Affichage des articles dont le libellé est moratorium. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est moratorium. Afficher tous les articles

vendredi 20 janvier 2017

Lettre du 21.01.1917

Les généraux Lyautey, Gouraud et Baumgarten entrent solennellement à Taza en 1914. (ebay)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Janvier 1917

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux ta lettre du 11 courant, et j’espère que l’espoir sur ma permission n’arrêtera pas ta correspondance : car j’ai moins d’espoir que jamais de l’obtenir ! Nous avons reçu hier un nouveau règlement du régime des permissions, établi par le Général Gouraud, successeur du Gal Lyautey à Rabat, qui dit bien que pour le cadre français de la Légion (les gradés) il y aura dorénavant une permission de 12 jours francs par an ; mais pour les étrangers, on ne prévoit des permissions que dans des cas tout à fait exceptionnels avec encore une foule de restrictions (1). Enterrons donc cette illusion avec toutes les autres qui se sont écroulées depuis le début de cette guerre ! Je pourrais évidemment faire des réflexions amères sur tous les fruits qu’ont rapporté mes sentiments francophiles et ma résolution franche de m’engager malgré tous les obstacles et malgré la facilité que j’avais de m’en aller au début du mois d’Août 1914 à St Sébastien (2) en emportant mon encaisse qui représentait alors près des 2/3 de mon actif dans la maison L. L. & Cie. Mais j’estime, malgré la grande amertume du moment, qu’il est inutile de revenir là-dessus et de regretter des résolutions prises délibérément. Je suis dans l’engrenage et il ne me reste qu’à remplir loyalement mon engagement. Mais enfin, tout cela n’est pas bien encourageant ! Je savais du reste depuis une dizaine de jours par l’entrevue de la femme d’un de mes camarades avec un Chef de Bureau du Ministre de la Guerre (3) qu’il faut des cas tout à fait exceptionnels pour nous autres, mais j’avais espéré un moment, optimiste comme je le suis toujours et malgré tout, que je réussirais ...
Je suis vraiment content qu’au moins mon colis d’Oran soit arrivé et que les fruits étaient beaux. Je compte que la caisse expédiée d’ici arrivera du moins pour le 30 de façon à ce que tu reçoives pour ta fête (4) l’objet qui t’était destiné comme étrennes.
Je crois que la proposition de Mme Robin (5) d’abaisser notre loyer de 200 Frs. à partir du 10 Mai est acceptable. Une fois parce qu’en faisant payer Leconte nous n’aurons pas beaucoup de retard chez elle à la fin de la guerre et que ce sera toujours autant de retiré de notre actif, et 2° parce que je ne voudrais pas qu’en déménageant maintenant tu eusses de nouveau des histoires, soit avec les voisins, soit avec le Commissaire de Bordeaux si tu quittais Caudéran. Et comme je pense que de toutes façons la guerre finira cette année, il s’agira tout au plus de 2 trimestres après le mois de Mai. Il serait bon toutefois que toi ou Me Bonamy (6) de préférence notifie à Mme Robin par lettre recommandée que nous payons, sous toutes réserves des règlements à intervenir après la guerre en faveur de la diminution du loyer des mobilisés.
J’attends moi aussi avec impatience le relevé de compte promis de Leconte et dont Penhoat veut m’envoyer copie. J’ai répondu hier à P. (7) et lui ai posé aussi la question comment il se figure au juste ma situation. Quant à notre situation d’après-guerre, il ne faut pas oublier que Leconte, s’il peut toujours continuer les affaires sous la raison “Lucien Leconte”, se ressentira bien de la perte éventuelle de ses 2 collaborateurs. Il s’en ressentira même plus que tu ne te le figures, car non seulement il perdra ses clients (et les meilleurs), mais il aura par dessus le marché du scandale, car au besoin je ne me gênerai pas - et Penhoat non plus - de raconter des choses qui ne sont pas de nature à le glorifier dans son chauvinisme. Quant aux correspondances contenues dans mon secrétaire, il pourra tout au plus se fâcher de certaines tournures dans ma correspondance avec Penhoat, qui ne sont pas trop flatteuses pour lui, sans cependant parler d’une séparation. Et comme je ne lui ai jamais laissé de doute sur ma façon de le juger, ni Penhoat non plus, il ne devait pas être trop surpris. En ce qui concerne les gratifications ou étrennes touchées de B. (8), il le savait, car j’ai toujours tenu à les lui annoncer avec une petite pointe ironique. J’attends donc avec sévérité son plaidoyer ... Si d’un autre côté tu ajoutes que L. (9) n’est plus tout jeune, ni bien solide, que Jean (10) est un enfant, Germaine (11) non mariée, et Lucien (12) s’il revient sain et sauf - ce qui serait presque un miracle au 1° Zouave - est assez niais de nature et au surplus un grand fainéant - tu verras que les perspectives de la famille L. ne sont guère plus brillantes que celles de Penhoat ou les nôtres ... (13) Ceci d’autant plus que la famille L. est habituée à un certain luxe ! Et dire qu’on aurait pu éviter tout cela - au moins en grande partie - sans la bêtise et l’entêtement de Leconte !
Enfin, qui vivra, verra !
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "restrictions" : Lyautey lui-même avait violé le droit aux permissions du temps où il dirigeait l'Armée française du Maroc pour ne pas dégarnir ses effectifs notoirement insuffisants. Il est évident que, devenu Ministre de la Guerre, il "couvre" les décisions allant dans le même sens de son ami Gouraud, qui le remplace au Maroc.
2) - "Saint Sébastien" : la ville espagnole frontalière de San Sebastian était en août 1914 le lieu de villégiature de Marthe et des enfants. Paul avait alors la possibilité d'aller les y rejoindre, avec l'aval de la préfecture qui lui proposait un visa, et d'emporter avec lui les 2/3 de ses actifs dans la société L. Leconte, soit la jolie somme de 20 000 francs. Paul a déjà exposé cette opportunité qui lui avait été donnée de fuir la guerre avec sa famille dans sa lettre du 28 septembre 1916. Il semble évident qu'il cherche à retenir l'attention d'un éventuel censeur sur le prix qu'il paie pour son amour de la France, lequel devrait lui valoir - à ses yeux - l'attribution de la nationalité française qu'il espère.
3) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, par expérience hostile aux permissions au Maroc.
4) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
5) - "Mme Robin" : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran. L'abaissement du loyer consenti par Mme Robin (avec versement du reliquat à la fin de la mobilisation de Paul) témoigne d'une négociation entre elle et les Gusdorf (ou leur avocat) qui prend en compte à la fois le moratoire et le plafonnement des loyers des familles dont le chef est sous les drapeaux. Paul compte que le loyer sera payé par le séquestre par prélèvement sur sa part des bénéfices (revenus de ses actifs) dans la société L. Leconte et que, comme promis par le Parlement, les loyers des démobilisés seront abaissés après la guerre grâce à un fonds national d'indemnisation des propriétaires.
6) - "Me Bonamy" : Maître Bonamy, avocat de Paul réclamant la levée du séquestre ou son aménagement.
7) - "P." : Penhoat, le troisième associé de la Société Leconte, ami de Paul.
8) - "B." : probablement une relation d'affaires de Paul, mais cette initiale ne permet pas de l'identifier parmi plusieurs possibles en France et à l'étranger. Les étrennes et gratifications offertes à Paul par cette relation ont vraisemblablement été dénoncées par Leconte auprès du séquestre comme devant revenir à la société et non pas à un seul de ses trois actionnaires.
9) - "L." : Leconte (fondateur de la société Lucien Leconte).
10) - "Germaine" : fille de Lucien Leconte, aînée de sa descendance.
11) - "Jean" : second fils de Lucien Leconte. En des temps plus heureux, Leconte envisageait de le marier à Suzanne, la fille de Paul...
12) - "Lucien" : premier fils de Lucien Leconte. Lucien et Germaine sont les enfants d'un premier mariage; Leconte a divorcé et s'est remarié.

13) - "les nôtres" : on retrouve dans cette remarque le même esprit vengeur que celui exprimé dans la lettre du 3 janvier 1917.

vendredi 29 juillet 2016

Lettre du 30.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Juillet 1916

Ma Chérie, 
J’ai tes lignes des 18 et 21 courant, et, suivant ton conseil, écris par ce même courrier à Mr. Palvadeau (1); ci-joint copie de ma lettre. Je me suis basé sur les communications relatives à la lettre que Penhoat (2) a écrite au même avocat bien que P. ne m’en ait rien dit encore. Dans sa dernière lettre (du 10 Juillet) il me dit qu’il attend avec beaucoup d’intérêt les nouvelles au sujet de ton voyage à Nantes. Je lui ai répondu hier soir en lui donnant quelques détails. Me Bonamy (3) doit avoir l’habitude de tous les vieux messieurs de laisser traîner les affaires, d’autant plus que ce n’est que par suite de la guerre qu’il a repris possession de son étude. Quant à Mme Robin (4), je te recommanderai de ne plus pousser les choses plus loin : Qu’elle se débrouille, car comme Me Lanos te l’a dit, il y aura peut-être une loi ou un décret accordant une réduction des loyers pour les mobilisés. 
Le régiment de Penhoat étant relevé par les Anglais dans son secteur d’Ypres (5), se retrouve maintenant dans les environs de Noyons-Compiègne (6), c.à.d. sur le point du front qui est le plus rapproché de Paris. Je crois t’avoir déjà écrit que P. caresse l’espoir d’avoir une nouvelle permission pour aller en Bretagne où il a quelques affaires de famille à régler. Puisque Mme Penhoat s’y trouve également en ce moment, ils vont très probablement se rencontrer là-bas.
En ce qui concerne la mentalité de Leconte, tu connais son optimisme habituel : il voit tout en rose lorsqu’il commence quelque chose et son travail est plutôt passif, c.à.d. au lieu de s’efforcer d’atteindre son but, il travaille à aplanir la route de telle façon que le but vienne à lui. Mais il est réellement naïf de se présenter (7) que je vais laisser tout en plan ou bien que je le désigne comme héritier de mes intérêts ! La chose n’est tout de même pas aussi simple que cela et je ne crains pas grand’chose de ce côté-là. Rappelle-toi du reste qu’un an avant la guerre encore Leconte nous proposait de nouveau le système des volontaires allemands à outrance (8) et c’était moi en particulier qui étais opposé à ce projet. Naturellement toutes ces lettres et les copies de mes réponses se trouvent au Bureau de Bordeaux, mais Penhoat aussi en possède un exemplaire et si réellement L. avait l’intention de crier au scandale, il serait assez facile de lui boucher le bec. Et me mettre sans façon à la porte du bureau dont je participe aux frais n’est pas si facile non plus. Si réellement l’affaire était transférée à Bordeaux, Mr. Wool. (9) te présenterait à un avoué dans le cas probable où Me Lanos comme représentant de Mr. Palvadeau ne pouvait pas accepter un mandat que tu lui offrirais tout d’abord naturellement. Je ne vois pas bien, à bien réfléchir, ce que le séq. a à voir devant le Tribunal. Son rôle, à mon avis, se borne à administrer ou surveiller les biens dont il a la charge de sorte que peut-être Me Lanos pouvait quand même nous représenter officiellement.
Mr. Plantain (10) est donc quand même revenu, ce qui doit avoir quelque peu rassuré ton pessimisme sur les bons amis sur lesquels on peut compter. D’autre part, si tu avais besoin de références au Tribunal ou ailleurs, tu pourrais encore en dehors de Mr. Woolougham indiquer Mr. Th. Colombier, Courtier maritime, 1 rue Esprit des Lois ; Mr. Lagache, Administrateur délégué de la Société Chimique de Bordeaux, 30 rue des Amandiers ; F. Fourgous, 13 Cours de Tournon, Bordeaux ; Mr Capuron, Directeur de l’Union Gazière du Sud-Ouest, 52 Rue St Rémy à Bordeaux, qui tous, j’en suis sûr, ne me refuseront pas leur assistance.
J’ai lu avec intérêt tes nouvelles au sujet de l’incendie. Sais-tu à qui appartenait ce dépôt ? Le terrain de Mr. Gimeaux (11) était situé tout près du nouveau Bassin à Flot (12). Ne s’agirait-il pas de silos construits pour recevoir et entreposer des grains etc. dans les Docks ?
Dans quel hôtel es-tu descendue à Nantes ? Et quelle est l’adresse exacte du nouveau bureau de L. (13)? Nantes n’a jamais été une “base” anglaise, mais un port de réception de certaines marchandises destinées aux troupes anglaises. Les bases sont surtout Le Havre, Rouen, Boulogne, Calais et Dieppe. Tu constateras que les Anglais persistent dans leur offensive dans la Somme (14), qu’ils y ont même bien avancé (toutes proportions gardées). Personnellement, je reste persuadé que c’est eux qui vont amener la chute de l’Allemagne (15) et s’ils devaient y travailler encore un an ou deux.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Mr. Palvadeau" : selon ce qu'en dit Paul plus loin il s'agirait d'un avocat de Nantes qui se faisait représenter à Bordeaux par Me Lanos, l'un des deux avocats de Paul dans ses affaires de levée de séquestre et de non-versement des bénéfices par Leconte.
2) - "Penhoat" : troisième associé de la société L. Leconte & Cie dont Paul est le deuxième.
3) - "Me Bonamy" : avocat de Paul à Nantes (il semble, au simple fait qu'il en ré-écrive le nom complet, que Paul lui refasse confiance).
4) - "Mme Robin" : logeuse de la famille Gusdorf à Bordeaux, à laquelle Marthe souhaite payer son loyer alors que Paul cherche à l'en dissuader en se référant ici non plus au moratoire de 3 mois institué par les décrets des 14 août et 27 septembre 1914 ("sursis" pour les "petits loyers" reconduit par décret tous les 90 jours) mais à la rumeur rapportée par Me Lanos (avocat recruté par Paul pour remplacer le précédent, alors jugé défaillant) annonçant une possible réduction générale des loyers pour les mobilisés. Au contraire, face à la paupérisation dramatique de nombreux propriétaires ne recouvrant plus leurs loyers, il était question au Parlement en 1916 (en fait depuis la reconduction de 90 jours réputée "la dernière" en décembre 1915) d'obliger les locataires à payer sans délai l'intégralité de leurs charges locatives et de permettre aux propriétaires de contester le sursis à payer le loyer "s'ils peuvent fournir la preuve que leur locataire est en état de payer". Rien ne fut cependant décidé avant la fin de la guerre en 1918 et tout redevint "normal" ensuite, à l'exception de l'attribution aux "petits propriétaires" d'une indemnisation pour perte de revenus.
5) - "Ypres" : enjeu allemand raté de la "Course à la Mer" de 1914, la ville belge d'Ypres, en Flandre, fut une seconde fois attaquée par l'Allemagne en avril-mai 1915, qui ne parvint pas à la prendre, malgré le premier emploi de gaz de combat, du fait de la résistance des Britanniques, Belges et Français (les Alliés y perdirent environ 150 000 hommes). Au printemps 1916, les troupes françaises se regroupant sur Verdun, l'Empire britannique prit en charge le secteur d'Ypres, accumula des troupes anglaises, écossaises, galloises, irlandaises, australiennes, canadiennes et néo-zélandaises puis mit en marche une opération visant à déloger les Allemands des hauteurs situées à l'est d'Ypres. L'assaut fut préparé le 7 juin par l'explosion d'une vingtaine de mines anglaises de plusieurs dizaines de tonnes d'explosif chacune (les explosions furent perçues jusqu'à Londres). L'infanterie enfonça ensuite les lignes allemandes et la ville d'Ypres fut ainsi mise hors de portée des Allemands. Penhoat, qui s'était engagé en mai 1915, avait été employé comme fourrier sur les lignes arrières du front en Flandre belge, puis en troisième ligne dans un mess d'officiers. Sa lettre à Paul datant du 10 juillet on peut penser qu'il partit avec les derniers régiments se portant à la défense soit de Paris, directement menacé au cas où l'Allemagne prendrait le contrôle de la vallée de l'Oise (ce fut le cas de son régiment puisqu'il se retrouva dans le secteur de Noyons - Compiègne, les deux verrous de cette vallée), soit de Verdun alors en plein enfer. 
6) - "Noyons - Compiègne" : clés de contrôle de la vallée de l'Oise (donc de Paris). À l'été 1916, le front se situe au sud de Noyons (ville occupée par les Allemands depuis août 1914 jusqu'en mars 1917 puis détruite par les combats de mars-avril puis août 1918) et au nord de Compiègne (qui contrôle aussi le débouché de la vallée de l'Aisne, et qui demeurera pendant toute la guerre une ville-garnison, une ville-hôpital et en 1917 une ville-quartier général, très proche du front). 
7) - "de se présenter" : de s'imaginer, de croire...
8) - "système des volontaires allemands à outrance" : allusion à la bataille de Leipzig d'octobre 1813 qui vit la défaite de Napoléon face à une nouvelle coalition renforcée par la désertion et la trahison des supplétifs saxons et wurtembergeois de la Grande Armée (encouragés par la Prusse) et par l'enrôlement massif dans les corps francs prussiens de civils volontaires qui, après avoir accueilli Napoléon en libérateur, le voyaient dorénavant, puisqu'affaibli par son recul face à la Russie, comme un ennemi national à abattre. Cette allusion ne pouvait, en 1916, avoir de sens que pour Paul et Marthe, très imprégnés de leur culture allemande. Elle permettait vraisemblablement à Paul de rappeler à Marthe (devenue de fait son avocate) que Leconte n'était pas le dirigeant loyal et droit pour lequel il voulait se faire passer aux dépens des Gusdorf : Paul s'était plusieurs fois opposé au projet proposé par Leconte de démarcher en catimini des clients liés par contrat à d'autres sociétés de courtage, ce qui constituait à l'époque et dans ce milieu particulier une trahison des usages garantissant la paix des marchés (Paul s'était déjà plusieurs fois positionné, dans son courrier de guerre, comme un adepte du capitalisme régulé plutôt que "sauvage"). En somme il s'agissait de rappeler la duplicité et la perversité de Leconte, implicitement accusé par Paul de vouloir trahir son associé en profitant de ses difficultés temporaires (séquestre, incorporation au loin, avocats peu actifs...).
9) - "Mr. Wool." : Mr. Wooloughan, ami américain et partenaire d'affaires de Paul à Bordeaux.
10) - "Mr. Plantain" : cet ami de la famille avait été affecté à l'arsenal de Tarbes en 1915.
11) - "Mr. Gimeaux" : Cette personne n'a pas laissé plus de traces accessibles actuellement que l'incendie survenu sur le port de Bordeaux dont parlait Marthe en juin ou juillet 1916 (la lettre du 20 août suivant précise qu'il s'agit des docks Sursol, mais le seul incendie encore répertorié de ce dock - qui entraîna d'ailleurs celui du port tout entier - remonte à septembre 1869).
12) - "nouveau bassin à flot" : ce bassin, le second du genre dans le port de Bordeaux (quartier de Bacalan), avait été aménagé de 1906 à 1911. Il avait été équipé avant 1914 d'un pont roulant et de silos à grains.
13) - "L." : Leconte.
14) - "Somme" : Les Britanniques furent décimés le 1er juillet 1916, premier jour de leur offensive sur la Somme. Cependant, ils tinrent jusqu'au 18 novembre 1916 et parvinrent - sans toutefois les battre incontestablement - à faire reculer les Allemands d'une dizaine de kilomètres. Paul "enjolive" beaucoup pour rassurer Marthe en écrivant à la fin juillet, sans en être lui-même dupe : "ils ont bien avancé (toutes proportions gardées)" 

15) - "chute de l'Allemagne" : Paul confirme ici une fois de plus son anglophilie face à Marthe, toujours méfiante envers les Anglais.

mercredi 8 juin 2016

Lettre du 09.06.1916

Illustration de presse pour "La veine" (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84030371/f5.item)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza,le 9 Juin 1916

Ma chère petite femme,

J’ai sous les yeux tes lettres des 30 Mai, 2 et 4 Juin et, au milieu des préparatifs pour une nouvelle colonne, m’empresse de te répondre. Nous devons en effet repartir dimanche prochain 11 courant, jour de Pentecôte, pour rester 30 à 40 jours dehors, en poussant vraisemblablement jusqu’à la Région de Fez. Comme je n’ai pas raté une seule sortie cette année, j’avais quelque espoir de rester cette fois-ci à Taza, mais comme il y a, en y comprenant les derniers blessés, un très grand nombre de malades à la Compagnie, je marcherai encore, ou plutôt je courrai. Heureusement qu’on marchera cette fois-ci en kaki, c.à.d. sans capote, car dans les plaines de l’Occidental (1) des chaleurs de 50 et même 60° sont à l’ordre du jour.
Tu as raison en supposant que cette vie me fatigue - surtout moralement. Elle m’abrutit même à un tel point que que je ne songe guère plus loin qu’à la parole de Mr. Alfred Capus (2) dans “La Veine” que nous avons entendue aux Sables d’Olonne : “Tout s’arrange !” Bien sûr que l’attitude du Tribunal et le flegme de Me Bonamy m’affligent au plus haut point et si je pense comment la question matérielle qui, jusqu’ici, n’a jamais été d’actualité dans notre vie, t’assaille maintenant, je ressens quelque chose comme une immense amertume, suivie promptement d’un dégoût profond. On se dit que tout ce que l’on fait ne sert à rien, que les sentiments les plus sincères et les plus purs sont méconnus au point de décourager finalement l’homme le plus courageux ...
Mais revenons à notre cas. Dans l’état d’âme où tu te trouves, je crois que le mieux est d’aller à Nantes, voir Me By (3) et t’expliquer à fond avec lui. Tu connais la question à fond et ce que tu fais sera bien fait. Si tu trouves que tes soupçons envers By sont justifiés,  tu chargeras un autre avoué de la défense de nos intérêts, peut-être Me Lanos t’indiquera-t-il une adresse. Il me paraît dans tous les cas que Bonamy doit soumettre  in extenso les 2 jugements du Tribunal. Il est étrange que celui-ci s’occupe de la question de notre logement : comme tu le dis très bien, il pouvait tout simplement refuser, par rapport au moratorium, d’en acquitter le montant. Mais comme mon actif dans la maison L. L. & Cie était, au début de la guerre, d’environ 36 à 37 000 Frs et mon revenu annuel d’environ 20 000 (4) je ne vois pas pourquoi le tribunal s’occupe de cette question. Quant à mon contrat avec L. je ne demande pas mieux que de me séparer après la guerre, mais à des conditions acceptables pour moi. L’avenir ne m’inspire pas de crainte, et s’il nous était impossible de vivre en France, eh bien, ce sera ailleurs (5)! 
Tu pourras exhiber à Nantes la coupure de l’Echo d’Oran sur le cas du légionnaire Merzinguer (6) qui se trouvait même en Algérie et non au Maroc comme moi depuis 16 mois. Tu as sans doute conservé cette coupure ? Demande donc au Commissaire un laissez-passer. Je te rappelle du reste que l’ordonnance du Tribunal instituant un séq. m’est parvenue dans le temps par l’entremise de Leconte ce qui est assez bizarre.
En ce qui concerne le changement éventuel de domicile, tu connais mon opinion. Comme nous avons encore 8 mois devant nous (7), nous aurons le temps de raviser. Je préfère que tu restes à la Rue du Chalet (8) 1°) à cause des voisins et 2°) parce qu’après la guerre nous devrons examiner la situation et prendre les mesures que nous jugerons utiles ...
Tu auras lu entretemps que la bataille de Jutland est plutôt une défaite allemande car les pertes allemandes effectives, absolues (9), sont même plus élevées que les pertes anglaises, sans compter le fait que la flotte allemande a dû faire demi-tour sans percer le blocus.
Je te retourne sous ce pli la copie de la lettre du 2 cour. à Me Bonamy et celle de ton projet de lettre. Comme déjà dit, j’estime qu’il ne faut pas envenimer les choses par une correspondance de ce genre : explique-toi verbalement, va au pire voir le Procureur et tu auras le coeur net. Et si réellement tu n’obtenais rien - ce que je ne veux pas croire - laisse-toi vivre et pense comme moi et Capus que tout s’arrangera. 
Et pense encore que si même nous perdions le fruit de tant d’années de labeur, nous ne nous perdrons au moins pas.


                                                   Ton Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "l'Occidental" : le Maroc occidental.
2) - " Alfred Capus" : académicien depuis février 1914, directeur du Figaro durant la Grande guerre (il y rédigeait un bulletin quotidien), il était célèbre comme auteur de comédies, dont beaucoup furent publiées dans la revue "l'Illustration". Sa comédie "La Veine" fut créée au Théâtre des Variétés à Paris en 1901. La citation complète est: "Tout s'arrange dans la vie, mais mal".
3) - "Me By." : Maître Bonamy.
4) - "20 000" : ces sommes en francs français d'avant guerre correspondraient aujourd'hui à environ 120 000 - 130 000 € pour les actifs et à 70 000 € pour le revenu annuel.
5) - "ce serait ailleurs" : une nouvelle fois, ce genre de propos n'est guère prudent sous la plume d'un demandeur de la nationalité française. L'idée d'émigrer vers un nouveau pays est un leitmotiv des lettres de cette période.
6) - "Merzinger" : ?
7) - "8 mois devant nous" : avant l'échéance du bail.
8) - "Rue du Chalet" : dans le logement actuel, à Caudéran.
9) - "absolues" : par de savants calculs tendancieux, la presse pro-britannique (ou anti-allemande) avait réussi à alourdir les pertes allemandes (11 navires, 2500 morts, 500 blessé) au point qu'elles dépassaient celles des Britanniques (14 navires, 6100 morts, 500 blessés, 180 prisonniers). Paul ne commente pas ce grossier tour de passe-passe mais cite toutefois l'argument concluant à la victoire anglaise : le blocus a tenu. 

jeudi 28 avril 2016

Lettre du 28.04.1916

Document prouvant que Paul s'est engagé dès les premiers jours de la guerre


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 28 Avril 1916

Ma Chérie,

Ta lettre du 24 Mars avec tes voeux pour mon anniversaire m’est parvenue hier par le petit détour de l’Egypte (1). Comme tu peux le constater sur l’enveloppe ci-jointe, ta lettre, probablement collée contre une autre, est arrivée au Caire (Cairo) le 4 Avril et a filé ensuite par Casablanca à travers tout le Maroc Occid. à Taza. Comme je te disais déjà, ton colis est arrivé à temps dans un excellent état. Ce n’est qu’après lecture de ta lettre du 24/3 que je comprends différents passages de tes correspondances ultérieures. Et je me rappelle aussi maintenant avoir laissé la nappe (2) à documents dans le petit meuble américain au bureau, parce que notre coffre américain était trop étroit. C’est dans cette mappe que se trouvent aussi les bilans et contrats de la maison ; mais comme tu le dis toi-même, il est peut-être préférable de ne pas la chercher maintenant pour éviter des histoires avec L. Quant à Mme Robin, elle n’a qu’à aller au Greffe du Tribunal de Commerce de Bordeaux (à la Bourse) pour se renseigner d’une façon officielle que je suis associé de la maison. Comme je suis présent sous les drapeaux, nous bénéficions du moratorium (3) et n’avons point besoin  de payer le loyer pendant la guerre. Que Mme R. (4) se débrouille donc seule ; elle devrait être contente déjà d’avoir touché plusieurs trimestres que tu n’étais pas obligée de payer. Quant à l’acacia, c’est en effet nous qui, suivant les termes de notre bail, devons nous en occuper. Je ne pense pas que ma bicyclette s’abîme davantage au bureau qu’à la maison, à la seule condition qu’elle soit à peu près propre et un peu graissée. 
En main également tes lignes du 16 courant, avec tes réflexions mélancoliques sur la vie en général et la tienne en particulier. Que veux-tu que je te dise, ma pauvre petite femme ? C’est une mauvaise, une bien mauvaise passe que nous traversons - comme tous les autres. Moi, personnellement, je suis arrivé à un tel point d’abrutissement que je ne vois plus que notre propre sort, sans trop m’arrêter à la situation générale. Et si je n’avais pas le beau souvenir de tant de “leuchtende Tage” (5) que nous avons passés ensemble, si je ne me réjouissais pas de les avoir vécus au lieu de pleurer qu’ils sont passés, j’aurais déjà souvent perdu tout mon courage. Derrière un mur et avec un seul arbre lointain dont la saison fait pousser et faner les feuilles tour à tour, on peut être plus heureux et content que dans le plus beau paysage ... J’espère toujours que les quelques rares lueurs de la paix qu’on aperçoit çà et là à l’horizon ne sont ou ne restent pas qu’une illusion et que cette année 1916 verra la fin des hostilités. Que la vie après soit dure, je n’en doute pas, mais après tant d’épreuves, cela ne pourra être qu’un grand soulagement. 
Je suis content aussi que tu aies les enfants avec toi qui, non seulement t’égaient un peu, mais te donnent aussi pas mal de préoccupations. C’est juste cet éveil des sentiments entre frère et soeur que j’aurais bien voulu observer ...
Mr. Penhoat a demandé par lettre recommandée des explications à L. (6) le sommant de lui donner des éclaircissements sur les affaires que L. ferait pour son propre compte. Comme tu le penses bien, Bx n’a bien entendu pas fait 22 000 Frs. en 1915. En 1914, j’avais déjà plus que cela lorsque la guerre éclata (7)!
Je suis curieux de connaître la réponse de l’avocat lorsque tu seras allée le consulter s’il peut s’occuper de nos intérêts. Je pense que tu as reçu promptement ma lettre avec recommandations diverses et ma coupure de l’Echo d’Oran.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

                                                 Paul

Je n’ai plus maintenant de ces feuilles arabes (8)!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Égypte" : toujours revendiquée par l'Empire ottoman, l'Égypte est sous influence anglaise depuis 1882 et sous protectorat britannique depuis le 18 décembre 1914. La Grande Bretagne s'en servit, entre décembre 1915 et mars 1916, de base arrière pour ses opérations sur Gallipoli. Et c'est au Caire, dans les bureaux du renseignement britannique, qu'est née la Grande Révolte Arabe

de juin 1916 à laquelle Thomas Edward Lawrence a attaché son surnom de "Lawrence d'Arabie".
2) - "mappe" : dossier, liasse, "chemise"... 
3) - "moratorium" : il s'agit du moratoire sur les loyers, décrété le 5 août 1914.
4) - "Mme R." : Mme Robin, propriétaire du logement loué par les Gusdorf à Caudéran.
5) - "Leuchtende Tage" : jours lumineux (jours heureux).
6) - "Bx." : le bureau de Bordeaux de la société Leconte, dont Paul, était le responsable. 
7) - "lorsque la guerre éclata" : depuis lors Paul est parti sous les drapeaux mais le bureau qu'il dirigeait à Bordeaux a continué à fonctionner, avec un chiffre d'affaire vraisemblablement accru du fait de la forte hausse des cours du charbon. Paul estime donc que le bénéfice de 1915 aura largement dépassé les 22 000 francs réalisés en moins d'une année en 1914.

8) - "feuilles arabes" : il s'agit de feuillets calligraphiés, montrant des passages du Coran, que Paul avait ramassés lors d'une colonne dans un village bombardé et envoyés à Marthe en lui demandant de les conserver précieusement, les comparant aux pages illuminées des Bibles médiévales manuscrites qu'il avait admirées à Wolfenbüttel dans sa jeunesse.

samedi 28 novembre 2015

Lettre du 29.11.1915

Groupe de spahis (herodote.net)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Novembre 1915

Ma chère petite femme,

J’ai les lettres des 16 et 17 courant. Tu as vraiment fait des progrès depuis 1900-1901 où tu as commencé à m’écrire des cartes postales éditées chez R. Rose (1)! Je comprends du reste fort bien que n’ayant pour ainsi dire personne pour vider ou alléger ton coeur en discutant les effets et les causes, tu uses un peu plus de papier à lettre. Et si je n’ai pas suffisamment de temps pour t’écrire aussi souvent que je le voudrais, je suis tout de même bien content de recevoir souvent de tes nouvelles. A propos de la lettre de Suzanne, tu dois l’avoir corrigée bien souvent, car il n’est pas possible qu’un enfant de cet âge écrive aussi correctement.
Parlons d’abord un peu de la question financière. D’après ce que j’ai pu lire dans les journaux, les dispositions du moratorium concernant les loyers n’ont pas été changées. Malgré cela il me serait agréable, à moi aussi, que le séq. (2) paye à Mme Robin partie ou totalité des loyers échus. D’un autre côté je vais écrire à Mr. Penhoat pour lui demander de m’adresser jusqu’à la fin de la guerre les mensualités (3) que tu m’as envoyées jusqu’ici, ce qui augmenterait d’autant tes ressources à toi. Celles-ci sont du reste bien maigres, ou surtout que tu as à payer Hélène, les contributions etc. Je t’engage donc de nouveau à vendre par l’entremise de l’ami W. (4) une obligation 3% 1912 du Crédit Foncier qui valent en ce moment 200 à 205 Frs. de façon à avoir un peu d’avance à la maison. Laisse donc les paiements à Mme Robin complètement de côté jusqu’à nouvel ordre. Si le séq. y consentait, tu pourrais au moins toucher les intérêts échus au C.N.E.P. (5) tout en y laissant toujours en dépôt les titres qui s’y trouvent encore. 
La situation diplomatique dans les Balkans s’est tout de même un peu améliorée (6) et il est à espérer que la situation militaire en fera de même sous peu. Dans un des derniers n° du Journal que j’ai reçu aujourd’hui, il est question d’astreindre les sujets des pays alliés résidant en France de s’enrôler, soit dans leurs pays respectifs, soit dans l’armée française, ou bien d’être amenés dans un camp de concentration (7). On veut même prévoir des mesures spéciales pour les neutres domiciliés actuellement en France. C’est du moins ce qui ressort de débats à l’Hôtel de Ville de Paris et des paroles du Préfet de Police (8). Malgré toutes ces rigueurs, je suis d’avis qu’une fois la guerre terminée, il sera impossible de vouloir édifier un mur chinois (9) autour des différents pays européens. Il sera certes fait beaucoup d’attention aux naturalisations, et pour ceux qui ne l’obtiendront pas il y aura des mesures de surveillance spéciales pour éviter que l’affluence des étrangers redevienne aussi forte qu’auparavant. Mais les relations économiques ne se commandent pas, elles sont les suites des richesses naturelles et des productions des différents pays et aucune puissance ne pourra s’en affranchir. Que les droits d’entrée des marchandises allemandes seront sensiblement augmentés n’est que trop naturel. Si cela n’a pas été le cas jusqu’ici, c’est que le traité de Francfort avait établi au profit de l’Allemagne le régime de la nation la plus favorisée (10). 
C’est donc Georges qui a remarqué le sac à la ceinture d’un Marocain ? Ce sac, notamment dans un modèle plus grand, est constamment porté ici par les Officiers des troupes marocaines dont la tenue est du reste très pittoresque. Quel est donc le petit Pierre (11)? Sans doute un parent d’Hélène ? Ici nous ne cessons pas d’avoir un temps superbe, à peu près comme en Septembre à Bordeaux. Même les nuits ne sont pas bien froides en ce moment. Nous travaillons également aux Jardins en bas, espérons que nous ne goûterons plus longtemps les fruits de notre travail l’année prochaine.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "de chez R. Rose" : cet éditeur réputé de cartes postales présentant des photographies (très belles) de paysages était français, son siège étant au 145 rue du Temple à Paris. Paul, qui était alors en Allemagne, pouvait avoir gardé 15 ans après le souvenir de la marque de ces cartes françaises. Marthe prenait alors (avec Paul ?) des leçons de français; elle collectionnait les cartes postales dans un gros album conservé dans les archives familiales.
2) - "le séq." : le séquestre, censé verser à Marthe des mensualités qui lui permettent de vivre.
3) - "les mensualités" : les mandats d'argent de poche envoyés mensuellement à Paul par Marthe (environ 50 francs par mois).
4) - "l'ami W." : Wooloughan, ami américain et homme d'affaire de Paul.
5) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris.
6) - "un peu améliorée" : les secours terrestres dépêchés par la France à partir de Salonique soulagent la retraite des Serbes mais ne l'enrayent pas.
7) - "camp de concentration" : donc d'être traités comme des "ressortissants ennemis", regroupés dans des camps en différents points de France.
8) - "Préfet de Police" : lequel s'inquiète de la présence à Paris de nombreux espions ressortissants de pays neutres travaillant pour la Triple Alliance.
9) - "mur chinois" : muraille de Chine.

10) - "nation la plus favorisée" : Le traité de Francfort imposé à la France vaincue par l'Allemagne le 10 mai 1871 stipule dans son article 11 que la clause de la nation la plus favorisée règlera les échanges économiques entre les deux pays, c'est-à-dire précisément que la France ne taxera pas plus ses importations d'Allemagne que du moins taxé de ses fournisseurs. Paul expose ici que l'Allemagne en a profité aux dépens de la France et qu'il "sera naturel" après la guerre de taxer les produits allemands, ce qui n'est pas cohérent avec le principe du libre-échange qu'il prône habituellement. Ce paradoxe se double d'un autre si l'on relie cette proposition protectionniste avec ce qu'il disait précédemment de l'immigration, qu'il proposait de contrôler "pour éviter l'affluence des étrangers", ce qui relève d'une attitude xénophobe alors qu'il est lui-même un immigré. En fait, Paul se montre ici rationnellement (ou naturellement) xénophobe puis protectionniste peut-être pour se démontrer fondamentalement français, ou du moins français tel qu'il imagine ou perçoit les Français. Se sentirait-il alors observé par les agents des juges qui se prononceront sur son éventuelle naturalisation ? Peut-être aussi faut-il lire ses considérations comme un appel à la mesure : après la guerre, il faudra veiller à ne pas totalement fermer les frontières - ni pour les hommes, ni pour les marchandises - entre les pays des deux camps. Dans ce cas, Paul plaiderait la même cause que les partisans d'une Europe confédérale.
11) - "petit Pierre" : ?

mercredi 29 avril 2015

Lettre du 30.04.1915

Uniformes de la Légion lors de la bataille de Camerone (1863)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 30 Avril 1915

Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 19 courant et ton envoi d’objets de pansement m’est également parvenu. Je t’en remercie, et puisque cela semble te faire plaisir je lui donnerai une place d’honneur dans mon paquetage. Car comme tu le penses bien je peux avoir autant de teinture, de l’ouatte, du gaze etc que je veux, et cela gratuitement à l’infirmerie qui elle, ne vend rien mais fournit gratuitement. La teinture d’iode est du reste le remède universel pour l’extérieur à Taza, comme la purge l’est pour l’usage intérieur. Mes pieds du reste sont complètement rétablis ; il paraît qu’au début tout le monde blesse des pieds, mais comme déjà dit les miens sont maintenant en bon état ; la faute en était aussi à mes brodequins que j’ai changés l’autre jour contre une paire plus grande qui me va bien. Notre colonne va partir demain soir ou dimanche, mais comme je viens d’être désigné comme devant rester pour la garde de la ville, je ne marcherai pas cette fois-ci. Depuis quelques jours il fait une chaleur torride ici de sorte que très probablement la reconnaissance sera pénible. J’ai reçu ce soir une carte du Temple écrite par Hélène pour les enfants, dis-lui mes remerciements. Penhoat (1) également m’a écrit ; il n’a pas reçu non plus de réponse de l’avocat de Nantes qui a été très probablement mobilisé. Penhoat a exposé notre cas à son avocat de la Cour d’Appel de Paris qui, lui, est sûr que nous serons naturalisés après la guerre.
Comment va notre petit Georges ? Est-il enfin rétabli ?
Il me semble que tu n’avais point besoin d’exposer notre situation à Mr Robin (2); il suffisait de lui dire que nous profitions du moratorium pour ne pas payer, comme du reste l’avocat te l’avait conseillé. Est-ce que tu vois encore régulièrement Mr. Wooloughan ? (3)
Il règne maintenant ici une vraie rage de plantation. Toutes les compagnies ont reçu des terrains qu’elles arrangent pour avoir des légumes frais (4). Outre 2 grands jardins situés à environ 2 km du camp, la 24° a planté surtout de la salade tout autour du camp. Des arbres et des fleurs poussent devant tous les bâtiments et hier on a même annoncé un concours pour fleurir tous les marabouts (tentes) qui de cette façon seront tous entourés de fleurs. Bien entendu, on fait aussi des blagues : telle escouade a planté des macaronis, une autre des pommes de terre, des coquilles d’oeuf et ... des piquets de tente !
Nous étions ce matin au tir et nous avons du repos depuis 10 hs. du matin pour fêter la bataille de Camerone (5) au Mexique (30/4/1865) où la 3° Compagnie du 1° Étranger a combattu jusqu’au dernier homme, faisant plus de 500 morts parmi les Mexicains. Il n’y a plus à se plaindre de la nourriture, elle varie maintenant assez et surtout elle est mieux préparée depuis quelque temps. Le dimanche, on nous sert au lit (6) du café au lait ou du chocolat avec des biscuits ! 
Je regrette que les journaux ne me parviennent plus du tout depuis une dizaine de jours à peu près. Ne les expédies-tu plus ? Je pense que le mois de Mai amènera bien la décision, car de part et d’autre on doit avoir hâte d’en finir. L’Italie (7) joue un drôle de rôle dans toute cette affaire ; faut-il vraiment croire que son armée n’était pas prête ?
Tu me ferais plaisir en m’envoyant le petit cahier de Polyglott-Kunze (8): Le Français en Angleterre qui se trouve ou bien dans notre bibliothèque ou bien dans mon sac jaune de voyage (sous le carton). Si tu ne le trouves pas, prière d’en acheter pour 1 Fr.

               Meilleurs baisers

                                           Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Gusdorf)
1) - "Penhoat": ami de Paul, et troisième associé, avec Lucien Lecomte, de la société L. Lecomte, où travaille Paul.
2) - "Mr. Robin ": propriétaire du logement loué par les Gusdorf à Caudéran. 
3) - "Woolougham": ami américain de Paul, à qui il avait confié une partie de son portefeuille d'actions.
4) - "légumes frais" : la transformation des espaces verts privés et publics (civils et militaires) en jardins potagers est d'ampleur nationale en France comme dans tous les pays en guerre (notamment en Allemagne) et vise à combler les pénuries en vivres frais liées à la mobilisation aux Armées des travailleurs agricoles, à la perte des terres productives transformées en champs de bataille dans les régions du nord et à l'est, et au ralentissement des échanges intérieurs du fait de la réquisition des moyens de transport.
5) - "Camerone" : bataille héroïque - mais perdue - de la Légion au Mexique le 30 avril 1863 (et non pas 1865 comme l'écrit Paul), dont l'anniversaire est fêté dans toutes les unités de la Légion.
6) - "on nous sert au lit" : Paul abuse évidemment de la crédulité de Marthe dans le but de la rassurer car, en cette fin avril 1915, dans la région de Taza, tous les soldats se préparent à la grande offensive que le général Lyautey est en train d'organiser pour "élargir" dès que possible (ce sera en mai et juin 1915) le couloir de circulation étroitement ouvert en mai 1914 avec la reprise de cette ville.
7) - "l'Italie" : effectivement, l'Italie tergiverse - en prétextant que son armée n'est pas prête - pour faire monter les enchères (la promesse de récupérer les "terres irrédentes") entre la Triple-Alliance (à laquelle elle appartient comme alliée de l'Autriche-Hongrie depuis 1887) et la Triple-Entente (qu'elle ne rejoindra que le 23 mai 1915). 

8) - "Polyglott-Kunze" : collection de manuels d'apprentissage linguistique sans professeur, publiés en de très nombreuses langues à Bonn et Leipzig par les éditions Kunze fondées en 1898. Il semble bien que Paul veuille entretenir son anglais, pour son propre compte ou pour donner des leçons.

samedi 4 avril 2015

Lettre du 04.04.1915

Karl Liebknecht





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Avril 1915

Chérie,

J’ai promptement reçu tes lettres des 24 et 29 Mars ; la dernière arrivant hier soir a ainsi battu le record de la vitesse Bordeaux-Taza avec 7 jours. Merci de tes bons voeux (1) et si l’un seulement se réalise - la paix - je serai bien content. Nous sommes rentrés hier soir assez tard d’une marche dans les montagnes qui était assez dure parce que le terrain était tout détrempé par suite des pluies de ce dernier temps. J’avais la chance de rester au marabout de Bou Cagerat (2) pour faire le café ce qui m’a économisé quelques bons kilomètres. Aujourd’hui, dimanche, le temps est beau, mais comme nous sommes de jour (3) la Compagnie est consignée, du moins les hommes qui ne sont pas de garde, dont je suis heureusement. Ce matin, il y a eu du chocolat et à midi un plat supplémentaire (riz au lait, très bon) et un cigare. Ce soir nous aurons même un deuxième quart de vin et il paraît que demain, nous aurons également repos. Je vais me payer ce soir une bonne omelette de 6 oeufs en ville et ma boîte de harengs au vin blanc.
Je te remercie de toutes les communications et te confirme la mienne quant au moratorium pour les loyers prorogé de 3 mois à partir du 1° courant. En ce qui concerne les Communales 1912, je suppose qu’il reste tout au plus un versement à faire. Quand ?
Le raisonnement de Mr. W. quant au CNEP est assez naïf (4). La banque, sous peine d’une grosse amende, ne pouvait pas agir autrement, et tout autre établissement aurait fait de même. Je suis cependant content qu’il restait peu de choses en dépôt, et ces deux titres, nous les aurons déjà en temps voulu. Les cours sont du reste bien remontés, aussi pour le Turc Unifié et l’Argentin (5). Pour ce qui est des journaux, ce n’est pas à un jour près : je lis régulièrement le Canard d’Oran (6) et si je tiens à avoir le Journal, c’est surtout pour les “Leaders”, la note politique de St Brice (7) et le “À travers les journaux”. L’histoire de ta maman est en effet assez pénible. Je crois cependant qu’elle en souffre moins que tu sembles l’imaginer ; son souci principal doit être de te savoir en sûreté. Si tout s’arrangeait promptement, et que nous ne souffrions pas trop au point de vue financier, on pourrait envisager de rencontrer la famille, en Suisse (8) par exemple où il y a des pensions bon marché?
Georges Laforcade (9) m’a écrit une longue lettre de même que Mr. Penhoat dont je joins une carte à transformations (10). Tous deux comptent sur une fin assez prompte de la guerre, se basant principalement sur les déclarations du Général French (11). Il est certain que si la grande offensive réussit et que les Allemands se retirent au delà de la frontière, ce sera aussi vite terminé que la guerre a commencé. Mais en attendant on est là, le bec dans l’eau. La séance du Reichstag était intéressante sous ce rapport que les deux députés socialistes (12) ont publiquement reconnu que les brutalités allemandes n’ont pas seulement existé sur le papier ; les réponses ont été tellement vagues qu’elles ressemblaient à un aveu pur et simple. Je me demande comment le Gouvernement va justifier cela plus tard car en ce moment il doit cacher soigneusement la vérité sous tous les rapports.
Je me demande du reste si je n’ai pas un intérêt à renoncer aux pertes subies par la maison L. L. et Cie. pendant la mise sous séquestre de mes biens. Car suivant la loi je ne dois pas participer aux opérations ; si donc 20% des pertes représentent plus que mon prélèvement, je déclarerai simplement que je n’ai rien à voir avec les affaires pendant la guerre. J’espère malgré tout que tout s’arrangera, car si L. se montrait intransigeant, P. et moi nous déclarerions simplement que nous continuons et que comme lui nous irons pendant 4 à 5 hs. au bureau, prenant 6 semaines de vacances, 1 mois de grippe de façon à avoir suffisamment le temps de chercher des bénéfices ailleurs.
Je serai curieux d’apprendre comment Suzette va se comporter en classe. As-tu déjà pris des renseignements dans la pension en question ?
Mille baisers et un bonjour pour tout le monde.


                                                Paul 

Notes (François Beautier)
Le général John French


















1) - "vœux de Pâques" : les Pâques chrétiennes ne signifient pas la même chose que la Pâque juive mais ces deux fêtes sont les plus sacrées dans chacune des deux religions et sont l'occasion de vœux annuels de paix, de prospérité, de fécondité (etc.) qui sont cependant plus courants en Allemagne qu'en France où ils se résument le plus souvent à celui de "passer de joyeuses Pâques".  
2) - "Bou Cagerat" : il s'agit vraisemblablement de Bou Ladjeraf, que Paul orthographie sous une nouvelle version phonétique. 
3) - "nous sommes de jour" : expression militaire signifiant "nous sommes de veille" (ou "de permanence"). 
4) - "naïf" : Mr. Wooloughan a peut-être tenté vainement d'obtenir du Comptoir national d’escompte de Paris (le CNEP) la restitution, à lui ou à Marthe, des titres appartenant à Paul mais placés sous séquestre. 
5) - "le Turc Unifié et l'Argentin" : emprunts de la Turquie et de l'Argentine dont Paul possède des titres.
6) - "Canard d'Oran" : il s'agit plus vraisemblablement d'un "canard" d'Oran, soit "L'Écho d'Oran", soit "Le Quotidien d'Oran".
7) - "Saint Brice" : signature de l'un des éditorialistes du quotidien "Le Journal".
8) - "en Suisse" : en pays neutre, mais il faudrait préalablement que Paul soit reconnu dans son statut militaire, qu'il ait une permission et que Marthe ait un permis de séjour... 
9) - "Georges Laforcade" : frère de Mme Plantain et ami du couple Gusdorf.
10) - "carte à transformations" : carte postale pré-remplie d'informations à rayer ou à cocher ( par exemple "Je suis en bonne santé / fatigué / légèrement, gravement malade ...") bénéficiant de la franchise militaire.
11) - "Général French" : John French, commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique engagé en Flandre et en Artois, se déclare optimiste, au début du printemps 1915 quant à la réussite d'une grande offensive finale. Cependant il subira à partir du début mai 1915 de si graves revers qu'il sera remplacé en décembre par le général Douglas Haig et affecté à la tête des Forces britanniques de l'intérieur. 
12) - "deux députés socialistes au Reichstag" : il s'agit de Karl Liebknecht et d'Otto Rühle, qui avaient précédemment refusé de voter les crédits de guerre lors de la séance parlementaire du 20 mars 1915.