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jeudi 16 mars 2017

Lettre du 17.03.1917


Le blockhaus de Casbah Tadla (Delcampe)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Mars 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu tes lignes du 4 et celles de Suzanne datées du 6 qui se sont croisées avec ma lettre du 13 courant qui, elle, suivait ma carte du 11 Mars. J’étais très occupé ces jours-ci et forcé de travailler plusieurs fois tard le soir. Depuis hier nous vivons au surplus de nouveau sur le qui-vive et nous attendons à chaque instant de rejoindre la colonne mobile (1) dont une partie se trouve dehors depuis plusieurs jours. Je t’enverrai cependant une carte pour t’annoncer mon départ, qui aura probablement lieu demain ou lundi prochain. Il semble malheureusement certain que le fameux Abd el Malek reçoit des armes et munitions de l’Allemagne via le Rif espagnol ; il est probable que ce matériel est débarqué par des sous-marins et passé en contrebande à travers le Territoire espagnol qui doit être bien moins surveillé que le Maroc français. De toutes façons, on peut déduire de tout cela que la “main allemande”, aussi extraordinaire que cela puisse paraître, participe à pas mal de mauvais coups et que bien avant la guerre actuelle l’Allemagne avait intrigué un peu partout pour provoquer des désordres en cas de conflit en Europe. On est évidemment un peu sceptique lorsqu’on lit dans les journaux les récits des complots qui sont découverts dans toutes les parties du monde  et mis sur le compte de Guillaume II (2) - mais ici le doute n’est guère possible. Il serait à souhaiter que nous finissions promptement et sans trop de casse avec Abd el Malek, car sa défaite décisive ou sa mort (3) auraient une grande répercussion dans le pays. 
Les quelques Autrichiens et Allemands qui avaient déserté l’autre jour d’ici ont été promptement punis : Ils sont tombés 24 h après leur fuite sur un contingent de partisans (4) et ont été tous tués ou blessés grièvement. Deux ont été pris vivants et passeront sans doute sous peu en Conseil de Guerre pour servir d’exemple (5). Il est donc à espérer que ces histoires ne se répètent plus - car tout le monde en souffre.
Ce qui me choque à tel point dans l’affaire des permissions, c’est que d’après le nouveau règlement les Français ou ressortissants des puissances alliées obtiennent maintenant assez facilement une permission ici, alors que moi, qui assume pourtant les mêmes devoirs et qui offre au moins les mêmes garanties au point de vue de ma rentrée au Corps, je suis dans l’impossibilité absolue de revoir ma famille, même si la guerre durait encore 3 ans. D’autres qui se trouvent dans un cas analogue ont essuyé le même échec. Il existe donc un soupçon - mais alors pourquoi accepte-t-on nos services ??? Dans mon cas particulier tu sais mieux que quiconque que bien des années avant la guerre déjà j’étais un adversaire résolu de tout le système gouvernemental et politique allemand, et notamment du militarisme prussien. Cette méfiance dont je suis l’objet m’est donc doublement pénible. Enfin, il n’y a que se résigner - c’est du reste l’unique issue dans le chaos d’idées et de réflexions qu’on se fait ; mais on ressent tout naturellement une certaine amertume lorsqu’on rencontre partout dans les journaux des odes sur la générosité et le sens de la justice de la race latine .... (6)
Je pense bien souvent et notamment le soir à ce que vous - toi et les enfants - pouvez bien faire au même moment. Est-ce que Georges est toujours aussi blond qu’à Bayonne ? (7) Et Suzette (8) et Alice n’ont-elles pas changé la couleur de leurs cheveux ? La petite (9) doit avoir à peu près la même teinte que Suzanne, peut-être un peu moins foncée ? 
Il m’est difficile de croire que le simple soldat anglais (10) considère la guerre du même point de vue que les politiciens. Quelqu’un qui souffre matériellement et qui y est directement mêlé de sa personne désire toujours faire cesser un état de choses en somme anormal et rentrer dans ses douces habitudes, à moins d’être un exalté. De ceux-ci il y avait certainement beaucoup au début de la guerre dans tous les camps ; mais en 2 1/2 ans le caractère le plus exalté a le temps de se calmer - si toutefois l’homme participe activement à la lutte et ne se forme ou réchauffe ses idées dans son bureau, assis dans un fauteuil moelleux au coin du feu, faisant tout au plus de temps à autre une petite excursion dans la ligne de feu et cela encore dans d’excellentes conditions comme certains ministres ou journalistes.
Donc, Chérie, ne t’inquiète pas si la semaine prochaine mon courrier devient un peu irrégulier. Je t’écrirai aussi souvent que je pourrai et te prie encore de m’adresser à l’occasion quelques cartes postales “Correspondance militaire”. (11)
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "la colonne mobile" : le Groupe mobile de Taza, commandé par lieutenant-colonel Tisseyre, est effectivement depuis la mi-mars et jusqu'à la fin du mois en opération de reconnaissance (ponctuée d'accrochages) sur le versant sud du Rif dans les secteurs de Meknassa, à environ 12 km. au nord-ouest de Taza, et de Bab Timalou, à une quinzaine de km au nord-est de Taza. Les 15 et 16 mars, ce même Groupe mobile de Taza a repris de force le contrôle du piton du Gouribis qui sépare et domine les vallées des oueds Larbaa et Msoun à une vingtaine de km. au nord-nord-est de Taza. Toutes ces opérations avaient pour but d'empêcher les rebelles d'Abdelmalek de franchir vers le sud la route Taza-Fès et d'apporter leur soutien à la rébellion en cours au sud-ouest dans le secteur de Kasba Tadla et au sud-est dans celui de Bou Denib (actuel Boudnib).
2) - "Guillaume II" : depuis le début 1917, l'empereur d'Allemagne est étrillé en permanence par les Alliés qui le suspectent de mener partout des opérations secrètes visant à les déstabiliser traîtreusement, par exemple en introduisant des faux dollars aux USA par le biais du Mexique ou en soutenant la rébellion berbère contre le protectorat français au Maroc par l'intermédiaire du protectorat espagnol du Rif.
3) - "sa mort" : l'émir Abdelmalek mourut en août 1924, lors d'un combat mené dans la région de Tétouan (dans le Rif occidental).
4) - "un contingent de partisans" : il semble que Paul fasse tout son possible pour que personne ne puisse lui reprocher d'avoir révélé qui a tué les Légionnaires déserteurs : soit un contingent régulier de l'armée française (donc une exécution sans jugement ?), soit des partisans marocains du Protectorat (mais n'aurait-il pas mieux valu que l'Armée française lave son linge sale en famille ?), soit des partisans de l'indépendance (mais que devient dans ce cas la supposée collusion de l'Allemagne avec les rebelles ?).
5) - "servir d'exemple" : en temps de guerre la désertion est passible de mort. Ici la désertion est avérée et les deux déserteurs repris seront nécessairement condamnés et exécutés. Il ne s'agit donc pas de l'une des "exécutions pour l'exemple" qui frappèrent des soldats tirés au sort dans des troupes n'ayant pas réalisé les objectifs attendus par leurs chefs, lesquels cherchaient à reporter sur elles la responsabilité de leur échec. Cependant Paul emploie l'expression "servir d'exemple", par laquelle il indique peut-être que les Légionnaires déserteurs ont été poussés par leurs collègues lancés à leurs trousses, contre les rebelles, qui les crurent ennemis et les mitraillèrent. Une mort au front vaut en effet toujours mieux qu'un déballage de linge sale devant un tribunal militaire...
6) - "la race latine" : reprenant son raisonnement sur le lien entre désertions et permissions, avéré dans le cas des "ressortissants ennemis", Paul a développé la thèse d'une double peine le frappant injustement. L'Armée le traite comme un traître potentiel alors même qu'il est viscéralement opposé au "militarisme prussien", et elle le prive de permission alors qu'il effectue son devoir comme ses collègues (français ou ressortissants alliés ou neutres) qui eux, obtiennent des congés. La conclusion va de soi : la France est injuste à son égard. Mais ceci ne peut pas être écrit par un demandeur de naturalisation française : Paul botte en touche - loin de ses propres principes - en accusant la... "race latine" !
7) - "à Bayonne" : Marthe et les enfants s'y rendirent fin novembre 1914 pour voir Paul alors encaserné au dépôt de la Légion à Bayonne, où il séjourna jusqu'au 27 novembre, avant d'en repartir vers Lyon avec le "détachement de Bayonne".
8) - "Suzette" : surnom de Suzanne, l'aînée.
9) - "la petite" : Alice, la cadette.
10) - "le simple soldat anglais" : dans tout ce paragraphe, Paul parle manifestement à mots couverts de lui-même et de n'importe quel homme du rang impliqué dans la guerre. Sans doute Paul pressent-il, à titre individuel ou par ses lectures des informations quotidiennes, que le printemps sera l'occasion de manifestations collectives de lassitude des troupes sur tous les fronts.

11) - "correspondance militaire" : ces cartes postales (certains modèles étant pré-remplis) étaient dispensées d'affranchissement.

dimanche 12 mars 2017

Lettre du 13.03.1917

Guerre 1914-1918. "Bordeaux en fête acclame l'Amérique". Arrivée, à Bordeaux, après avoir forcé le blocus, du navire américain l'"Orléans", le 27 février 1917. L'accueil des Bordelais au capitaine Allen Tucker, commandant du cargo "Orléans" : le capitaine Tucker pendant la traversée de la ville, entouré de M. Bascou, préfet de la Gironde, et de M. Gruet, maire de Bordeaux. Photographie parue dans le journal "Excelsior" du jeudi 1er mars 1917.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Mars 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale du 11 courant et reviens aujourd’hui sur tes lettres des 22 et 28 courant, celle du 25 se trouvant liquidée par ma lettre anglaise du 8 (1). Ton mandat m’est également parvenu et je t’en remercie, tout en me référant à mes précédentes lignes.
Je t’aurais écrit hier déjà pour ne pas interrompre notre correspondance devenue enfin régulière - j’espère que toi aussi tu en seras contente - mais j’étais pris hier soir jusqu’à 11 1/4 hs et ce soir encore je suis de garde, mais au camp de la Compagnie, ce qui me permet néanmoins de coucher dans mon plumard (dépourvu de plumes bien entendu) et d’écrire ici au Bureau. Il s’est produit malheureusement un incident très fâcheux hier dans notre Compagnie : nous avons eu quelques désertions - des soldats allemands ou autrichiens qui sont partis. Nous étions jusqu’ici épargnés et tout le monde en était content, car des choses comme cela jettent toujours du discrédit sur une Compagnie, et ceux qui restent y souffrent naturellement soit d’une certaine méfiance assez naturelle, soit de la mauvaise humeur des officiers et sous-officiers qui vis à vis de leurs supérieurs sont moralement responsables de la tenue de la troupe. Ceci est d’autant plus regrettable dans notre cas que notre Capitaine - un ancien officier italien engagé pour la durée de la guerre - est réellement animé des meilleures intentions à notre égard et qu’au fond personne n’aura à se plaindre de lui. Faut-il voir dans ces désertions encore une machination allemande ? Il y a presque lieu de le croire, car on signalait précisément ces jours-ci la présence de quelques Allemands chez Abd el Malek ... Et sans parler du fait qu’il est toujours désagréable de recevoir à l’occasion une de nos propres balles dans la peau (heureusement les déserteurs en ont emporté relativement très peu) il reste toujours la violation de la signature librement apposée sur un acte d’engagement. Car on peut penser ce qu’on veut de l’institution même de la Légion - il reste indiscutable qu’elle se recrute d’engagés volontaires et les racontars sur le racolage (2) à la frontière ou en Allemagne même sont à taxer de fantaisistes : je n’ai pas connu un seul légionnaire qui m’ait déclaré être une victime de racolage ...
Pour ce qui concerne les communications postales entre l’Algérie et la France, elles sont sans doute assurées par des torpilleurs ou des destroyers, car j’apprends qu’il n’y a plus qu’un départ hebdomadaire d’Oran pour Marseille et un d’Oran pour Port-Vendres. 
L’arrivée des deux steamers américains (3) à Bordeaux, si elle est de nature à remonter le moral de la population, n’est certainement pas une “victoire” ou un évènement capital. Mais chaque mouvement, chaque faiblesse de l’adversaire est à tel point épié par la contre-partie qu’il ne faut plus s’étonner de rien. Je crois reconnaître Mr. Lagache (4) dans le cortège accompagnant le Capitaine Allen Tucker (5) à l’Hôtel de Ville et reproduit par “Excelsior” (6)
Miss Holt (7) semble être une incarnation vivante du spleen ; telle que tu me la présentes, je m’en fais une idée tellement bizarre qu’elle aura toutes les difficultés du monde pour jamais relever son prestige.
Ton image de la Place Mériadec (8) n’a pas précisément le mérite de la nouveauté. Tous ceux qui connaissent Bordeaux en ont proféré leur dégoût et je me rappelle que dans une revue à l’Alhambra (9) nous avons vu figurer “Le Marché de Mériadec” avec un tableau de la Joconde (c’était au moment où cette dame occupait dans les journaux la place occupée aujourd’hui par les stratèges militaires et civils) (10). Ce tableau de moeurs (je ne parle plus de la Joconde maintenant) aussi dégoûtant soit-il, n’aura cependant rien de bien effrayant pour les bons tireurs sénégalais et surtout marocains qui peuvent voir ici à Taza par exemple - et plus encore à Fez, Marakech (11) , Mogador (12) ou d’autres grandes villes marocaines - à peu près la même chose, avec un petit coloris oriental. Il est bizarre que cette question ou cette plaie se soit développée partout de la même façon dégoûtante : Ici, il y a toute une rue strictement interdite à la Troupe tellement le danger de la contagion (13) est grand !
Est-ce que Georges n’assiste jamais à la leçon de Suzanne ? Puisqu’il connaît si exactement les images, tu pourrais les lui faire voir de loin et lui demander ce que c’est : rien que pour constater s’il a une bonne vue. Il serait bien étonnant qu’aucun des 3 gosses n’ait hérité de ma myopie - je souhaite cependant ardemment le contraire ! Avec Suzanne, tu pourras facilement t’en rendre compte.
Pour ce qui concerne le traitement des prisonniers de guerre au point de vue de la nourriture, il y a, à mon avis, un non-sens absolu dans le raisonnement de la Presse. D’un côté, on dit que l’Allemagne est au bout, que c’est la famine, qu’on mange de la sciure de bois et de l’écorce de sapin à l’huile. Mais alors comment peut-on croire à la possibilité de donner aux prisonniers de guerre une bonne et abondante nourriture ? (14)
Revenant encore une fois sur le cas de Gustave Hervé (15), il faut considérer qu’au début de la guerre il ne lui restait que le choix : ou de se faire acheter, ou de fermer boutique. Il a sans doute eu des raisons d’opter pour la première solution, comme pas mal d’autres de ses confrères qui n’avaient pas de fortune , mais par contre peut-être une famille (16).
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "lettre anglaise" : lettre en anglais datée du 8 mars 1917.
2) - "racolage" : ce dernier mot clôt un long paragraphe qui, traitant de désertions de Légionnaires d'origine allemande, au profit des troupes ennemies d'Abdelmalek (fait déjà signalé dans la lettre du 17 novembre 1916) et de l'Allemagne, permet à Paul de se présenter en "bon Légionnaire" et "bon patriote (bientôt français ?)", mais aussi de compléter un répertoire d'observations commencé dans sa lettre du 26 février 1917 décrivant globalement un malaise dans la Légion. On imagine la conclusion qu'en tire Paul, à cette époque où le thème de l'épuisement moral des Poilus est devenu omniprésent : il faut donner des permissions en priorité aux Légionnaires "ressortissants ennemis" (Paul en est).
3) - "steamers américains" : il s'agit de cargos à vapeur et non de navires de guerre américains (les USA ont rompu les relations diplomatiques avec l'Allemagne le 3 février 1917 mais ne lui déclareront la guerre que début avril). Ces cargos qui ont bravé la guerre sous-marine allemande approvisionnent Bordeaux en marchandises américaines (ou transitant par les USA) vitales pour la France en guerre : charbon, pétrole, blé, matières premières des industries de guerre... Le niveau exceptionnellement élevé de la demande et des prix assure les affréteurs de bénéfices records qui justifient la prise du risque de perdre les cargaisons.
4) - "Lagache" : importateur de charbon à Bordeaux, ami de Paul.
5) - "Capitaine Allen Tucker" : le capitaine du steamer américain "Orleans", est nommé par le journal "L'Excelsior" du jeudi 1er mars 1917 qui présente plusieurs photographies où on le voit défilant avec les autorités et notables de Bordeaux le 27 février 1917.
6) - "l'Excelsior" : l'un des premiers quotidiens illustrés de photographies, fondé en 1910. Pendant la Grande Guerre le public lui préféra "Le Miroir" (vendu deux fois moins cher car de qualité inférieure) qui tira à un million d'exemplaires, contre 100 000 pour "L'Excelsior".
7) - "Miss Holt" : Paul a déjà mentionné trois fois en 1916, toujours pour la critiquer, la professeur d'anglais de Marthe. Cette fois-ci il la juge déprimante, alors que Marthe lui paraît souvent dépressive... En fait il n'apprécie guère que Marthe progresse dans son projet de trouver un emploi.
8) - "Place Mériadec" : elle était à l'époque le centre de l'insalubre, animé et cosmopolite "quartier chaud" de Bordeaux (devenu après les années 1960 un moderne quartier d'affaires).
9) - "l'Alhambra" : grand théâtre et casino construit au début du siècle, il servit entre septembre et décembre 1914 de Chambre des Députés (le gouvernement s'étant délocalisé à Bordeaux). Il fut fermé en 1984 puis détruit en 1987. La façade du théâtre a heureusement été conservée par les architectes de la résidence construite à son emplacement.
10) - Allusion au vol de la Joconde en août 1911. 
11) - "Marakech" : Paul désigne ici pour la première fois Marrakech, grande ville du sud marocain, au pied du versant nord du Haut Atlas, que la France fit entrer de force en septembre 1912 dans le protectorat institué depuis mars. Elle y nomma "pacha" - chef de l'administration locale - Thami El Glaoui, puissant et fastueux partisan de la colonisation française, qui demeura en poste jusqu'à la fin du protectorat.
12) - "Mogador" : port du sud du Maroc, à 160 km à l'ouest de Marrakech. Son nom berbère (Mogador) a depuis lors été remplacé par son nom arabe (Essaouira).
13) - "contagion" : la syphilis était alors la maladie vénérienne la plus contagieuse et dangereuse.
14) - "abondante nourriture" : évitant la censure en ne démoralisant pas le moral de la Nation, la presse laisse effectivement entendre, malgré l'évidence, que les prisonniers militaires et civils français sont bien traités en Allemagne et dans les régions qu'elle occupe.
15) - "Gustave Hervé" : de toute évidence Paul confond le directeur de "La Victoire" avec Charles Humbert directeur du "Journal" alors soumis à une enquête pour intelligence avec l'ennemi (voir la note "Charles H." de la lettre du 4 mars 1917). Cependant Gustave Hervé est lui-même depuis février 1917 en difficulté avec la justice qui l'accuse d'avoir participé à la rédaction du faux testament de l'écrivain Octave Mirbeau (1848-1917).
16) - "une famille" : Paul démontre, par ces remarques favorables à Charles Humbert, l'authenticité de son libéralisme en matière économique. En effet, il considère qu'il vaut mieux "se faire acheter" plutôt que de fermer une entreprise, et que le "self made man" mérite plus de considération que le fils de famille. En ceci il est un peu en avance sur l'opinion des Français de cette époque...

mardi 26 juillet 2016

Lettre du 27.07.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 - 7 - 1916

Ma chérie,

Je t’accuse réception de ton mandat-poste de 25 Frs dont je te remercie ainsi que de la lettre de Suzanne. Ci-joint les derniers feuillets de ton rapport en retour.
Ne sais-tu pas si Mr. Plantain est toujours à Tarbes (1)? Je ne lui ai plus écrit depuis des mois, mais j’ai l’intention de lui adresser quelques lignes.
Je suppose que tu as touché quelques coupons ce mois-ci ? Les Mexicains (2) ne paient-ils toujours pas ? 
Nous avons ici à la Compagnie un jeune homme qui est de Guken (Hinter der Einbeke) (3) et qui connaît Melle Hirte (4) - hasard encore ! J’avais l’occasion hier de voir un journal imprimé sans doute en Suisse et intitulé : ”Kriegeblätter fürs Deutsche Volk”(5). C’est une violente protestation contre la condamnation de Liebknecht (6) et qui reproduit son discours très violent au Reichstag contre la guerre. Cette feuille donne aussi des détails sur la rareté et la cherté des vivres en Allemagne qui semblent donc réelles. Une caricature du Simplicissimus (7): 2 hommes devant une table se partagent 1/2 poisson ; au mur des tableaux de Guillaume (8) et des autres princes allemands. “Il n’y a pas à dire, nous sommes la nation la plus riche, nous nourrissons 22 souverains dans notre pays”. Des vers de Arno Holz (9) qui doit avoir changé d’avis :
Was ist das beste Futter, sprich,
Für hingernde Nationen ?
Du dumme Knaup, was kinumert’s Dick ?
Der Rein spricht : “Blaue Bohnen” (10)
Mille baisers.


Paul



Notes (François Beautier, Michel Chasteau)
1) - "à Tarbes" : Paul avait reçu de cet ami de la famille, en octobre 1915, une carte postale expédiée de Tarbes, où il avait été mobilisé à l'arsenal.
2) - "les Mexicains" : titres d'emprunts obligataires du Mexique possédés par la famille. Le pays, instable depuis la Révolution de 1910, tarde souvent à verser les intérêts.
3) - "Hinter der Einbeke" : "derrière l'Einbeke" (allusion obscure).
4) - "Melle Hirte" : première et dernière apparition de cette personne dans le courrier de Paul.
5) - "Kriegeblätter fürs Deutsche Volk" : mot à mot "Feuilles de guerre pour le peuple allemand". Cette publication n'a pas laissé de traces dans l'Histoire mais il est vraisemblable qu'il s'agissait d'un journal de déserteurs et/ou pacifistes allemands réfugiés en Suisse et prônant le pacifisme intégral de Lénine (c'est-à-dire la guerre civile révolutionnaire). 
6) - "Liebknecht" : Il est probable qu'il s'agissait plutôt du discours prononcé par Karl Liebknecht (député socialiste spartakiste) à Berlin, le 1er mai 1916, lors de la manifestation organisée par ses camarades spartakistes. Ce discours dans lequel il reprenait ses grands thèmes socialistes, antimilitaristes et pacifistes précédemment exposés au Reichstag (Parlement) depuis 1912, lui valut d'être arrêté et emprisonné, ce qui entraîna des manifestations pour sa libération. 
7) - "Simplicissimus" : hebdomadaire satirique allemand qui parut de 1896 à 1944 et déjoua son interdiction par les autorités d'une part en publiant des articles rédigés par les plus grands écrivains allemands et d'autre part en prenant toujours, au fond (en contradiction fréquente avec la forme), le parti du gouvernement (qui s'en servait réciproquement pour tester l'opinion publique et régler ses propres comptes).
8) - "Guillaume" : le Roi de Prusse et Empereur d'Allemagne, Guillaume II.
9) - "22 souverains" : l'Empire allemand, de 1871 à 1918, rassemblait 14 provinces prussiennes et 8 états associés (l'Alsace-Lorraine, le Bade, la Bavière, la Hesse, le Mecklembourg, l'Oldenbourg, la Saxe, le Wurtemberg), soit 22 "staaten" dirigés par 22 souverains.
10) - "Arno Holtz", poète et écrivain allemand (1863-1929), nominé mais récusé car "trop Allemand" au prix Nobel de littérature en 1929 (décerné à Thomas Mann).
11) -" Blaue Bohnen" : "haricots bleus". Traduction par Michel Chasteau : "quel est le meilleur fourrage, dis / Pour notre nation affamée ? /Toi, stupide Guignol, de quoi te mêles-tu ? / Le Rhin répondit "les haricots bleus" (en argot militaire allemand, ces "haricots bleus" équivalent aux "pruneaux" français qui désignent les balles de plomb, de couleur effectivement bleutée).

lundi 20 avril 2015

Lettre du 21.04.1915

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Le sultan Moulay Youssef reçoit la soumission des tribus, Rabat, 1915
Taza, le 21 Avril 1915

Chérie,

J’ai tes lettres des 10 et 13 courant ; mes correspondances mettent donc toujours plus de temps que les tiennes, car sans cela ma lettre du 4 adressée à mon fils aîné serait arrivée avant le 13. Les journaux du 10 et 11 sont arrivés hier soir et m’ont été remis juste au moment où je sortais du camp en compagnie d’un camarade pour observer une attaque des bicots (1) repoussée par notre artillerie (2). J’ai mis les deux N° du Journal et l’Humanité (3) dans ma veste et je les ai malheureusement perdus dans l’autre camp avant même de les avoir lus.
Je pense bien que les enfants se sont amusés au Temple ! (4) Tu n’as qu’à les mettre dans un grand pré avec beaucoup de fleurs et des bêtes et ils seront heureux ! C’est donc à l’école communale de Caudéran que tu veux envoyer Suzette ? Espérons qu’elle ne se découragera pas et qu’elle n’aura surtout pas des mots aigre-doux à entendre concernant la nationalité de ses parents. Ce que je crains seulement c’est que le contact avec les enfants de cette école ne soit pas profitable à notre petite. C’est le moment de la surveiller de près et de l’habituer à te raconter tout ce qu’elle voit et entend.
Oui, Mme Plantain est vraiment peu favorisée avec sa famille malade ! Je m’étonne même qu’elle ne perde pas la tête avec tous ces ennuis, surtout avec son mari si loin et au front. Ce qui me chiffonne quelque peu, c’est l’histoire des D. (5) que tu m’écris. Je me suis toujours fort peu occupé de Madame, mais je n’aurais pas cru que lui admette des choses pareilles de la part de sa femme ! J’ai même toujours cru observer que les deux faisaient tout leur possible pour plaire dans leur voisinage, voire même qu’ils bluffaient un peu !
Notre colonne est remise au mois de Mai où le temps est plus sûr et les jours les plus longs. Il paraît même qu’elle ne sera pas aussi longue qu’on le disait d’abord (30 à 45 jours) et qu’elle durera seulement 8 à 10 jours, représentant une simple tournée de police pour faire voir dans le pays qu’on est toujours là prêts à intervenir. Il y a des émissaires allemands (6) parmi les Marocains non soumis encore (7) qui s’efforcent naturellement à exciter les bicots. Ceux-ci ne peuvent absolument rien faire contre nos camps retranchés qui se trouvent un peu partout et qui sont tous pourvus d’artillerie et de mitrailleuses. Ils se contentent donc de tirer par ci par là sur nos convois ou des détachements, blessant ou tuant quelques soldats, volant du bétail etc. Chose curieuse, nous avons nous-même aussi des goumiers (8) marocains, des cavaliers très intrépides qui, pour une pièce de 20 Frs., tueraient facilement leurs parents. Ces soldats, appelés “du Maghzeu” (9), ont été cédés par celui-ci à la France qui les paie bien et leur a donné une tenue très pittoresque et brillante. Ce qu’il y a d’ennuyeux chez nous dans la Légion, c’est que de temps à autre quelques légionnaires allemands désertent avec armes et munitions chez les bicots qui, en ce moment, manquent un peu de munitions, vu que la surveillance dans les forts est des plus étroites de façon à ce que le matériel allemand ordinairement fourni aux bicots ne peut plus passer. Les Marocains envoient quelquefois ces déserteurs, habillés en bicots, à Taza pour voler ou chercher des munitions ; tout récemment on en a attrapé et fusillé bien entendu !
Je suis étonné que tes lettres n’arrivent pas à Stockholm ! N’écris-tu pas en français à ton amie ? Le bruit court ici d’une grande bataille engagée dans l’Est du côté de St Méhil (10). Tout le monde pense que la décision (11) ne saurait tarder de tomber et que la guerre se terminerait alors assez rapidement. Mais naturellement, il faut que le temps soit beau !
J’ai fini hier la bonne confiture et les cigares, quand diable pourra-t-on de nouveau manger cette confiture avec un bon café au lait dans notre jolie véranda ?
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.

                                             Paul


Un bonjour pour Mme Plantain et Hélène. 


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "bicots" : mot d'argot péjoratif forgé au début de la colonisation de l'Algérie (1830) par référence au mot arabe "arabi" désignant les Arabes, transformé par les colons en "arbicot" pour désigner plus précisément un "petit Arabe" (enfant mais aussi un membre d'un peuple incomplètement arabisé, par exemple un Berbère), puis finalement raccourci en "bicot". Paul, comme la plupart des Français, ne met jamais de majuscule à "un Arabe", donc a fortiori à "des Bicots".
2) - "artillerie" : pour la première fois Paul informe Marthe qu'il y a des attaques de rebelles armés dans son secteur. Il les dit repoussées par l'artillerie française (donc de loin) alors qu'il y a à cette époque de réels combats rapprochés plus à l'ouest le long de la ligne ferroviaire Meknès-Kenitra et qu'il y en a eu autour de Taza en janvier 1915 (par exemple lors de la création du poste de Bou Ladjeraf) puis en mars et qu'il y est prévisible que la création du maillon ferroviaire encore manquant entre Taza et Meknès sur la ligne devant relier les Maroc oriental et occidental ainsi que l'Algérie suscitera d'autres affrontements (ce sera le cas dès le début mai 1915).  Enfin, Paul ne dit rien des motivations des assaillants : les désigner comme "rebelles" serait prendre le parti des Français, donc approuver la colonisation ; comme "opposants à la colonisation de leur pays", serait certes plus long mais plus conforme à la réalité et à sa culture humaniste et progressiste.
3) - "l'Humanité" : journal des socialistes français, fondé par Jean Jaurès en 1904, dont la ligne politique est devenue favorable à la guerre depuis l'assassinat de son fondateur, le 31 juillet 1914, et la mobilisation française ordonnée le surlendemain. 
4) - "au Temple" : commune touristique de Gironde, en forêt du Médoc, à l’ouest de Bordeaux. Hélène Siret, la domestique de Marthe, était originaire du Temple et y invitait parfois les enfants. 
5) - "des D." : des Devilliers, anciens locataires de Marthe, contre qui elle poursuit une campagne de dénigrement...
6) - "émissaires allemands" : effectivement, des "émissaires" allemands diffusèrent une propagande poussant les musulmans à proclamer la Guerre Sainte contre les Français, les Anglais et les Russes et à attaquer les soldats "infidèles" de leur patrie ou de leur métropole coloniale. Les agents allemands financèrent, encadrèrent, armèrent, entraînèrent, informèrent ces mouvements de rébellion. Au Maroc, discrètement aidés par l'Espagne qui tenait le Rif, ils poussèrent aussi les Marocains anticolonialistes à fuir leur mobilisation dans l'Armée française, à déserter (de même ils appelèrent les légionnaires allemands, autrichiens, turcs, arabes ou musulmans à changer de camp avec armes et bagages) et voulurent ainsi obliger la France à entretenir une armée de colonisation (dite de pacification) toujours plus nombreuse en délocalisant une partie de ses troupes des fronts métropolitains vers le Maroc, donc à affaiblir ses effectifs alors englués en Europe dans la "Guerre des Tranchées" ou mobilisés dans l'opération bientôt désastreuse des Dardanelles. Des troupes françaises précédemment prélevées sur l'armée coloniale furent effectivement réinstallées au Maroc à partir de mai 1915, essentiellement pour compenser les départs de troupes coloniales vers la France et la Turquie. 
7) - "Marocains non soumis" : Paul a su inventer une expression adaptée à la réalité et à ses penchants puisqu'il évite d'employer les mots "rebelle" et "anticolonialiste" et reconnaît implicitement l'existence d'un peuple autochtone (les Marocains)  propriétaire du Maroc.
8) - "goumiers" : membres d'un "goum", c'est-à-dire d'une unité d'infanterie légère de l'Armée d'Afrique, essentiellement composée d'autochtones. Au Maroc, l'Armée française avait intégré parmi eux des soldats de l'armée du Sultan du Maroc placé sous protectorat français depuis 1912. La plupart des goumiers marocains étaient des Berbères, un peuple qui se divisait alors entre les tribus qui choisissaient de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes et celles qui combattaient (se "rebellaient") contre les Français en refusant la colonisation du Maroc. 
9) - "Maghzeu" : ce nom ou celui de Meghzen, aujourd'hui officiellement Makhzen, désignait le gouvernement du Sultan du Maroc.
10) - "St Mehil" : il s'agit de Saint Mihiel, en Lorraine à 35 km de Verdun, à cette époque site d'une terrible mais vaine offensive française pour reprendre aux Allemands le "saillant de Saint Mihiel", qui s'enfonçait dans les lignes françaises et qu'ils tinrent du 24 septembre 1914  au 13 septembre 1918. 
11) - la "décision" : la bataille décisive qui ferait tomber la position.