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vendredi 24 juillet 2015

Lettre du 25.07.2015

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 25 Juillet 1915

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 14 et te confirme ma carte par laquelle je t’accusais réception de ton dernier colis. Tout est arrivé en excellent état, grâce à l’emballage en toile. Le chocolat, le thon et le saucisson partiront demain matin dans mon sac, direction de Macknassa et Ain Kletta (1). Le tube d’alcool de menthe est trop cher pour 75 cs. Un flacon d’alcool de menthe Ricqlès qui contient au moins 12 à 15 fois la quantité du tube se paie ici 3 Frs. et doit coûter là-bas peut-être 30 sous ! Le savon Sunlight est comme toujours le bienvenu. Merci de tout cela ! Je viens de terminer la lecture de “J’accuse” qui m’a beaucoup intéressé jusqu’au dernier mot. L’auteur doit être un rédacteur ou journaliste (2), docteur juris, et peut-être un des membres du Reichstag. Le style m’a rappelé souvent certains articles parus autrefois dans la Gazette de Francfort (3). Je vais donner ce bouquin à quelques camarades, mais je le rapporterai bien entendu si je ne le renvoie pas après la colonne. Quant au “livre jaune” je le lirai en rentrant de la colonne.
J’avais cru en effet à une légère exagération de la part des journaux en lisant les descriptions de la foule faisant queue aux guichets de la Banque de France pour apporter leur or contre un reçu qu’ils ont donné de l’or pour du papier. (Cela a donc changé depuis 1813 (4) où le fer remplaçait le papier.) As-tu aussi reçu un certificat de ce genre ? 
J’ai oublié de te dire que les Marocains avaient richement décoré leurs boutiques à l’occasion du 14 Juillet. Si l’on voyait les drapeaux seulement sur les baraques et tentes officielles, les rues du village étaient pleines de mouchoirs et châles en soie de toutes les couleurs. Et j’ai vu pour la première fois une femme européenne promenant une jolie toilette à Taza ; c’était la femme d’un officier des Territoriaux qui avait osé faire le déplacement avec 2 grands enfants ! Il est vrai que les Officiers ont chacun une tente ou même souvent une baraque à eux, mais d’une façon générale il ne leur est pas permis de recevoir leur famille chez eux.
Ton changement en ce qui concerne tes vues politiques est en effet radical (5), je dirais presque plus complet que le mien, ou surtout que chez moi il est venu peu à peu, alors que chez toi il s’est fait tout d’un coup. Et te souviens-tu de toutes les dissensions que nous avons eues à ce sujet jusqu’en 1914 ?
J’aurais bien voulu que nous ayons un peu de pluie ici, mais en dehors du sirocco qui amène des nuages de poussière et des vagues de chaleur, nous n’avons ici que le soleil de Taza, autrement chaud que le soleil d’Austerlitz (6)! Nous allons partir demain matin à 3 hs et il paraît que nous resterons demain soir derrière Macknassa d’où nous repartirons mardi matin probablement. D’après les prévisions, nous ne resterons que 10 à 12 jours dehors, c.à.d. nous reviendrons ici vers le 5/6 Août. Pendant ce dernier temps, nous avons si souvent travaillé à la route - un travail fort pénible - que je suis même content de sortir un petit peu en villégiature.
J’ai préparé quelques cartes postales que je vais tâcher de t’expédier en route, mais je ne suis pas bien sûr si cela est possible. Ne te fais donc surtout pas du mauvais sang si tu restes quelque temps sans mes nouvelles.
D’après les journaux suisses qui circulent de temps à autre ici, il paraîtrait qu’il y a des pourparlers de paix, entamés entre l’Allemagne et la Russie (7). Je ne sais pas s’il y a du vrai dans ces bruits, mais on est généralement d’avis que les hostilités doivent bientôt toucher à leur fin. Si seulement le 16 Septembre (8) nous pouvions faire une promenade en Auvergne ou au bord de l’Océan pour réfléchir sur la route parcourue en 7 ans. Te rappelles-tu le dîner chez Guillaume (9) à Bayonne l’année dernière ? A propos des anniversaires, je te retourne ci-inclus plusieurs coupures du Journal.
Je vais faire mon sac pour pouvoir aller ce soir au concert et être prêt demain à la première heure.
A bientôt donc ! Meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                               Paul

Notes (François Beautier)
1) - "Macknassa et Aïn Kletta" : officiellement Mecknassa, avec deux points fortifiés et Aïn Kletta avec un autre point fort. Ces postes ont été établis par la Légion près des villages du même nom, pour contrôler la tribu rebelle des Beni Krakra, sur la route reliant Fès à Taza par le nord de l’oued Innaouen, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Taza. 
2) - "journaliste" : l'auteur du "J'accuse", Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était effectivement un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
3) - "Gazette de Francfort" : revue bimensuelle francophone éditée à Francfort depuis la fin du XVIIe siècle. Pendant la Grande guerre, cette gazette servit avec d'autres à contredire les accusations anti-allemandes de la presse française et fut distribuée aux populations civiles des zones francophones occupées par le Reich en Belgique et en France. 
4) - "1813" : allusion au financement de la sixième coalition contre Napoléon 1er par l'émission de monnaies nationales à base de cuivre, échangées à cours forcé contre l'or des populations, auxquelles on faisait valoir que la France finançait sa "Campagne de Saxe" en vendant des pièces de fer de valeur réelle très inférieure.
5) - "radical" : il semble que Marthe, originellement anglophobe et simplement critique face à l'Allemagne, ait rejoint Paul (du moins le suggère-t-il ici) dans sa germanophobie et son anglophilie. 
6) - "soleil d'Austerlitz" : allusion optimiste à l'éclatante victoire de la France (Napoléon 1er) du 2 décembre 1805 face aux armées des empereurs d'Autriche et de Russie. 
7) - "Russie" : des rumeurs de pourparlers de paix, avivées par le recul des Russes face à l'Allemagne, circulent en effet au début de l'été 1915, notamment dans les milieux pacifistes et/ou féministes. Le 28 juillet , trois jours après l'envoi de cette lettre par Paul, le pape Benoît XV lança - vainement - une invitation générale à des négociations de paix.
8) - "16 septembre" : anniversaire du mariage de Marthe et Paul.
9) - "Guillaume à Bayonne" : s'il s'agit d'un restaurant, il n'a pas laissé de trace dans l'histoire, même sous l'autre nom que lui donnera Paul plus tard.


mardi 21 juillet 2015

Carte postale du 22.07.1915





Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22-7-15

Chérie,

Je viens de recevoir ton dernier colis, en excellent état cette fois-ci à cause de la toile protectrice. Je t’en remercie comme il convient et j’ai de suite commencé la lecture du bouquin “J’accuse” (1), très intéressant en effet ! Je comprends que c’est ce livre qui a changé tes idées à propos de l’Angleterre ?
Me référant à mes lettres d’hier et d’avant-hier, je t’envoie, ainsi qu’aux enfants, mes meilleurs baisers.

                                              Paul

Note (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "J'accuse" : Paul a parlé de ce livre dans sa lettre du 31 mai 1915. Ce livre, interdit en Allemagne, traduit dans de nombreuses langues, était lu dans le monde entier. Cet ouvrage, publié en Suisse anonymement par un pacifiste allemand (son identité n’est connue qu’après l’armistice) qui dénonce le militarisme prussien et sa culpabilité dans le conflit, est totalement ignoré du peuple allemand.

dimanche 12 juillet 2015

Lettre du 13.07.1915

Myriam Harry en 1904

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Juillet 1915

Ma chérie, 

J’ai en main les lignes du 2 courant ; d’après ce que je comprends de ta correspondance, il doit arriver de temps à autre qu’une de mes lettres soit égarée en route ce qui, somme toute, n’est pas étonnant si l’on considère les innombrables transbordements auxquels le courrier est soumis depuis Taza jusqu’à Bordeaux. J’ai également bien reçu la jolie petite lettre de Suzette dont l’écriture est bien lisible. Seulement on voit bien que les phrases lui sont dictées, mais enfin, c’est bien à cet âge là, et comme moi par exemple je suis allé en classe à l’âge de 6 ans seulement, je ne crois pas que j’écrivais aussi bien en Août 1888 (1)!
Je voudrais bien observer la croissance des enfants, et notamment des 2 aînés, car, comme tu le sais, le premier âge ne m’intéresse guère, d’autant plus que j’ai pu l’observer chez Suzanne et Georges qui, tous deux, n’étaient point commodes jusqu’à l’âge de 2 ans ! Mais les premières études de Suzanne et la façon dont Georges suit et observe les progrès de sa soeur.
Pour comble de malheur, notre Compagnie est de jour demain, c.à.d. elle doit assurer le service à Taza et il est aussi infiniment probable que je passerai cette nuit et la journée de demain à un poste de garde quelconque aux murs de la ville. Comme après les coups de sirocco d’hier il fait de nouveau une chaleur épouvantable, cette perspective n’a rien d’agréable... Enfin, c’est le service.
La belle poésie de “Guillaume sera Dieu” (2) est très profonde ! Je lis du reste assez ces derniers temps, en dehors des Journaux que tu m’envoies. Je viens de finir “l’Histoire d’un Fils de Roi” d’Abel Hermant (3) que nous avons lu dans le temps dans le Journal. Lue comme livre, l’histoire paraît beaucoup plus fine et spirituelle. Actuellement je lis une jolie histoire d’Extrême Orient, “l’Ile de la Volupté” (4). Ce sont quelques volumes qui circulent à la Compagnie et on en profite naturellement avec d’autant plus d’empressement que la vie ici finit complètement par m’abrutir. Il paraît qu’au courant du mois d’Août notre Compagnie descendra un peu en arrière, pour prendre quelque repos, c.à.d. probablement à un petit poste situé entre Taza et Oujda et vraisemblablement à Bou Ladjeraf, Oued Aghbal, M’Conn ou Taourirt (5). Mais il y aura une autre sortie avant le départ, c.à.d. une autre colonne du côté de la frontière espagnole (6). Cette sortie pourra bien se faire d’ici très peu de temps et dans ce cas tu t’apercevras d’une petite interruption dans ma correspondance.
Je n’ai plus eu d’autres nouvelles ni de Mr Penhoat ni de Plantain; pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé de grave sur le front ! Car Plantain ne m’a plus écrit depuis fort longtemps et il est assez exposé malgré son poste de téléphoniste.
Je lirai avec intérêt le livre jaune français (7) et le fameux “J’accuse” que je te retournerai probablement avec les deux caleçons de laine. Car je ne puis toujours pas croire à une deuxième campagne d’hiver. Songe qu’à la France seule la guerre coûte environ 2 milliards par mois (8), alors l’Allemagne doit bien en dépenser 3 à 4 au moins. Où sommes-nous des 5 milliards de 1871 (9) qui non seulement ont couvert les dépenses, mais encore laissé un bon petit bénéfice.
L’histoire des socialistes pourra en outre devenir gênante pour le gouvernement bien que, jusqu’ici, le mouvement me paraît bien modeste. D’autre part le retour de Neuvjelos (10) au pouvoir entraînera très probablement l’entrée en lice de la Grèce, malgré les attaches allemandes de la famille royale.
Donc, toujours patience ; il n’y a que cela à se répéter tous les jours.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Août 1888" : Paul, né le 3 avril 1882, avait en août 1888 l'âge de Suzanne, née le 1er juillet 1909, à la date de cette lettre.
2) - "Guillaume sera Dieu" : la fin de ce texte dit "Puis nous annexerons le firmament./ Alors Guillaume sera Dieu ; /Nous accepterons aussi l'enfer /Où Bismarck est déjà le diable ! ". Il s'agit d'un pamphlet satirique prétendument attribué à "un sous-officier du Schleswig, qui en fut condamné à 4 mois de prison, diffusé par la presse française en juin 1915. Ce texte fut cité en 1918 par Lucien Graux dans son étude  “Les fausses nouvelles de la Grande guerre” (2 tomes, Édition française illustrée).
3) - "L'histoire d'un fils de roi" : feuilleton de Abel Hermant réuni en un livre chez Arthème Fayard en 1915.
4) - “L’île de volupté” : roman signé par Myriam Harry, pseudonyme de Maria Rosette Shapira (1869-1958), première lauréate du prix Femina en 1905 (dit alors prix "Vie Heureuse"). “L’île de la volupté” parut d'abord en feuilleton puis fut publié en livre chez Arthème Fayard jusqu'en 1949. Née à Jérusalem, son père, compromis dans une affaire de faux, se suicida; la tragédie marqua douloureusement cette famille. Marie Rosetta mena une vie libre et aventureuse et écrivit de nombreux ouvrages marqués par l'orientalisme. 
5) - "Taourirt" : Paul a déjà séjourné dans ces différents postes de la Légion et les a signalés à Marthe. 
6) - "frontière espagnole" : la limite entre les protectorats espagnol et français sur le Maroc se situait à environ 80 km. au nord de Taza, sur le revers méridional de la zone montagneuse du Rif où se réfugiaient les "rebelles" (nationalistes) opposés à la colonisation française.
7) - "Livre jaune" : recueil de documents diplomatiques français et allemands, établi en décembre 1914 par Philippe Berthelot, secrétaire général du Quai d'Orsay, puis édité en juillet 1915 par la Librairie militaire Berger-Levrault à Paris et Nancy sous le titre "Documents diplomatiques ; 1914 ; La guerre européenne". Cet ouvrage de propagande, conçu pour démontrer la culpabilité de l'Allemagne, au prix de déformations, ajouts et omissions, ne fut dénoncé comme faux qu'après la signature du Traité de Versailles qui s'en inspira pour déclarer dans son article 231 l'Allemagne et ses alliés seuls responsables du déclenchement de la guerre. 
8) - "2 milliards par mois" : cette estimation d'époque pour la France équivalait à près des 2/3 du produit intérieur brut mensuel. Elle fut multipliée par près de 2 lors du Traité de Versailles. 
9) - "1871" : le traité de Francfort obligea la France, responsable de la guerre franco-prussienne de 1870 et vaincue, à verser en 3 ans 5 milliards de francs-or (soit 20% du produit intérieur brut annuel) et à céder l'Alsace-Lorraine.
10) - "Neuvjelos" : Paul écrit phonétiquement le nom du Premier ministre grec Elefthérios Venizélos, qu'il s'impatiente de voir revenir au pouvoir (dont il a été chassé par le roi en mars 1915) puisqu'il propose une politique d'entrée en guerre aux côtés des Alliés avec l'espoir que la Turquie sera battue et devra céder et restituer des territoires à son pays. Or, le roi de Grèce Constantin 1er, qui souhaite au contraire une alliance avec son beau-frère l'empereur d'Allemagne Guillaume II, ne le rappelle que sous la crainte d'un coup d'État militaire, le 23/8/15, et le chasse dès le 7/10/15 (après que le gouvernement ait autorisé les Alliés, en difficulté aux Dardanelles, à se replier sur Salonique). Il faudra attendre l'exil du roi en juin 1917 pour que la Grèce rejoigne la Triple Alliance.

samedi 30 mai 2015

Lettre du 31.05.1915

Document Gallica BNF



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 31 Mai 1915

Chérie, 

J’ai les lettres des 18 et 21 et, une fois de plus, ne comprends pas que mes correspondances subissent des retards tels que les lettres des 4 et 6 ne sont arrivées que le 18 ! Les tiennes arrivent bien plus rapidement, car celle du 21 était en ma possession le 30 au soir. Comme déjà dit, les journaux viennent aussi de nouveau régulièrement ce qui m’est d’autant plus agréable que durant la colonne, tous les Echos sont de suite réexpédiés. Il faut faire irruption au Cercle des Officiers pour connaître les nouvelles.
Ta lettre du 18 est un peu vive - enfin, tu as un peu raison et c’est une malchance extraordinaire que juste cette lettre de Février ait été égarée. Enfin, que l’incident soit clos, mais si à l’avenir tu as une communication importante à me faire, tu feras bien d’en parler dans 2 lettres successives. J’espère fermement qu’on te laissera tranquille jusqu’à la fin de la guerre ; as-tu fait voir au Commissaire mon certificat de présence ? L’histoire de l’argent de Nantes n’est probablement pas un oubli mais une chicane voulue. Enfin, tu me communiqueras promptement la réponse du G (1) et, si elle est négative, tu iras trouver le représentant du séquestre car je suppose que l’avoué de la rue Margaux (2) représente aussi le nouveau séquestre (3). Au besoin, tu écriras directement au séquestre à Nantes pour réclamer les 300 Frs. Inutile de te rappeler que le cas échéant tu vendras des titres à commencer par une Communale 1912 et ensuite une action du Métropolitain.
Le Manuel anglais est au moins aussi pratique que le Polyglott, merci pour l’envoi. Je voudrais bien lire le bouquin “J’accuse” (4) dont j’ai du reste lu assez souvent dans les journaux. Mais je serais désolé s’il se perdait en route ; si ce n’est qu’une brochure, je te prie de l’envoyer comme lettre, si cependant c’est un volume d’une certaine taille, garde-le plutôt. Oui, ici aussi on attache beaucoup d’importance à l’entrée en lice de l’Italie qui doit entraîner la Roumanie qui, elle, sera certainement suivie par d’autres Etats balcaniques, notamment la Bulgarie (5).
Penhoat vient de m’écrire la lettre ci-jointe accompagnée de la coupure du Matin que j’ajoute également ; et l’article est bien écrit, mais j’ai peur que quant à la lettre, tu ne puisses pas la déchiffrer. Merci aussi pour les 3 n° de “J’ai vu” (6). L’article de l’Abbé Wetterlé (7) m’intéresse beaucoup, et j’ai ressenti quelque chose comme un plaisir en lisant l’allusion à la restitution éventuelle du Royaume de Hanovre comprenant peut-être Brunswick - restitution désirée par les Anglais (8). Tu ne m’as jamais répondu au sujet de la question religieuse pour les enfants ? Tu n’es donc pas de mon avis ? (9)
Malgré le dimanche, nous avons fait convoi hier, comme du reste vendredi dernier. La colonne va peut-être rentrer après-demain ; il y a encore eu des combats assez sérieux et notre compagnie a eu quelques blessés, mais pas de morts, mais il paraît que nos 3 officiers ont attrapé la fièvre.
Hier soir, nous nous sommes payé le luxe, quelques camarades et moi, de faire des crêpes de pommes de terre (Puffer) (10) et nous les avons mangées avec une boîte de cerises. Aujourd’hui, nous avons de la salade superbe et nous avons pu nous procurer à bon compte de la confiture de fraise. Quant à mon argent, tu n’as pas besoin d’en envoyer avant la fin du mois de Juin.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne travaille sérieusement ? Et Alice parle-t-elle à peu près ?
Il est vraiment dommage que Mme Plantain soit tellement prise de son côté, car je pense souvent à ton isolement. Ici encore on peut se rencontrer avec les camarades tandis que toi tu n’as pour ainsi dire personne là-bas.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                                  Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer))
1) - "du G." : Lucien Leconte. 
2) - "rue Margaux" : à Bordeaux.
3) - "le nouveau séquestre" : il s'agit vraisemblablement d'une délocalisation de Nantes à Bordeaux de l'administration du séquestre des biens appartenant à Paul dans la société Leconte. Cette mesure correspondrait à l'une des dernières ordonnances alors prise par l'État (publiées au Journal officiel du 29 mai 1915) pour modifier les conditions d'application du décret du 27 septembre 1914 qui avait établi le séquestre des établissements commerciaux, industriels et agricoles appartenant à des Allemands, Autrichiens ou Hongrois.
4) - "J'accuse" : il s'agit d'un livre d'auteur anonyme alors récemment publié chez Payot titré "J'accuse, par un Allemand", accusant l'Allemagne d'avoir voulu et déclenché la guerre. L'auteur, Richard Grelling, révélé après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915. 
5) - "la Bulgarie" : en négociation avec la Triplice dès le début de la Grande Guerre pour se faire attribuer la Macédoine (alors serbe), le royaume bulgare refuse le 5 octobre 1914 l'ultimatum des Alliés l'enjoignant de rompre avec l'Allemagne et envoie dès le lendemain des troupes participer à la campagne des puissances centrales contre la Serbie. Le 29 mai 1915 la Triple Alliance, à la demande de la Russie, lui promet une partie de la Macédoine (aux dépens de la Serbie). Paul fait allusion à cette initiative des Alliés et manifeste ses - et leurs - espérances. Mais la Bulgarie demeurera dans le camp de l'Allemagne  jusqu'au 26 septembre 1918, date de sa demande d'armistice auprès de l'Armée française d'Orient.
6) - "J'ai vu" : hebdomadaire d'actualités et de témoignages portant sur la guerre, illustré de dessins et de photographies, édité à Paris de l'automne 1914 à l'été 1920.
7) - "Abbé Wetterlé" : il s'agit d'Émile Wetterlé (1861-1931), alors prêtre catholique et journaliste alsacien francophile et germanophobe, exilé en France depuis le début de la Grande Guerre, ancien député autonomiste au Reichstag de 1898 à 1914, futur député à l'Assemblée nationale française de 1919 à 1924. A cette époque, l'abbé vient de publier en feuilleton (auquel Paul fait allusion) puis en livre, chez "L'édition française illustrée" (qui publie l'hebdomadaire "J'ai vu") une série de textes consacrés essentiellement à sa vision germanophobe de la guerre et des Allemands. Paul se sentait évidemment des affinités avec ce "ressortissant ennemi" (officiellement allemand) francophile et germanophobe... 
8) - "les Anglais" : Paul, qui est né au sud de la ville de Hanovre regrette que le Royaume de Hanovre, dont la couronne appartenait à la même dynastie que celle de l'Angleterre depuis 1714, ait refusé en 1837 l'accession d'une femme à son trône (il s'agissait de la Reine Victoria tout juste couronnée par les Anglais) et ait ainsi placé le Hanovre dans le champ de l'Autriche, puis sous la coupe de la Prusse avant d'être  finalement annexé par le Reich allemand en 1871. La ville de Brunswick, siège du duché de Brunswick séparé du Royaume de Hanovre depuis le Congrès de Vienne en 1815, aurait pu elle-aussi être ou ne pas être revendiquée par les Anglais, mais il s'agit là d'élucubrations anglophiles nostalgiques.
9) - "la question religieuse": bien que ni lui ni Marthe ne soient croyants, Paul est d'avis que ses enfants devraient fréquenter une école religieuse, considérant qu'il s'agit d'un atout pour leur intégration. 
10) - "Puffer" : en allemand "Kartoffelpuffer", crêpe de pomme de terre, réduit par Paul à "Puffer".