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samedi 8 avril 2017

Carte postale du 09.04.1917

La Légion en marche
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Souk Essept (1), le 9 Avril 1917

Meilleurs souvenir de ce sacré bled !
L’opération principale contre Abd el Malek est heureusement terminée (2) et je pense que nous serons de retour à Taza pour la fin de la semaine. Cependant, rien n’est encore certain.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Souk Essept" : officiellement Souk es Sebt, lieu-dit proche de Aïn Bou Kellal, à 18 km au nord-nord-est de Taza.
2) - "terminée" : le camp d'Abdelmalek a été attaqué et pris conjointement par les Groupes mobiles de Taza et de Fès le 6 avril 1917 (le livret militaire de Paul indique qu'il a participé à cette opération), mais le chef des rebelles a réussi à s'échapper, de la même façon qu'en janvier 1916.

samedi 18 juin 2016

Lettre du 19.06.1916

En colonne


Madame Paul Gusdorf
pour Melle Suzanne Gusdorf
22 rue du Chalet 22  Caudéran

En campagne, le 19 Juin 1916

Ma chère petite Suzette,

J’ai reçu ce matin ta lettre du 8 courant qui m’a fait un grand plaisir. Car elle me montre non seulement que vous allez tous bien, mais aussi que tu fais des progrès dans la correspondance, notamment dans l’orthographe. Il y a naturellement encore des fautes dans ta lettre, mais comme tu es encore bien petite, tu auras le temps d’apprendre et de faire mieux.
Voilà bientôt le 1° Juillet, jour où tu auras 7 ans (1). Comme je suis actuellement loin de Taza et de toute ville, et que par conséquent ma lettre mettra beaucoup de temps pour aller jusqu’à Caudéran, je t’envoie déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux pour ton anniversaire. J’espère surtout que ce sera enfin la dernière fois que tu passeras ce jour loin de moi et que l’année prochaine je pourrai te réveiller le 1° Juillet dans ton petit lit blanc avec un gros baiser. Lorsque je reviendrai à Taza, je t’enverrai quelque chose qui te fera bien plaisir, mais je ne dis pas encore ce que c’est. Car ici on  ne peut rien acheter, sauf quelques conserves et du tabac de toutes sortes. Tu rirais même bien en nous voyant camper dans le bled. Nous couchons par 6 hommes sous une petite tente qu’on appelle une guignole (2) parce qu’en mettant la tête dehors on a l’air de Guignol (3). Tout autour de nous, il y a de grandes montagnes, en bas un ruisseau serpente qui nous fournit l’eau pour faire la cuisine et sert d’abreuvoir aux chevaux et mulets. Il est bordé de lauriers-roses en fleur, de champs d’orge et de blé et enfin de petites forêts d’oliviers et d’orangers. De grands oiseaux planent au-dessus de nous et souvent on entend pendant la nuit une bête sauvage qui rôde autour du camp. Dans la journée c’est le canon qui tonne (4) et le fusil qui crépite. On se lève le matin de très bonne heure et on se couche le soir avec les poules sur la paille qu’on ramasse dans les champs. Au réveil nous recevons un quart de café (que nous appelons du jus) et nous y trempons un morceau de pain. Si nous marchons dans la journée - et cela est presque toujours le cas - nous mettons dans la musette une boule de pain, un morceau de viande cuite ou rôtie, une boîte de sardines ou de thon et quelquefois un peu de chocolat qu’on mange en route. Le soir en arrivant à l’étape et après avoir construit la tranchée autour du camp, on nous fait une soupe, de la viande, du riz ou des nouilles ou des haricots, un quart de vin et un quart de café.
De notre camp actuel nous voyons au fond une grande montagne au pied de laquelle se trouve la ville de Fez (5) qui est, avec Rabat (6), la capitale du Maroc. Si nous y allons, je t’enverrai une jolie carte postale.
Je te dis maintenant adieu, ma chère petite Suzanne, en te priant de donner pour moi 3 gros baisers à Maman et 2 à Georges et Alice ainsi qu’un bonjour à Hélène.
Mes meilleurs baisers.

                                                Papa

Je ne sais pas si j’ai accusé réception du livre espagnol dont je te remercie beaucoup.


                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "7 ans" : Suzanne est née le 1 juillet 1909.
2) - "guignole" : le modèle courant est mono ou biplace. Celui dont parle Paul serait plus grand avec ses 6 places. Il se peut qu'il s'agisse en fait d'un marabout (tente hexagonale à pilier central).
3) - "Guignol" : étymologie indiquée par Paul pour faire rire sa fille, que l'on trouve dans d'autres documents. Il se peut que "guignole" soit un avatar de "guitoune", qui désigne en argot militaire colonial une petite tente dont le nom en arabe maghrébin "gitun" serait l'origine.
4) - "le canon qui tonne" : malgré les revers de leur chef de guerre Abdelmalek, les derniers rebelles des tribus locales (au nord et au sud de l'oued Innaouen) des Rhiatas et des Beni Ouaraïn tentent tout autant d'empêcher le contrôle du "couloir de Taza" par les Français que d'éviter la rupture des relations nord-sud entre le Moyen Atlas et le Rif. Paul participe, du 17 au 25 juin 1916, à une série de coups contre les Beni Ouaraïn (son livret militaire en porte la mention) mais il ne dit pas à son épouse qu'il est alors en situation de combat.
5) - "Fez" : au débouché des gorges de l'oued Sebou qui dévale du Moyen Atlas vers le Maroc occidental, Fès est la capitale historique du Maroc. Elle fut le 30 mars 1912 le site de la signature du traité établissant le protectorat de la France sur le pays. En réaction immédiate, de nombreux habitants se révoltèrent, ce qui conduisit le général Lyautey à déplacer la capitale administrative à Rabat et à installer une forte garnison militaire française à Fès. Depuis lors , la ville est demeurée la capitale culturelle et religieuse du Royaume.
6) - "Rabat" : résidence de Lyautey ("résident général du protectorat du Maroc") à la suite de la rébellion de Fès en avril 1912. La ville est restée capitale administrative du Maroc après la fin du protectorat en 1956.

dimanche 12 juillet 2015

Lettre du 13.07.1915

Myriam Harry en 1904

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Juillet 1915

Ma chérie, 

J’ai en main les lignes du 2 courant ; d’après ce que je comprends de ta correspondance, il doit arriver de temps à autre qu’une de mes lettres soit égarée en route ce qui, somme toute, n’est pas étonnant si l’on considère les innombrables transbordements auxquels le courrier est soumis depuis Taza jusqu’à Bordeaux. J’ai également bien reçu la jolie petite lettre de Suzette dont l’écriture est bien lisible. Seulement on voit bien que les phrases lui sont dictées, mais enfin, c’est bien à cet âge là, et comme moi par exemple je suis allé en classe à l’âge de 6 ans seulement, je ne crois pas que j’écrivais aussi bien en Août 1888 (1)!
Je voudrais bien observer la croissance des enfants, et notamment des 2 aînés, car, comme tu le sais, le premier âge ne m’intéresse guère, d’autant plus que j’ai pu l’observer chez Suzanne et Georges qui, tous deux, n’étaient point commodes jusqu’à l’âge de 2 ans ! Mais les premières études de Suzanne et la façon dont Georges suit et observe les progrès de sa soeur.
Pour comble de malheur, notre Compagnie est de jour demain, c.à.d. elle doit assurer le service à Taza et il est aussi infiniment probable que je passerai cette nuit et la journée de demain à un poste de garde quelconque aux murs de la ville. Comme après les coups de sirocco d’hier il fait de nouveau une chaleur épouvantable, cette perspective n’a rien d’agréable... Enfin, c’est le service.
La belle poésie de “Guillaume sera Dieu” (2) est très profonde ! Je lis du reste assez ces derniers temps, en dehors des Journaux que tu m’envoies. Je viens de finir “l’Histoire d’un Fils de Roi” d’Abel Hermant (3) que nous avons lu dans le temps dans le Journal. Lue comme livre, l’histoire paraît beaucoup plus fine et spirituelle. Actuellement je lis une jolie histoire d’Extrême Orient, “l’Ile de la Volupté” (4). Ce sont quelques volumes qui circulent à la Compagnie et on en profite naturellement avec d’autant plus d’empressement que la vie ici finit complètement par m’abrutir. Il paraît qu’au courant du mois d’Août notre Compagnie descendra un peu en arrière, pour prendre quelque repos, c.à.d. probablement à un petit poste situé entre Taza et Oujda et vraisemblablement à Bou Ladjeraf, Oued Aghbal, M’Conn ou Taourirt (5). Mais il y aura une autre sortie avant le départ, c.à.d. une autre colonne du côté de la frontière espagnole (6). Cette sortie pourra bien se faire d’ici très peu de temps et dans ce cas tu t’apercevras d’une petite interruption dans ma correspondance.
Je n’ai plus eu d’autres nouvelles ni de Mr Penhoat ni de Plantain; pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé de grave sur le front ! Car Plantain ne m’a plus écrit depuis fort longtemps et il est assez exposé malgré son poste de téléphoniste.
Je lirai avec intérêt le livre jaune français (7) et le fameux “J’accuse” que je te retournerai probablement avec les deux caleçons de laine. Car je ne puis toujours pas croire à une deuxième campagne d’hiver. Songe qu’à la France seule la guerre coûte environ 2 milliards par mois (8), alors l’Allemagne doit bien en dépenser 3 à 4 au moins. Où sommes-nous des 5 milliards de 1871 (9) qui non seulement ont couvert les dépenses, mais encore laissé un bon petit bénéfice.
L’histoire des socialistes pourra en outre devenir gênante pour le gouvernement bien que, jusqu’ici, le mouvement me paraît bien modeste. D’autre part le retour de Neuvjelos (10) au pouvoir entraînera très probablement l’entrée en lice de la Grèce, malgré les attaches allemandes de la famille royale.
Donc, toujours patience ; il n’y a que cela à se répéter tous les jours.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Août 1888" : Paul, né le 3 avril 1882, avait en août 1888 l'âge de Suzanne, née le 1er juillet 1909, à la date de cette lettre.
2) - "Guillaume sera Dieu" : la fin de ce texte dit "Puis nous annexerons le firmament./ Alors Guillaume sera Dieu ; /Nous accepterons aussi l'enfer /Où Bismarck est déjà le diable ! ". Il s'agit d'un pamphlet satirique prétendument attribué à "un sous-officier du Schleswig, qui en fut condamné à 4 mois de prison, diffusé par la presse française en juin 1915. Ce texte fut cité en 1918 par Lucien Graux dans son étude  “Les fausses nouvelles de la Grande guerre” (2 tomes, Édition française illustrée).
3) - "L'histoire d'un fils de roi" : feuilleton de Abel Hermant réuni en un livre chez Arthème Fayard en 1915.
4) - “L’île de volupté” : roman signé par Myriam Harry, pseudonyme de Maria Rosette Shapira (1869-1958), première lauréate du prix Femina en 1905 (dit alors prix "Vie Heureuse"). “L’île de la volupté” parut d'abord en feuilleton puis fut publié en livre chez Arthème Fayard jusqu'en 1949. Née à Jérusalem, son père, compromis dans une affaire de faux, se suicida; la tragédie marqua douloureusement cette famille. Marie Rosetta mena une vie libre et aventureuse et écrivit de nombreux ouvrages marqués par l'orientalisme. 
5) - "Taourirt" : Paul a déjà séjourné dans ces différents postes de la Légion et les a signalés à Marthe. 
6) - "frontière espagnole" : la limite entre les protectorats espagnol et français sur le Maroc se situait à environ 80 km. au nord de Taza, sur le revers méridional de la zone montagneuse du Rif où se réfugiaient les "rebelles" (nationalistes) opposés à la colonisation française.
7) - "Livre jaune" : recueil de documents diplomatiques français et allemands, établi en décembre 1914 par Philippe Berthelot, secrétaire général du Quai d'Orsay, puis édité en juillet 1915 par la Librairie militaire Berger-Levrault à Paris et Nancy sous le titre "Documents diplomatiques ; 1914 ; La guerre européenne". Cet ouvrage de propagande, conçu pour démontrer la culpabilité de l'Allemagne, au prix de déformations, ajouts et omissions, ne fut dénoncé comme faux qu'après la signature du Traité de Versailles qui s'en inspira pour déclarer dans son article 231 l'Allemagne et ses alliés seuls responsables du déclenchement de la guerre. 
8) - "2 milliards par mois" : cette estimation d'époque pour la France équivalait à près des 2/3 du produit intérieur brut mensuel. Elle fut multipliée par près de 2 lors du Traité de Versailles. 
9) - "1871" : le traité de Francfort obligea la France, responsable de la guerre franco-prussienne de 1870 et vaincue, à verser en 3 ans 5 milliards de francs-or (soit 20% du produit intérieur brut annuel) et à céder l'Alsace-Lorraine.
10) - "Neuvjelos" : Paul écrit phonétiquement le nom du Premier ministre grec Elefthérios Venizélos, qu'il s'impatiente de voir revenir au pouvoir (dont il a été chassé par le roi en mars 1915) puisqu'il propose une politique d'entrée en guerre aux côtés des Alliés avec l'espoir que la Turquie sera battue et devra céder et restituer des territoires à son pays. Or, le roi de Grèce Constantin 1er, qui souhaite au contraire une alliance avec son beau-frère l'empereur d'Allemagne Guillaume II, ne le rappelle que sous la crainte d'un coup d'État militaire, le 23/8/15, et le chasse dès le 7/10/15 (après que le gouvernement ait autorisé les Alliés, en difficulté aux Dardanelles, à se replier sur Salonique). Il faudra attendre l'exil du roi en juin 1917 pour que la Grèce rejoigne la Triple Alliance.