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jeudi 7 mai 2015

Lettre du 08.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 8 Mai 1915

Chérie,
Ta lettre du 25 écoulé m’est parvenue ce matin et je suis tout de même content que tu te décides à me dire après 3 mois ce qu’il y avait dans la mystérieuse lettre du 7 Février (1). Sûrement, si tu avais trouvé une puce sur Alice ou si Georges avait laissé un vent à minuit, tu aurais répété au moins dans les 2 à 3 lettres suivantes comment s’est produit cet évènement extraordinaire, mais comme il s’agissait tout simplement de ton départ et de celui des enfants, tu n’as même pas jugé utile d’y faire la moindre allusion. Bien entendu, je n’ai pas reçu la lettre en question, car sans cela j’aurais immédiatement répondu. Peut-être me diras-tu encore à l’occasion d’où venait cet ordre ; si tu n’as pas exhibé ton permis de séjour avec la mention spéciale concernant la décision préfectorale, et ce qu’on t’a répondu à ce sujet, c.à.d. si cette décision n’a aucune valeur pratique (2). Si pareille chose se renouvelait, tu pourrais soumettre aux autorités le certificat de présence au corps que je t’ai adressé de Taza. Tu voudras en outre me faire savoir dans ta prochaine lettre si depuis mon départ notre maison n’a pas été cambriolée, incendiée ou assiégée ; s’il n’y a pas eu un accouchement ou un autre évènement digne d’être signalé et dont tu ne m’aurais parlé qu’une seule fois sans que j’y aie répondu d’un mot ...
Quant à tes dépenses, il m’est assez difficile de t’en féliciter, vu que je n’en connaissais pas les détails et que je te les demandais précisément ; je te disais que je trouvais le montant pour nourriture, éclairage etc. fort modeste et maintenant que je connais à peu près les détails de l’ensemble, je te fais mes compliments pour l’économie dont tu as fait preuve. Il serait bon toutefois que tu gardes toujours au moins 300 à 400 Frs de liquide par devant toi ; tu pourras, je le répète, vendre quelques obligations du Crédit Foncier 1912. Je t’ai parlé déjà dans ma dernière lettre et avec la même conclusion de l’attitude de l’ami Penhoat et constate non sans plaisir que tu n’as pas attendu l’arrivée de mes lignes pour te convertir. Quant à la fin de la guerre, l’été se terminera en Septembre, me semble-t-il et je suis persuadé que d’ici là la guerre sera tout de même terminée. Le débarquement du corps expéditionnaire dans les Dardanelles (3) et les progrès dans l’Est me paraissent comme signes assez distincts que la prise de Constantinople (4) et le recul des Allemands ne sont point une chimère. Et il ne m’étonnerait pas du tout que l’évacuation (5) de la France et de la Belgique se fasse dans un avenir assez rapproché suivi de l’explication allemande qu’on s’est retiré volontairement pour donner une base pour les négociations de paix. Car l’Allemagne ne s’attendait certainement pas à une guerre d’une durée semblable et elle ne pourra plus tenir longtemps !
Comment vas-tu maintenant ? Ta grippe est-elle passée ? N’y a-t-il pas autre chose que cette sacrée influenza (6)? Heureusement que la Petite est maintenant sevrée ; donnes-moi promptement des nouvelles de ta santé et de celle des enfants. Je t’écris de la Tour Sarrazine (7) où je suis de garde depuis hier soir. L’attaque des bicots que nous avions prévue pendant l’absence de notre colonne ne s’est pas encore produite. Ces lâches tirent seulement de loin sur nous et depuis midi, les coups de fusil n’ont pas cessé en face sur le petit poste du Blockhaus Kappler (8).
A bientôt de tes nouvelles

1000 baisers


                                             Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Dans ses envois précédents, Marthe a demandé à plusieurs reprises à Paul s'il avait reçu cette lettre du 7 février, qui s'est manifestement perdue en route. Elle y racontait une tentative d'intimidation dont elle avait été victime, et un "ordre" dont le provenance n'est pas précisée, qui aurait mené à son départ avec ses enfants, mais qui n'a pas été suivi d'effet. 
2) - "valeur pratique" : il se peut que Marthe, qui n'avait sans doute pas en février 1915 de permis de séjour en bonne et due forme (mais peut-être un simple récépissé préfectoral précisant que son cas était en cours d'examen), ait été menacée de placement en camp de regroupement et qu'elle ait tenté d'échapper à ce sort en s'enfuyant avec les enfants. 
3) - "Dardanelles" : le débarquement des troupes alliées formant le corps expéditionnaire commença effectivement le 25 avril 1915. Son approche déclencha dans la nuit du 24 au 25 la rafle des notables arméniens de Constantinople, dont 600 furent assassinés (cet événement est considéré comme l'acte inaugural du Génocide des Arméniens).
4) - "Constantinople" : la presse alliée impatiente annonce à tort la "prise de Constantinople", une expression d'autant plus crédible qu'elle paraît une revanche de la prise réelle de Constantinople, le  29 mai 1453, par les Ottomans.
5) - "l'évacuation" : par les troupes allemandes.
6) - "influenza" : autre nom, plus scientifique et universel, de la grippe.
7) - "Tour sarrazine" : nom français du Bordj El Melouloub, une historique tour de gué construite avec les remparts par les Arabes au XII ème siècle pour protéger et surtout contrôler la ville berbère de Taza, récemment soumise aux Arabes. Elle était en 1915 très délabrée bien qu'elle ait été plusieurs fois restaurée.
8) - "Blockhaus Kappler" : fortin français, originellement dénommé "ouvrage sud", situé en montagne en avant-poste au sud de Taza, et à cette époque depuis peu dédié au Capitaine Kappler qui y mourut au combat à la tête de sa colonne de légionnaires le 10 août 1914 (ce que Paul s'abstient de préciser)... On trouve des détails sur les opérations menées par la Légion au cours de la guerre dans un opuscule daté de 1922, disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6234064p/texteBrut ; ou sur un opuscule relatif aux actions du 8ème GACA, http://jeanluc.dron.free.fr/th/8eGACA.pdf

mercredi 25 mars 2015

Lettre du 26.03.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Mars 1915

Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier. Pour éviter que tes lettres passent par Casablanca, encourant ainsi un retard d’une dizaine de jours, tu feras bien d’ajouter à l’avenir sur l’adresse “Via Oudjda” (1).
Tu auras sans doute expliqué à l’avoué qu’avec les 300 Frs. il t’est impossible de payer mensuellement 118 Frs de loyer. La demande de Mme Robin est pourtant compréhensible, car elle doit aussi avoir besoin d’argent et ses autres locataires se trouvent peut-être dans le même cas que nous. Elle essaie donc et comme jusqu’ici elle a toujours réussi avec nous, elle s’adresse naturellement à toi. Tu as vu que le moratorium est prorogé de nouveau de 90 jours de sorte que le terme du 10 Février n’est payable maintenant que le 10 Août. 
J’ai été fortement étonné de ce que tu m’écris de Mme D. (2) Celle-ci devra pourtant s’attendre à ce que tu voies un jour un des objets en question ... J’aime à croire que tu te trompes et que tu les retrouveras, mais je suis toujours curieux de connaître ton différent avec Mme D. ... As-tu eu des nouvelles de Mme Plantain ? Si elle s’occupe des affaires de l’usine, elle aura sûrement de quoi s’amuser... Et d’autre part, as-tu vu Mme de Métivier ?
La chute de Brzemysle (3) doit, je l’espère, influencer favorablement sur la fin de la guerre. C’est la grande forteresse autrichienne, dans le genre de Metz, et les 11 700 hommes avec plus de 2 000 officiers doivent faire un joli trou dans les rangs et dégager pas mal de Russes. La nouvelle est arrivée ici avant-hier soir par télégraphie sans fil ... Si Constantinople (4) tombait promptement, cela pourrait bien activer les opérations, mais tout cela marche bien lentement. L’Italie reste toujours indécise et attend toujours le moment où la balance penche franchement en faveur des alliés ! Ce qui serait rigolo, ce serait que l’Autriche demande une paix séparée, avant que l’Italie intervienne, de façon à ce que celle-ci arrive trop tard (5).
Depuis ce matin il fait ici un temps épouvantable ; nous avons été néanmoins à la carrière où nous avons été mouillés jusqu’aux os pour rentrer ensuite et nous changer immédiatement. Nous serons probablement de garde cette nuit ce qui ne serait point (illisible) plus agréable avec la pluie et le vent qu’il fait. En ce qui concerne notre changement de garnison, toujours rien de nouveau de sorte que très probablement nous resterons à Taza. J’achète maintenant du beurre en boîte à 1 Frs 50 qui est assez bon. Les oeufs, mais assez petits, coûtent 2 sous pièce. J’en ai acheté 1/2 douzaine ce matin pour les faire cuire à la cuisine. Un camarade du marabout a une ample provision de thé russe d’une excellente qualité. Nous achetons du sucre et du citron et fabriquons ainsi un excellent breuvage. Tu vois donc une fois de plus que je ne suis pas des plus malheureux !
Les Marocains aiment beaucoup l’or et pour le louis que j’avais porté de Bayonne ils m’ont donné 23 Frs. ce qui est un joli bénéfice. Que notre Georges est un tel poltron est surprenant, car Suzanne était à cet âge-là beaucoup plus courageuse. Les légionnaires et les autres poilus ici désirent aussi vivement qu’un Cinéma s’installe ici, mais avant la fin de la guerre, aucun Européen ne viendra ici. Après, Taza se relèvera vite comme Oujda par exemple qui est déjà une jolie ville où l’on a tout le confort possible.
J’espère que malgré notre situation relativement pénible à ce moment tu ne te prives pas au moins d’une nourriture bonne et suffisante. Ecris-moi donc un mot à ce sujet, il ne faut pas que tu perdes tes forces et ta bonne santé, nous en aurons bien besoin après la guerre. Et voilà bientôt Pâques dimanche en 8.
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.

                                           Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Via Oujda" : cette mention implique une desserte postale par le Maroc Oriental donc fait passer le courrier par le port d'Oran, qui dispose de liaisons régulières plus nombreuses et sûres avec la métropole que Casablanca.
2) - "Mme D." : Mme Devilliers, qui avait été avec son mari la locataire de Marthe au début de la guerre. Marthe la soupçonnait d'avoir subtilisé quelques bibelots en partant...
3) - "Brzemysle" : il s'agit de Przemysl, très importante place forte autrichienne des Basses Carpates, que les Russes assiégèrent pendant 133 jours avant que ses 119 000 soldats se rendent le 22 mars 1915. Przemysl est aujourd'hui située au sud de la Pologne près de la frontière ukrainienne.
4) - "Constantinople" : actuelle Istanbul, alors capitale de l'Empire ottoman. Quelques jours avant cette lettre de Paul, le 18 mars 1915, les Alliés se sont accordés secrètement sur le futur dépeçage de l'Empire après sa défaite.

5) - "arrive trop tard" : Paul, qui reprend à son compte des sentiments largement partagés en France, souhaiterait que l'Italie soit punie de ses hésitations à rejoindre les Alliés en se trouvant ainsi privée des "terres irrédentes" (notamment le Trentin) qu'elle réclame à l'Autriche.