ai constaté que la teinture d’iode est très ingénieusement présentée dans ces tubes !
Je pense souvent à notre jolie maison et le jardin que je ne connais pas encore bien arrangé et il me faut souvent tout mon courage pour ne pas me laisser attendrir à la pensée que toi et les enfants vous menez là une existence si imprévue et si triste ... Mais j’ai toujours la ferme conviction que tout s’arrangera et qu’en automne au plus tard je serai de retour.
Il nous restera ensuite encore assez de temps pour rattraper le temps perdu et nous garderons peut-être un bon souvenir de ce triste temps qui nous permet toutefois de constater que nous ne pouvons guère exister l’un sans l’autre.
Mes meilleurs baisers


                                            Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Brannès" :  Branes (ou Branès).
2) - "déserteurs" : des légionnaires et des soldats musulmans de l'Armée d'Afrique sensibles au mot d'ordre de Guerre Sainte contre les Français.
3) - "les Spahis du Maghzeu" : soldats de la cavalerie du gouvernement du Sultan du Maroc (le Makhzen), intégrés depuis le Protectorat de 1912 dans l'Armée d'Afrique. Comme les goumiers et les tirailleurs autochtones, les spahis sont alors pour la plupart issus de tribus berbères désireuses de contrer l'influence arabe en Afrique du Nord en prenant le parti de la France, alors que les "rebelles" qu'ils affrontent sont le plus souvent eux-mêmes berbères mais ont choisi d'enrayer d'abord la colonisation de leurs territoires par la France.
4) - "Djebel Alfa" : Djebel el Halfa, avant-poste installé à 25 km environ de Taza, il fut vainement attaqué avant son achèvement par les Branes les 5 et 7 mai 1915. On consultera sur ce sujet l'article de Charles Mouret sur l'Exposition de Casablanca, Annales de Géographie, 1915, volume 23, n° 132  
 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1915_num_23_132_8021
5) - "Heuschrecken" : criquets pèlerins (la "huitième plaie d'Égypte" selon la Bible).
6) - "Paul Pons" : lutteur français, champion mondial de lutte en 1898,  surnommé "Le Colosse", effectivement décédé en 1915. 
7) - "Sven Hedin" : très célèbre explorateur et géographe suédois qui participa à la propagande de l'Allemagne et fut de ce fait expulsé des Sociétés de Géographie de Londres puis de Paris en 1915. Ce qui était sans doute "peu banal" (et déplorable) aux yeux de Paul - qui ne l'écrit pas - était que le grand-père de ce Suédois germanophile était un rabbin allemand. 

samedi 24 janvier 2015

Lettre du 25 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 


Enveloppe Art Nouveau...

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bel Abbès, le 25 Janvier 1915

Ma chérie,

J’ai reçu aujourd’hui en même temps tes lettres des 17 et 19 courant et j’en suis particulièrement heureux car voici une grosse nouvelle : au moment où tu recevras ces lignes, je serai au Maroc ! Ne t’en effraye pas, car je ne vais point au feu, nous serons dirigés - une trentaine de poilus - sur les environs de Taza où nous sommes aussi loin de l’ennemi qu’à Bel Abbès. Et comme je n’ai que 10 jours d’instruction, tu penses bien que j’aurai à passer un grand moment avant de brûler ma première cartouche sur un Marocain. Je crois même que je vais être employé là-bas au bureau, car l’autre jour le Capitaine, qui nous accompagnera probablement, me demandait quelles langues je parlais ; il ajoutait qu’il penserait à moi dès qu’il y aurait une place de secrétaire de libre. Le Lieutenant-Colonel, lorsque je lui ai été présenté, savait aussi déjà que j’avais été secrétaire du Colonel à Bayonne. Tu peux continuer à m’écrire à la Compagnie 26A à Bel Abbès en attendant que je te communiquerai mon adresse marocaine. Et soit surtout rassurée sur mon sort, car réellement je ne risquerai rien. 
Pour ce qui concerne la galette (1), j’en ai sûrement jusqu’au milieu du mois de Mars, sauf imprévu. J’ai lu avec intérêt tes communications, et en vois que tu te débrouilles aussi de ton côté. J’en suis d’autant plus fier et heureux que je t’ai souvent dit que tu n’es pas une femme d’affaires. Quant à Mme Robin, le terme du 10 Février n’est payable que le 10 Mai au plus tôt ; tu as donc le temps. Si tu ne fais pas le versement pour les Communales 1912 (2) à la dernière date indiquée sur les obligations, nous perdons simplement le droit au tirage qui suit ; les obligations gardent cependant leur valeur. J’espère cependant que d’ici là, le séquestre aura donné tout au moins l’autorisation à la maison Leconte de te verser Frs. 500,- par mois, en attendant la levée du séquestre, telle que je l’ai demandée à l’avocat il y a environ 8 jours. Comme je te le disais, c’est Me Bonamy, Avoué, Docteur en Droit, 10 quai d’Orléans à Nantes qui est mon avocat et tu peux lui écrire directement pour renouveler ce que je lui ai dit : Du moment que par décision préfectorale ma famille peut rester à Caudéran, il est logique qu’on lui laisse les moyens d’existence, en attendant la levée du séquestre. Incluse également la notification du séquestre que tu garderas soigneusement. Si tu manques d’argent, écris de ma part à Mr. Penhoat, Rue Porsauquen à Guingamp (Côtes du Nord) ; il se fera un plaisir de t’en envoyer ; ou bien vends des obligations communales 1912, une par une ou pas plus de 2 à la fois. Elles valent actuellement 218 Frs. moins les 40 ou 50 Frs. qui restent à verser. Une (68 ...) (3) est payée en entière, c’est celle qui était en dépôt chez Mr. Wooloughan. Ce dernier t’avancera aussi des fonds ; au besoin, tu lui donneras quelques titres comme garantie. La rente espagnole te parviendra sûrement par le CNEP (4); ne t’en fais pas de mauvais sang, ainsi que pour le relevé de compte qui ne vient jamais avant commencement/milieu Février.
Je ne t’ai pas dit qu’un peu avant mon départ de Lyon, ma montre s’est arrêtée de nouveau. Comme la réparation aurait coûté près de 5 Frs, j’ai, pour ne pas être embêté, acheté une montre en acier à 4 Frs. 95 qui marche bien. Je t’enverrai peut-être la montre en argent qui est un souvenir de mon père et tu la conserveras.
Voici donc que nos affaires passent entièrement entre tes mains, comme un juste retour des choses. Tu te plaignais souvent que tu n’y eus aucune part - maintenant tu en garderas toute la charge. Et je n’en suis pas du tout mécontent au fond : je t’adore davantage parce que tu as maintenant sous tes ailes tout ce qui nous est cher. Je ne peux malheureusement pas voir les progrès de la petite Alice ni de Georges et lorsque je rentrerai, ils ne me reconnaîtront même pas ! Si tu savais combien de fois je me représente notre nid de la rue du Chalet avec les trois gosses dans leurs lits blancs et ma petite femme seule dans le nôtre ...
Ne perds pas courage, Chérie, et supporte cette séparation comme moi : je vois et sens tous les jours (et tous les soirs) de nouveau combien tu me manques à chaque instant et comme j’ai été bête de te chercher quelquefois des poils sur les oeufs.
Mille caresses pour toi et les enfants.

                                         Paul

P.S. N’oublie pas qu’en cas d’urgence tu peux me télégraphier à 5 cs le mot : Gusdorf 1° Etranger Compagnie 26 Sidi Bel Abbès. J’ai bien reçu ta lettre adressée à Lyon. As-tu le bordereau des titres de Mr. W. ?

Notes (François Beautier)
1) - "la galette" : mot d'argot militaire désignant la solde et par extension l'argent dont dispose le soldat. Chaque mois, Marthe envoie de l'argent à son mari.
2) - "les Communales" : il s'agit d'obligations émises par le Crédit foncier de France pour alimenter les prêts que l'État consent aux communes. L'émission de 1912 eut un tel succès notamment parmi les petits épargnants qu'elle fut couverte plus de 19 fois, recueillant plus de 33 millions de francs au lieu des 2 millions proposés à la souscription. 
3) - "Une (68 ...)" : la lettre du 21 mai 1915 indique qu'il s'agit de l'obligation n° 68892 des Communales émises en 1912. 
4) - "CNEP" : Comptoir national d’escompte de Paris, lequel géra pendant la Grande Guerre les emprunts nationaux d'État, dont celui de l'Espagne, dit "4% extérieur de 1907" détenu à plus de 60% par des Français, la plupart étant des petits commerçants des régions limitrophes de l'Espagne.