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mercredi 21 décembre 2016

Lettre du 22.12.1916

Lloyd George, 1916


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Décembre 1916

Ma chérie,

Je te confirme ma lettre du 19 et ma carte du 20 courant. Voilà donc pour la première fois des propositions officielles de paix (1), propositions dont on ne semble pas encore connaître exactement les détails, mais qui ne gardent pas moins leur caractère et semblent - malgré toutes les polémiques qu’elles soulèvent déjà - un pas en avant. Naturellement les puissances centrales qui les font les entourent de quelques speeches destinés surtout à la consommation intérieure, et l’Entente qui les reçoit en témoigne un tel dédain - également destiné à la consommation intérieure et à celle des neutres - que les partis en présence semblent encore plus divisés qu’en Août 1914. Les dites propositions contiennent sans doute aussi des prétentions allemandes énormes appuyées sur la carte de guerre et que les Alliés ne pourront aucunement accepter (2). Mais il me semble qu’à cette occasion les buts de la guerre seront clairement définis des 2 côtés et ne pourront plus rester cachés au grand public. Les premières négociations échoueront même assez vraisemblablement, vu la situation actuelle, mais ce sera toujours un commencement de la fin. Dans ta critique de l’attitude des belligérants tu oublies à mon avis une chose pourtant essentielle : c’est que les Alliés, et notamment la France, ont été brutalement attaqués, et envahis - il faudrait donc, pour qu’on puisse utilement parler de paix, que le sol français du moins soit reconquis ! Et que l’Allemagne s’engage à réparer le tort causé, c.à.d. les dommages de guerre subis par les provinces envahies. Il est certain que cela ne se fera pas encore et qu’en conséquence la guerre continuera jusqu’à ce qu’un des principaux belligérants soit affaibli à tel point qu’il est dans l’impossibilité matérielle de continuer sans s’exposer à un anéantissement complet (3).
Ta lettre du 13 m’est remise à l’instant même. Mr. Lyautey, en quittant le Maroc, nous a adressé un ordre du jour - rien que pour nous prouver qu’il mérite son siège à l’Académie Française (4). Nous, les troupes du Maroc, lui avons procuré les plus fières joies de sa carrière, malgré la guerre européenne, nous avons, par notre noble abnégation, obtenu ce résultat inespéré non seulement de maintenir nos positions au Maroc, mais de les avancer et étendre. Nous avons bien mérité du pays qui, à l’abri de nos poitrines, a profité du bienfait de la paix française. C’est beau ? Malheureusement pas assez pour nous accorder une permission - rien de nouveau encore à ce sujet !
Je t’ai adressé hier une coupure du “Journal des Débats” (5) sur le front marocain - le premier article de ce genre que je vois et qui n’est certes pas écrit dans le calme du cabinet de travail et dont l’auteur a puisé ses impressions sur place. N’étant pas député ou sénateur comme Mr. Herriot et autres, mais certainement du Haut-Alsace (6) (le nom de Koechli s’y trouve beaucoup) il a eu aussi le courage de préciser le rôle des Territoriaux au Maroc ce qui m’a fait un plaisir particulier. A propos de Herriot, je pense que ce docteur ès-lettres pourra maintenant prouver (7) qu’un homme énergique mettra aussi en pratique les bons conseils qu’il a prodigués ensemble avec Georges Prade (8) - qui n’est ni député ni sénateur - dans les journaux. Il ne changera pas grand’chose je crois, car il se heurtera à la vieille routine qui est beaucoup plus puissante encore en France qu’ailleurs. Ceci dit, j’ajoute que comme maire de Lyon, H. a certainement beaucoup de mérite, car cette ville est peut-être la mieux administrée en France.
L’activité de Lloyd George sera probablement féconde pour l’Angleterre, malgré l’apparence assez vieux et presque chétive de cet homme. Je l’ai vu d’assez près il y a peut-être 5 ou 6 ans à Cardiff. Si l’on fermait les yeux de façon à ne pas voir ses longs cheveux blancs et le tremblement de sa main, on pouvait se croire en présence d’un jeune homme qui parlait dans une salle du Park Hotel de la question minière, car George est député de Wales, je crois d’Aberdal dans le Taff Vale (9). Mr. Charles Humbert aurait peut-être aussi mis de l’eau dans son vin s’il s’était trouvé subitement à la tête du ministère des Munitions ou de la Guerre. Du moment qu’il n’y est pas, il doit y avoir des raisons sérieuses qu’on n’a pas eu recours à sa compétence !!!! (10)
Revenant sur ma dernière lettre, je te prie de ne pas voir une offense dans mes observations au sujet du Waterproof (11). Si j’en avais réellement besoin je te l’aurais écrit sans me gêner le moins du monde tout comme pour les caleçons et les gants que tu m’as envoyés sur ma demande ! Mais je n’y voyais nullement la nécessité et je trouve au contraire que dans la situation actuelle tu aurais mieux fait de dépenser cet argent-là pour toi ! Sois cependant assurée que je ne néglige rien de ce qui est compatible avec le service pour protéger ma santé.
Les journaux du 10-11-12-13 courant me sont également parvenus avec une demi-douzaine de journaux anglais - trafic de Noël ! Et dimanche c’est le Heiliger Abend (12) - le 3° depuis le début de la guerre sans que la Paix soit sur la terre. 
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "propositions officielles de paix" : il s'agit des déclarations de l'Autriche du 5 décembre 1916 et de l'Allemagne du 12. (voir la note concernant les "canards" de la lettre du 19 décembre)
2) - "ne pourront aucunement accepter" : Paul reprend le sentiment général qui conduira effectivement les Alliés à déconsidérer ces déclarations (à usage politique surtout intérieur) en les traitant, le 30 décembre, de "manœuvres de guerre" (destinées à semer le doute et la division dans les rangs adverses).
3) - "anéantissement complet" : ce qui résulte à la fois du caractère total pris par la guerre (notamment depuis le massacre de Arméniens en Turquie en 1915 et les batailles de Verdun et de la Somme en France en 1916), et du jusqu'au-boutisme entretenu par la presse belliciste par transformation du patriotisme en nationalisme. Ces deux dérives n'ont jusqu'à maintenant pas été expliquées complètement : l'expression "Suicide de l'Europe" qui recouvre pudiquement ce trou noir de l'intelligence des faits concernant l'Europe, en témoigne. Il apparaît cependant que les mêmes facteurs de déshumanisation conduisirent à l'étape suivante : la Shoah (tentative de destruction totale des Juifs d'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale) et aux bombardements nucléaires de deux villes du Japon en août 1945.
4) - "Académie française" : Hubert Lyautey y a été élu le 31 octobre 1912, mais n'y fut reçu qu’après la guerre, le 8 juillet 1920.
5) - "Journal des Débats" : le "Journal des Débats politiques et littéraires", fondé en 1789, a perduré jusqu'en 1944 en étoffant le suivi des débats parlementaires et des communiqués officiels par des articles d'informations diverses concernant la vie militaire, artistique et boursière, ainsi que par la publication de courtes nouvelles littéraires et de rarissimes reportages sur le terrain. L'article du reporter Koechli, mentionné et commenté par Paul, n'a pas été retrouvé dans les éditions des jours qui précèdent cette lettre (il est possible que Paul se soit trompé de nom et/ou de journal). 
6) - "Haute Alsace" : Paul y a vécu, à Mulhouse, après avoir quitté Hanovre en 1906 et avant de passer en France pour rejoindre la Société L. Leconte à Nantes en 1907 puis à Bordeaux en 1908. 
7) - "pourra maintenant prouver" : Édouard Herriot (ancien normalien, docteur ès Lettres, figure montante du parti radical, maire de Lyon, alors sénateur) a effectivement été nommé Ministre des Transports et du ravitaillement civil et militaire dans le sixième gouvernement Aristide Briand formé le 12 décembre 1916. Il y côtoie le héros militaire dont il ne cesse de vanter les qualités, Hubert Lyautey (lequel regrette cependant que son Ministère de la Guerre ait été amputé des transports, du ravitaillement et de l'armement militaires).
8) - "Georges Prade" : ce journaliste avait publié dans "Le Journal", en février 1916, une série d'articles titrée "Les Boches de Paris" qui discréditait le Ministre de l'Intérieur Louis Malvy en mettant en doute sa capacité à débarrasser la France des espions allemands. Il s'avéra que les informations utilisées par Prade lui venaient d'un informateur du Deuxième bureau du Gouvernement militaire de Paris qui œuvrait au profit des antirépublicains au discrédit du gouvernement. Puisque, à la même époque, Édouard Herriot avait donné dans Le Journal quelques articles réclamant au même ministre plus de fermeté contre les Allemands installés en France, Paul avait changé radicalement de jugement sur Prade et sur Herriot qu'il voyait maintenant entachés de nationalisme viscéral. 
9) - "Taff Vale" : région houillère du Pays de Galles dont Lloyd George était le député libéral de la circonscription de la ville minière et industrielle d'Aberdare (en non d'Aberdale), où il avait acquis une stature nationale lors du Congrès libéral de juin 1894. Cependant il n'était pas, en 1916, aussi "vieux" et "chétif" que Paul le dit : il avait alors 53 ans et affichait une puissante et solide allure. 
10) - "à sa compétence" : Paul se moque de Charles Humbert, sénateur nationaliste de la Meuse, animateur belliciste du Journal, où il ne cessait de fustiger les insuffisances du gouvernement. Son slogan "des canons, des munitions !" lui valut, au contraire d'un poste ministériel à l'Armement ou à la Guerre, la suspicion (dès son acquisition du Journal en août 1915) d'être l'agent d'influence secrète de la propagande germano-turque en France. Après son arrestation pour intelligence avec l'ennemi en février 1918, il fut acquitté mais ses deux co-accusés, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, furent condamnés et exécutés. 
11) - "le Waterproof" : un manteau imperméable offert par Marthe à Paul qui envisage de le revendre alors même qu'il ne l'a pas encore reçu (voir sa lettre du 19 décembre).

12) - "Heiliger Abend" : "der Heilige Abend" ("la veille de Noël"), nuit sacrée pour les chrétiens, dont le précepte central de l'amour de son prochain invite évidemment à instaurer la paix. 

samedi 22 octobre 2016

Lettre du 23.10.1916

Caïds arabes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 23 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Je t’écris aujourd’hui dans une tranchée authentique du petit poste n° 2 du Col de Touahar, dont les Tirailleurs prétendent qu’elle est “kif kif en France“ (1) et dont le parapet (2)  couvert de pierres plates me sert de table - assez haute pour me permettre d’écrire debout. Nous y sommes à environ 2 km du camp (3) pour surveiller quelques ravins et la vallée où le chemin de fer Taza-Fez va passer d’ici un an ou deux. En face, de l’autre côté du fleuve, il y a sur un vaste plateau plusieurs villages et maisons isolées comme encadrés par des oliviers, les ruines de Beni M’Gara (4) (détruit en 1914 par le Général Gouraud et de nouveau en Juillet 1916 par nous) et sur la droite, mais loin, les postes de Koudiat et Biat (5) et, à peine visible, Mat Matta (6). Au fond des chaînes de montagnes dont quelques-unes de 3000 m (7) de hauteur. De temps à autre, lorsqu’on voit des bicots dans les jardins et villages en face, les 75 du poste envoient quelques obus qui sifflent au-dessus de nos têtes et les spahis sur notre droite tirent des coups de fusil à des distances telles qu’ils sont sûrs de rater chaque fois leur but (8)
Ta lettre du 13 m’a été portée tout à l’heure par l’homme qui venait avec le précieux pinard et le café : nous sommes toujours à Touahar, contrairement au prévisions, mais le temps a été jusqu’ici très beau. Ce n’est qu’hier que nous avons eu - aussitôt après la revue passée en l’honneur de la remise du drapeau au poste - une pluie violente qui a duré jusque dans la nuit. Ton pronostic pour Suzanne m’a fait bien rire : comment peux-tu, à une fillette de cet âge, émettre une pareille supposition ? Ou bien est-ce que tu te bases sur une certaine M. St. (9) dont Suzanne a les yeux ? Le truc du Cinéma est certainement de la fantaisie. Car si l’on peut prendre des films d’une revue, ou d’une ville quelconque, il est très difficile d’en prendre d’un engagement en pleine brousse et où l’on ne voit que très difficilement l’ennemi (10). Si le cinéma avait représenté la revue de la garnison de Taza passée par le Général Lyautey (11), vous auriez pu me voir, car j’étais au premier rang et le Général, accompagné du Colonel Charlet (12) s’est arrêté à deux pas de moi pour parler à un officier. Comme “populo” il y avait trois ou quatre bicots qui vendaient du thé et de la kesra (13) ... Les Kaïds (14) naturellement viennent à ces occasions en grande tenue mais c’était à peu près tout - du moins à Taza.
Je te disais déjà dans ma dernière lettre que moi aussi j’ai cessé de prendre les journaux au sérieux. Je te citais entre autres l’article de Henriot (15) du Journal, ”Comment le Maroc fut pacifié”, comme spécimen et je m’étonne réellement que nos officiers ou ceux des Tirailleurs ou Bat D’Af (16), ne protestent pas contre de telles fantaisies. Car il n’y a aucun homme parmi les troupes actives au Maroc qui ne s’indigne pas sur le rôle que jouent ici ces “braves vieux territoriaux” (17) - rôle qui se borne à monter la garde dans des postes construits par nous autres, à fournir des employés à droite et à gauche et à faire de la musique. Ils ne participent point aux colonnes, et si, par hasard, ils envoient une section pour protéger un convoi, ils rouspètent comme seuls les hommes du Midi savent rouspéter. Parmi les 1000 ou 1100 morts de l’affaire de Kénitra (18), il n’y avait point de Territoriaux à ce que je sache. Et que dire de ces articles sur le sort futur de la femme de M. de Walfelen (19) dans le Journal ? C’est tout simplement ridicule de vouloir tout revendiquer pour elle, tous les charmes et tous les honneurs, et de se moquer en même temps sur les femmes d’autres nationalités qui, somme toute, doivent faire actuellement aussi leur devoir !
Enfin, pourvu qu’on voie un jour la fin de tout ce charivari et qu’on puisse en parler au coin du feu ou les pieds sous la table, ce qui ne m’est plus arrivé depuis 21 mois. 
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - "kif kif en France" : identique en France. Or ni Paul ni Marthe ne peuvent en juger, ce qui rend étonnant qu'ils s'en remettent à la parole de Tirailleurs sénégalais ayant combattu en métropole.
2) - "le parapet" : le rebord, constitué par le déblai de la tranchée. En métropole, il était improbable (hors mise en scène de "bourrage de crâne" dans une tranchée d'arrière) que le parapet soit recouvert d'un dallage. 
3) - "du camp" : du fortin originel (ou "poste 1") de protection du col de Touahar.
4) - "Beni M'Gara" : cette même casbah (chef-lieu de la tribu rebelle des Beni M'Gara) qui se trouve sur un replat du versant du Djebel Tazzeka, au sud de l'oued Innaouen, a été réattaquée en septembre 1916 par le groupe mobile de Taza (Paul a rapporté dans sa lettre du 22 septembre 1916 avoir entendu les tirs des canons des postes de Bab Merzoka et de Koudiat sur ce lieu habité).
5) - "Koudiat et Biat" : Koudiat El Biad est un poste français établi en mai 1914 sur un méandre de l'oued Innaouen en face de la confluence de l’oued Amelil. Il est protégé par le poste de Bab Merzoka, construit au-dessus en juin 1914.
6) - "Mat Matta" : en fait "Matmata", poste français situé à l'ouest de celui de Koudiat El Biad, en aval sur l'oued Innaouen, en direction de Fès. Dans toute cette description, Paul se situe sur la rive droite de l'oued Innaouen et regarde vers le sud en direction du Jbel (Djebel) Tazzeka (1 980 m.). 
7) - "3 000 m." : Paul voit loin au sud-sud-est du Djebel Tazzeka, "au fond", le point culminant du Moyen Atlas, le Jbel Bou Naceur, qui atteint 3 340 m.
8) - "leur but" : les tirs de canon de 75 mm proviennent du poste n°1 qui surplombe au nord le poste n°2 où se trouve Paul. Ils visent la casbah des Beni M'Gara qui se situe au sud. Les tirailleurs savent leurs balles perdues mais dissuasives d'une descente des rebelles en direction de l'oued Innaouen et du col de Touahar, c'est-à-dire vers les postes 1 et 2.
9) - "M. St." : Paul désigne ainsi - comme une étrangère - sa propre épouse, Marthe Sturm (mère de Suzanne).
10) - "l'ennemi" : il n'existe pratiquement aucun film de combat réel de la Grande guerre. Il n'est pas rare pourtant que l'on fasse passer pour tels des films de reconstitution voire de pure fiction.
11) - "Général Lyautey" : le général Hubert Lyautey a effectivement effectué en octobre-novembre 1916 un grand déplacement en compagnie de représentants des autorités civiles et militaires françaises et marocaines (avec représentation du gouvernement du sultan - le Makhzen - et invitation des chefs tribaux), pour démontrer la pérennité de la jonction établie par lui en mai 1914 entre les Maroc oriental et occidental, en faisant des étapes très médiatisées à Oujda, Taza, Fès, Kénitra, Rabat et Casablanca. La presse métropolitaine rendit notamment compte de la cérémonie organisée dans ce cadre en présence du sultan à Fès le 9 octobre 1916.
12) - Colonel Charlet : en fait Lieutenant-colonel, Joseph Charlet avait pris en février 1916 le commandement du territoire et du groupe mobile de Taza. Il est d'usage, à l'armée, que les subalternes désignent les lieutenant-colonels du grade dont ils tiennent les fonctions sans en avoir le titre (un "lieutenant-colonel" est de ce fait salué par ses hommes d'un "mon colonel").
13) - "kesra" : traditionnelle galette de pain.
14) - "les Kaïds" : les caïds sont des notables locaux - le plus souvent chefs de tribus - traditionnellement chargés d'administration, de police et de justice par les sultans. 
15) - "Henriot" : Paul a nommé dans sa lettre précédente (datée du 19 octobre) l'homme politique lyonnais Herriot. Le "Henriot" dont il mentionne maintenant un article du Journal est peut-être la même personne. S'il s'agit vraiment d'un journaliste dénommé Henriot, alors ce n'était pas à Édouard Herriot que Paul se référait, mais à Henri Henriot (dit Henriot, de son vrai nom Henri Maigrot), célèbre caricaturiste employé au "Journal amusant", au "Charivari" (qu'il avait dirigé avant guerre), à "L'Illustration", ou encore à "La Baïonnette" (qu'il avait fondé en 1915). Cependant on ne retrouve aujourd'hui aucune trace dans les archives de ces journaux d'un article de lui à cette époque traitant de la pacification du Maroc. Il demeure donc plus probable qu'il s'agisse d'un texte d'Édouard Herriot qui s'intéressait à ce moment au soutien de la présence française au Maroc et plus généralement dans le monde arabe, et qui parlait d'Hubert Lyautey en des termes très élogieux. 
16) - "Bat' d'Af'" : Bataillon d'Afrique.
17) - "vieux territoriaux" : soldats trop âgés (plus de 34 ans,) pour être employés en première ligne. Paul - qui est un "jeune" territorial depuis avril - en a parlé dans sa lettre du 5 octobre précédent. L'article du Journal qui déclenche sa colère (et qui n'est malheureusement plus identifiable) attribuait vraisemblablement les succès de l'armée française contre les rebelles au Maroc à ces vieux soldats, ce qui revenait à minimiser l'intensité et la brutalité des affrontements sur ce front. 
18) - "affaire de Kénitra" : Paul évoque en fait la ville de Khénifra près de laquelle se déroula le 12 novembre 1914 la terrible défaite française d'El Herri face aux rebelles regroupés par les Zayanes dirigés par Moha Ou Hammou. Ce combat imprudemment déclenché par le Colonel Laverdure provoqua en une dizaine d'heures la mort de 623 militaires français (dont 33 officiers), et en blessa 176 (dont 5 officiers). Cette débâcle sans précédent en Afrique du Nord marqua surtout les esprits par le fait que seulement 5 des 43 officiers en réchappèrent. On peut se demander pourquoi Paul se réfère à ce désastre au risque d'inquiéter son épouse : en fait, il ne trouve pas de meilleure référence pour contredire l'article du Journal qui a provoqué sa colère et pour la (et se) convaincre qu'il mène lui aussi la vraie Grande Guerre (à la même époque s'achève la bataille de Verdun : le fort de Douaumont est repris le lendemain - le 24 octobre 1916 - par les Français et la bataille sera déclarée officiellement achevée à la mi-décembre 1916, mais la Bataille de la Somme beaucoup plus meurtrière s'éternise jusqu'en novembre).

19) - "M. de Walfelen" : possible allusion obscure à une lignée aristocratique du duché de Brunswick (où Paul naquit). La lettre du 5 novembre 1916 mentionne un "Mr de Waleffe" qui semble bien mieux correspondre à ce qu'en dit Paul puisqu'il s'agit d'un auteur et journaliste français spécialisé dans l'apologie volontiers xénophobe des femmes françaises : Maurice de Waleffe (1874-1946), auteur notamment d'un "Héloïse amante et dupe d'Abélard (la fin d'une légende)" publié dans la Collection des Femmes illustres (éditions d'art et de littérature), à Paris, en 1910. 

mardi 4 octobre 2016

Lettre du 05.10.2016

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Article de journal joint par Paul à sa lettre, racontant l'expérience dans la Légion Étrangère d'un soldat anglais, le colonel Elkington, qui s'y engagea à plus de 50 ans, après avoir été chassé de son régiment en 1914 pour fait de désobéissance.
Touahar, le 5 Octobre 1916

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte d’hier, écrite aussitôt après réception de ta lettre du 24 et du mandat. Comme déjà dit, j’ai fait de notables économies depuis que nous sommes ici de telle façon que je vais toucher demain seulement ton mandat du mois d’Août, tout en ayant encore des cigarettes jusqu’au 15 courant au moins. Il est donc inutile de m’adresser un autre mandat avant le mois de Novembre. Il est du reste certain que nous ne rentrerons pas à Taza avant le 5 Novembre au plus tôt, et comme ici on ne peut rien acheter en dehors des produits d’une tribu voisine (1), la vie est peu coûteuse. Je mange cependant 3 à 4 oeufs par jour (13 pour 1 Fr) et de temps à autre je fais rôtir avec un camarade un beau poulet (2 Fr). Comme on a des cigarettes potables à 1 ct pièce, mon prêt suffit largement pour l’achat du tabac, car le tabac pour la pipe ne coûte presque rien (3 sous le paquet suffisant pour 1 semaine) et les allumettes ne valent que la moitié des produits français.
Meknès (2) est une des grandes et jolies villes du Maroc, située à une cinquantaine de kilomètres au-delà de Fez, donc loin de Taza. Depuis que cette ville (qu’il ne faut pas confondre avec les 2 villages de Maknassa (3) à côté de Taza) n’est plus ce qu’on appelle un poste avancé, il n’y a plus de Légion à Meknès (4), mais seulement des troupes indigènes (Tabor) (5) et des Territoriaux (6). C’est probablement dans ces derniers que se trouve le permissionnaire en question ! Si je comprends encore à la rigueur la suppression des permissions pour les Légionnaires austro-allemands, il y a d’autres dispositions qui me sont absolument incompréhensibles. C’est ainsi que ceux qui ont fini leur engagement de 5, 10 ou 15 ans et qui jusqu’à présent étaient renvoyés à Bel Abbès ou à Mascara (7), à moins qu’ils ne demandent à être maintenus au corps ou rengagent, sont depuis peu sur l’ordre du Résident Général maintenus d’office au Régiment, s’ils veuillent ou non ! Certains journaux (la Victoire (8) ou l’Oeuvre (9)) signalaient déjà l’autre jour que si avant la guerre on avait été trop confiant vis à vis des étrangers, on était devenu maintenant trop méfiant, ce qui était une faute aussi grave ...

le 6 Octobre

Je te retourne ci-joint la lettre de Mr. Penhoat et je compte que Me Bonamy sera un peu plus prompt à lui répondre qu’à nous. Quant à ton observation, que Penhoat ne s’emballe pas comme moi sur tes craintes, tu oublies aussi que lui a eu bien moins souvent que moi l’occasion de t’exposer son point de vue. Mais n’en parlons plus : je me borne à ajouter que j’ai toujours bon espoir de prouver au Père L. (10) que je suis capable aussi sans lui de gagner ma vie et je doute fort qu’une fois Penhoat et moi partis, la maison L. revienne jamais ce qu’elle était ! Sanders de Cardiff m’envoie maintenant régulièrement le S.W. Daily News (11) et je suis particulièrement content que cet ami auquel je dois la plupart de mon succès à Cardiff, (car c’est lui qui m’a accompagné et présenté presque partout et qui m’a mis aussi sur la piste du Pittwood Syndicate (12)) n’ait pas changé de sentiment. D’après ce que je sais, le RWKS (13) aura aussi encore d’importantes livraisons à faire qui, si je me rappelle bien, ne sont que suspendues pendant la guerre. Tu peux être sûre qu’une fois la paix rétablie, ce sera à moi que l’ami B. (14) s’adressera pour connaître tant soit peu de la situation des affaires. Je compte aussi fermement que la situation restera favorable pour moi à Newcastle on Tyne (15), bien que de là je n’ai plus eu de nouvelles depuis 2 mois. Mais cela dépend surtout de ce que mes meilleurs amis de là, Pearce (Baumann) Watson et Ritson doivent être sur le front de la Somme et ... peut-être déjà blessés ou même tués. Mais la lecture des journaux anglais me fortifie dans l’idée que les Anglais jugent la guerre et ses conséquences beaucoup plus froidement que les Français et que les exportations de Newcastle ne tarderaient pas un seul moment à alimenter après la guerre l’usine à gaz de Berlin ou de Hambourg si, comme avant la guerre, ils y trouvent leur bénéfice.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                       Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "tribu voisine" : ce pourrait être celle des Ahel el Oued, une faction temporairement pacifiée de la tribu rebelle des Rhiatas. Cette fraction, installée autour du col de Touahar, se trouve sous le feu éventuel du poste militaire où stationne Paul. 
2) - "Meknès" : Paul l'évoque vraisemblablement parce que Marthe a reçu de cette ville une carte envoyée par un ami permissionnaire (il pourrait s'agir de Savario, qui devait rentrer à Caudéran pour sa convalescence - voir la lettre de Paul du 11 septembre 1916 - ou de Valentin, légionnaire de nationalité suisse, qui était en permission à Marseille en août - voir la lettre de Paul du 12 août 1916).
3) - "Maknassa" : Meknassa-Fontania et Meknassa-Tahtania, au nord-ouest et au nord-est de Taza, alors en territoire des Branes.
4) - "Légion à Meknès" : la ville sert d'étape dans les liaisons entre le port de Casablanca et les garnisons de Fès et Taza. Paul, lors de sa démobilisation en 1918 repartira en France via Meknès. Mais pour le moment il n'est jamais allé dans cette ville. 
5) - "Tabor" : il s'agit de régiments indigènes regroupant plusieurs "goums" (compagnies). 
6) - "Territoriaux" : soldats de 34 à 49 ans, considérés comme trop âgés pour se battre en première ligne. Ils sont employés à des tâches de surveillance et de maintien de l'ordre, voire de travaux divers hors des zones de combat. Paul, né en avril 1882, appartient par son âge depuis avril 1916 à la catégorie des Territoriaux. 
7) - "Mascara" : dépôt de la Légion en Algérie, à l'est de celui de Sidi Bel Abbès et au sud-est d'Oran. Paul a parlé dans sa lettre du 30 juin 1915 du camp de concentration de Mascara où étaient regroupés tous les "étrangers résidents en Algérie ressortissants de pays ennemis" n'ayant pas été affectés dans la Légion.
8) - "La Victoire" : nouveau titre donné le 1er janvier 1916 au journal précédemment nommé "La Guerre sociale", fondé par des détenus de Clairvaux en 1906 et dont le principal animateur était Gustave Hervé, virulent antimilitariste. Avec l'Union sacrée, ce journal socialiste pacifiste devint nationaliste et Gustave Hervé vira à l'extrême droite en 1919, au point d'être considéré comme l'un des pères du fascisme.
9) - "L'Œuvre" : fondé à gauche en 1904 par Gustave Téry, ce journal pacifiste vira lui-aussi de bord, mais après 1936. Paul en a parlé en bien dans sa lettre du 26 août 1916.
10) - "Père L." : Leconte.
11) - "le S.W. Daily News de Cardiff" : le "South Wales Daily News" (principal quotidien du Pays de Galles du Sud, l'une des quatre régions du Pays de Galles)
12) - "Pittwood Syndicates" : peut-être une société galloise fournisseuse de charbon à la Société L. Leconte & Cie ?
13) - "RKWS" : consortium ou syndicat de transport maritime gallois empêché de livrer hors des îles britanniques du fait de la guerre sous-marine.
14) - "l'ami B." : Botzow (employé allemand de Paul) ou Bonamy (avoué de Paul) ? 
15) - "Newcastle upon Tyne" : allusion à la société Tabb et Burletson (établie à Newcastle-upon-Tyne et à Cardiff, exportatrice de charbon et coke du Northumberland et du Pays de Galles) déjà citée par Paul le 23 janvier 1916. Depuis juillet 1916 la Bataille de la Somme a mobilisé de nombreux Britanniques dont peut-être les amis de Paul dans cette société : Pearce, Watson et Ritson ?


samedi 22 août 2015

Lettre du 23.08.1915

Revue de spahis (http://www.gros-delettrez.com/)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bou Ladjeraf, le 23-8-1915

Ma chérie,

Je t’ai annoncé par carte postale ma bonne arrivée ici, mais pour pouvoir t’écrire une lettre je suis encore forcé de m’étendre dans les palminas (1), étant encore à un petit poste aujourd’hui comme hier. Car ici à Bou Ladjeraf on est complètement dans le bled : C’est un camp militaire situé sur un plateau où se trouvent la 24° de la Légion, une Compagnie de Territoriaux et un peloton de Cavalerie (Spahis). Pendant la dernière année tout était tranquille ici et on considérait ce poste un peu comme “de repos”. Cependant le 15 Août les Marocains (2) ont fait une embuscade où le Capitaine de la 23° Légion, 1 sergent et 1 légionnaire ont été tués et 9 blessés. Le lendemain, 16 Août, la moitié de notre 24° est venue ici et le 21 le reste, remplaçant la 23° qui est remontée à Taza (3). On prend maintenant des précautions extraordinaires : Défense absolue de sortir du camp, même le jour. Installation de petits postes tout autour du camp. Pour monter ces postes, nous sortons le matin à 5 hs avec de la cavalerie et nous restons jusqu’à 6 hs du soir dehors sur les mamelons dans une tranchée, montant la garde à tour de rôle. Il n’y a pas de travaux de route ou autre, de sorte que l’on est plus soldat qu’à Taza. Seulement la vie y est encore plus monotone que là, si possible. Il existe un café maure dans le camp, et c’est là qu’on peut acheter du tabac, des conserves, etc. Il existe enfin - ce qui n’était pas à Taza - une salle garnie de tables et bancs ainsi que de cartes géographiques où les soldats peuvent faire leur correspondance. Mais l’encre, le papier etc. font défaut complètement à Bou Ladjeraf. A 500 m du camp, le Génie construit une jolie petite gare ; la ligne Oujda-Taza, qui doit se prolonger jusqu’à Fez, passe là-bas. Il paraît que nous allons rester 3 mois ici ; tant que la belle saison dure, le séjour ici n’est pas désagréable (4), mais lorsque les grandes pluies recommenceront ...
Ta lettre du 8 m’est parvenue juste le jour du départ ; je te retourne ci-joint la coupure de l’Humanité sur le livre “J’accuse”. Ce doit donc être un Socialiste qui a écrit le bouquin, puisque le rédacteur de l’Humanité (5) le connaît ! La chanson sur le coulage du Lusitania (6) n’était point jointe à la lettre. Tu lis donc régulièrement l’Humanité maintenant ? Ce journal, évidemment, doit s’attendre à un relèvement de la socialdémocratie allemande s’il ne veut pas complètement abandonner ses idées de camaraderie universelle. Mais tant que je ne vois rien, je reste plutôt sceptique. Dans mon fort intérieur, je garde cependant toujours cet espoir secret, mais en craignant qu’il ne se réalise pas ...
Les différentes prévisions sur la durée de la guerre ne sont pas à prendre bien au sérieux. Un jour, c’est un Colonel américain, puis un Général canadien qui se prononce ... que veux-tu qu’ils en sachent ? Les seuls hommes qui peuvent apprécier l’état des choses, ne disent évidemment rien, de sorte que des deux côté on ne fait que garder l’espoir de la victoire. Mais ce sera tout d’un coup que la vraie situation apparaîtra, et puis ce sera tout proche de la fin.
J’ai fait ce dernier temps quelques projets d’avenir qui te feraient peut-être sourire. En vérité, on ne peut rien faire sans avoir vu l’état des choses après la guerre.
J’ai gardé le petit billet de Suzette ; ce qui m’étonne un peu, ce sont les additions des chiffres à 4 points qu’elle a fait sur le verso sans se tromper une seule fois.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les palminas" : comme à son habitude, Paul écrit phonétiquement les mots qu'ils ne comprend pas. Il s'agit ici des "palmiers nains"
2) - "les Marocains" : Paul ne les désigne pas comme "rebelles" et leur octroie une majuscule. Voudrait-il souligner leur bon droit, celui des peuples à disposer d'eux-mêmes, qu'il ne s'y prendrait pas autrement !
3) - "à Taza" : la stratégie générale des opérations des tribus nationalistes (il s'agit de Berbères : au sud et au centre du Maroc oriental les Zayane, les Rhiatas et les Beni-Ouaraïn ; au nord les Krakra, les Tsoul, les Branes, les Metabza,  éventuellement les Tazis mal pacifiés, etc.) fut définie en 1912 par l'émir Abdelmalek (ancien colonel de l'armée turque, ancien chef de la police de Tanger, chef nationaliste soutenu par l'Allemagne, la Turquie et l'Espagne, organisateur de la "rebellion" jusqu'en 1924, bientôt surnommé "la Bête noire des Français") consistait à attaquer les avant-postes français, pour converger ensuite vers Taza et prendre cette clé stratégique reliant les deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental). 
4) - "le séjour ici n'est pas désagréable" : Paul se veut rassurant, mais Marthe pourrait apprendre par la presse que le secteur est dangereux.
5) - "le rédacteur de l'Humanité" : le rédacteur en chef de l'Humanité pendant la Seconde guerre mondiale fut Pierre Renaudel, député socialiste réformateur du Var, ami de Jean Jaurès et témoin de son assassinat.
6) - "coulage du Lusitania" : le paquebot britannique  "Lusitania", fut torpillé le 7 mai 1915 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait dans ses soutes des explosifs américains livrés au Royaume-Uni, ce qui provoqua son naufrage immédiat et la disparition de 1198 passagers dont 128 ressortissants américains. Faisant silence sur la cargaison d'explosifs, la presse alliée et américaine, donna immédiatement beaucoup d'importance à la tragédie humaine mais l'oublia du fait de l'officiel isolationnisme américain et ne la "ressortit" que deux ans plus tard pour justifier l'entrée en guerre des USA le 6 avril 1917. 

jeudi 13 août 2015

Lettre du 14.08.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 14 Août 1915

Chérie,  

Je n’ai pas pu t’écrire depuis ma carte du 12 comme j’en avais l’intention hier car nous sommes de plus en plus bousculés ici. Les 2 Compagnies de Territoriaux qui étaient dans notre camp sont parties d’ici sans être remplacées ce qui fait que notre tour de garde arrive bien plus vite et comme une Compagnie de Sénégalais est également descendue de la Ville au Camp Mobile nous sommes de garde chaque 3° jour ! J’y étais donc de nouveau hier et par comble nous avons dû rester jusqu’à 20 hs (au lieu de 18 hs) la 27° (1) n’étant rentrée que vers 19 hs de dehors. Avec tout cela nous avons un nouveau Blockhaus en construction (à 8 km d’ici), une route pour ce blockhaus, une autre montant en zikzak à la ville de Taza et un cercle pour les Sous-Officiers de la garnison. On turbine donc tous les jours, même le dimanche, et les embêtements ne manquent pas.
Le Sergent du jour distribue juste le courrier et hurle mon nom pour me remettre ta lettre du 5, trois journaux et une lettre de Mr. Plantain. Celui-ci se trouve à Tarbes où il travaille à l’Arsenal à la fabrication des munitions réclamées par Mr Charles Humbert (2). C’est donc assez près de Bordeaux et Mme Plantain doit être bien aise à le savoir loin du feu.
Il y avait aujourd’hui sur l’”Echo d’Oran” un article “Un Réferendum Américain” sur la durée de la guerre dans lequel l’auteur, un Colonel, conclut qu’à la fin de l’automne la campagne sera terminée et qu’elle ne se prolongera pas pendant l’hiver. D’après lui, c’est la situation intérieure des Empires Centraux qui décidera le sort ; il compare la situation de l’Allemagne avec une place assiégée dont la garnison fait certes des sorties victorieuses mais ne pourra pas tenir à la longue.
J’ai lu avec intérêt ce que tu me dis au sujet du prix des vivres ; c’est exorbitant à mon avis, car j’estime que les tarifs d’ici sont bien élevés. Est-ce que la brochure contenant le facsimile de la lettre insérée dans le Jauersche Tageblatt (3) était éditée par le même que le livre “J’accuse” ? Comme l’auteur ne signait pas de son nom, il serait bien difficile de l’arrêter ! Je ne crois pas à la fuite de Maximilian Harden (4); d’une part il avait des relations trop étroites avec le Gouvernement et je suis persuadé que pas mal de ses articles étaient inspirés par les gouvernants, malgré l’apparence contraire. D’autre part, s’il allait à l’Étranger il pourrait raconter trop de choses de ce qui se passe en Allemagne et cela pourrait gêner beaucoup ! 

le 15 Août

On nous annonce tout à l’heure que nous irons à Bou Ladjeraf pour y rester 3 mois. Dans ce cas mon adresse sera 24° Compagnie à Bou Ladjeraf (Maroc Oriental) par Oujda. Je t’écrirai demain une carte pour te fixer, mais de toutes façons les lettres seront réexpédiées d’ici. Comme je te disais déjà B. est un simple camp militaire, sans village, situé sur un plateau. C’est donc encore plus monotone que Taza, mais au point de vue du travail nous serons peut-être un peu mieux ! Enfin, je te fixerai, car on ne peut jamais se fier aux bruits de camp (5).
Comment vont les enfants ? La petite Alice peut-elle déjà parler en dehors de Papa Maman ? Ce sera une véritable fête lorsque je rentrerai à Caudéran et malgré toutes les apparences je pense toujours qu’elle ne sera pas trop éloignée.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "la 27°" : vraisemblablement la 27e Compagnie (Paul appartient à la 24e).
2) - "Charles Humbert" : capitaine de réserve, percepteur, député de Verdun en 1906, sénateur de la Meuse et vice-président de la Commission sénatoriale des Armées de 1908 à 1920, ancien journaliste au Matin où il dénonçait les insuffisances de l’armée française en hommes et en munitions, il devînt propriétaire et directeur du Journal au début de la Grande guerre et prit pour slogan “Des Canons, des munitions !”. Charles Humbert fut accusé en février 1918 d'avoir acheté Le Journal avec de l'argent fourni par l'Allemagne : il en fut acquitté mais ses deux coaccusés, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, furent condamnés à mort et exécutés.
3) - "Le Jauersche Tageblatt" : grand quotidien allemand publié dans la ville de Jauer, en Silésie, (aujourd'hui Jawor, en Pologne) dont de nombreux faux fac-similés furent produits par la presse occidentale pour "prouver" les atrocités commises par les Allemands (assassinat de prisonniers, tortures et meurtres de civils, épandage de poisons...) et aussi la diffusion de fausses nouvelles et la corruption par l'Allemagne des journaux étrangers.
4) - "Maximilian Harden" : journaliste juif allemand, directeur du grand quotidien Die Zukunft (l’Avenir) qui critique l'entourage réactionnaire et hypocrite de l'empereur Guillaume II dont il approuve cependant la politique de guerre. Personnalité ambigüe, ce néo-nationaliste moderniste est très souvent cité par les Alliés qui produisent de lui autant de vrais que de faux extraits de ses articles dans le but de prouver la supposée immoralité allemande. Fréquemment attaqué par les crypto-conservateurs, il fut plusieurs fois annoncé en fuite, voire assassiné. En fait, menacé par les antisémites, il dut s'enfuir en Suisse en 1922 et y mourut en 1927. 
5) - "bruits de camps" : les rumeurs. Paul s'abstient de dire à Marthe que le secteur de Bou Ladjeraf est à ce moment soumis à des opérations multiples de guérilla, parfois coordonnées, menées par les différentes tribus rebelles du Maroc oriental qui refusent la colonisation française et s'efforcent de couper les relations entre l'est et l'ouest du Maroc.  

mardi 26 mai 2015

Lettre du 27.05.1915

Paysage du Rif (carte postale Delcampe)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 27 Mai 1915

Ma chérie, 

Depuis ma carte postale du 25 courant j’ai reçu ton envoi d’imprimés contenant les 2 livres anglais, mais pas une ligne. J’espère néanmoins que tu vas bien ainsi que les enfants et qu’aucun incident n’est survenu. Pour ta gouverne, le manuel espagnol est destiné à notre infirmier, celui qui est natif de Caudéran et qui veut apprendre l’anglais.
D’après le communiqué arrivé par t.s.f. l’Italie s’est enfin décidée à déclarer la guerre à l’Autriche (1), ce qui ne pourra que favorablement influencer la solution d’autant plus que la Roumanie, liée avec l’Italie, se mettra aussi certainement en ligne (2). Comme tous les journaux arrivant d’Oran (l’Echo) sont réexpédiés à notre colonne (3), j’attends avec impatience tes envois de journaux de Paris qui, j’espère, continueront à arriver régulièrement via Oujda. Notre Colonne semble rester encore un bon moment dehors ; on annonçait hier encore quelques rencontres favorables (4), mais ce qui rend les opérations difficiles c’est non seulement le terrain montagneux, mais la proximité de la frontière espagnole (du Maroc espagnol ((Riff)) (5) s’entend) que nos troupes ne peuvent pas traverser tandis que les bicots le font. En attendant nous continuons à manger le menu vraiment monotone des territoriaux : tous les midis de la soupe aux nouilles ; tous les soirs du mouton et des haricots, ces derniers tous les dix jours une fois remplacés par du riz au lait. C’est bien préparé mais c’est toujours la même chose. Hier soir j’ai acheté une boîte de harengs marinés très bons qui coûte ici 2 Frs 50 et en marchandant dur 2 Frs 25. Quel est actuellement le prix du pain à Bordeaux ?
J’emploie le calme relatif que nous avons pendant la colonne pour compléter mon mobilier. J’ai perfectionné mon lit qui, placé au milieu du marabout, est donc un véritable lit de milieu. J’ai confectionné de toutes pièces une armoire à glace à laquelle il ne manque que ... la glace. Mon rasoir mécanique me rend de grands services et je suis vraiment content de l’avoir ici. J’aurais bien voulu t’expédier les 2 caleçons de laine que j’ai ici, mais comme il est difficile de faire des colis, je vais être forcé de les garder, bien qu’ils ne me servent plus. En ce qui concerne le reste du linge, j’en ai ici et ce ne sont que des chaussettes en coton que j’achète ici à 1 Fr la paire. La chaleur devient de plus en plus grande et c’est rarement que nous avons quelques gouttes de pluie. L’autre jour, en lavant et me baignant dans l’oued, je me suis complètement brûlé le dos au soleil. La peau s’en va et on devient brun comme les indigènes. Les vieux légionnaires ne ressemblent du reste presque plus à des “peaux blanches” tellement ils sont brûlés par le soleil. Toutefois, comme nous allons maintenant aux convois en kaki et sans sac, je m’y porte bien. Je mange pas mal de chocolat pour éviter des diarrhées parce que la dysenterie n’est pas rare en été dans ce pays. J’espère toujours ne plus passer ici les mois de Juillet et Août où la chaleur devient insupportable. Notre sieste est maintenant de 10 hs à 14 hs 30 de sorte que l’après-midi est vite passé car le “Rompez” est à 17 heures.
Dans la Gazette de Genève (6) dont j’ai pu avoir quelques numéros, il y avait le 20 Avril une “Bekanntmachung” (7) de l’Ambassade allemande de Berne demandant à tous les Allemands appartenant au Landsturm (8) et domiciliés à l’étranger de rentrer en Allemagne. C’est un peu tard pour ceux habitant la France, l’Angleterre et la Russie (9).
Que font les enfants ? Parlent-ils souvent de moi ? Je parie que Georges ne me reconnaîtra même pas, sans même parler d’Alice. Et Hélène, est-ce qu’elle est toujours dévouée ?
Je t’embrasse bien ainsi que les enfants.


                                            Paul

Notes (François Beautier)
1) - "guerre à l'Autriche" : effectivement, le 23 mai 1915, il y a donc à peine 4 jours.
2) - "en ligne" : la Roumanie, neutre et pacifiste, ne rejoindra les Alliés que le 28 août 1916.
3) - "Notre colonne" : Paul n'y participe pas mais s'en dit ainsi solidaire.
4) - "rencontres favorables" : des escarmouches et batailles dont l'issue est favorable aux forces françaises.
5) - "((Riff))" : en fait le Rif, obstacle naturel en lui-même, peuplé de Rifains (des Berbères) hostiles à la colonisation aussi bien espagnole que française.
6) - "Gazette de Genève" : cette presse d'un pays neutre n'est pas interdite et peut donc arriver à Taza par le courrier..
7) - "Bekanntmachung" : avis, annonce, publication officielle...
8) - "Landsturm" : défense territoriale allemande (comparable à l'Armée territoriale française). Paul, vient d'avoir 33 ans, aurait été encore "trop jeune" pour y être affecté. Par ailleurs il avait été réformé en Allemagne pour myopie...
9) - "Russie" : effectivement, les Alliés ont fermé leurs frontières (entrée et sortie) aux ressortissants de la Triple Entente depuis le début de la guerre.  

dimanche 10 mai 2015

Lettre du 11.05.1915

Tirailleurs algériens

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Mai 1915

Ma chère petite femme,

J’ai bien reçu ta lettre du 28 et les cartes des 26 et 30 Avril, celle du 26 arrivée ce soir seulement via Casablanca avec une douzaine de journaux ; je te remercie de tous ces envois et te prie de ne pas oublier à l’avenir l’inscription “via Oujda”. J’ai aussi pensé à la nuit de Walpurgis (1) et j’ai même ressenti quelque chose comme de la nostalgie à cette occasion, un mal qui, d’après Rostand (2), est plus noble que la faim. Je suis heureux que tu aies pu quitter le lit, espérons que tu ne rechutes pas, car tu sais que nous avons tous bien besoin de toi !
Notre colonne vient de rentrer pour quelques jours, devant repartir le 14. Les hommes ont souffert par le mauvais temps : dans la journée une chaleur orageuse et dans la nuit des orages épouvantables. Nous avons établi un nouveau camp à 25 km d’ici mais ce n’est heureusement pas la 24° Comp. qui y reste. Cela a chauffé beaucoup : Heureusement il n’y a pas eu beaucoup de casse, une dizaine de morts et une quarantaine de blessés, alors que les bicots ont perdu un millier d’hommes.
Pendant ce temps nous avons eu ici beaucoup de service : depuis samedi soir, je suis resté pendant 36 heures sur garde, jour et nuit. On n’avait effectivement pas le temps de faire quoi que ce soit et c’est là la raison pour laquelle je ne t’ai pas écrit depuis quelques jours. Dimanche matin, lorsque j’étais en faction à la tour sarrazine, les Marocains, croyant notre camp abandonné, ont essayé de descendre des montagnes ; quelques-uns se sont approchés de notre quartier jusqu’à 250 m, mais aucun n’est retourné (3). Aussitôt après les premiers coups de fusil tirés par nous, tous les murs de Taza étaient garnis et les Tirailleurs Algériens (4) dont une section était restée à côté de nous, canardaient comme des fous. 5 minutes plus tard les canons du grand blockhaus commençaient également et nous pouvions bien observer les obus qui tombaient en face dans les oliviers. Il n’y avait que 18 légionnaires de la 24° qui étaient restés ici, mais presque tous ont demandé de marcher le 14 ou le 15 car ce n’est point un amusement de rester ! Nous étions en subsistance (5) chez les territoriaux (6)(125° de Narbonne et Béziers) et nous pouvions constater que nous sommes mieux nourris qu’eux, avec la seule exception qu’eux ont 2 quarts de vin par jour au lieu d’un. Hier, à l’occasion du 1° anniversaire de la prise de Taza, nous avons mangé royalement : soupe tapioca, petits pois verts, boeuf sauce tomate, purée de pommes, salade verte, confiture, vin, café au rhum et cigare ou cigarette. C’est bat, hein ?
Ne te fais pas de mauvais sang pour l’argent, j’en aurai certainement assez jusqu’à la fin Juin ou commencement Juillet ; donc inutile de m’adresser 40 ou 50 Frs avant le 15 Juin.
Ce que tu dis là sur la terminaison de la guerre n’est pas bien sérieux. Si l’on ne veut pas recommencer, il faut absolument que l’Allemagne soit écrasée et elle le sera (7), j’en suis persuadé ; seulement c’est bien long et tous les engagés pour la durée de la guerre se font quelquefois des réflexions amères. Penhoat m’écrit aujourd’hui qu’il part comme volontaire pour la Belgique. J’espère sincèrement qu’il en reviendra sain et sauf. Georges Laforcade m’envoie régulièrement des lettres très détaillées sur la situation militaire et politique, très gentilles et pleines d’affection. Il doit me croire tout à fait dans le désert, inaccessible à tous les journaux. Plantain enfin m’écrit assez régulièrement et avec beaucoup de confiance.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Suzanne fait des progrès ? Et comment se comporte Georges pendant les leçons de sa soeur (8)?
Espérons que cette séparation ne durera plus trop longtemps et que la paix viendra comme un coup de foudre sans qu’on s’y attende.
Mes meilleures tendresses.


                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Walpurgis" : joyeuse et amoureuse fête du printemps, d'origine païenne, célébrée en Europe du Nord et de l'Est (notamment en Allemagne) pendant la nuit du 30 avril au 1er mai. Le christianisme en a fait un sabbat diabolique que la littérature met en scène dans les différentes versions du Faust.
2) - "Rostand" : Paul compense sa précédente référence nostalgique à l’Allemagne en évoquant l'écrivain français le plus célèbre à cette époque,  Edmond Rostand (1868-1918), auteur du très célèbre "Chantecler" et patriote modèle (il s'est engagé en 1914 mais a été réformé) qui, dans son "Cyrano de Bergerac" fait dire à son héros, à l’approche de la mort, à propos du temps perdu à vivre sans son aimée Roxane : “De nostalgie !... Un mal. Plus noble que la faim !”. Entre  entre 1893 et 1912 Edmond Rostand a traduit et adapté le Faust de Goethe (publié en 1808) qui décrit le sabbat des sorcières pendant la nuit de Walpurgis. 
3) - "aucun n'est retourné" : aucun des assaillants du camp et des avant-postes français de Taza n'a survécu. Entre le début mai et la fin juin 1915, les tribus berbères hostiles à la colonisation tentèrent par des coups de main - faute de réelles troupes - d'enrayer l'opération de jonction des deux Maroc (l'Oriental et l'Occidental) lancée par le général Lyautey.
4) - "Tirailleurs algériens" : soldats en très grande majorité autochtones d'Algérie, et en moindre mesure de Tunisie et du Maroc, recrutés par l'Armée française d'Afrique. Ils sont surnommés "Turcos". En 1915, 15% seulement des bataillons de tirailleurs algériens demeurent encore au Maroc et 5% en Algérie, les autres ayant été déplacés en métropole pour combattre sur les fronts européens. Les tirailleurs algériens étaient pour la plupart des Kabyles, un peuple berbère qui avait choisi - après la conquête de l'Algérie à laquelle il s'était opposé au XIXème siècle - de s'allier aux Français pour s'émanciper des Arabes. Autour de Taza, au Maroc, ils eurent à réprimer des rebelles appartenant pour l'essentiel à des tribus berbères opposées au protectorat français avec le soutien d'agents de l'Allemagne et de l'Espagne. 
5) - "Nous étions en subsistance" : nous étions approvisionnés en vivres... 
6) - "territoriaux" : soldats âgés de 34 à 49 ans, de ce fait affectés à des missions "pépères" (comme l'indique leur surnom) notamment de garde à l'écart des premières lignes du front. Une partie de leurs régiments furent affectés au Maroc pour remplacer ceux de l'Armée d'Afrique qui avaient été affectés en métropole. 
7) - "elle le sera" : Paul approuve ainsi explicitement l'objectif de la France d'écraser l'Allemagne, et implicitement le désir de ses chefs militaires de pénétrer le territoire allemand jusqu'à Berlin et de le ruiner significativement, ce dont les U.S.A. et le Royaume-Uni la dissuaderont dès la demande d'armistice de novembre 1918.
8) - Marthe a donc finalement décidé de faire donner des leçons particulières à sa fille, et de ne l'envoyer ni à l'école religieuse, ni à l'école communale de Caudéran, comme elle l'avait précédemment envisagé.