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dimanche 6 mai 2018

Lettre du 07.05.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran


Aïn Leuh, le 7 Mai 1918

Ma Chérie,

Nous venons de rentrer du convoi de M’Rirt qui s’est passé dans des conditions affreuses. Le jour même de notre départ, le temps, si beau jusqu’alors, s’est subitement gâté et nous avons eu la pluie tout le long de la route. Donc, à Lias, nous avons dû camper déjà dans la boue et la pluie a continué toute la nuit. Tous les petits ruisseaux gonflent à vue d’oeil et deviennent des torrents de plusieurs mètres qu’il faut traverser. Pluie encore le lendemain de Lias jusqu’à notre position à quelques kilomètres de M’Rirt sur une crête où nous avons stationné pendant près de 9 h pour attendre le retour du convoi. Levés à 3 1/2 h du matin, nous sommes rentrés au camp de Lias vers 8 h du soir, mouillés comme des chats (1)  pour nous coucher de nouveau dans les guitounes (2) pleines d’eau. Inutile d’ajouter que les routes, très boueuses, étaient tout à fait détrempées, rendant la marche très pénible. Par bonheur, j’avais emporté mon imperméable de sorte qu’en fait je n’ai eu que les pieds mouillés. Mais le soir, au camp de Lias, avec les pieds chauds, j’ai enlevé mes chaussettes, les remplaçant par des journaux ; c’est une vieille recette, très efficace ; seulement le matin, en repartant de Lias pour Aïn Leuh, je n’ai pas eu le temps de remettre mes chaussettes ni mes russes (3) de sorte que j’ai dû marcher dans mes chaussettes improvisées de papier. Or, malgré le “Canard Enchaîné” à mon pied droit, ces sacrés journaux, en traversant l’eau, se sont immédiatement transformés en pâte et j’ai bien souffert en marchant ainsi pieds nus dans mes brodequins.
Je reviens maintenant sur tes lettres des 17 et 19 courant à laquelle j’ai déjà répondu la veille du départ par ma carte du 3 (4). Me Lanos ne doit pas avoir trop d’ordre dans ses papiers, car c’est dans le cabinet même du Procureur que je lui ai remis les 2 récépissés de la Banque et il me disait même que j’avais bien fait, car il l’aurait oublié. J’espère qu’il retrouvera ces deux pièces (couleur rose) et que de ce fait au moins il n’y aura pas un nouveau retard dans la délivrance des fonds de la part du Comptoir d’Escompte (5). N’as-tu plus eu de nouvelles de Me Palvadeau qui a l’habitude de te répondre aux lettres que je lui écris ? 
La maladie continuelle des enfants doit être en effet démoralisante pour toi, surtout dans ton état actuel ; comme déjà dit, je préfèrerais aussi que tu ailles à la clinique pour ton accouchement, vu que là tu aurais tout au moins la garantie d’être entourée de tous les soins. Et Hélène est bien à même de soigner les enfants si la santé de ceux-ci laissait à désirer, ce qui est du reste peu probable en plein été. N’as-tu jamais essayé de donner de l’huile de foie de morue aux enfants ? Il paraît que cela les rend très résistants contre les rigueurs de la température en hiver ; mais pour l’été elle ne s’emploie pas. Je n’aurais pas cru que les explications vis à vis de Suzanne t’embarrasseraient tant que cela ; j’étais au contraire d’avis que sans entrer dans tous les détails, tu trouverais facilement moyen de la satisfaire, en faisant ressortir surtout que la maman souffrant beaucoup pour avoir un enfant, celui-ci, tout naturellement, doit aimer sa maman et ne jamais lui faire du chagrin. Ne crois-tu pas du reste que Suzanne sait comment les chats et les chiens ont leurs petits ?
Quant aux noms, je ne trouve point celui de Félix recherché (6). C’est au contraire un nom international qui se trouve aussi bien en français qu’en anglais, allemand etc ; Félix Pattin (7), le plus grand poète français, qui fait des vers avec de la confiture dedans, l’a même rendu populaire. Par contre, Félicitas ou Félicie est plus rare et je ne l’ai rencontré que dans un roman de la Gartenlaube (8), “le Secret de la vieille Demoiselle” (das Geheimnis der alten Mamsell) (9). Jean, Jeanne, Madeleine, Charlotte sont également de jolis noms ; j’espère cependant sérieusement que nous n’aurons pas besoin de plus d’un !
Je viens de me renseigner encore une fois pour la question des permissions par avancement de tour (10): Il faut malheureusement attendre l’accouchement et joindre un duplicata du bulletin de naissance à la demande de permission. C’est seulement en cas de maladie grave de la femme attestée par le médecin et légalisée par le Commissaire de Police qu’on peut demander avant. Pour nous, les permissions régulières sont suspendues maintenant jusqu’au mois d’Août, c.à.d. pendant la période des colonnes (11). Le Commandant promet cependant qu’après cette période il augmentera le pourcentage des permissionnaires.
Ménage-toi Chérie et donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé et de celle des enfants.
Bons baisers.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « mouillés comme des chats » : germanisme équivalent à « mouillés comme des canards » (ou "trempés comme des soupes").
2) - « les guitounes » : les tentes.
3) - « mes russes » : morceaux de tissu enroulés autour des pieds, à l’exemple des « chaussettes russes ».
4) - « carte du 3 » : ce courrier n’a pas été reçu ou conservé.
5) - « Comptoir d’escompte » : le Comptoir national d’escompte de Paris gérait les emprunts d’États étrangers en France (par exemple de l’Espagne et de l’Argentine, dont les Gusdorf possèdent des titres).
6) - « recherché » : au sens de « distingué ».
7) - « Félix Pattin » : en fait Félix Potin, nom d’un épicier parisien ayant fait fortune en modernisant son métier et en élargissant son entreprise pendant la seconde moitié du 19e siècle. Paul cite ensuite un détournement par jeu de mots (ver et verre) de l’une des publicités versifiées de la marque Félix Potin qui commercialisait des conserves et confitures dans des pots en verre.
8) - « la Gartenlaube » : ce nom de la première et très populaire revue allemande illustrée d’avant-guerre publiant en feuilletons une littérature destinée aux familles invitait à la lecture sous « la tonnelle du jardin » (ce qu’il signifie).
9) - « der alten Mamsell » (« la vieille demoiselle ») est la fin d’un titre de roman à usage familial, à tonalité moralisatrice et féministe, publié à Leipzig en 1867 (toujours réédité en Allemagne depuis lors) signé par E. Marlitt (de son vrai nom Eugénie John, qui vécut de 1825 à 1887). 
10) - « avancement de tour » : la seconde permission annuelle de Paul devrait débuter à la fin-août 1918. Il compte obtenir un « avancement de tour » (ou « tour de faveur ») consistant à le faire partir plus tôt en permission réglementaire annuelle en remplacement de la « permission exceptionnelle » de 3 jours à laquelle il aura droit à la naissance de son enfant mais que son commandant de corps ne lui accordera pas du fait de la très longue durée des « délais de route » (durée d’aller-retour, soit près d’un mois pour Paul, entre Aïn Leuh et Caudéran) qui, s’ajoutant aux trois jours légaux, maintiendraient trop longtemps Paul hors de son service armé. L’avancement des départs en permissions réglementaires permettait aux chefs de corps en manque d'effectifs (c'est le cas au Maroc) de ne pas dégarnir inutilement leurs rangs, et aux soldats d’espérer pouvoir négocier des allongements supplémentaires de congés (dans sa lettre du 8 avril 1918 Paul semble compter sur un départ avancé d’une à deux semaines alors que la permission de naissance n’est que de 3 jours). 
11) - « des colonnes » : euphémisme permettant à Marthe de ne pas lire « combats contre les rebelles ». 

samedi 20 août 2016

Lettre du 21.08.1916

Document Gallica


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Août 1916

Ma Chérie,

Je reviens encore une fois sur ta lettre du 10 courant ou plutôt sur son passage relatif à l’affaire L. L. & Cie (1). Penhoat, avec lequel je correspond assez régulièrement, me répond à différentes questions que je lui avais posées et sur certaines observations faites dans mes dernières lettres. Je t’ai déjà fait remarquer, et tu pourras encore consulter le contrat à ce sujet, qu’en cas de perte du quart du capital social, chacun des associés peut demander de plein droit la dissolution de la Société. Penhoat estime, non sans raison je crois, que le silence de L. et son obstination à ne pas fournir les comptes ni préciser aucun chiffre, est une preuve que les affaires vont plutôt mal. D’après l’attitude et les procédés de L., vu aussi son incapacité commerciale et son caractère, P. le croit bien capable de nous ruiner sans crier gare et propose donc de nous mettre à l’abri tant que cela est possible en notifiant à L. par lettre recommandée, confirmée par un huissier, de suspendre tout commerce et d’arrêter les comptes dès qu’ils sera parvenu à la perte du quart du capital social, conformément aux clauses de notre contrat. Que faute de lui de se conformer à notre demande, nous le rendons personnellement responsable de toute somme perdue au delà de la proportion d’un quart de notre apport comme stipulé au contrat.
Après mûre réflexion, je partage sa manière de voir bien que j’aie quelques objections ou plutôt observations à faire. Si réellement Leconte avait subi des pertes allant jusqu’à 1/4 du capital ou même plus loin, il n’aurait pas besoin de chercher des moyens de dissoudre la société pour se débarrasser de nous et de moi en particulier. Il n’aurait pas besoin d’un procès, toujours coûteux et quelquefois incertain, car lui seul pouvait demander de plein droit la dissolution en se basant sur les clauses de notre contrat, qu’il connaît trop bien pour ne pas avoir connaissance de cette clause. Naturellement, il y aurait vérification des comptes et il va sans dire que lui-même ayant fourni plus de fonds que chacun de nous (80 000 Frs. après l’augmentation du capital mais non encore entièrement versés) devrait avoir perdu 1/4 de cette somme pour pouvoir demander la dissolution. La perte totale devrait se chiffrer à 50 000 Frs. (20 000 Frs. pour Leconte et 15 000 pour Penhoat et moi chacun) et bien que je connaisse suffisamment L. cette somme me paraît tout de même trop élevée pour les 2 ans de guerre, car les bureaux qui perdaient de l’argent ont été fermés et les frais en général assez réduits dans les autres. Mais d’un autre côté il me vient à l’idée que L. avait indiqué mon avoir à 12 000 Frs. ce qui me donne à penser qu’il tâchera ou qu’il a déjà tâché de justifier des pertes énormes ... ? Tant que Gand, Anvers et Trieste (2) sont inaccessibles pour nous, c.à.d. avant la fin de la guerre, il sera impossible d’arrêter les comptes, mais il serait toujours prudent de prendre les précautions recommandées par Mr. Penhoat. Tu veux bien réfléchir sur ce point et écrire, le cas échéant, à Me Palvadeau le priant de vouloir bien notifier cette résolution à Mr. Leconte et en ajoutant que c’est pour sauvegarder nos intérêts que nous nous voyons forcés de procéder ainsi. Que Mr. Penhoat du reste en fait de même. Tu m’enverras copie de ta lettre à Me Palvadeau, lequel tu pries de t’en accuser réception. 
Je vais écrire dans ce sens à Penhoat lui disant en outre que sa seule demande suffit pour amener la dissolution de la société. Quant aux 300 Frs. par mois, L. devra certainement continuer à te les envoyer à valoir sur notre actif à moins que Me Palvadeau s’en charge. Au pire tu pourrais demander à ce dernier de faire autoriser le Comptoir d’Escompte à vendre les titres encore en dépôt à cette banque et à te verser le montant qui te suffirait pendant quelque temps. Et d’ici là j’espère bien que la guerre prendra fin ; les évènements marchent tout de même bien mieux depuis quelque temps (3)!
Inclus la lettre en question de Mr. Penhoat et le 3° article de l’Humanité (4).
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul

P.S. Je t’envoie ci-joint un modèle de la lettre à écrire à Me Palvadeau. Tu peux même demander à Me Lanos s’il n’est pas utile d’en donner aussi copie à Me Bonamy qui est peut-être mieux situé que Me Palvadeau pour faire la sommation à Leconte. Prière d’écrire un mot à Mr. Penhoat pour lui faire connaître le texte du contrat ayant trait à la dissolution, c.à.d. le passage qui est précisément à insérer dans mon projet de lettre à Me P. dont Penhoat aura la copie par mes soins.
Inutile de m’envoyer une chemise ! Les étiquettes de pantalon me suffisent, donc pas de facture !


Notes (François Beautier)
1) - "L.L. et Cie" : Société Lucien Leconte & Compagnie, dont Paul et Penhoat sont les  associés, avec Leconte lui-même.
2) - "Gand, Anvers, Trieste" : voir la lettre du 16 juillet 1916. Ce qu'en dit ici Paul permet de préciser qu'il s'agit non pas d'entreprises partenaires d'affaires de la société Leconte mais de bureaux lui appartenant. 
3) -"depuis quelques temps" : effectivement, la pression de l'Allemagne sur Verdun s'est relâchée du fait de la bataille de la Somme. Les Allemands se retrouvent à Verdun en position défensive, ce qui permet aux Français une offensive victorieuse depuis le 1er août avec la prise de nombreux prisonniers. Par contre, sur la Somme, le grignotage allié ralentit en août et l'Allemagne renforce ses positions en installant des troupes déplacées de Verdun et du saillant d'Ypres.

4) - "Humanité" : voir la lettre du 19 août précédent.

lundi 4 avril 2016

Lettre du 05.04.1916

Porte du Mella, Fez, vers 1920. Photographie Joseph Boushira
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 5 Avril 1916

Ma chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 27 qui s’est croisée avec la mienne du 2. Je t’aurais écrit hier ou aujourd’hui à midi, mais nous étions tenus en haleine tous ces jours-ci d’une façon extraordinaire : Le 3, convoi à Bab Mersouka (1) avec plusieurs traversées des oueds qui sont très profonds en ce moment et dont le courant est formidable. L’année dernière, nous étions le 3 également en convoi (à Bou Ladjeraf) (2) et il faisait tout aussi beau. Tout le pays est vert et couvert d’un tapis extraordinaire de fleurs. Le 3 au soir, je prenais la garde jusqu’au 4 au soir où le Général Henry (3) est arrivé de Fez (4). Ce matin, grands préparatifs parce que le Général devait visiter nos baraquements. Tout fut donc chambardé jusqu’au moment de la dite visite qui dura à peu près une seconde ... Cet après-midi enfin nous étions au tir et, comme dans la soirée la pluie se mettait à tomber, le nettoyage des armes etc. a pris pas mal de notre temps dit de repos ... 
Je te fais du reste mes compliments pour la confiture qui est  réellement bien meilleure que ce qu’on trouve dans le commerce. Le gâteau était également excellent et le chocolat idem. Quant au cassoulet et au poulet, je ne les ai pas encore attaqués. La lettre de Suzette m’a fait beaucoup de plaisir, et malgré l’orthographe encore un peu pittoresque, j’y constate tout de même des progrès. Ce que je ne comprends pas bien, c’est que Mme Plantain habite la Rue de l’Hermitage qui, en somme, est presque aussi éloignée de son usine du Cours de Bayonne que son domicile de Bègles ...? Et Suzanne apprend donc réellement l’allemand ?
Il est vrai que depuis près de 3 mois je n’ai plus écrit ni à Georges ni à Mr. Plantain, car d’une façon générale j’ai trop de flemme pour faire de la correspondance. Pl. (5) ne retourne donc pas au front et reste à l’arsenal de Tarbes ? Au sujet des permissions, on nous disait encore hier au rapport que seules ont des chances d’être prises promptement en considération les demandes s’appuyant sur un motif sérieux, maladie d’un parent proche etc ; encore faut-il que cette maladie soit attestée par la gendarmerie de l’endroit où le permissionnaire se rend. Il est donc à peu près certain que Savario n’obtiendra pas sa permission pour Caudéran.
Yvonne Penhoat (6) est certainement déjà une grande fille, et, étant en classe à Paris, doit être restée bien moins bébé que Suzanne. Jeanette (7), si je me rappelle bien, a l’âge de notre Georges et il doit donc être content d’avoir pour quelques jours “une petite fille”. Car je suppose que même déjà à son âge, sa soeur n’est pas la petite amie rêvée ...
Je lis sur le journal que la Banque de P. & P.B. (8) distribue 25 Frs. de dividende par action. Le bénéfice a sérieusement augmenté par rapport à l’année 1914 et les réserves sont tellement dotées qu’elles atteignent plus de 90 millions. Il est donc à présumer que ce titre remontera d’une façon régulière. Je suis curieux si le Comptoir d’Escompte (9) qui l’année dernière n’avait pas non plus distribué de dividende en paiera cette année-ci. Les petits rentiers (10) qui ne touchent qu’une partie de leurs coupons ne doivent pas être non plus dans leurs petits souliers dans ces temps de vie chère.
Je suis content d’entendre qu’Hélène est rétablie ; bien le bonjour de ma part ainsi que pour toute la famille Penhoat.
Mille baisers pour vous tous.


                                              Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Bab Mersouka" : avant-poste officiellement dénommé Bab Merzouka (actuel Bab Marzouka), établi sur la crête du Col du Touahar, à une douzaine de km à l’ouest de Taza, pour contrôler la route de Fès. Paul en a parlé dans ses lettres du 28 février et du 23 mai 1915.
2) - "Bou Ladjeraf" : poste de protection de la voie ferrée Fès-Oujda. Paul en a parlé dans sa lettre du 4 avril 1915.
3) - "Général Henry" : en fait Henrys, chargé par Lyautey de maintenir la liaison entre les deux Maroc (oriental et occidental).
4) - "Fez" : officiellement Fès.
5) - "Pl." : Mr. Plantain
6) - "Yvonne" : fille aînée des Penhoat.
7) - "Jeannette" : fille cadette des Penhoat. 
8) - "P. & P.B." : Banque de Paris et des Pays-Bas, fondée par fusion de plusieurs banques européennes en 1872, elle est pendant la Grande Guerre la principale banque d'affaires française. Le relèvement de son cours en 1916, après la chute liée au début de la guerre, provient essentiellement du renchérissement du pétrole, dont elle contrôle par la Compagnie Française des Pétroles l'un des grands gisements exploités en Roumanie et dont elle entend contrôler bientôt les fabuleux gisements de la Shell en Mésopotamie grâce au renforcement de l'influence française sur Mossoul (actuel Irak).
9) - "Comptoir d'Escompte" : Comptoir national d’escompte de Paris. Paul en possède des titres qui sont placés sous séquestre avec ses autres biens : ce n'était pas grave en 1915 puisque le CNEP n'avait pas versé de dividendes, mais il est possible qu'il en verse en 1916... 
10) - "vie chère" : la situation des petits rentiers est effectivement préoccupante du fait du moratoire sur les loyers, de l'arrêt des versements de dividendes (il y a reprise en 1916) et des intérêts d'emprunts par beaucoup d'institutions et d'entreprises, enfin de l'augmentation importante de la plupart des prix des denrées de consommation courante. Mais la situation est encore plus grave en Allemagne du fait du blocus.

lundi 24 août 2015

Lettre du 25.08.1915

Dans le bled (http://www.gros-delettrez.com/)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Bou Ladjeraf, le 25 Août 1915

Ma chérie,

J’ai reçu hier, venant de Taza, les premiers journaux à Bou Ladjeraf, du 11 au 13 Août, mais je n’ai pas d’autres nouvelles jusqu’ici. Le service continue dans les mêmes conditions que les premiers jours ; nous sommes presque tous les jours, de 5 hs du matin à 18 hs dehors, montant des petits postes à quelques kilomètres autour du camp. Hier soir il y avait une alerte ; des Marocains étaient signalés dans les alentours, juste au moment de la soupe. La cavalerie et quelques légionnaires partaient de suite renforcer les postes extérieurs, mais on n’a échangé que quelques coups de feu. Ce matin, en arrivant au pont de B.L. (1), nous devions constater que les bicots avaient déboulonné quelques rails de la ligne de chemin de fer. Enfin, ils bougent, ces sacrés Ghiatas (2)! Un de nos hommes qui était resté à Taza avec une douzaine de camarades exerçant le métier de maçon pour construire un nouveau blockhaus dans les environs, vient de rentrer et rapporte qu’on prépare une nouvelle colonne pour le 28 de ce mois. Il est cependant très probable que notre Compagnie n’y participera pas, car on ne laissera pas les Territoriaux seuls à Bou Ladjeraf.
En rentrant au quartier, je viens de trouver tes lettres des 14 et 16 arrivées ensemble via Taza avec le billet et le dessin de Suzanne qui m’ont fait beaucoup de plaisir. Je lui écrirai demain une carte.
Quant à mes yeux, j’ai reçu des lunettes de la Compagnie dès le mois de Mars et je m’en sers pendant la marche, vu que 1°) elles ne tombent pas aussi facilement que les lorgnons et que 2°) elles ne blessent pas le nez comme les lorgnons pendant les grandes chaleurs.
L’intervention du Pape (3) restera purement platonique déjà pour cette bonne raison que plusieurs - et non des moindres - des Chefs d’Etat actuellement en guerre, ne font même pas partie de l’Église Romaine (l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne). Cette intervention aurait dû se faire avant même l’ouverture des hostilités !
L’envoi du Comptoir d’Escompte est absolument régulier. Il faut bien que le client sache où il en est et il est probable que le séquestre en a reçu une copie. Comme il s’agit d’un montant relativement minime, et que d’autre part il sera bon que nous ayons un peu d’argent sous la main à la fin de la guerre, il vaut mieux s’abstenir de l’achat de l’obligation de la Défense Nationale (4); tu peux toutefois retourner à la banque la feuille datée et signée après avoir vérifié si le compte est juste, c.à.d. si les intérêts des titres encore en dépôt y sont bien portés à notre crédit !
Je note que tu as expédié le mandat de 50 Frs. et j’espère que les 4 paires de chaussettes (gris uni) suivront bientôt par échantillon sans valeur.
Je suis content de ce que tu me dis au sujet de ta santé, espérant que tu dis la vérité exacte sans embellir les choses pour me rassurer. Et je te renouvelle ma demande de vendre plutôt une obligation de temps à autre que de te priver de manger comme il faut.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul

P.S. Prière de mettre du papier à lettre (sans enveloppe) dans tes prochaines lettres.


Notes (François Beautier)
1) - "le pont de B.L." : le pont de chemin de fer de Bou Ladjeraf (voir carte postale du 22.08).
2) - "Ghiatas" : ou Rhiatas, tribu berbère nationaliste qui participe à l'opération de soulèvement autour de Taza en août 1915. Selon l'historien de la fin du XIVe siècle Ibn Khaldoun, plusieurs des tribus berbères de cette région pratiquaient le judaïsme au moment de la conquête musulmane du Maghreb. Paul, qui s'en moque en les disant "sacrés" semble se réjouir de leur entrée en rébellion, sans doute pour faire croire à Marthe que ce sont de rigolos amateurs inoffensifs (alors que ce sont en réalité des guerriers intrépides).
3) - "du Pape" : allusion à la vaine tentative du Pape Benoît XV, le 28 juillet 1915, de lancer des négociations de paix. Ce même pape, élu le 3 septembre 1914, avait immédiatement proclamé la neutralité du Saint-Siège et publié le 1er novembre 1914 une encyclique appelant à la paix sans condamner aucun des belligérants.

4) - "Obligation de la Défense nationale" : depuis le 13 septembre 1914, l'État complète  le financement de la guerre par l'émission permanente de bons du Trésor "de la Défense nationale" à 4% d'intérêt. Le premier emprunt spécifique de la Défense nationale sera lancé en novembre 1915. Paul préfère préserver la santé physique et financière du ménage plutôt que d'acheter une obligation de la Défense nationale.

samedi 27 juin 2015

Lettre du 28.06.1915

La rue de Gigant à Nantes (https://lesruesdenantes.wordpress.com/2013/07/27/rue-de-gigant/)


Madame P Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 28 Juin 1915

Chérie,
Je t’ai envoyé une carte le 26 pour accuser réception de la lettre de Suzette et de la tienne du 20 courant, qui est arrivée en même temps que ta carte du 16 Mai passée par Casablanca. Dis moi donc à l’occasion exactement où tu en es avec Mme Robin (1), c.à.d. combien nous lui devons encore à l’heure actuelle. Comme je te le disais déjà, la Banque de Paris ne paie pas de dividende cette année et je crains qu’il n’en soit de même avec le Comptoir d’Escompte ; car ces grandes banques ne savent pas prendre assez de précautions pour éviter des surprises. Cela nous fait cependant une perte sèche d’environ 250,- Frs ce qui est beaucoup maintenant où les temps sont durs. Or, je trouve qu’il est déjà bien joli d’avoir pu payer une partie du loyer et des diverses notes etc. avec le peu d’argent que tu as maintenant. Ne te fais donc pas de scrupule de prendre l’obligation entièrement libérée de 1912 pour payer le dernier versement sur les 5 autres. Car il est bon d’avoir toujours au moins 100 Frs en réserve, car on ne peut pas savoir ce qui peut arriver.
Je suis un peu étonné de ce que Germain Leconte (2) ait écrit à Suzette. Il est certain que dès que les affaires reprendront, L. quitte la Rue du Gigant pour s’installer dans un “petit hôtel” genre du nôtre (il disait cela la dernière fois lorsque je l’ai vu) à moins que ce “petit hôtel” se trouve déjà dans la Rue du Gigant. Notre maison lui avait beaucoup plu l’année dernière ! Qu’en attendant il embauche tous les sans-travail de la Loire Inférieure (3) avec promesse de participation aux bénéfices à réaliser après la guerre et une procuration postale - qui n’en est pas une - cela se conçoit. Mais je me demande tout de même quelle aurait été notre situation si, donnant suite à ses projets, nous avions pris 1/2 douzaine ou davantage de volontaires allemands (4). 
Je te renvoie ci-joint les coupures qui me restaient encore. L’article sur Léonard de Vinci est très intéressant, en ce qui concerne l’attitude du Pape (5), on n’avait pourtant pas toujours dit la même chose dans les journaux, bien au contraire !
Je vais répondre aussi à Penhoat et adresser une carte postale illustrée à sa femme qui, elle, sera probablement toujours au 108 Bd de Clichy. Penhoat m’écrivait de Flandres qu’il était de repos à l’arrière, c.à.d. en 3° ligne (6). Faisant partie de la popote des Sous-Offs, il ne manque de rien ; bien au contraire, affirmait-il, jamais il n’aurait bu autant de champagne “2° zone” (7) que depuis son arrivée sur le front. Lucien Leconte (8) qui, je crois va avoir 18 ans très prochainement, doit s’attendre à être appelé incessamment sous les drapeaux. Et ce sera un véritable régal pour le vieux L. de pouvoir parler de son fils au régiment. Madame la trouvera probablement plus mauvaise (9).
Je vais partir maintenant pour le bureau de la Place, chercher le Communiqué Officiel d’hier qui arrive ici le lendemain par t.s.f. J’espère qu’il sera bon, car ce qui dure longtemps est généralement bon.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                            Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Le nom de Madame Robin, propriétaire de la maison où habite Marthe, revient périodiquement dans la correspondance. Le "moratoire des dettes et loyers" libérait Marthe de l'obligation de régler le terme, mais elle s'efforçait néanmoins toujours d'en payer au moins une partie.
2) - Germain Leconte : fils de Lucien Leconte et contemporain approximatif de Suzanne, il lui avait sans doute écrit pour lui souhaiter son anniversaire. Lucien Leconte, avant la guerre, avait fait part à Paul et à Marthe d'un projet qu'il caressait: celui de marier les deux enfants. Il est intéressant de voir que malgré toutes ses réticences à verser à Marthe sa pension, il tient à ménager la chèvre et le chou et à rester dans les bonnes grâces de la petite fille...
3) - "Loire inférieure" : aujourd'hui département de la "Loire-Atlantique", chef-lieu Nantes où se trouve le siège de la Société L. Leconte.
4) - "cela se conçoit" : cette remarque s'applique à l'embauche, par la Société L. Leconte, de remplaçants à ses personnels mobilisés en faisant appel à des "sans-travail" (à l'époque, ils sont très rares et ceux qui le sont brillent d'incompétence) en leur faisant des promesses (de bénéfices et de responsabilités - procurations postales) qui ne pourront être tenues.
5) - "volontaires allemands" : peut-être s'agit-il plutôt de "candidats" allemands à un emploi dans la société L. Leconte, donc d'un projet d'avant-guerre qui aurait conduit l'entreprise à les perdre tous dès août 1914 et à manquer gravement de personnel en 1915)
6) - l'attitude du pape" : il s'agit plus vraisemblablement du pape Sixte IV, contemporain de Léonard de Vinci, que du pape Benoît XV, élu en août 1914, qui a souhaité une trêve de Noël en décembre 1914, a affirmé en janvier 1915 sa volonté d'être impartial et s'est (vainement) opposé à l'entrée en guerre de l'Italie, ce qui lui valut d'être moqué par les Alliés et accusé par eux de ne rien faire contre les "atrocités" de l'autre camp.
7) - "3ème ligne" :  ce que les civils nomment "l'arrière", loin du front (1ère ligne) et de ses réserves immédiatement disponibles en hommes et en matériels (2ème ligne). 
8) - 2ème zone" : de seconde qualité (ou second choix).
9) - "Madame" : Mme Leconte. Il s'agit de la deuxième épouse de Leconte, marié en premières noces et divorcé de la mère du futur soldat, le jeune Lucien. Paul suggère que la nouvelle Madame Leconte n'apprécie pas que son beau-fils soit ainsi mis en vedette.