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vendredi 19 août 2016

Lettres des 19/20.08.1916

Le col du Touahar et l'oued Innaouen


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 19 Août 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale de ce matin et réponds maintenant à tes lettres des 9 et 10 courant en te retournant en même temps les 2 premiers articles sur la force des femmes découpés dans l’Humanité (1). On voit tout de suite que ces articles ne sont pas écrits par un académicien : ils se distinguent de ceux de Mr. Brieux (2) par ceci qu’ils traitent de faits réels, visibles et qui intéressent immédiatement la classe ouvrière, où la concurrence de la femme se fera sentir en premier lieu. Je dirai en passant que les derniers articles de Mr. Brieux au Journal intitulés “La Faillite de la Dot” étaient bien plus intéressants que les précédents tout en ajoutant que ces idées avaient déjà été exprimées dans une forme bien plus saisissante et plus crue encore dans une pièce du même auteur intitulée “Les Avariés” qu’on peut acheter complète pour 2 sous dans “la Feuille Littéraire” (3). La morale en est qu’une bonne santé et des connaissances pratiques (un métier) constituent la meilleure dot dans toutes les classes et Brieux  insiste particulièrement sur ce point qu’il n’est point suffisant que les notaires des 2 familles se réunissent pour fixer la dot ou l’apport des 2 époux stipulés dans le contrat de mariage : les médecins des 2 parties devraient également se mettre en rapport pour examiner si les futurs époux sont sains de corps et aptes à former une famille et le certificat de bonne santé devrait être exigé par la mairie au même titre que l’acte de naissance et les autres paperasses. Cette pièce, “Les Avariés”, dit des choses tellement vraies sur les influences notamment de la syphilis sur les ménages qu’il a rencontré dans le temps beaucoup d’opposition bien qu’au Théâtre le régisseur paraisse au lever du rideau sur la rampe pour annoncer que la pièce peut être entendue par toutes les personnes des deux sexes, jeunes et âgées ...
Je te remercie de nouveau de ton envoi qui est arrivé en parfait état : 2 pantalons treillis, 1 maillot, 1 livre, 2 plaques de chocolat, 1 boîte de harengs marinés, 1 boîte de galantine de veau truffée, 2 boîtes de confiture, 1 flacon de liqueur, un saucisson, 1 savonnette et un tube de pâte dentifrice. Le tout est très joli, mais les pantalons passablement chers ; j’aurais cru que l’article ne reviendrait pas plus cher que 3,- Frs. pièce ! Comme nous allons partir probablement jeudi, 24 courant, pour construire le blockhaus dont je te parlais déjà, je vais faire emporter toutes ces conserves, ainsi que les bonbons, car à Touhar (4) nous serons encore pour une quinzaine dans le bled. Mais je t’en prie ne m’envoie plus à l’avenir de choses aussi chères que cela !
Ton observation au sujet de Me Bonamy m’étonne un peu. Crois-moi, si ces gens-là ont besoin d’argent, ils le disent sans aucun scrupule et cela d’autant plus que tu avais écrit à B. que tu es à sa disposition pour fournir d’autres fonds. Cet avocat n’a pas montré plus d’empressement lorsqu’il a reçu les 200 Frs. de Leconte : c’est à la fin de l’affaire qu’il enverra sa note avec prière ... etc. etc. Chez lui, c’est plutôt l’âge et le fait qu’il ne fait en somme que remplacer son successeur (5) qui le fait agir avec tant de nonchalance. Il serait bon toutefois que tu le relances après les vacances pour savoir au juste à quoi nous en tenir.

le 20 Août 1916

Est-ce que tu te figures réellement, petite folle, que j’envisage froidement et sans émotion que la guerre dure encore 2 ans ? Car je sais mieux que quiconque qu’il n’y a aucun espoir pour moi de te revoir avant la fin de la guerre ! Un de mes camarades, un Hongrois qui a de grandes relations, a fait écrire par un ministre (Denis Cochin) (6) au Général Lyautey (7) et a fait intervenir en outre un député très en vue pour obtenir une permission dans le but de revoir sa femme, une Parisienne, institutrice à Paris, et ses enfants. J’ai vu toute la correspondance : La réponse du Général L. au ministre en question est nette et dure : impossible d’accorder une permission aux ressortissants des nations en guerre avec la France (8). Et même pour les Français de la Légion la chose est extrêmement difficile, à moins de motif tout à fait grave.
Ce n’est certainement pas juste car des gens comme lui et moi par exemple offrent toute garantie ... mais que veux-tu ? On est soldat et on n’a qu’à s’incliner. Si tu savais combien j’ai souffert ici, tu ne parlerais certainement pas ainsi, mais il ne faut pas croire que puisque je ne me plains pas je me laisse tout simplement vivre ! 
L’incendie aux Docks Sursol (9) serait certainement fantastique s’il s’agissait réellement de 70 000 sacs de farine dont la valeur dépasserait même de beaucoup 8 000 000 Frs.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien sincèrement.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "l'Humanité" : comme toute la presse française, l'Humanité dut remplacer de nombreux journalistes mobilisés par des femmes et contourner les 98 articles de la censure en développant des thèmes qui n'avaient pas été prévus censurables. Le féminisme prospéra de cette double circonstance avec des articles traitant des femmes à l'usine, aux champs, dans les administrations... ; des femmes réclamant le droit de vote ; des femmes militant pour la paix ; des femmes dénonçant la vie chère ; des femmes françaises réquisitionnées par les troupes allemandes d'occupation ; etc. Les articles auxquels se réfère Paul n'ont donc rien d'exceptionnel et leur relative banalité les rend aujourd'hui difficiles à retrouver. Cependant, à la mi-août 1916, l'acquittement d'une femme française ayant tué son bébé né d'un viol par un soldat allemand, redonna encore plus de place aux femmes dans la presse. Au même moment, Paul qui se sent manifestement "un peu" dépassé par les démarches et projets de son épouse, tente à la fois de se "tenir à flot" en se montrant féministe et de "retenir le courant" en vantant des lectures réactionnaires qu'il voudrait édifiantes pour Marthe.
2) - "Mr. Brieux" : Paul a déjà parlé de cet auteur en citant une réplique de sa pièce "La robe rouge" dans sa lettre du 17 juillet 1916. Il s'agit d'Eugène Brieux (1858-1932), journaliste, nouvelliste ("Journal d'un voleur" en 1899), dramaturge ("La Robe rouge", en 1900 ; "Les Avariés" en 1901, pièce immédiatement censurée, transformée en un énorme roman publié à Paris en feuilleton avec des gravures d'Edmond Charrier par La Librairie Illustrée, à partir de 1902). En avril 1916, Le Journal lança une très longue série d'articles sur "l'Avenir de la femme après la guerre", parmi lesquels ceux de Brieux (ainsi qu'il signait, fort de l'énorme et durable succès populaire de "Les Avariés"), notamment "La faillite de la dot", publié le 4 août 1916, firent tellement sensation qu'on les retrouve transmis par télégraphie et repris mot à mot dans de nombreux journaux de province du lendemain, dont par exemple le "Cherbourg-Éclair" (du 5/8/16). Aujourd'hui, la pièce et le roman "Les Avariés", qui traitent très précisément du problème alors majeur de la propagation de la syphilis et des moyens de la gérer et de s'en prévenir, ont beaucoup perdu de leur intérêt pédagogique mais demeurent des documents historiques témoignant d'un aspect toujours négligé (car réputé indécent) de la vie sociale : la sexualité. 
3) - "La Feuille Littéraire" : revue bimensuelle de 8 pages grand format, éditée à Paris et Bruxelles depuis 1896 par Arthur Boitel, qui donnait en entier ou en version résumée des textes littéraires francophones en vogue (pièces de théâtre, romans) ou des essais d'écrivains étrangers (ainsi la "Guerre dans les airs" de H.G. Wells, adapté en français et publié en 1913). Il semble qu'elle ait disparu après la Grande Guerre.
4) - "Touhar" : En fait, Col de Touahar, à 15 km. à l'ouest de Taza, sur la rive gauche de l'oued Innaouen et dominant le poste de Bab Merzouka.
5) - "son successeur" : Maître Palvadeau.

• Lettre du 20/8/16 (sans indication de lieu)
6) - "Denis Cochin" : Denys Cochin, baron, homme politique et écrivain parisien (1851-1922), était alors (de 1893 à 1919) non pas ministre mais député de la Seine (ou “de Paris”) où il se distinguait comme porte-parole du Parti catholique à la Chambre. 
7) - "Lyautey" : le général Hubert Lyautey, premier résident général au Maroc où il avait militairement établi le Protectorat français en 1912, depuis lors chargé de la "pacification du Maroc" et considéré à l'été 1916 comme un possible Ministre de la Guerre (ce qu'il fut, plus tard, dans le sixième gouvernement d'Aristide Briand, de décembre 1916 à mars 1917).
8) - "en guerre avec la France" : c'est le cas du royaume de Hongrie, entré avec l'Empire austro-hongrois dans le conflit le 11 août 1914 lorsque la France lui déclara la guerre.
9) - "Docks Sursol" : docks originellement spécialisés dans le stockage de marchandises importées des USA, dont du pétrole en barils (ce fut l'origine de leur incendie en septembre 1869). Le quotidien régional l'Express du Midi rapporte en nouvelle brève en page 2 de son édition du 8 août 1916 un incendie à Bordeaux déclaré la veille (le 7 août) dans un dépôt de nitrates (matière première d'engrais et d'explosifs) des docks Sursol. 



vendredi 15 juillet 2016

Lettre du 16.07.1916




Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 16 Juillet 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux ta lettre du 7 et comme toute ma dernière correspondance de la colonne doit être passée par Fez, il est plus que probable que tu as dû attendre encore plusieurs jours. Je me rappelle cependant très bien que le 30 Juin ou le 1° Juillet j’ai mis une carte dans la boîte du poste de Mat Matta (1) (à 40 ou 50 km de Fez) et je pense que celle-là au moins te sera parvenue avant ton départ pour Nantes. Depuis mon retour à Taza, tu as dû recevoir régulièrement de mes nouvelles, du moins aussi régulièrement que moi des tiennes. 
Le contenu de tes lignes du 7 m’a laissé un peu rêveur. Non pas que je ne sois pas content de tes résolutions énergiques, mais je crains, je crains beaucoup que tu ne retournes très désappointée de ton voyage. Te rappelles-tu de la tirade de Mr. Brieux dans “la Robe Rouge” (2) au sujet de la justice, lorsque la vieille femme trouve le Procureur si humain pour lui exposer tous les torts qu’elle a subis sans aucune raison ? “Il ne suffit pas d’avoir raison, d’avoir le bon droit de son côté”, lui dit-il, “la justice est une chose très compliquée ...”
La loi concernant les séq. (3) vise tous les ressortissants des nations en guerre avec la France à l’exception des Alsaciens-Lorrains qui demanderont la réintégration. Elle ne parle point d’engagement dans la Légion et puisque ce cas n’est pas prévu du tout, il n’entraînera pas obligatoirement l’exception. Il laisse, si tu veux, beaucoup de latitude aux magistrats chargés de l’interprétation des dites lois et tu as vu par les journaux que les jugements sont parfois diamétralement opposés. Il y a un mois à peu près je lisais dans le Journal dans la chronique des Tribunaux le cas d’un ingénieur autrichien, Kornfeld, engagé depuis le début de la guerre dans l’aviation sur le front de France même. Sa demande de levée de séq. a été rejetée parce que le tribunal disait dans son jugement que les lois autrichiennes stipulent que même en cas d’engagement dans une armée étrangère ou même ennemie, un Autrichien peut conserver sa nationalité ! Qui sait si la fameuse loi Delbruck (4) ne stipule pas la même chose ? 
K. (5) avait soutenu l’argument que par le seul fait de son engagement dans l’armée française il avait répudié son ancienne nationalité ...
Enfin puisque tu dois déjà être de retour de Nantes tu me diras le résultat de tes démarches. Puissent-ils être meilleurs que ce que je prévois ! Car je suis, à vrai dire, trop franc vis à vis de moi pour ne pas tirer les conclusions de tous les jugements rendus depuis la guerre, mais je me dis aussi avec conviction qu’une fois la paix conclue, je rentrerai en possession intégrale de mes biens. Cependant, et aussi désolante que soit cette constatation, le sentiment patriotique fausse en ce moment le sens de la justice, très vif cependant en temps normal.
Avec Me Bonamy tu peux naturellement rompre par écrit aussi bien que normalement ; si l’ami de Me Lanos est mobilisé, tu auras trouvé une autre adresse dans le Bottin (6). Leconte dira, non tout à fait sans raison, qu’on ne peut pas savoir ce qu’est devenue notre installation d’Anvers, de Gand et de Trieste (7). Pour ce qui est de la Démocratie de St N. (8) et de la fameuse Ligue (9), c’est secondaire et j’aurais attendu la fin de la guerre pour aviser ce qu’il y a lieu de faire. Car ce sera dans tous les cas nous qui payeront notre avocat et nous ne serons pas sûrs que le Journal (10) soit condamné à nous payer des dommages-intérêts que nous demanderions naturellement ...
Enfin, attendons d’abord le résultat de tes premières démarches à Nantes avant de décider plus loin. Ton esprit de jeune fille, de “militante”, est donc plus fort que jamais ! J’y applaudirais volontiers si je ne voyais pas trop de boue dans l’affaire que tu te proposes d’entreprendre : des discussions avec des soi-disant journalistes à la solde du mieux payant - et en des temps troubles que nous traversons ...
Je te souhaite de tout coeur et aussi dans notre intérêt le succès que tu escomptes et constate une fois de plus que tu n’es pas une femme coupée dans un patron ... (11)
Comment vont les enfants ? Georges est-il rétabli de son rhume ? Quel temps fait-il à Bx ? (12) Ici nous continuons à avoir une chaleur tout à fait accablante qui pèse sur les nerfs et me met dans un état où je dois faire un effort pour prendre une résolution quelconque.
Mille baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul

Les journaux ne parlent pas encore d’une campagne d’hiver et j’espère bien qu’il n’en sera plus question !




Notes (François Beautier)
1) - "Mat Matta" : officiellement Matmata, poste de contrôle entre Taza et Fès sur le cours de l'oued Innaouen, à la pointe orientale de l'actuel lac de barrage Idriss 1er, à 45 km à vol d'oiseau de Fès et de Taza car exactement à mi-chemin entre les deux villes.
2) - "Brieux, dans La Robe Rouge" : Eugène Brieux (1858-1932), journaliste et écrivain, auteur de comédies sur les petites gens (dont, représentée pour la 1ère fois à Paris en mars 1900, “La Robe rouge”, comédie en 4 actes où il dénonçait le corporatisme du monde judiciaire et disait son désabusement face à la Justice officielle), élu à l’Académie française en 1909.
3) - "les seq." : les séquestres.
4) - "loi Delbruck" : loi allemande de 1913 dont l'article 26, alinéa 2, énonce : « Ne perd pas sa nationalité l’Allemand qui, avant l’acquisition d’une nationalité étrangère, aura obtenu sur sa demande, de l’autorité compétente de son État d’origine, l’autorisation écrite de conserver sa nationalité ». Cette loi entra en vigueur le 1er janvier 1914 alors qu'en France l'extrême droite menait campagne contre les "espions" immigrés allemands qui faisaient mine de vouloir devenir français alors qu'ils ne renonçaient pas à la nationalité allemande. Côté français, les préfets établirent à partir de janvier 1914 des listes nominatives des "étrangers isolés" et des "étrangers naturalisés" établis en France. La loi française du 7 avril 1915 autorisa par son article 2 le gouvernement à "rapporter (annuler) les décrets de naturalisation obtenus par des sujets ou anciens sujets de puissances en guerre contre la France", et le décret d'application du 24 avril 1915 permit l'instruction de 25 000 dossiers de "retrait de naturalisation" qui conduisirent à la dénaturalisation de droit (déchéance de nationalité obtenue par naturalisation) de plus de 500 "naturalisés français ressortissants de pays ennemis" et à l'internement - par retrait de permis de séjour en France - de plus de 8 000 autres. 
Paul, qui paraît, dans tout ce paragraphe, très informé des conditions de naturalisation (et, par voie de presse, des "retraits de naturalisations", très fréquents en 1915-1916 notamment à l'encontre des Allemands et Autrichiens précédemment naturalisés français), semble ici ne pas savoir ce que dit la loi allemande qui le concerne au premier chef en ce qu'elle pourrait être un motif de refus de sa demande de naturalisation. Cette hésitation, qui n'est pas la seule dans la masse de son courrier, laisse deviner chez Paul Gusdorf une réticence à réclamer, négocier, informer, argumenter sa propre naturalisation, se comportant comme s'il allait de soi qu'en s'engageant dans la Légion pour la durée de la guerre il devait obtenir la nationalité française, automatiquement et sans avoir à la demander. En somme, il y aurait dans son esprit une évidence à la fois morale et logique à l'obtention de la nationalité française alors qu'il découvre (et refuse) qu'il s'agit d'un processus négociable hautement "politique". Cette attitude s'explique sans doute moins par un orgueil inopportun que par le sentiment de Paul de n'être en rien "allemand" (par naissance il se sent Brunswickois, c'est-à-dire selon lui plus proche des Britanniques que des Prussiens ; par culture il refuse le nationalisme allemand et le pangermanisme impérialiste ; par volonté il a quitté l'Allemagne pour construire sa vie hors d'elle, précisément dans un pays réputé "ennemi de l'Allemagne", la France).
5) - "K." : l'ingénieur Kornfeld, dont Paul évoque le cas rapporté par Le Journal. Cette affaire fit jurisprudence et sema le trouble dans l'esprit de beaucoup de Légionnaires notamment allemands, autrichiens, turcs, bulgares... On peut en lire un rapport un peu plus complet que ce qu'en dit Paul dans le "Bulletin de la Ligue anti-allemande ; Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux" édition du 1er Juillet 1916 à Paris : “M. Kornfeld, inventeur d'un système d'éclairage électrique, avait été, en sa qualité d'Autrichien, pourvu d'un séquestre. C'est de cette mesure qu'il demandait l'annulation à la 1ère Chambre civile. M. Kornfeld arguait, en effet, qu'il a cessé d'être Autrichien, et à l'appui de sa thèse, il spécifiait qu'ayant quitté l'Autriche sans esprit de retour, il avait, de par les lois autrichiennes, perdu cette nationalité. Il ajoutait d'ailleurs qu'établi en France depuis 1885, il s'y était marié et s'était en 1914 engagé au service de la France dans la Légion étrangère. Combattant sa demande, le ministère public faisait valoir que sa demande de naturalisation avait été rejetée et que son engagement dans la Légion étrangère avait été annulé par ordre de l'autorité militaire. La 1ère Chambre a rendu son jugement. Elle a déclaré que M. Kornfeld, ne faisant pas la preuve qu'il a quitté l'Autriche sans esprit de retour, devait continuer à être considéré comme Autrichien, ceci d'autant plus qu'en raison de la guerre, il est impossible de vérifier si l'Autriche n'a pas modifié sa législation. Par suite, le jugement conclut qu'il n'y a pas lieu de rapporter le séquestre prononcé.”
6) - "le Bottin" : il s'agit alors du répertoire, révisé annuellement par son éditeur (la société parisienne Didot-Bottin), des commerces et industries d'une ville ou d'un département (par localité), indiquant par ordre alphabétique des noms de famille, l'activité, l'adresse et l'éventuel numéro de téléphone des professionnels mentionnés.
7) - "Anvers, Gand, Trieste" : établissements portuaires dans lesquels la société L. Leconte & Cie avait des relations sans doute contractuelles avec des bureaux de courtage (la lettre du 7 août suivant précise qu'il s'agit précisément de succursales), comme elle en avait aussi, par exemple, en Grande-Bretagne et en Écosse. Ces trois ports étaient devenus inaccessibles aux navires de commerce des pays alliés : les deux premiers, en tête du trafic portuaire belge avant-guerre, sont bloqués car en zone de combat depuis la "Course à la mer" de septembre-octobre 1914 ; le troisième, Trieste, principal port de l'empire austro-hongrois sur l'Adriatique, est militairement revendiqué par l'Italie (qui le bloque et bombarde avec les autres Alliés pour protéger leurs convois vers la Grèce et la Turquie) et inaccessible aux navires de commerce des pays de la Triple-Entente (évidemment traités en ennemis par la marine de guerre autrichienne).
8) - "la Démocratie de St N." : en fait “La Démocratie de l’Ouest”, journal de gauche publié à Saint-Nazaire. Selon la lettre de Paul du 18 février 1915, ce journal avait révélé la nationalité allemande de Paul en le nommant et en avait déduit que la Société Leconte travaillait secrètement au service de l'Allemagne.
9) - "la fameuse Ligue" : il s'agit très vraisemblablement de la Ligue anti-allemande qui éditait un bulletin ("l'Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux") auquel se réfère la note précédemment consacrée à l'affaire Kornfeld.
10) - "le Journal" : ce quotidien parisien de 4 pages est assidument suivi par Paul, qui en a observé en février 1916 le virage nationaliste xénophobe à tendance dénonciatrice violente, amorcé par la publication - en guise de feuilleton - d'une série délatrice à visée antigouvernementale titrée "Les Boches à Paris". Il se peut que Paul (parmi beaucoup d'autres "ressortissants ennemis" dont les listes nominatives officielles étaient aisément accessibles dans les préfectures) ait été désigné comme agent de l'Allemagne dans un article du bulletin de la Ligue anti-allemande ou/et du quotidien Le Journal (qui s'en faisait fréquemment l'écho), comme cela avait été le cas au début 1915 dans un article du quotidien régional "La démocratie de l'Ouest" (voir la lettre de Paul datée du 18/2/1915). C'est cependant la première fois que Paul désigne Le Journal comme son diffamateur : peut-être une lettre où il en aurait précédemment parlé s'est-elle perdue ? Ou alors, s'agit-il d'une confusion (liée à l'emploi ou non d'une majuscule) entre "Le Journal" et le journal "La démocratie de l'Ouest" ?
11) - "coupée dans un patron" : banale, conforme, sans caractère. Marthe semble avoir en tête un projet professionnel, ce que Paul apprécie si peu qu'il n'en commente même pas la nature. Il s'empresse donc de rappeler son épouse à la conformité en lui demandant des nouvelles des enfants, surtout de Georges, enrhumé...

12) - "Bx" : Bordeaux

jeudi 12 mai 2016

Lettre du 13 mai 1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Mai 1916*

Chérie,

En te confirmant ma carte d’hier, je suis content de constater que nous sommes maintenant à peu près à jour avec notre correspondance, c.à.d. qu’il ne doit plus y avoir de lettres égarées. Les journaux me sont également bien parvenus ces derniers jours, celui du 5 est entre mes mains depuis hier soir. Je suis réellement curieux de connaître les conseils de Me Lanos (1) et compte sur ta perspicacité et ta finesse pour mener cette affaire à bonne fin - si toutefois il y a possibilité. J’appelle ton attention sur le fait que le contrat stipule exprès que le prélèvement mensuel nous est acquis dans tous les cas, c.à.d. même s’il y a perte à la fin de l’exercice. Si la moitié (ou un quart ???) du capital est perdu, il y aurait dissolution pure et simple de la société, voilà tout ! Il faut cependant tenir compte de ce que notre capital a été doublé au début de 1914 suivant contrat complémentaire. Enfin, tu pourras demander aussi si nos délibérations dûment signées (sur papier libre, donc non timbré) après chaque assemblée qui ont porté les prélèvements pour chacun à 1000 frs sont valables devant la loi, comme je le crois. Si tu touchais 400 frs tu pourrais payer la majeure partie du loyer et tu serais tranquille de ce côté là, car je suppose que malgré que tu sois dans ton bon droit ces visites de Mme Robin (2) ne doivent pas te faire trop de plaisir.
Comme je te l’écrivais sur ma carte, nous avons fait avant-hier une grande et fatigante marche-manoeuvre en tenue de campagne, probablement en vue de la colonne, toujours projetée pour la semaine prochaine. Partant de Taza à 5 hs, nous y sommes rentrés vers 17 hs, parcourant 45 à 48 km par un temps tour à tour pluvieux, lourd, et très chaud sous un soleil de plomb. Les mamelons abondaient comme toujours et quelquefois on montait presque à pic. Toutes les rivières étaient à peu près sèches et lorsqu’on faisait grande halte à midi pour faire du café, on ne trouvait que de l’eau plus salée que de l’eau de mer, de sorte que le café était imbuvable malgré tout le sucre. C’était une bonne purge cependant qui n’a pas raté son effet. Les tirailleurs qui ont été en France sont unanimes à déclarer que sur le front les fatigues sont bien moindres qu’ici, le danger étant toutefois plus grand. Voyons ce que la grande colonne nous réserve !
S’il y avait quelque chose à espérer de la social-démocratie allemande, l’arrestation de Liebknecht devrait être de nature à secouer la torpeur (3) - mais je commence à craindre qu’à moins d’être complètement à court d’aliments, la populace ne continue à obéir comme par le passé. Le comte Zeppelin (4) ne doit pas jubiler non plus : 3 de ses fameux ballons abattus en 3 jours (5)! Mais tout cela ne nous approche guère, pas plus que les troubles fomentés en Irlande (6), de la fin de la guerre !
Je suis réellement stupéfait de la méthode qui t’a appris de faire, après si peu de leçons, une composition sur “The duties of a good housewife” ! Et comme cet article complètera peut-être la collection très banale de Mr. Brieux (7), tu me ferais plaisir de me l’envoyer, tout au moins en copie.
J’avais dans l’idée que la rue de Fleurus était dans le quartier Ste Catherine lorsque je te parlais des promenades de Suzanne (8). On ne s’est en effet pas beaucoup occupé de moi à l’âge de 7 ans, mais j’étais 1°) un garçon, et 2°) nous habitions une petite ville et non une de 300 000 habitants. Enfin, tu feras ce que tu voudras et en supporteras la responsabilité.
A quoi peux-tu donc reconnaître que je lis tes lettres superficiellement ? 
Reçois ainsi que les enfants mes meilleurs baisers.

                                                 Paul

P.S. Ci-joint encore une lettre de L. à la Démocratie de St Nazaire.


*Au dos de cette lettre, barré, l’en-tête d’une lettre datée du 14 février adressée au “Consulate of the U.S.A.” (9)

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Me Lanos" : Maître Lanos, avocat embauché par Marthe pour demander la levée du séquestre et obtenir le versement par la société Leconte de la part des bénéfices revenant à Paul.
2) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison rue des Chalets, qui réclame le paiement des loyers par les Gusdorf.
3) - "torpeur" : Karl Liebknetch fut arrêté à Berlin le 1er mai 1916 pendant la première grande manifestation spartakiste, qui continua sans lui avec pour slogan "A bas la guerre, à bas le gouvernement !". Au contraire de ce qu'en dit Paul, cette manifestation témoigna d'un début de retournement de l'opinion publique allemande face à la guerre et au gouvernement.
4) - "Zeppelin" : le comte Ferdinand von Zeppelin (1838-1917), lieutenant général de cavalerie, est officiellement l'inventeur du ballon dirigeable à structure rigide et en tout cas le créateur de l'entreprise allemande qui en construisit 119 exemplaires entre 1900 et 1937.
5) - "trois jours" : le LZ 59 a été victime d'un atterrissage forcé en Norvège, suite à un manque de carburant, le 3 mai 1916 ; le LZ 32 fut abattu en Mer du Nord par un croiseur britannique le 4 mai 1916 ; le LZ 85 fut abattu le 5 au-dessus de Salonique, en Grèce, sous les tirs de navires, avions et canons terrestres français et anglais. 
6) - en Irlande" : allusion au soulèvement antibritannique qui agite l'Irlande depuis l'insurrection des nationalistes le 24 avril 1916 à Dublin (un lundi de Pâques). Proclamant la République, les nationalistes avaient déchaîné une répression britannique sanglante (400 morts, plus de 2600 blessés) qui dura jusqu'à la reddition irlandaise du 29 avril (cet événement est surnommé en Irlande "les Pâques sanglantes"). La presse alliée, évidemment pro-britannique, laissait entendre que l'Allemagne avait soutenu les républicains irlandais pour obliger le Royaume-Uni à retenir une partie de ses troupes sur son territoire. Cependant l'opinion s'effraya de la brutalité des Anglais et prit le parti des Irlandais, qu'elle ne partageait pas auparavant.
7) - "Mr. Brieux" : Eugène Brieux (1858-1932), académicien, auteur du très populaire roman dénonçant la prostitution et les risques de contagion vénérienne "Les avariés" (1901), animateur depuis 1914 de la "campagne nationale contre la dénatalité" (gérée par "l'Alliance nationale contre la dépopulation" créée en 1896), auteur de nombreux articles sur le "devoir maternel de la femme française" publiés par Le Figaro.
8) - "promenades de Suzanne" : dans sa lettre du 9 avril 1916, Paul reprochait à Marthe de laisser la fillette traverser seule le centre de Bordeaux pour rejoindre sa mère à la sortie de son cours d'anglais...
9) - Il est vraisemblable - certaines lettres en parlent à demi-mot - que Paul et Marthe envisageaient alors d'émigrer aux États-Unis à la fin de la guerre. D'où les cours d'anglais de Marthe...