Affichage des articles dont le libellé est l'Humanité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est l'Humanité. Afficher tous les articles

dimanche 27 novembre 2016

Lettre du 28.11.1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Novembre 1916

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 19 courant ainsi que celle de Suzanne datée du 18. Mais celle du 17 dont Suzette me parle et sur laquelle Georges et Alice devaient avoir ajouté leur avis ne m‘est point parvenue. Serait-elle passée par Fez ? Espérons toujours qu’elle arrivera encore. De mon côté je t’ai adressé hier le journal anglais annoncé dans ma lettre du 26.
La première petite dent de Suzette est là à côté de moi pas plus grosse qu’une petite perle. Qu’il est tout de même regrettable de ne pouvoir assister à la croissance des enfants et de recevoir à près de 2000 km de leurs nouvelles comme s’il s’agissait de parents éloignés quelconques ! Ce qu’il y a de plus embêtant c’est que la question de la permission ne semble réellement pas exister pour nous. La circulaire du Ministre de la Guerre qui dit très clairement que la permission est non une faveur mais une allocation régulière pour tout homme n’est pas applicable à la Légion - ainsi en a décidé le Gal Lyautey qui est le grand maître ici et ne dépend pour ces questions même pas du Ministre. Car le Maroc est un Protectorat et non une colonie. Le Résident Général a donc décidé que pour la Légion il faut des raisons tout à fait sérieuses pour obtenir une permission. Celles-ci sont du reste complètement suspendues pour nous jusqu’à fin Janvier prochain. Tu me proposes bien de faire alors quelques démarches, mais ne compte pas trop sur un  succès. Toujours est-il qu’un de mes camarades - dans le même cas que moi - va faire faire une démarche auprès du Ministre même par un sénateur qu’il connaît très bien et qui lui écrit même de temps à autre. Mais le plus crevant dans toute cette histoire est que dans le 6° bataillon du 2° Étranger, stationné dans l’Occidental, le régime des permissions semble être bien plus libéral. Et pourtant c’est aussi le Maroc avec le même Résident Général ! Je dirai en passant qu’en Algérie et notamment à Bel Abbès des hommes et même des Austro-Allemands qui n’ont jamais vu le Maroc ni entendu un coup de fusil ont eu des permissions pour la France ! J’en connais personnellement deux et j’ai cité ce cas aussi à “la Victoire” (1). Quant à l’entrefilet dans l’Humanité, il doit provenir de quelques engagés pour la durée de la guerre de nationalité polonaise, tchèque ou italienne (2).....
Dans ma lettre de vendredi dernier je t’avais adressé une coupure du “Journal” qui sous la rubrique “Chronique des Tribunaux” relatait le cas d’une femme, française d’origine, et qui, par suite de son mariage avec un Allemand, avait perdu sa nationalité. Bien que veuve depuis fort longtemps, cette femme n’a pu obtenir la levée du séquestre sur ses biens et les attendus du jugement prouvent que dans cette matière le Gouvernement ou la Justice sont extrêmement sévères et le resteront probablement jusqu’à la fin des hostilités.
J’apprends que l’ex-caporal Frid (3) a quitté entretemps Bel Abbès et ne tardera donc pas à passer à Bordeaux. Le vieux coquin de Savario (4) a réussi à se faire réformer après 13 ans de service avec pension. Il m’écrit de Bordeaux où il se trouve chez sa tante à St Augustin, Chemin Dupuch 25, sans cependant me dire ce qu’il fait. C’était le type du vieux légionnaire fumiste - bretteur et menteur sans vergogne et qui avait été comme légionnaire à Madagascar, Indo-Chine, Tonkin et Dieu sait encore où !
Quelle figure faisait donc Suzanne lors de sa première entrée au Théâtre ? J’aurais attendu qu’à cette occasion tu lui aurais fait un conte de fée quelconque avec chant, danse et musique ! Rappelle-moi donc le contenu des “Femmes Savantes” de Molière !
Si à la première lecture j’avais mal compris la lettre de Mr. Penhoat (suivant le passage que tu me cites maintenant) cela provient uniquement de l’écriture difficilement lisible de P. qui écrivait en vérité qu’il avait demandé les comptes à Leconte ainsi qu’à Me Palvadeau. Je suis du reste depuis fort longtemps privé de ses nouvelles. 
Nous sommes actuellement dans la saison des grandes pluies qui, j’espère, nous évitera de nouvelles colonnes cette année. Quant à la pèlerine en caoutchouc ou en tissu huilé, je me rappelle que dans le catalogue de la Maison Tunmer et Cie (5) il y en avait déjà à 12 ou 15 Frs. au début de l’année. Toutefois comme il y a ici au bureau un capuchon de tirailleur en gros drap bleu, je m’en sers pour les courses à faire dans la pluie et même pour la garde que je ne prends actuellement que la nuit. Depuis notre départ pour Touahar, les prix ici ont aussi augmenté sensiblement : le chocolat Menier ou Lombard 3,00 Frs. la livre au lieu de 2,40 (6); le camembert 1 Fr 25, la boîte de lait 1 Fr 20 au lieu de 1 Fr etc. etc. Dieu sait comment cela va tourner encore avec la cherté de la vie ! On a donc introduit en France aussi un jour sans viande (7), ou du moins à Paris ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "à La Victoire" : Paul a donc effectivement fait part à au moins un journal d'opposition de sa privation de permission à la Légion.
2) - "ou italienne" : c'est-à-dire à un "non-ressortissant ennemi".
3) - "Frid" : Légionnaire de nationalité russe, démobilisé après 5 ans de service (Paul en a parlé dans sa lettre du 8 novembre 1916).
4) - "Savario" : Légionnaire suisse habitant Caudéran, ami de Paul, qui n'en avait plus de nouvelles depuis septembre. Il a été déplacé en Algérie pour se faire soigner les yeux, avec l'espérance de se faire réformer. 
5) - Tunmer et Cie : maison parisienne de vêtements et articles de sport élégants de style britannique, établie à Paris et vendant par correspondance. Paul en a déjà parlé dans sa lettre du 22 novembre 1915. Marthe lui avait envoyé à l'époque un catalogue de l'entreprise.
6) - "2,40" : exactement un an auparavant, le 22 novembre 1915, Paul avait relevé le prix de 2,50 francs la livre. C'est donc qu'il n'avait pas pris de note : quelle mémoire !
7) - "jour sans viande" : Paul fait allusion au décret de novembre 1916 autorisant les autorités locales (maires et préfets) à prononcer l'interdiction de la commercialisation de viande certains jours de la semaine. Le cas général fut la décision d'instituer "un jour maigre" par semaine. Certaines villes optèrent pour 2 jours (cas de Nantes à partir d'avril 1917, de Paris entre mai et octobre 1917 puis entre mai et juillet 1918, ou dans toute l'Algérie à partir du 1er juin 1917), voire 3 jours dans certaines localités rurales entre mai 1918 et la fin de la guerre. Des exceptions concernèrent la viande de cheval. En Autriche, le gouvernement institua dès mai 1915 dans tout l'Empire austro-hongrois 2 jours sans viande par semaine. En Allemagne la consommation de viande fut rationnée par carte à 85 grammes par personne par jour en mai 1916 puis à 250 grammes par personne par semaine en août 1916. 

lundi 24 octobre 2016

Carte postale du 25.10.1916

http://books.openedition.org/cjb/644

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 25/10 16

Ma Chérie,

Voilà 2 mois que nous sommes ici et, d’après le dernier cri de guerre (1), nous ne
rentrerons que vers le 10 Novembre à Taza. Pourvu seulement que le temps reste beau ! As-tu l’Humanité du 15 courant, l’article de fond ainsi que le compte-rendu du congrès socialiste allemand (2)
Meilleurs baisers pour toi et les gosses.


Paul


Notes (François Beautier)
- "cri de guerre" : rumeur courant dans une armée.
- "congrès socialiste allemand" : effectivement, l'Humanité du 15 octobre 1916 donne en page trois un compte-rendu des débats de la dernière journée de la Conférence social-démocrate allemande réunie en Suisse. Loin de constituer une synthèse de fond cet article final met à vif les oppositions entre les trois courants du parti : celui de Kaete Duncker, révolutionnaire appelant à lutter contre la direction hypocritement pacifiste ; celui de Haase, centriste, qui appelle les parlementaires à refuser les crédits de guerre ; celui de Scheidemann, nationaliste, qui voit la guerre comme une lutte de l'Allemagne pour son existence.

samedi 20 août 2016

Lettre du 21.08.1916

Document Gallica


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Août 1916

Ma Chérie,

Je reviens encore une fois sur ta lettre du 10 courant ou plutôt sur son passage relatif à l’affaire L. L. & Cie (1). Penhoat, avec lequel je correspond assez régulièrement, me répond à différentes questions que je lui avais posées et sur certaines observations faites dans mes dernières lettres. Je t’ai déjà fait remarquer, et tu pourras encore consulter le contrat à ce sujet, qu’en cas de perte du quart du capital social, chacun des associés peut demander de plein droit la dissolution de la Société. Penhoat estime, non sans raison je crois, que le silence de L. et son obstination à ne pas fournir les comptes ni préciser aucun chiffre, est une preuve que les affaires vont plutôt mal. D’après l’attitude et les procédés de L., vu aussi son incapacité commerciale et son caractère, P. le croit bien capable de nous ruiner sans crier gare et propose donc de nous mettre à l’abri tant que cela est possible en notifiant à L. par lettre recommandée, confirmée par un huissier, de suspendre tout commerce et d’arrêter les comptes dès qu’ils sera parvenu à la perte du quart du capital social, conformément aux clauses de notre contrat. Que faute de lui de se conformer à notre demande, nous le rendons personnellement responsable de toute somme perdue au delà de la proportion d’un quart de notre apport comme stipulé au contrat.
Après mûre réflexion, je partage sa manière de voir bien que j’aie quelques objections ou plutôt observations à faire. Si réellement Leconte avait subi des pertes allant jusqu’à 1/4 du capital ou même plus loin, il n’aurait pas besoin de chercher des moyens de dissoudre la société pour se débarrasser de nous et de moi en particulier. Il n’aurait pas besoin d’un procès, toujours coûteux et quelquefois incertain, car lui seul pouvait demander de plein droit la dissolution en se basant sur les clauses de notre contrat, qu’il connaît trop bien pour ne pas avoir connaissance de cette clause. Naturellement, il y aurait vérification des comptes et il va sans dire que lui-même ayant fourni plus de fonds que chacun de nous (80 000 Frs. après l’augmentation du capital mais non encore entièrement versés) devrait avoir perdu 1/4 de cette somme pour pouvoir demander la dissolution. La perte totale devrait se chiffrer à 50 000 Frs. (20 000 Frs. pour Leconte et 15 000 pour Penhoat et moi chacun) et bien que je connaisse suffisamment L. cette somme me paraît tout de même trop élevée pour les 2 ans de guerre, car les bureaux qui perdaient de l’argent ont été fermés et les frais en général assez réduits dans les autres. Mais d’un autre côté il me vient à l’idée que L. avait indiqué mon avoir à 12 000 Frs. ce qui me donne à penser qu’il tâchera ou qu’il a déjà tâché de justifier des pertes énormes ... ? Tant que Gand, Anvers et Trieste (2) sont inaccessibles pour nous, c.à.d. avant la fin de la guerre, il sera impossible d’arrêter les comptes, mais il serait toujours prudent de prendre les précautions recommandées par Mr. Penhoat. Tu veux bien réfléchir sur ce point et écrire, le cas échéant, à Me Palvadeau le priant de vouloir bien notifier cette résolution à Mr. Leconte et en ajoutant que c’est pour sauvegarder nos intérêts que nous nous voyons forcés de procéder ainsi. Que Mr. Penhoat du reste en fait de même. Tu m’enverras copie de ta lettre à Me Palvadeau, lequel tu pries de t’en accuser réception. 
Je vais écrire dans ce sens à Penhoat lui disant en outre que sa seule demande suffit pour amener la dissolution de la société. Quant aux 300 Frs. par mois, L. devra certainement continuer à te les envoyer à valoir sur notre actif à moins que Me Palvadeau s’en charge. Au pire tu pourrais demander à ce dernier de faire autoriser le Comptoir d’Escompte à vendre les titres encore en dépôt à cette banque et à te verser le montant qui te suffirait pendant quelque temps. Et d’ici là j’espère bien que la guerre prendra fin ; les évènements marchent tout de même bien mieux depuis quelque temps (3)!
Inclus la lettre en question de Mr. Penhoat et le 3° article de l’Humanité (4).
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul

P.S. Je t’envoie ci-joint un modèle de la lettre à écrire à Me Palvadeau. Tu peux même demander à Me Lanos s’il n’est pas utile d’en donner aussi copie à Me Bonamy qui est peut-être mieux situé que Me Palvadeau pour faire la sommation à Leconte. Prière d’écrire un mot à Mr. Penhoat pour lui faire connaître le texte du contrat ayant trait à la dissolution, c.à.d. le passage qui est précisément à insérer dans mon projet de lettre à Me P. dont Penhoat aura la copie par mes soins.
Inutile de m’envoyer une chemise ! Les étiquettes de pantalon me suffisent, donc pas de facture !


Notes (François Beautier)
1) - "L.L. et Cie" : Société Lucien Leconte & Compagnie, dont Paul et Penhoat sont les  associés, avec Leconte lui-même.
2) - "Gand, Anvers, Trieste" : voir la lettre du 16 juillet 1916. Ce qu'en dit ici Paul permet de préciser qu'il s'agit non pas d'entreprises partenaires d'affaires de la société Leconte mais de bureaux lui appartenant. 
3) -"depuis quelques temps" : effectivement, la pression de l'Allemagne sur Verdun s'est relâchée du fait de la bataille de la Somme. Les Allemands se retrouvent à Verdun en position défensive, ce qui permet aux Français une offensive victorieuse depuis le 1er août avec la prise de nombreux prisonniers. Par contre, sur la Somme, le grignotage allié ralentit en août et l'Allemagne renforce ses positions en installant des troupes déplacées de Verdun et du saillant d'Ypres.

4) - "Humanité" : voir la lettre du 19 août précédent.

jeudi 23 juin 2016

Lettre du 24.06.1916

Types de tirailleurs, 1917



Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dans le bled, le 24 Juin 1916

Ma chère petite femme,

Nous sommes rentrés aujourd’hui de bonne heure au camp et je vais profiter de l’après-midi libre pour m’entretenir avec toi. Il y aura demain un convoi de ravitaillement qui pourra emporter cette lettre. Tes lignes des 9 & 11 me sont bien parvenues et j’espère que ma dernière lettre arrivera à temps pour la fête de Suzanne. 
En ce qui concerne l’affaire By (1) tu connais mon opinion : je te laisse carte blanche pour arranger l’affaire comme tu l’entends, et s’il fallait que j’écrive moi-même une lettre recommandée à Nantes pour annuler notre mandat, tu voudras bien me rappeler l’adresse exacte de l’avocat. A mon avis il importe de faire ressortir sobrement et sans emportement que si malgré ma situation spéciale on peut maintenir le séq., on doit tout au moins me laisser le bénéfice des dispositions de mon contrat. Or celui-ci prévoit Frs 400,- quel que soit le résultat de l’exercice ; avec 400,- tu t’arrangeras ; le reste - loyer etc. ne regarde personne. L’avocat doit en outre te faire connaître le texte des deux jugements comme il est d’usage, ces textes du reste sont conservés au greffe du tribunal qui a rendu le jugement et peuvent, je crois, y être copiés par tout le monde et notamment les avocats. Mr. Wool. (2) qui a beaucoup d’expérience dans ce genre d’affaires, pourra te renseigner exactement là-dessus, comme aussi Me Lanos (3). Comme il s’agit seulement de la durée de la guerre, et qu’on veut payer jusqu’à Novembre, somme qui couvre le loyer jusqu’à Février, tout le monde comprendra que c’est ridicule et je ne peux croire que le tribunal se mêle de cette question.
Nous guerroyons depuis quinze jours sur le terrain des Beni Ouarein (4). Ces Messieurs ne montrent cependant pas beaucoup d’empressement pour se soumettre, malgré de sérieuses représailles que nous exerçons. Car les Beni Ouarein avaient attaqué et pillé des tribus voisines soumises ... Que de maisons brûlées, que de champs saccagés ! Les 16 et 17 Juin (5) nous avons eu quelques engagements sérieux et ce matin encore cela canardait assez dur. Le Général Lyautey vient même de nous télégraphier ses félicitations pour l’énergique conduite des opérations pendant cette saison de grandes chaleurs ! Il y a eu des médailles militaires, des croix de guerre et des croix ... de bois. Ce sont surtout les Sénégalais et les Tirailleurs (Turcos) (6) qui ont supporté la casse jusqu’ici ! Il n’est plus question pour le moment de construire un poste ; il paraît qu’on veut seulement étudier le tracé du nouveau chemin de fer Taza-Fez et nous espérons rentrer à Taza vers le 14 Juillet au plus tard. Mon camarade de lit le fumiste est depuis 3 mois à l’hôpital de Guercif ; Savario de Caudéran doit rentrer incessamment de celui de M’Conn (7). Notre escouade, qui compte un caporal et 14 hommes, en a 7 à l’hôpital, la plupart malades ; l’un cependant a eu une balle dans la poitrine (le 2° depuis Août 14) (8). Je me porte bien jusqu’ici et n’ai eu encore aucun accès de fièvre ni de dysenterie. Il est vrai que je dépense tout mon argent pour bien manger, ce qui, je crois, donne plus de résistance au corps. Je fume aussi toujours beaucoup le tabac, les cigares & les cigarettes étant sensiblement meilleur marché qu’en France. 
En ce qui concerne la bataille navale du Jutland, tu auras rectifié probablement ton opinion. En additionnant les pertes que les Allemands “pour des raisons militaires” comme ils disent avaient cachées et celles qu’ils n’avouent pas encore, les pertes allemandes sont plus lourdes que celles de l’Angleterre et si l’on les rapporte aux forces navales en présence, la comparaison devient tout à fait mauvaise pour l’Allemagne (9). L’appui du Chancelier sur les socialistes est certes intéressant à noter et constitue peut-être une évolution sérieuse (10). Mais les pronostics ont été si souvent renversés pendant cette guerre qu’il est ingrat d’en émettre.
Inclus le conte de l’Humanité en retour ; je n’y trouve rien de bien épatant là-dedans et trouve même que le thème aurait pu être mieux produit. Ton travail anglais montre beaucoup de progrès et je ne puis que t’en féliciter. Dans la poésie par contre il me manque quelque chose : je crois que - tout comme moi - tu ne maîtrises plus la langue allemande comme autrefois dans toutes ses expressions. Tu ne m’en voudras certes pas de ma franchise ?
Et le temps passe malgré tout ! Mon excursion à Bergerac date déjà de 1913, celle à Périgueux de 1914. Serai-je de retour seulement pour la fin de 1916 ? Nos enfants auront tout de même rudement grandi tous les 3. Et si je pense que mes souvenirs d’enfance remontent assez clairement jusqu’à l’âge de 6 ans, je me sens vraiment vieux ! 
Reçois, toi et les enfants, mes plus tendres baisers.
                    
                                                  Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "affaire By." : affaire de Maître Bonamy, chargé de défendre les intérêts des Gusdorf dont les biens ont été mis sous séquestre, et à qui Marthe reproche de ne rien faire. 
2) - "Mr. Wool." : Mr. Wooloughan, ami américain de Paul.
3) - Me Lanos: avocat bordelais que Marthe a contacté pour s'occuper de ses affaires.
4) - "Beni Ouarein" : Paul n'avait rien dit à son épouse de cette bataille contre les Beni Ouaraïn dissidents rebelles qui dure depuis plus d'une semaine (mais il l'avait évoquée à sa fille, le 19 juin). Il décrit la tactique des nationalistes consistant à s'en prendre aux "pacifiés" pour qu'ils s'agitent, mobilisent des Français et finalement se rebellent à leur tour. Mais il évite de dire qu'il participe activement aux combats menés contre eux depuis le 15 juin 1916.
5) - "16 et 17 juin" : ces deux journées de combats contre les Beni Ouaraïn dissidents sont considérées comme mémorables par d'autres détachements que celui de Paul (dont le livret militaire atteste qu'il y a participé), notamment le 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais, dont l'Historique rapporte des scènes de combat au corps à corps et une issue favorable obtenue à la baïonnette.
6) - "les Turcos" : Paul parle des tirailleurs algériens (dits "Turcos") des régiments coloniaux d'Afrique. D'autres régiments de tirailleurs étaient composés de soldats d'Afrique noire (dit "Sénégalais" puisque le Sénégal en était la principale source). L'Historique du 21ème bataillon de Tirailleurs sénégalais rapporte que ses hommes déplorèrent 3 tués et 7 blessés (tous Sénégalais) à l'issue des combats.
7) - "M'Conn" : Msoun, poste de la Légion immédiatement à l'est de Taza.
8) - "le 2° depuis Août 1914" : Paul veut sans doute dire que ce blessé par balle est le second qu'il ait eu à connaître personnellement depuis son engagement dans la Légion. Pour ne pas effrayer Marthe il ne dit rien des tués, certes bien moins nombreux que sur les fronts européens, mais assez fréquemment signalés par les différents bataillons participant aux colonnes du Groupe mobile de Taza.
9) - "mauvaise pour l'Allemagne" : Paul s'empêtre dans les calculs douteux de la presse, alors que l'argument décisif est que les Britanniques ont maintenu le blocus que l'Allemagne voulait briser en Mer du Nord.

10) - "évolution sérieuse" : Paul fait allusion à la position du PSD qui ménage le chancelier Bethmann Hollweg, alors en difficulté face à l'opposition nationaliste, impérialiste et conservatrice qui verrait volontiers le Prince Bernhard von Bulow (qui fut chancelier de 1900 à 1909) revenir au pouvoir. Mais Paul présente la chose comme si Bethmann Hollweg - toujours aussi méprisant face aux socialistes - s'appuyait sur le PSD...

samedi 14 mai 2016

Lettre du 15.05.1916

Ce genre de carte postale faisait rêver Paul...

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 15 Mai 1916

Ma Chérie,

J’ai tes lettres des 5 et 8 courant avec 2 coupures de l’Humanité et copie de ta lettre à Me Bonamy (1). Je trouve cette dernière un peu trop polie : j’aurais à ta place posé nettement la question si oui ou non il veut se charger de la défense de nos intérêts ; que s’il ne donne pas une réponse affirmative dans les 8 jours, nous allons être obligés de confier cette affaire à un de ses confrères. Enfin, Me Lanos (2) t’a dit sans doute que si B. ne te répondait pas, de lui écrire une nouvelle lettre recommandée pour lui signifier que vu son attitude, tu le pries de considérer notre mandat comme nul et de ne plus s’occuper de nos affaires, tout en lui demandant de t’envoyer son décompte. J’ai noté avec intérêt les explications fournies par Me Lanos et qui varient de mon opinion quant au rôle du séq. tout en arrivant à la même conclusion, savoir qu’à la fin de la guerre nous rentrerons en libre possession de nos biens. Il s’agit donc d’approfondir la question si oui ou non nous avons un intérêt à obtenir la levée. A mon avis, il y a du pour et du contre. Il serait agréable que tu puisses retirer du bureau les documents enfermés dans la mappe (3); que tu puisses disposer librement de ce que nous possédons en dehors de mon apport dans ma maison, et enfin on aurait un peu plus de tranquillité - surtout toi - en obtenant la mainlevée. Par contre, et bien que je sois convaincu que le séq. ne s’occupe pas beaucoup de mes intérêts, il y a quand même un certain contrôle et une sécurité relative, même pour nos biens privés à la dernière extrémité. Tu agiras donc comme bon te semblera, mais si tu conclus qu’il vaut mieux laisser courir, il sera naturellement inutile de notifier à Me Bonamy qu’il n’a plus à s’occuper de nos affaires. Tu oublies du reste de me dire ce que tu as répondu à Mme Robin. Prière de me rappeler aussi ce que notre contrat stipule : combien de perte du capital social faut-il pour que la société soit dissoute ? Au fait, comme tu reçois 300 frs et que je participe avec 20% dans le produit de la maison, il faudrait qu’elle subisse plus de 1500 frs de perte par mois pour que je perde plus de 300 frs, c.à.d. mon prélèvement provisoire qui sera redressé à au moins 400 frs après la guerre, cette somme étant acquise quel que soit le résultat.
Les chaussettes ne me sont pas encore parvenues, tu les as sans doute recommandées ? Les déclarations du Dr Ruesenmeyer (4) m’ont vivement intéressé et je les crois sincères. Mais je reste aussi persuadé que cette évolution du peuple allemand qui doit nécessairement s’accomplir, se fera, bien que lentement, posément, comme toute chose en Allemagne. L’argument que les Allemands vaincus devront casser des pierres peut avoir du succès pour un moment, mais à la longue personne n’y croira, car il est assez enfantin ...
J’avais l’occasion ce temps-ci de voir quelques centaines de jolies cartes illustrées de toutes les parties des Etats-Unis, échangées par les Tchèques de notre régiment avec leurs compatriotes là-bas qui forment un club pour l’échange de cartes illustrées. Et je suis étonné de la beauté et propreté des villes américaines, grandes et petites. Je les avais crues plutôt sobres et sans finesse de style, mais c’est le contraire qui est vrai. Les édifices publics notamment, ainsi que les jardins et squares, sont tout simplement superbes (5)!
L’ami A. Watson (6), capitaine dans l’armée britannique, m’annonce son départ pour le front français dans des termes si aimables que j’ai été agréablement touché. Il s’intéresse même aux miens sans les connaître personnellement.
Le Général Lyautey (7) doit venir cette semaine à Taza de sorte que nous ne partirons pas avant la fin de la semaine au plus tôt. Et il fait abominablement chaud !
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Maître Bonamy, avocat à Nantes, chargé par Paul de défendre ses intérêts dans l'affaire du séquestre, et qui cessa rapidement de donner de ses nouvelles.
2) - Maître Lanos, célèbre avoué bordelais, chargé par Marthe de reprendre le dossier du séquestre lorsqu'il s'avéra que Maître Bonamy ne s'en occupait pas.
3) - "la mappe" : le dossier, la "chemise"
4) - "le docteur Ruesenmeyer" : ? 
5) - Cet intérêt pour les États-Unis et l'admiration que professe Paul pour leur urbanisme est un indice du projet d'émigration qu'il caressait alors.
6) - "l'ami Watson" : capitaine dans l'armée britannique, ami de Paul, qui en a parlé dans sa lettre du 3 février 1916.
7) - "Lyautey" : résident général du protectorat français au Maroc, garant du maintien de la liaison Maroc occidental - Maroc oriental (et au-delà Maroc - Algérie) par Taza.


vendredi 1 avril 2016

Lettre du 01/02.04.1916

Amandier en fleurs (Maroc)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 1° Avril 1916

Chérie,

Je te confirme ma lettre d’avant-hier et viens de recevoir aujourd’hui ton colis qui, grâce à l’emballage en toile, est arrivé en parfait état. Bien entendu, la caisse était cassée à l’intérieur, mais la toile retenait les planchettes. Voici ce que j’en ai retiré : 1 gâteau, 1 boîte de poulet à la gelée, 1 boîte de cassoulet, 1 boîte de confiture, 4 plaquettes de chocolat Louit, 1 boîte de croquant Melba (1), 1 brosse à dent, 1 tube de pâte dentifrice, 2 savonnettes, 1 paire d’espadrilles et 1 superbe saucisson. Mille mercis de toutes ces bonnes choses qui, venant de toi, me font un double plaisir. Je vois bien les gosses autour de la caisse au moment où tu la remplissais ...
Notre reconnaissance de l’autre jour, bien que de courte durée, fut assez dure. Nous avons fait près de 30 km par jour et notamment le premier jour environ 35 km. Comme il faisait très chaud, beaucoup de monde restait en arrière ; je suis cependant bien arrivé à toutes les étapes, bien que très fatigué ! comme du reste tout le monde.
Il s’agissait plutôt d’une tournée de police pour voir si les tribus fraîchement soumises ne tiraient pas sur nous. Ce n’est que pendant la première nuit qu’un coup de fusil a été tiré d’une gagna (2) située en face de notre camp sur un mamelon et dont la balle a, paraît-il, traversé la tente du Commandant de notre groupe sans faire de mal à personne. Tous les habitants de cette cagna ont été amenés le lendemain à Bab Marouche (3) ... Ce fut tout comme coups de feu, mais dans la nuit de mercredi la pluie se mettait à tomber et on est rentrés de Djebel Alfa (4) à Taza dans la boue habituelle. Seulement, quelques kilomètres avant Taza, la pluie devenait torrentielle et à notre arrivée, le Commandant d’Armes pouvait signaler, à l’instar du Général Canrobert (5), l’arrivée de troupes fraîches, car nous étions mouillés comme des chats.
Je te retourne ci-joint les 2 coupures de l’Humanité. L’article sur la physionomie de Berlin (6) m’a beaucoup intéressé et je crois que ces observations sont plus justes que celles publiées ce dernier temps par tous les grands journaux français. Pour en tirer une conclusion sur l’intervention du peuple allemand, je me garderai bien, quoique je ne partage point ton opinion. Si réellement il y avait pénurie de denrées alimentaires ou d’autres matières de première nécessité, et que la fin de la guerre n’est pas à prévoir malgré tous les morts et blessés, je reste persuadé que le sentiment élémentaire du peuple et l’instinct de la conservation deviendront plus forts que les calculs de l’avenir économique, d’autant plus que la grande masse ne comprend pas beaucoup à la question du commerce extérieur et des relations économiques entre les différents pays. Que dire des histoires de Russie (7)? J’ai lu entretemps que l’interpellation au sujet des juifs a été retirée ... La question de l’égalité devant la loi est donc toujours un vain mot là-bas ! A moins que les juifs russes soient réellement une race à part ? ...
En ce qui concerne la question des permissions à la Légion, trois ont été accordées hier à des Français, mais le Caudéranais Savario n’en est pas, ou pas encore ...

Dimanche, le 2 Avril

Voici un matin plein de soleil ! Je me suis lavé avec la bonne savonnette et je me suis rasé également avec ce même produit si bien parfumé, alors que depuis quelques mois je ne me servais que du savon ordinaire. La pâte dentifrice venait également à point, car la poudre était épuisée depuis une quinzaine. Et après un casse-croûte copieux pris dans ton colis, le monde me paraît presque beau. Les arbres fruitiers sont en fleur ; les quelques amandiers - je le remarque pour la première fois - sont tout fleuris, sans cependant porter une seule feuille !
Reçois, ainsi que les enfants, mes plus tendres baisers.

                                             Paul

Le bonjour à Hélène ; est-elle complètement rétablie ?



Notes (François Beautier)
1) - "croquant Melba" : traduction alors en usage de l'expression anglaise "Melba toast" désignant un biscuit grillé (de type craquelin ou biscotte) selon un procédé permettant d'en diminuer l'épaisseur de moitié créé en 1897 par le chef Auguste Escoffier (ainsi que la "pêche Melba") pour l'usage de la diva australienne Helen Porter Mitchell plus connue sous son nom de scène "Dame Nellie Melba".
2) - "cagna" : mot d'origine indochinoise désignant en argot militaire une cahute ou maisonnette sommaire (pour les civils) ou un abri plus ou moins temporaire et souterrain construit en première et seconde lignes du front par et pour les soldats. Ce mot peut désigner aussi le groupe des hommes qui s'y abritent. Il est parfois employé au masculin et assez souvent écrit avec un t final.
3) - "Bab Marouche" : officiellement Bab Moroudj, un poste construit par la Légion pendant l'été 1915 pour contrôler le territoire des Branes alors utilisé par les Beni Krakra rebelles (Paul en a parlé dans sa lettre du 16 juillet 1915).
4) -  "Djebel Alfa" : officiellement "Djebel el Alfa", nouveau blockhaus à la construction duquel Paul a participé en mai 1915 (voir sa lettre du 21/5/15) après une attaque des Branes.
5) - "Général Canrobert" : Maréchal du Second Empire dont la devise personnelle était "Tout va bien, signé Canrobert". Il est possible que Paul fasse aussi référence dans cette situation de pluie torrentielle au mot attribué au Maréchal de Mac-Mahon devant les crues de la Garonne en 1875 : "Que d'eau, que d'eau !".
6) - "Berlin" : depuis le 12 mars 1916 un rationnement des vivres a été mis en place à Berlin, qui souffre du blocus imposé par les Alliés. Par ailleurs le mouvement spartakiste, né la semaine suivante, fait peser un risque révolutionnaire que les Alliés considèrent d'un œil temporairement favorable.

7) - "Russie" : les troupes russes avancent à peu près partout face aux Allemands, ce qui autorise les Alliés à fermer les yeux sur les actes antisémites que le gouvernement russe suscite en exacerbant le nationalisme. Trotsky - connu comme révolutionnaire juif - prône alors avec Lénine le "pacifisme intégral" qui devrait mener à la décomposition de l'Empire russe. Par ailleurs, le chargé britannique des relations diplomatiques Lord Robert Crewe, persuadé que les activistes juifs étaient en Russie et aux USA favorables à l'Allemagne, proposa à ses collègues français et américains, en mars 1916, de faire des propositions avantageuses à ces activistes juifs (notamment en soutenant le mouvement sioniste) pour les inciter à changer de camp. Paul, qui n'a jamais parlé ni de peuple juif ni de race juive, invente ici le concept de "juifs russes" (sans majuscule) pour justifier qu'il ne comprenne rien à ces hypothèses et à ces aveuglements. 

jeudi 17 mars 2016

Lettre du 18.03.1916

Élisabeth de Wied, en poésie Carmen Sylva

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran 

Taza, le 18 Mars 1916

Chérie,

Tes lettres des 5, 7 et 9 courant me sont parvenues ensemble avec une lettre de l’ami Penhoat qui m’avait joint copie des lignes qu’il t’avait adressées de Paris. En ce qui concerne sa demande relative à L. (1) et aux affaires qu’il traiterait pour l’approvisionnement militaire à Nantes, je suis persuadé que s’il fait quelque chose ce sera tout au plus du transit, c.à.d. qu’il réexpédierait du fourrage etc. Le seul moyen que je vois de nous renseigner à ce sujet serait de prier Mr. W. (2) de prendre une fiche auprès de son agence de renseignement sur la maison L. L. & Cie en demandant exprès si elle s’occupe aussi d’approvisionnement militaire. Tu lui diras que tu lui rembourseras le coût de la fiche. Je te retourne ci-joint la photo de Mr. Plantain que tu m’as demandée l’autre jour, elle est bien réussie ! Pour ce qui concerne la maladie de Georgette, je suppose qu’il s’agit de l’oreillon ? Si cela était, une visite serait excessivement imprudente car la maladie, sans être bien dangereuse, est très contagieuse. Elle s’est produite déjà plusieurs fois dans notre Compagnie ; les hommes furent alors strictement isolés, et guéris dans 8 à 10 jours. Cette maladie affecte cependant le haut des mâchoires, juste en dessous des oreilles. 
C’est donc un appartement meublé que Mme P. (3) a loué dans la rue de l’Hermitage  (4) ? Sa façon de faire est en effet bien bizarre et décousue ! Et pourtant, ces gens-là n’ont pas besoin de nous, donc, pourquoi continueraient-ils les relations avec nous, sinon par sympathie ?
Ne te fais donc pas de mauvais sang pour moi ; la vaccination ne m’a affecté que pendant six heures et la troisième piqûre, reçue samedi dernier, s’est très bien passée ; samedi pr. (5) ce sera la 4° et dernière. Il est certain que les cas de fièvre typhoïde sont devenus très rares parmi nos troupes, mais la vaccination ne semble être efficace que pendant 2 ans, car elle est répétée tous les 2 ans maintenant.
Carmen Sylva (6) était - sous ce nom - une poétesse, et tu trouveras quelques-unes de ses poésies dans le recueil allemand que nous avons. Elle n’était cependant point connue sur le terrain du pacifisme. 
Hélène était donc sérieusement malade que tu te sois figuré de la perdre ? (7) Est-elle complètement rétablie maintenant ? Je regrette beaucoup le renvoi de Siret (8) et j’espère pour lui qu’il aura retrouvé rapidement un nouvel emploi. J’estime qu’il est inutile de rendre les 100 Frs à Mr. Penhoat maintenant, car il n’en a point besoin. C’est du reste son frère de Guingamp (celui que j’ai connu à Paris) qui m’a envoyé dans le temps cette somme d’ordre de Mr. Penhoat. Ce dernier a une maison ou une propriété en Bretagne dont son frère encaisse le loyer pour son compte.
J’ai lu déjà au Journal avec beaucoup d’intérêt les différents discours de Liebknecht, le seul avec Rosa Luxembourg (9) qui n’a pas changé d’attitude. Aussi paraît-il avoir été exclu du parti socialiste allemand, bien que, d’après les journaux, il doit y avoir quand même encore quelques liens entre lui et le parti. Je vais te retourner aussi la semaine prochaine le livre que tu m’as envoyé et dont la lecture m’a fait beaucoup de plaisir. Je constate cependant que l’auteur, tout en critiquant ce point dans le livre “J’accuse” (10), met encore plus de fougue pour attaquer le gouvernement allemand. Certainement ce livre sera également défendu en Allemagne, car outre la défense chaleureuse de “J’accuse” il récapitule encore son contenu (11). Pour éviter que tu paies une surtaxe sur la présente lettre, je te retournerai la coupure de l’Humanité sous pli séparé.
Le temps s’est remis au beau, nous repartirons sans doute sous peu en colonne. On attend ici prochainement une escadrille de bombardement, 15 avions paraît-il (12).
Dis à Hélène le bonjour de ma part et reçois, ainsi que les gosses, mes meilleurs baisers.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "L." : Leconte
2) - "W." : Wooloughan, ami américain de Paul, bien placé et bien informé. Penhoat et Marthe soupçonnent ici Lecomte de faire des affaires pour son compte.
3) - "Mme P." = Madame Plantain
4) - " rue de l'Hermitage" : à Caudéran, près de chez Marthe.
5) - "samedi pr." : samedi prochain
6) - "Carmen Sylva" : Marthe a vraisemblablement signalé à Paul le décès survenu le 2 mars 1916 à Bucarest de la très célèbre et extravagante reine de Roumanie Élisabeth de Wied, née allemande en 1843 et connue dans toute l'Europe sous son pseudonyme de poétesse Carmen Sylva. Paul, qui pourrait en vanter la maîtrise de nombreuses langues étrangères (elle a notamment traduit Pierre Loti en allemand) la dévalorise un peu aux yeux de son épouse féministe et pacifiste en relevant qu'elle n'était pas connue sur le terrain du pacifisme.
7) - Exemple du pessimisme de Marthe, toujours prête à imaginer le pire. 
8) - Siret est un neveu d'Hélène, à qui Paul avait donné un emploi dans le bureau de Bordeaux de la société Lecomte, et que Lucien Lecomte a renvoyé - du fait de la baisse d'activité de la société, ou par souci d'éloigner les fidèles de Paul, on ne sait pas...
9) - "Rosa Luxemburg" : elle dirigeait avec Karl Liebknecht au sein du parti socialiste allemand (SPD) le courant socialiste révolutionnaire pacifiste (au sens donné par Lénine au concept de "pacifisme intégral" servant de levier à la révolution prolétarienne internationaliste). Depuis janvier 1916 Karl Liebknecht défendait au Reichstag la pensée de Rosa Luxemburg (alors en prison) prônant la transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. Cette idéologie les mit en position critique puis en opposition radicale avec le SPD qui participait à l'union sacrée allemande depuis le début de la guerre. En septembre 1916 ils constituèrent avec Franz Mehring et Clara Zetkin un groupe autonome, la Ligue spartakiste, dont les membres furent exclus du SPD à la fin de l'année : ils fondèrent en avril 1917 l'USPD (SPD indépendant).
10) - "J'accuse" : Paul a déjà parlé du livre "J'accuse, par un Allemand" dans sa lettre du 31 mai 1915. L'auteur alors anonyme, Richard Grelling, dont le nom et l'identité furent révélés après la dernière réédition en 1919, était un journaliste pacifiste allemand réfugié en Suisse depuis 1915.
11) - "son contenu" : Paul ne mentionne ni le titre, ni le nom de l'auteur du livre dont il parle ici. Sans doute s'agit-il de l'un des livres édifiants prêtés aux Poilus par le journal l'Humanité, comme le fut le "Jean Jaurès" de Romain Rolland. Peut-être Paul ne voulait-il pas que son éventuel censeur militaire s'appuie sur le titre et le nom de l'auteur de ce livre pour en déduire que le légionnaire Gusdorf partageait les vues des socialistes internationalistes allemands et/ou des pacifistes révolutionnaires ?
12)- "15 avions" : une escadrille aérienne comptait alors généralement 3 ou 6 pilotes donc 3 ou 4, ou 6 à 10 avions (une partie en réserve et maintenance). La première escadrille de 6 pilotes qui entra en fonction au Maroc fut basée à Casablanca en juin 1916 et exclusivement affectée à la surveillance des côtes. Celle qui s'installa à Mekhnès en septembre 1917, pour contrôler la liaison entre les Maroc oriental et occidental, disposait de 3 appareils.

lundi 8 février 2016

Lettre du 09.02.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Février 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 30 Janvier et suis bien content que ma lettre et le petit colis soient si promptement arrivés. Je compte aussi que tu ne t’es pas trop inquiétée de mon silence pendant la dernière colonne où il manquait toute occasion pour écrire. Au surplus, si par hasard il m’arrivait quelque chose, tu serais avisée par télégramme par la Compagnie, même en cas de blessure légère.
Les travaux de maroquinerie sont en effet faits par les hommes et on peut même regarder faire ces travaux ici à Taza dans les boutiques. L’émancipation de la femme est encore une théorie : c’est elle qui fait les gros travaux, et on voit ces malheureuses, souvent très âgées, souvent encore tout à fait grosses, porter des charges formidables de bois, d’eau, etc. Les hommes, dès qu’ils peuvent seulement marcher, se promènent à dos de cheval ou d’âne. On voit des petits de 4 et 5 ans sur un grand cheval - tout seuls ! Je note tes conseils pour le souvenir du Maroc : tu aurais reçu un sac de ce genre pour ta fête si la taille ne m’avait pas paru trop grande. Ce sont en effet ces grands sacs que portent les riches Arabes, les officiers indigènes et même nos propres officiers en bandoulière ... Aimes-tu les ornements en couleur ou bien préfères-tu un sac unicolore qui me plaît bien moins !
J’admire ton courage de vouloir apprendre l’anglais au milieu de cette tourmente, des gosses et de toutes tes préoccupations actuelles. Avec mon espagnol, cela marche bien doucement, car après des journées comme les nôtres on préfère se délasser le soir en lisant, causant ou jouant aux cartes ...
Je te retourne ci-joint l’article de l’Humanité sur l’attitude de la Belgique, article qui remet d’une façon saisissante et très noble les choses à leur place. Il est du reste curieux de constater avec quels soins l’Allemagne essaie de justifier ses actes - 18 mois après leur exécution (1). Je joins également la coupure sur l’ouverture de l’appontement de Bassens, la mine d’or de Mr. Wooloughan (2). Je crois bien que les femmes et mères des mobilisés fêtent les permissions accordées aux soldats et exhibent leurs poilus comme des trophées de guerre. Il est même à espérer que bien des ménages s’apercevront ainsi que malgré la longueur ou durée de leur union, il est resté encore un peu d’amour. Mais ne parlons pas de ces choses, car nous autres n’en bénéficierons sûrement pas (3). On parle même déjà d’une nouvelle colonne vers le milieu de Février, mais ce sont pour le moment des bruits. 
Il ne faut pas se faire des idées trop noires sur le danger que nous courons ici. Ce sont plutôt des fatigues que des dangers, car nos officiers ne ménagent pas les obus pour nettoyer et préparer le terrain et l’artillerie est largement utilisée. Lors de la dernière colonne on pouvait voir notre nouveau Lt Colonel (autrefois Commandant de notre bataillon) (4) s’exposer personnellement beaucoup plus qu’il n’aurait exposé un homme. C’est un Officier d’origine anglaise et qui est très estimé par tout le bataillon dont il connaît presque chaque homme par son nom (5). L’artillerie fonctionne du reste très bien ici ; ce ne sont pas - dans la majeure partie - les fameux 75 de campagne, mais des 65 et 75 (6) de montagne qui, dans quelques minutes, sont complètement démontés et portés à dos de mulet partout où un homme peut grimper, tout comme les mitrailleuses qu’on augmente aussi au fur et à mesure.
Georges donc s’intéresse aussi à l’exposition des trophées aux Quinconces (7). Et Alice va-t-elle mieux ? Quant à Suzette, j’aurais préféré que ses petites lettres me parviennent telles quelles, c.à.d. sans aucune correction.
Le renvoi de Carrère-Bayonne (8) est une grosse bêtise. Les phosphates de Gafsa (9) rapportent à Bayonne tout le salaire de C. que L. a sans doute voulu mettre à la journée. Et il sait pourtant que Gafsa n’aime point qu’on change d’agent : à Cette (10) le même cas s’est produit il y a peu d’années. Mais que veux-tu que j’y fasse dans ma situation actuelle ? 
Je t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

                                            Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "leur exécution" : allusion aux "atrocités allemandes" perpétuées ou supposées commises en Belgique lors de l'offensive d'août 1914. L'Humanité, ralliée à l'Union nationale avait rendu compte du congrès socialiste de Zimmerwald en novembre 1915 et, depuis lors, en débattait les thèses en soulignant que la "barbarie allemande" rendait l'Allemagne incapable de négocier diplomatiquement, puis de respecter, une paix inspirée par le seul souci humaniste de mettre fin à une guerre fratricide. Il semble que Paul partage l'accusation de barbarie portée contre l'Allemagne par les Alliés mais qu'il trouve "curieux" qu'elle s'en défende. Or l'enjeu de cette défense la rend tout à fait logique puisqu'elle vise à préserver la neutralité des Neutres (dont les USA, la Roumanie, etc.), et à laisser pensable une paix négociée séparément avec certains des Alliés, par exemple la Russie, ou l'Italie. Peut-être Paul veut-il laisser entendre à un éventuel censeur qu'en matière d'Allemagne il pense comme tous les Français , c'est-à-dire s'étonne que des barbares s'obstinent à vouloir justifier leur barbarie. 
2) - "mine d'or de Wooloughan" : cet ami américain de Paul a acquis pour ses affaires 200 m. de quai au port de Bassens, sur la rive droite de la Gironde, juste à l'aval de Bordeaux.
3) - "n'en bénéficierons sûrement pas" : Paul laisse entendre à Marthe qu'il n'aura pas de permission avant longtemps.
4) - "il connait presque chaque homme par son nom" : Bizarrement, Paul qui parle ici du lieutenant-colonel Charley, ne le nomme pas.
5) - " des 65 et 75 de montagne" : petits canons courts - tube d'environ 1 mètre - de calibres 65 et 75 mm. à tir rapide, sur affut en fer, portant à plus de 5 500 m., pesant moins de 500 kilos, aisément démontables en fardeaux transportables à dos d'homme, en terrain montagneux (ce fut le cas au Maroc) ou marécageux (de là leur utilisation sur les fronts d'Orient). 
6) - "exposition des trophées aux Quinconces" : de janvier à mai 1916 s'est tenue sur la Place des Quinconces à Bordeaux (au centre-ville) une exposition de trophées de guerre. 
7) - "Carrère-Bayonne" : sans doute s'agit-il de Mr. Carrère, du bureau de Bayonne de la société Leconte. Lucien Leconte, principal actionnaire de la société, cherche clairement à faire des économies, et peut-être aussi à se débarrasser du personnel trop attaché à Paul. 
8) - "Gafsa" : ville du sud tunisien, proche d'un vaste gisement de phosphate de chaux, découvert en 1886 par Philippe Thomas, vétérinaire zoologue et géologue de l'armée française, et exploité à partir de 1896 par la Compagnie des Phosphates de Gafsa. La société Leconte importait, outre le charbon, des phosphates d'Alsace ou de Tunisie.

9) - "à Cette" : il s'agit de Sète, dont le nom s'écrivait aussi (et s'écrit parfois encore) "Cette", un port français de Méditerranée importateur de charbon pour son usine à gaz, où la société Leconte pouvait donc avoir eu un bureau.