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mardi 4 août 2015

Carte postale du 05.08.1915

Convoi de ravitaillement (Delcampe)
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Août 1915

Chérie, 

Nous venons de rentrer à Taza où j’ai trouvé tes dernières lettres auxquelles je compte répondre demain. Je t’ai écrit 2 fois en route, as-tu reçu mes 2 cartes ?
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul

mardi 14 juillet 2015

Carte postale du 15.07.1915

Document Gallica


Taza, le 15 Juillet 1915

Chérie,

Nous voilà donc déjà le lendemain du 14 Juillet ; j’étais de garde hier toute la journée et la nuit. Bonne santé.
Bons baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul

jeudi 18 juin 2015

Lettre du 19.06.1915

Sacs traditionnels marocains

Mademoiselle Suzanne Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Juin 1915

Ma chère petite Suzette,

Nous voilà bientôt arrivés au 1° Juillet 1915, jour de ton 7° anniversaire (1). Et c’est encore de bien loin que je te présente mes meilleurs souhaits : D’abord, que cette malheureuse guerre se termine bientôt pour que nous nous revoyions après une séparation qui a déjà duré trop longtemps, et puis que tu restes toujours en bonne santé ! 6 ans ! C’est l’âge où les enfants commencent à devenir raisonnables, où ils vont en classe ! Toi aussi, tu as déjà commencé à travailler, et j’espère que tu trouveras bientôt plaisir au travail, que tu feras des progrès. Tu répètes quelquefois que tu es la fille aînée de tes parents ; tu sauras un jour, au juste, ce que cela veut dire. Mais en attendant tu t’appliqueras déjà à faire plaisir à ta petite maman qui, elle, souffre aussi beaucoup de la séparation de Papa.
Et tu lui diras que s'il revient, le papa, nous serons encore bien heureux, tous, peut-être plus heureux qu'autrefois, même si nous devions calculer davantage!
Je t’ai envoyé, il y a quelques jours, un petit sac marocain comme souvenir pour ton  anniversaire. 
Tu me diras s’il te plaît ; je n’y ai pas joint la corde en laine qui sert ici à porter le sac, parce que cette corde est beaucoup trop longue, et pas bien jolie pour une petite fille comme toi.
Embrasse bien Maman, Georges et Alice, et reçois toi-même les meilleurs baisers de ton

                                            Papa

                                         qui t’aime.

Le bonjour à Hélène.

Note (François Beautier)
1) - "7ème" : en fait 6ème puisque Suzanne est née en 1909.

lundi 15 juin 2015

Carte postale du 16.06.1915

(Document Delcampe)

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 16 Juin 1915

Chérie,

Je viens de recevoir des nouvelles de l’ami Wool. qui me prie de lui adresser des cartes postales illustrées du patelin ce que je m’empresse naturellement de faire.
Je te confirme ma lettre d’hier et t’embrasse toi et les enfants.


                                               Paul

mercredi 10 juin 2015

Carte postale du 11.06.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 11-6-1915

Chérie,

Je viens de rentrer du convoi et trouve le journal du 1 courant. Merci! Il fait encore une chaleur torride aujourd’hui et nous en avons pris quelque chose pour notre revue (1) en rentrant. 
Sur la carte ci-contre tu vois les 2 principales mosquées de Taza.
Mille baisers pour toi et les enfants.


Paul

Note (François Beautier)
1) - "pour notre revue" : Paul veut dire que les soldats, demeurés au garde-à-vous sous le soleil pendant la revue de retour au camp, ont souffert du soleil. 

vendredi 5 juin 2015

Lettre du 06.06.1915

François Faber à l'issue du Paris-Roubaix 1913, qu'il remporta. (Image Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza le 6 Juin 1915

Ma chère petite femme,

                                                Dimanche !
Encore une journée d’au moins 45° de chaleur sinon davantage - si cela continue comme cela, on pourra bientôt faire bouillir des oeufs au soleil. A la seconde même le sergent du jour m’appelle pour me remettre ta lettre du 30 Mai avec le journal et une lettre de Mr Plantain. Que tu es tout de même extraordinaire ! Je t’écris aussi souvent que tu m’écris, c.à.d. je réponds à chacune de tes lettres, et tu me fais toujours des reproches ! Regarde donc les dates : 3 fois au moins par semaine avec une régularité mathématique ! Si je t’envoyais des cartes avec un bonjour dessus, tu ferais aussi la grimace, c’est certain ! Tu peux cependant croire que si l’on a travaillé toute la journée dehors dans la chaleur et la poussière, on est le soir horriblement fatigué en se battant avec les mouches. On lit les journaux pour se tenir tant soit peu au courant, on sort avec un camarade ou on fait une manille pour ne pas devenir tout à fait abruti. Ce qui doit te faire paraître le temps long, c’est l’irrégularité des courriers dans ce pays, car la poste est transportée un bon bout de chemin par des cavaliers. Et puis il n’y a pas tous les jours des départs d’Oran pour Marseille, de sorte que souvent plusieurs de mes lettres doivent arriver ensemble. Du reste, je ne risque rien ici, tu n’as réellement pas besoin de te faire du mauvais sang pour moi. Je bois peu d’eau pure à cause de la fièvre et j’ai toujours du café dans mon bidon que je coupe avec de l’eau ou du lait concentré. Mais encore une fois je veux bien, si cela te soulage à tel point, t’envoyer des cartes à outrance ; si tu en reçois 3 ou 4 ensemble à cause des départs espacés - tu ne me le reprocheras pas j’espère ! 
J’ai lu la mort de François Fabre (1) qui a couché à Bayonne à côté de moi dans la même tente. Mais je n’ai rien appris de Henri Mayer (2), fils d’un tailleur de Hanovre (Nordwannstrasse) (3) qui a gagné des dizaines de mille francs comme cycliste à Paris. Il y a vécu de longues années, parlait très correctement le français et plusieurs autres langues et son sobriquet était le “Ja, Ja international”.
Que veux-tu que le Commissaire m’écrive à moi ? Evidemment on se renseignera au corps si je suis réellement au Maroc, mais c’est tout. A propos, on a lu ces jours-ci au rapport ici que les Allemands et Autrichiens qui ont servi à la Légion et qui sont libérables pendant ou après la guerre ne sont plus retenus dans un dépôt jusqu’à la fin de la guerre comme jusqu’ici. Ils peuvent s’établir au Maroc, soit en exerçant un métier, soit en se fixant comme cultivateurs. Dans ce dernier cas et s’ils offrent des garanties de loyauté, le gouvernement leur donne des terres etc. qui ne coûtent rien tant qu’elles ne rapportent rien. Il y en a dès le mois prochain des hommes qui en profiteront.
J’aurais bien voulu voir notre jardin en pleine floraison. Ce qui est joli ici en ce moment, ce sont les grenades (Granatapfel) (4) qui sont tout fleuris. Ce sont de grandes fleurs d’un rouge éclatant et en forme de cloche. Rien de Mr. Leconte ; Plantain me dit qu’ils avancent toujours lentement, mais que la grande offensive se dessine de plus en plus. Il m’annonce aussi la mort de sa belle-mère.
Je suis toujours beaucoup plus optimiste que toi et j’espère que les évènements me donneront raison.
Je vais aller en ville ce soir pour tâcher de trouver quelque chose pour l’anniversaire de Suzanne.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "François Fabre" : il s'agit de François Faber, alors célèbre coureur cycliste de nationalité luxembourgeoise, vainqueur du Tour de France en 1909, surnommé "le beau Faber" (par Louis Ferdinand Céline) et "le Géant de Colombes" (parce qu'il y habitait). Engagé volontaire dans la Légion étrangère française le 22 août 1914,  immédiatement affecté au dépôt de Bayonne pour y faire ses classes (c'est là que Paul le côtoya), puis au camp de Mailly (Aube), il disparut effectivement au combat le 9 mai 1915 au cours de la bataille de l'Artois. Son corps n'ayant pas été retrouvé, il fut officiellement déclaré mort par le tribunal de la Seine, le 10 mai 1918. 
2) - "Henri Mayer" : ce cycliste professionnel allemand né à Hanovre en 1878 et résident à Paris fut médaille d’argent du championnat du monde de vitesse professionnelle sur piste organisé à Paris en 1907. Il était depuis 1904 l'entraîneur du grand champion français Emile Friol, médaille d'or au même championnat du monde, qui mourut au front en 1916. Décidément, Paul ressentait le besoin de se prévaloir de "bons Allemands" (et faisait preuve d'un intérêt soutenu pour les sports)...
3) - "Un tailleur de Hanovre": c'est à Hanovre que Paul avait commencé sa carrière, dans une maison de textiles.
4) - "Granatäpfel" : grenade, fruit du grenadier.

vendredi 22 mai 2015

Lettre du 23.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  22 Caudéran

Taza, le 23 Mai 1915

Ma chère petite femme,

Voilà donc le dimanche de Pentecôte : encore le jour de notre mariage et avant l’anniversaire de notre fille aînée et nous aurons passé séparément toutes les fêtes, tous les “Leuchtende Tage” (1) en cette mémorable année 1914/15. Il fait lourd aujourd’hui, un orage est dans l’air et les mouches nous embêtent dans notre marabout où nous ne sommes plus que deux pendant la durée de notre colonne. On s’est levé ce matin à 9 1/2 hs. car la fusillade et les coups de canon se succédaient tellement hier soir que je me suis endormi seulement à minuit. Cela a dû chauffer du côté de Bab Mersurca (2) cette nuit, ou bien notre colonne a été attaquée ; ici on n’a échangé que des coups de fusil sans gravité (3). Nous venons de déjeuner assez agréablement et nous nous sommes préparé une bonne salade que je mange maintenant au besoin 2 fois par jour.
Ta lettre du 13 est arrivée hier soir avec 3 journaux, merci du tout. Comme déjà dit, restons dans le status quo avec notre maison jusqu’à la fin de la guerre. Si cela devenait réellement nécessaire, nous trouverions déjà moyen de nous arranger après la guerre. En attendant, et une fois le dernier versement sur les Communales 1912 fait, tu toucheras toujours 600/800 Frs d’intérêt par an qui te permettent d’augmenter ton budget. Mme Robin attendra tout simplement comme beaucoup d’autres propriétaires après le prochain acompte que tu lui payeras suivant ma dernière lettre. Enfin, si la guerre se finit victorieusement, nos papiers, c.à.d. les titres, monteront sensiblement, car il n’y a pas un seul titre allemand ou autrichien parmi eux. D’un autre côté, sois certaine que les affaires de la maison L. L. et Cie reprendront aussi rapidement et qu’à la fin 1915 j’aurai 3000 Frs à toucher rien que comme intérêt de mon capital dans la maison, suivant contrat. Il est bien entendu que nos prélèvements à nous trois représentent la presque totalité des pertes subies par la maison. La situation n’est donc au total pas aussi mauvaise que tu le penses et tu peux être sûre qu’une fois réunis après la guerre, nous vivrons encore des temps heureux, plus heureux peut-être que jusqu’ici parce que nous nous comprendrons mieux et que tu ne te plaindras plus que je sois injuste vis-à-vis de toi. Tu vois aussi trop noir en escomptant une deuxième campagne d’hiver : elle ne sera point nécessaire, crois-moi. Du reste, les communiqués de ces derniers temps étaient excellents et tout laisse prévoir qu’une grande action générale se déclenchera bientôt et qu’on attend peut-être l’entrée en ligne de l’Italie (4) pour marcher résolument à l’avant.
Je suis content que tu aies reçu des nouvelles de ta mère et que de ce côté tu sois sans inquiétude. Mr. Wool. n’a-t-il pas reçu ma carte de l’autre jour ? Ne tâche pas maintenant à trouver du travail hors de la maison. Tu en as assez avec les enfants et le ménage, surtout que tu fais toi-même tout l’habillement des gosses. Et n’oublie pas que si les 300 Frs étaient trop justes, nous trouverions toujours quelques sous, soit en vendant des titres, soit en m’adressant à Penhoat. Surtout, paie le dernier versement du Crédit Foncier en vendant une obligation et suis bien les tirages des Communales 1891 et 1912.
J’ai souvent les 2 photos en mains, celle des 3 enfants et la tienne avec les 2 aînés. Et il me revient aussi à l’idée que notre jeunesse à nous s’est passée encore sous le rayonnement de la guerre 1870/71 (5). Suppose un moment que cette guerre là, soit cette victoire prussienne n’aurait jamais existé, ta mentalité n’aurait-elle pas été formée tout autrement, non seulement à l’école, mais encore par tes parents ? Toute l’attitude de l’Allemagne était celle d’un véritable parvenu, arrivé trop vite, devenu riche en une seule fois et se croyant de ce fait supérieur à tous les autres. Lorsque Napoléon 1° (6) était devenu trop puissant, il s’est trouvé une coalition qui, à la longue, l’a abattu ; ce sera la même chose avec l’Allemagne moderne.
Tu ne m’as jamais dit d’où tu as formé ton opinion sur le rôle de l’Angleterre (7).
Dis donc à Suzanne d’écrire toute seule quelques lettres en dessous de tes prochaines lignes pour que je voie son écriture. Inclus les coupures en retour.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes plus tendres baisers.

                                               Paul


Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier)
1) - "Leuchtende Tage" (rectifier l'orthographe) : "jours lumineux", jours heureux.
2) - "Bab Mersurca" : en fait Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), avant-poste alors récemment établit sur la crête du “Col du Touahar”, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Ce poste effectivement attaqué à la fin mai 1915 fut ensuite équipé d'un canon.
3) - "des coups de fusil sans gravité" : Paul ne précise pas s'il a lui-même tiré ou si "on" lui a tiré dessus. Il euphémise aussi les conséquences des attaques des "rebelles" sur les soldats de l'armée française. Au regard de l'Histoire le témoignage de Paul est ainsi faussé par son parti-pris de rassurer Marthe. Cependant Paul ne peut pas mentir exagérément car son épouse, qui lit la presse, n'aurait bientôt plus aucune confiance en lui. En somme, la vraie valeur de son témoignage tient à ce qu'il dit et laisse entendre de la stratégie d'un couple pour survivre à la guerre. 
4) - "l'Italie" : c'est précisément ce jour-même, le 23 mai 1915, que l'Italie rejoint le camp des Alliés.
5) - "guerre de 1870-71" :  défaite française, victoire prussienne, constitution du Reich allemand...
6) - "Napoléon 1er" : par cette référence négative Paul s'exprime non pas à la manière d'un francophobe mais comme un historien impartial ou un partisan de la République française.
7) - "l'Angleterre" : la rumeur se répand à partir du printemps 1915 à partir de plusieurs milieux occidentaux (pacifistes, socialistes, partisans d'une Société des Nations) ainsi que de la propagande pro-allemande, que l'Angleterre chercherait à faire s'affronter durablement la France et l'Allemagne pour qu'elles en meurent et lui laissent la première place en Europe. 

mercredi 20 mai 2015

Lettre du 21.05.1915

Goumiers autour d'un feu - © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN / Photo musée de l'Armée

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 21 Mai 1915

Rentrant ce soir je trouve les lignes des 5 et 8 courant et te prie de m’excuser de n’avoir pas écrit plus fréquemment cette semaine : je n’avais effectivement pas l’occasion car il n’y avait qu’un seul convoi de ravitaillement, le même qui a pris ma carte postale. Enfin me voilà de retour bon premier, car la colonne ne rentrera que dans une huitaine ou même plus tard. Mais je ne crois pas que je partirai encore une fois en colonne, car, une fois les hommes rentrés, on ne fera probablement pas une autre expédition. Ce qu’il y a de plus désagréable maintenant, c’est la grande chaleur qui sévit depuis 8 hs. à 16 1/2 et 17 hs. à peu près. C’est une chaleur torride, sans aucune brise et qui amène des milliers de mouches et de cafards. On est comme abruti et on n’attend que le soir qui est frais et quelquefois même froid. Les Brannès (1) contre lesquels est dirigée notre expédition ont été plus avertis que l’autre jour. 2/3 à peu près se sont soumis, tandis qu’une fraction qui forme pour ainsi dire une tribu à part, continue à nous faire la guerre. Ces derniers vont avoir quelques villages détruits, ainsi que leurs récoltes ; ils abandonneront le pays pour se retirer dans les montagnes d’où ils nous attaqueront alors lorsque l’occasion est favorable. Mais comme ils auront besoin de descendre dans la plaine pour faire paître leurs troupeaux, ils ne se tiendront pas longtemps. Les Brannès soumis payent une indemnité et livrent les déserteurs (2); ils auront la protection et peuvent entrer dans la cavalerie marocaine, soit dans les Spahis du Maghzeu (3) ou le Goum.
Il y a là-bas dans les environs du nouveau poste Djebel Alfa (4) de magnifiques champs de blé et d’orge qui poussent à hauteur d’homme comme on n’en voit pas en France. Mais les sauterelles, des bêtes énormes (Heuschrecken) (5) commençaient aussi à faire leur apparition ...
Ta lettre du 10 Mai et les journaux des 10 et 11 ; comme déjà dit, les imprimés arrivent maintenant régulièrement. Je te remercie aussi des coupures et je suis touché de ce que tu as découpé la mort de Paul Pons (6) parce que tu sais que la lutte m’intéresse. Je lis aussi toujours l’Echo d’Oran et constate que les derniers communiqués sont bons. L’histoire de Sven Hedin (7), d’origine allemande, est peu banale !
En ce qui concerne le loyer, paie la moitié, soit 175 Frs, pour prouver notre bonne volonté. Et si tu dois payer le dernier versement des Communales 1912, tu vendras l’obligation déjà entièrement libérée, celle que j’avais achetée à Devilliers (n° 68892) qui te rapportera environ 210 Frs actuellement. Tu n’auras qu’à faire vendre par Mr. Wooloughan, mais tu ou lui ferez attention s’il n’y a pas un coupon de 3 Frs 75 à détacher de cette obligation. Je n’ai plus eu des nouvelles de Leconte et je m’en moque du reste. De ce côté, je suis sans souci car tout s’expliquera après la guerre et si je voulais le faire chanter ce ne serait très probablement pas difficile pour moi. A propos t’ai-je raconté en son temps qu’aux Sables d’Olonnes un jour, il envisageait le mariage de Suzette avec son Jean ? J’ai ouvert du reste ton paquet de pansements pour faire plaisir à un camarade blessé et j’ai constaté que la teinture d’iode est très ingénieusement présentée dans ces tubes !
Je pense souvent à notre jolie maison et le jardin que je ne connais pas encore bien arrangé et il me faut souvent tout mon courage pour ne pas me laisser attendrir à la pensée que toi et les enfants vous menez là une existence si imprévue et si triste ... Mais j’ai toujours la ferme conviction que tout s’arrangera et qu’en automne au plus tard je serai de retour.
Il nous restera ensuite encore assez de temps pour rattraper le temps perdu et nous garderons peut-être un bon souvenir de ce triste temps qui nous permet toutefois de constater que nous ne pouvons guère exister l’un sans l’autre.
Mes meilleurs baisers


                                            Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Brannès" :  Branes (ou Branès).
2) - "déserteurs" : des légionnaires et des soldats musulmans de l'Armée d'Afrique sensibles au mot d'ordre de Guerre Sainte contre les Français.
3) - "les Spahis du Maghzeu" : soldats de la cavalerie du gouvernement du Sultan du Maroc (le Makhzen), intégrés depuis le Protectorat de 1912 dans l'Armée d'Afrique. Comme les goumiers et les tirailleurs autochtones, les spahis sont alors pour la plupart issus de tribus berbères désireuses de contrer l'influence arabe en Afrique du Nord en prenant le parti de la France, alors que les "rebelles" qu'ils affrontent sont le plus souvent eux-mêmes berbères mais ont choisi d'enrayer d'abord la colonisation de leurs territoires par la France.
4) - "Djebel Alfa" : Djebel el Halfa, avant-poste installé à 25 km environ de Taza, il fut vainement attaqué avant son achèvement par les Branes les 5 et 7 mai 1915. On consultera sur ce sujet l'article de Charles Mouret sur l'Exposition de Casablanca, Annales de Géographie, 1915, volume 23, n° 132  
 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1915_num_23_132_8021
5) - "Heuschrecken" : criquets pèlerins (la "huitième plaie d'Égypte" selon la Bible).
6) - "Paul Pons" : lutteur français, champion mondial de lutte en 1898,  surnommé "Le Colosse", effectivement décédé en 1915. 
7) - "Sven Hedin" : très célèbre explorateur et géographe suédois qui participa à la propagande de l'Allemagne et fut de ce fait expulsé des Sociétés de Géographie de Londres puis de Paris en 1915. Ce qui était sans doute "peu banal" (et déplorable) aux yeux de Paul - qui ne l'écrit pas - était que le grand-père de ce Suédois germanophile était un rabbin allemand. 

mercredi 13 mai 2015

Lettre du 14.05.1915

La salle des Allemands, dans l'asile d'aliénés de Bitray, près de Châteauroux, qui servit de camp de concentration pendant la guerre (http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/memoire_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_98=SERIE&VALUE_98=Camp%20de%20prisonniers%20civils&DOM=Tous&REL_SPECIFIC=1

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 14 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai ta lettre du 2 Mai et je reçois de nouveau régulièrement les journaux, les derniers arrivés ce soir datant du 4 et du 5 courant.
Je suis peiné de voir que tu te laisses tellement aller au désespoir : certes, ton sort est peu enviable en ce moment, mais songe que le mien ne l’est pas davantage et qu’il en est ainsi de presque tout le monde. N’oublie pas non plus que certainement la guerre se terminera à la fin de l’été ou en automne au plus tard, car il est sûr que d’un côté comme de l’autre, les hommes ne feront plus une deuxième campagne d’hiver dans les tranchées. Certes, l’offensive générale dont on a tant parlé se fait attendre ; mais elle peut se déclencher d’un moment à l’autre et il va sans dire que le communiqué n’en mentionne rien tant que l’opération ne bat pas son plein. On attend sans doute un moment donné, une occasion quelconque et dont nous ignorons nécessairement tout. Une fois les Allemands hors de France et de Belgique, l’affaire sera vite bouclée et la paix sera signée d’une façon aussi inattendue que la guerre a été déclarée. D’ici là il faut tenir bon et tu dois garder tout ton courage ; j’espère sincèrement que la menace du Camp de Concentration (1) ne se réalisera pas, surtout si tu produis le certificat de présence au Maroc que je t’ai envoyé. Il ne faut pas prendre non plus au tragique notre avenir : Penhoat étant fourrier (2) ne courra pas trop de risques en Belgique (3) et moi, je ne risque pas davantage ici. Evidemment, on entend quelquefois siffler les balles, mais il serait triste s’il en fût autrement avec un engagé pour la durée de la guerre. Les pertes de la maison L. L. et Cie (4) représentent tout au plus les prélèvements des 3 associés ; certes L (5) pourrait se débrouiller autrement, mais il ne peut pas ou plutôt n’ose pas quitter le terrain de la pure surveillance. De là jusqu’à la dissolution de la maison il y a loin et même Penhoat qui était le premier à crier n’y pense pas sérieusement ; mais même s’il y pensait, la chose ne serait pas bien facile, car un contrat en bonne et due forme nous lie. En ce qui concerne notre loyer, ne t’en inquiète pas : c’est une question secondaire que nous résoudrons lorsque le moment sera venu. Si nous voulons résilier, nous pourrons toujours, mais je ne pense pas que cela sera nécessaire. Il faut surtout éviter de se laisser abattre : crois- moi qu’il ne sera point facile de trouver maintenant du travail, même en Suisse (6), où nécessairement l’affluence est considérable pendant la guerre. Et puis, tu oublies les enfants ! Crois-moi, tout cela passera et ne restera qu’un mauvais rêve ; nous remonterons le courant, à la seule condition que nous conserverons notre santé et notre courage.
Donc, Mme Laforcade est enfin morte ! Mme Plantain (7) sera certes soulagée de la fin de ce cauchemar ; peut-être auras-tu l’occasion de la voir plus souvent maintenant ce qui ne pourrait te faire que du bien. Je vais écrire un mot à Georges et à Mr. Plantain.
Il fait une chaleur accablante ici, depuis quelque temps nous commençons à avoir un peu plus de temps pour la sieste à midi. Le “rompez” du matin est sonné à 10 hs. et le travail reprend à 13 hs. seulement ; bientôt ce sera même à 14 hs. ou même 15 hs. On est étendu sur son lit sans avoir le courage de se lever et se défend mollement contre les innombrables mouches. Les soirées cependant sont agréables et les nuits même fraîches. J’ai beaucoup observé les cigognes qui ont leur nid en face de la tour où j’étais encore hier de garde et qui ont des petits depuis 48 hs. C’est vraiment curieux de regarder le père babiller chaque fois qu’il porte des grenouilles au nid, comme s’il racontait à la femelle les évènements.
Oui, les Lettres de mon Moulin sont ravissantes ; as-tu lu le “Quo Vadis” et “Jérusalem” ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants; un bonjour pour Hélène.

                                             Paul


Les enveloppes que tu m’as envoyées étaient presque toutes collées, c’est pour cela qu’il pourrait te sembler que mes lettres ont été ouvertes, ce qui n’est pas (8). 

Notes (François Beautier)
1) - "Camp de concentration" : autre nom - employé à l'époque sans réticence - des camps d'internement (ou de regroupement) dits aussi dépôts de triage (ou d’internés). 
2) - "fourrier" : soldat du service d'intendance, particulièrement chargé de regrouper, compter et distribuer les uniformes et les équipements (par exemple des tentes, des couvertures... ) nécessaires à l'activité d'une troupe.
3) -  "en Belgique" : depuis le 22 avril 1915 (et jusqu'au 25 mai), des troupes françaises (certaines venues d'Afrique) se battent très violemment aux côtés des Britanniques et des Belges dans la région d'Ypres, où l'Armée allemande utilise pour la première fois massivement des gaz de combat. Paul sait sans doute que son ami court de vrais risques, mais il cherche surtout à rassurer Marthe en "banalisant" son propre sort. 
4) - "maison L.L." : la société Leconte, dont Paul est un associé.
5) - "L." : "Lucien Leconte", associé principal de la société.
6) - "en Suisse" : par dépit Marthe a sans doute souhaité être expulsée de France vers un pays neutre plutôt que d'y demeurer sans permis de séjour et d'y être menacée de placement en camp de concentration.
7) - "Mme Plantain" : sœur de Georges Laforcade.
8) - "ce qui n'est pas" : Paul sait que ses lettres peuvent être ouvertes (il existe un service de censure ; sa naturalisation dépend d'une enquête sur ses idées et son comportement) mais il n'a pas envie que son censeur, son enquêteur et son épouse pensent ses lettres mensongères ou insincères : il lui importe donc de leur faire croire qu'il ne le sait pas en déclarant par avance que ses enveloppes - d'elles-mêmes - se recollent mal.

mardi 12 mai 2015

Carte postale du 13.05.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13-5-15

Chérie,

J’ai bien reçu les lignes du 2 cour. ainsi que les journaux jusqu’au 5. Je t’écrirai demain une lettre et entretemps t’envoie mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul

dimanche 10 mai 2015

Lettre du 11.05.1915

Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 28 et les cartes des 26 et 30 Avril, celle du 26 arrivée ce soir seulement via Casablanca avec une douzaine de journaux ; je te remercie de tous ces envois et te prie de ne pas oublier à l’avenir l’inscription “via Oujda”. J’ai aussi pensé à la nuit de Walpurgis (1) et j’ai même ressenti quelque chose comme de la nostalgie à cette occasion, un mal qui, d’après Rostand (2), est plus noble que la faim. Je suis heureux que tu aies pu quitter le lit, espérons que tu ne rechutes pas, car tu sais que nous avons tous bien besoin de toi !
Notre colonne vient de rentrer pour quelques jours, devant repartir le 14. Les hommes ont souffert par le mauvais temps : dans la journée une chaleur orageuse et dans la nuit des orages épouvantables. Nous avons établi un nouveau camp à 25 km d’ici mais ce n’est heureusement pas la 24° Comp. qui y reste. Cela a chauffé beaucoup : Heureusement il n’y a pas eu beaucoup de casse, une dizaine de morts et une quarantaine de blessés, alors que les bicots ont perdu un millier d’hommes.
Pendant ce temps nous avons eu ici beaucoup de service : depuis samedi soir, je suis resté pendant 36 heures sur garde, jour et nuit. On n’avait effectivement pas le temps de faire quoi que ce soit et c’est là la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis quelques jours. Dimanche matin, lorsque j’étais en faction à la tour sarrazine, les Marocains, croyant notre camp abandonné, ont essayé de descendre des montagnes ; quelques-uns se sont approchés de notre quartier jusqu’à 250 m, mais aucun n’est retourné (3). Aussitôt après les premiers coups de fusil tirés par nous, tous les murs de Taza étaient garnis et les Tirailleurs Algériens (4) dont une section était restée à côté de nous, canardaient comme des fous. 5 minutes plus tard les canons du grand blockhaus commençaient également et nous pouvions bien observer les obus qui tombaient en face dans les oliviers. Il n’y avait que 18 légionnaires de la 24° qui étaient restés ici, mais presque tous ont demandé de marcher le 14 ou le 15 car ce n’est point un amusement de rester ! Nous étions en subsistance (5) chez les territoriaux (6)(125° de Narbonne et Béziers) et nous pouvions constater que nous sommes mieux nourris qu’eux, avec la seule exception qu’eux ont 2 quarts de vin par jour au lieu d’un. Hier, à l’occasion du 1° anniversaire de la prise de Taza, nous avons mangé royalement : soupe tapioca, petits pois verts, boeuf sauce tomate, purée de pommes, salade verte, confiture, vin, café au rhum et cigare ou cigarette. C’est bat, hein ?
Ne te fais pas de mauvais sang pour l’argent, j’en aurai certainement assez jusqu’à la fin Juin ou commencement Juillet ; donc inutile de m’adresser 40 ou 50 Frs avant le 15 Juin.
Ce que tu dis là sur la terminaison de la guerre n’est pas bien sérieux. Si l’on ne veut pas recommencer, il faut absolument que l’Allemagne soit écrasée et elle le sera (7), j’en suis persuadé ; seulement c’est bien long et tous les engagés pour la durée de la guerre se font quelquefois des réflexions amères. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’il part comme volontaire pour la Belgique. J’espère sincèrement qu’il en reviendra sain et sauf. Georges Laforcade m’envoie régulièrement des lettres très détaillées sur la situation militaire et politique, très gentilles et pleines d’affection. Il doit me croire tout à fait dans le désert, inaccessible à tous les journaux. Plantain enfin m’écrit assez régulièrement et avec beaucoup de confiance.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne fait des progrès ? Et comment se comporte Georges pendant les leçons de sa soeur (8)?
Espérons que cette séparation ne durera plus trop longtemps et que la paix viendra comme un coup de foudre sans qu’on s’y attende.
Mes meilleures tendresses.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Le christianisme en a fait un sabbat diabolique que la littérature met en scène dans les différentes versions du Faust.
2) - "Rostand" : Paul compense sa précédente référence nostalgique à l’Allemagne en évoquant l'écrivain français le plus célèbre à cette époque,  Edmond Rostand (1868-1918), auteur du très célèbre "Chantecler" et patriote modèle (il s'est engagé en 1914 mais a été réformé) qui, dans son "Cyrano de Bergerac" fait dire à son héros, à l’approche de la mort, à propos du temps perdu à vivre sans son aimée Roxane : “De nostalgie !... Un mal. Plus noble que la faim !”. Entre  entre 1893 et 1912 Edmond Rostand a traduit et adapté le Faust de Goethe (publié en 1808) qui décrit le sabbat des sorcières pendant la nuit de Walpurgis. 
3) - "aucun n'est retourné" : aucun des assaillants du camp et des avant-postes français de Taza n'a survécu. Entre le début mai et la fin juin 1915, les tribus berbères hostiles à la colonisation tentèrent par des coups de main - faute de réelles troupes - d'enrayer l'opération de jonction des deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental) lancée par le général Lyautey.
4) - "Tirailleurs algériens" : soldats en très grande majorité autochtones d'Algérie, et en moindre mesure de Tunisie et du Maroc, recrutés par l'Armée française d'Afrique. Ils sont surnommés "Turcos". En 1915, 15% seulement des bataillons de tirailleurs algériens demeurent encore au Maroc et 5% en Algérie, les autres ayant été déplacés en métropole pour combattre sur les fronts européens. Les tirailleurs algériens étaient pour la plupart des Kabyles, un peuple berbère qui avait choisi - après la conquête de l'Algérie à laquelle il s'était opposé au XIXème siècle - de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes. Autour de Taza, au Maroc, ils eurent à réprimer des rebelles appartenant pour l'essentiel à des tribus berbères opposées au protectorat français avec le soutien d'agents de l'Allemagne et de l'Espagne. 
5) - "Nous étions en subsistance" : nous étions approvisionnés en vivres... 
6) - "territoriaux" : soldats âgés de 34 à 49 ans, de ce fait affectés à des missions "pépères" (comme l'indique leur surnom) notamment de garde à l'écart des premières lignes du front. Une partie de leurs régiments furent affectés au Maroc pour remplacer ceux de l'Armée d'Afrique qui avaient été affectés en métropole. 
7) - "elle le sera" : Paul approuve ainsi explicitement l'objectif de la France d'écraser l'Allemagne, et implicitement le désir de ses chefs militaires de pénétrer le territoire allemand jusqu'à Berlin et de le ruiner significativement, ce dont les U.S.A. et le Royaume-Uni la dissuaderont dès la demande d'armistice de novembre 1918.
8) - Marthe a donc finalement décidé de faire donner des leçons particulières à sa fille, et de ne l'envoyer ni à l'école religieuse, ni à l'école communale de Caudéran, comme elle l'avait précédemment envisagé.

jeudi 7 mai 2015

Lettre du 08.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 8 Mai 1915

Chérie,
Ta lettre du 25 écoulé m’est parvenue ce matin et je suis tout de même content que tu te décides à me dire après 3 mois ce qu’il y avait dans la mystérieuse lettre du 7 Février (1). Sûrement, si tu avais trouvé une puce sur Alice ou si Georges avait laissé un vent à minuit, tu aurais répété au moins dans les 2 à 3 lettres suivantes comment s’est produit cet évènement extraordinaire, mais comme il s’agissait tout simplement de ton départ et de celui des enfants, tu n’as même pas jugé utile d’y faire la moindre allusion. Bien entendu, je n’ai pas reçu la lettre en question, car sans cela j’aurais immédiatement répondu. Peut-être me diras-tu encore à l’occasion d’où venait cet ordre ; si tu n’as pas exhibé ton permis de séjour avec la mention spéciale concernant la décision préfectorale, et ce qu’on t’a répondu à ce sujet, c.à.d. si cette décision n’a aucune valeur pratique (2). Si pareille chose se renouvelait, tu pourrais soumettre aux autorités le certificat de présence au corps que je t’ai adressé de Taza. Tu voudras en outre me faire savoir dans ta prochaine lettre si depuis mon départ notre maison n’a pas été cambriolée, incendiée ou assiégée ; s’il n’y a pas eu un accouchement ou un autre évènement digne d’être signalé et dont tu ne m’aurais parlé qu’une seule fois sans que j’y aie répondu d’un mot ...
Quant à tes dépenses, il m’est assez difficile de t’en féliciter, vu que je n’en connaissais pas les détails et que je te les demandais précisément ; je te disais que je trouvais le montant pour nourriture, éclairage etc. fort modeste et maintenant que je connais à peu près les détails de l’ensemble, je te fais mes compliments pour l’économie dont tu as fait preuve. Il serait bon toutefois que tu gardes toujours au moins 300 à 400 Frs de liquide par devant toi ; tu pourras, je le répète, vendre quelques obligations du Crédit Foncier 1912. Je t’ai parlé déjà dans ma dernière lettre et avec la même conclusion de l’attitude de l’ami Penhoat et constate non sans plaisir que tu n’as pas attendu l’arrivée de mes lignes pour te convertir. Quant à la fin de la guerre, l’été se terminera en Septembre, me semble-t-il et je suis persuadé que d’ici là la guerre sera tout de même terminée. Le débarquement du corps expéditionnaire dans les Dardanelles (3) et les progrès dans l’Est me paraissent comme signes assez distincts que la prise de Constantinople (4) et le recul des Allemands ne sont point une chimère. Et il ne m’étonnerait pas du tout que l’évacuation (5) de la France et de la Belgique se fasse dans un avenir assez rapproché suivi de l’explication allemande qu’on s’est retiré volontairement pour donner une base pour les négociations de paix. Car l’Allemagne ne s’attendait certainement pas à une guerre d’une durée semblable et elle ne pourra plus tenir longtemps !
Comment vas-tu maintenant ? Ta grippe est-elle passée ? N’y a-t-il pas autre chose que cette sacrée influenza (6)? Heureusement que la Petite est maintenant sevrée ; donnes-moi promptement des nouvelles de ta santé et de celle des enfants. Je t’écris de la Tour Sarrazine (7) où je suis de garde depuis hier soir. L’attaque des bicots que nous avions prévue pendant l’absence de notre colonne ne s’est pas encore produite. Ces lâches tirent seulement de loin sur nous et depuis midi, les coups de fusil n’ont pas cessé en face sur le petit poste du Blockhaus Kappler (8).
A bientôt de tes nouvelles

1000 baisers


                                             Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Dans ses envois précédents, Marthe a demandé à plusieurs reprises à Paul s'il avait reçu cette lettre du 7 février, qui s'est manifestement perdue en route. Elle y racontait une tentative d'intimidation dont elle avait été victime, et un "ordre" dont le provenance n'est pas précisée, qui aurait mené à son départ avec ses enfants, mais qui n'a pas été suivi d'effet. 
2) - "valeur pratique" : il se peut que Marthe, qui n'avait sans doute pas en février 1915 de permis de séjour en bonne et due forme (mais peut-être un simple récépissé préfectoral précisant que son cas était en cours d'examen), ait été menacée de placement en camp de regroupement et qu'elle ait tenté d'échapper à ce sort en s'enfuyant avec les enfants. 
3) - "Dardanelles" : le débarquement des troupes alliées formant le corps expéditionnaire commença effectivement le 25 avril 1915. Son approche déclencha dans la nuit du 24 au 25 la rafle des notables arméniens de Constantinople, dont 600 furent assassinés (cet événement est considéré comme l'acte inaugural du Génocide des Arméniens).
4) - "Constantinople" : la presse alliée impatiente annonce à tort la "prise de Constantinople", une expression d'autant plus crédible qu'elle paraît une revanche de la prise réelle de Constantinople, le  29 mai 1453, par les Ottomans.
5) - "l'évacuation" : par les troupes allemandes.
6) - "influenza" : autre nom, plus scientifique et universel, de la grippe.
7) - "Tour sarrazine" : nom français du Bordj El Melouloub, une historique tour de gué construite avec les remparts par les Arabes au XII ème siècle pour protéger et surtout contrôler la ville berbère de Taza, récemment soumise aux Arabes. Elle était en 1915 très délabrée bien qu'elle ait été plusieurs fois restaurée.
8) - "Blockhaus Kappler" : fortin français, originellement dénommé "ouvrage sud", situé en montagne en avant-poste au sud de Taza, et à cette époque depuis peu dédié au Capitaine Kappler qui y mourut au combat à la tête de sa colonne de légionnaires le 10 août 1914 (ce que Paul s'abstient de préciser)... On trouve des détails sur les opérations menées par la Légion au cours de la guerre dans un opuscule daté de 1922, disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6234064p/texteBrut ; ou sur un opuscule relatif aux actions du 8ème GACA, http://jeanluc.dron.free.fr/th/8eGACA.pdf

mardi 5 mai 2015

Carte postale du 06.05.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 6 Mai 1915

Nous sommes depuis quelques jours sans courrier à cause du mauvais temps ; aussi n’ai-je rien reçu depuis samedi dernier et je suppose qu’il en est de même pour toi.
Comment vont les enfants ?

   Meilleures tendresses


                                                 Paul

vendredi 17 avril 2015

Carte postale du 18.04.1915



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 18 avril 1915

Chérie,

En main ta carte du 10 cour. Tu deviens un peu trop exigeante. Il n’y a pas eu de semaine depuis un mois où je ne t’ai pas écrit trois fois ; s’il y a quelquefois une irrégularité dans la transmission du courrier, ce n’est certainement pas de ma faute. En ce qui concerne les journaux, je n’en ai pas reçu depuis 5 jours au moins !
Les nouvelles de la guerre sont toujours maigres ; à quand enfin cette grande offensive ?
Je te confirme ma lettre du 15 ou 16 et t’envoie, ainsi qu’aux enfants, mes meilleurs caresses.


                                             Paul

mercredi 15 avril 2015

Lettre du 16.04.1915

Village berbère près de Taza

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Avril 1915

Chérie,

Je t’ai envoyé une carte postale le 14 (1) pour t’accuser réception du colis ; ta lettre du 5 m’est parvenue hier. Merci beaucoup de toutes les bonnes choses contenues dans le colis ; la poudre dentifrice et la petite brosse arrivaient juste à temps, car j’en avais vraiment besoin. Le saucisson et la boîte de pâté me serviront bien lors de la colonne qui se fera incessamment. Les maquereaux au vin blanc étaient délicieux, en compagnie de mes camarades de marabout ils ont trépassé comme il convenait, ainsi que l’oeuf de Pâques.
La photo des enfants (2) n’est pas aussi bien réussie comme l’année dernière. Ce sont les taches de la plaque qui changent tout à fait la tête de Suzanne ; Georges a maigri, dirait-on, tandis que Alice a au contraire bien profité. Elle a même un air de défi et se tient très bien. Suzanne ainsi que le petit paraissent bien mignons et ce n’est que l’exécution de la photo qui cloche.
J’ai lu avec intérêt l’article du Journal “Aux pays Scandinaves” ; tu te trompes cependant quant au début de cette série, qui avait bien paru quelques jours auparavant sous le titre “Le Danemark au coeur français” avec une vue de Copenhague. Je ne me rappelle plus de ta lettre du 7 Février, mais je crois bien qu’elle était arrivée via Casablanca avec un retard de 10 jours. Y avait-il quelque chose de particulier dedans ? Car il m’est impossible ici vu le manque de place de conserver la correspondance que je reçois. Nous n’avons rien qui ferme à clef, de sorte que l’on déchire les lettres après quelques jours car la discrétion n’existe guère à la Légion.
Ce que je ne comprends pas bien, c’est ton antipathie contre l’Angleterre. Sur quoi est-elle basée ? Car au point de vue liberté et tolérance, l’Angleterre marche certainement à la tête des pays européens. A moins que tes sentiments féministes ...??? (3)
Je pense que nous allons avoir en été quelques changements de menu pour ce qui est des légumes. Le port rend les envois si chers qu’il vaut mieux s’abstenir. Nous avons eu aujourd’hui des lentilles, mais qui n’étaient pas bien cuites. Le chocolat coûte ici 1 Fr 20 la 1/2 livre, le beurre 1 Fr 50 la 1/2 livre, les oeufs 2 sous à 3 pièce, le sucre 20 sous la livre. Merci aussi pour la petite statistique. En comptant une moyenne de 481,25 pour Bordeaux avec 190 pour nourriture etc., je comprends que la différence de 291,25 représente le loyer (117 Fr) Hélène (40,-) mais je ne comprends tout de même pas tout à fait ces 291,25. Y as-tu peut-être compris les 100 Frs. que tu m’as envoyés ici et les versements pour les titres ?
Mr. Penhoat m’écrit la gentille lettre ci-jointe ; tu vois que lui du moins est meilleur que sa réputation, du moins vis à vis de toi ! Je ne pense pas qu’il aura des embêtements de son intervention auprès de l’avocat, car ce qui est défendu, c’est le trafic, le commerce avec l’ennemi (4).
Je ne sais toujours rien de précis concernant la colonne. Il paraît qu’elle doit durer 30 à 45 jours, mais nous ne savons encore rien de précis. Le Général qui doit mener la colonne est arrivé à Taza et je pense que nous allons partir dimanche ou lundi. Je pourrai t’écrire peut-être en route car le courrier nous suivra également avec les convois de ravitaillement. Dès que je connaîtrai le jour du départ je te préviendrai pour que tu ne te fasses pas de mauvais sang si ma correspondance arrive irrégulièrement.
Mille tendresses pour toi et les enfants.

                                               Paul


Ou bien est-ce que les 481,25 représentent ta moyenne ordinaire à Bordeaux ?

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "le 14" : en fait datée du 13.
2) - "la photo des enfants: cette photo est perdue. 
3) - "tes sentiments féministes ???" : la ponctuation signale un doute de Paul soit sur la réalité d'un machisme britannique (puisque les suffragettes se mobilisent librement et efficacement et obtiendront gain de cause en 1918), soit sur sa connaissance des revendications féministes personnelles de Marthe.
4) - "commerce avec l'ennemi" : Paul se veut rassurant en arguant que Mr. Penhoat ne pourrait pas être accusé d'avoir correspondu avec Paul puisqu'il ne s'agit ni d'un "ennemi", ni d'un commerce. Cependant Paul demeure "ressortissant ennemi" et Mr. Penhoat est intervenu dans le but de faire verser à Paul par la société Leconte la part des bénéfices (commerciaux) qui lui revient.