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vendredi 3 novembre 2017

Lettre du 04.11.1917

Sur la route d'Aïn Leuh, 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda, le 4 Novembre 1917

Ma Chérie,

Me voilà de nouveau à Oudjda : dès mon arrivée hier soir je t’ai envoyé une carte (1) pour t’annoncer mon retour au Maroc et je pense que d’une façon générale tu ne te plaindras plus de ma correspondance. Je t’ai écrit au moins 3 fois (2) de Port-Vendres, 2 lettres et une carte d’Oran (3). Et, hélas, pas encore un mot de toi, et pourtant Dieu sait si je l’attends ! Je compte trouver une lettre à Taza où j’arriverai le 6 au soir.
Dès vendredi soir je suis allé à Bel Abbès (4), mais comme je le craignais, ma valise a disparu, sans laisser une trace. Je suis allé réclamer partout, j’ai fouillé tous les magasins : il y a eu tant de magasiniers et de sous-officiers comptables depuis 3 ans qu’une responsabilité ne peut être établie ... Ce qui me fait mal au coeur, c’est la perte de la montre en argent que mon père m’avait offerte en 1896, qu’il avait déjà portée lui-même et dans laquelle son nom était gravé ... La montre même ne valait plus grand chose et n’a jamais valu mon joli chronomètre “Lip” (5), mais c’était un des rares souvenirs de mon père ...
Tu ne te figures pas avec quels sentiments je revois ce bled marocain (6), quelles idées traversaient mon pauvre cerveau en passant sur le Parcours de Bel Abbès à Oujda, où les agglomérations deviennent de plus en plus rares, le paysage de plus en plus aride et sauvage. Ici au D.I.O. (7) j’ai retrouvé plusieurs camarades de ma Compagnie (8) partis avec moi mais revenus plus tôt. J’y ai trouvé aussi un homme de mon bataillon venu comme témoin au Conseil de Guerre (9) et qui m’a dit que la 24° Compagnie est maintenant à Aïn Leuh (10) (je ne connais pas l’orthographe exacte) et qu’on y est assez bien. C’est à 3 journées de marche de Meknès ; il paraît même qu’une des 4 compagnies du Bataillon est toujours pour un mois à Meknès. 
As-tu été chez Wooloughan (11) et au bureau ? Est-ce que l’agent de change a payé le cp. du M (12) ? Et Knudsen (13) a-t-il trouvé la serviette “Documents” et les factures dans le meuble américain ? As-tu des nouvelles de Me Palvadeau et de Penhoat ? De Me Lanos (14)?
Penses-tu encore un peu à moi ? Quant à moi, j’ai toutes mes idées à Caudéran. Je suis si heureux du temps passé auprès de toi, si malheureux de notre séparation et si fier d’avoir une petite femme si intelligente et courageuse que je ne suis toujours pas capable de concentrer mes idées sur un objet ou une conversation quelconque. Et, chose bizarre, j’ai une peur intime que de ton côté l’affection ne soit bien moindre, que tu ne t’éloignes de moi et que je ne finisse par te perdre complètement. C’est peut-être parce que je suis sans tes bonnes nouvelles depuis plus de 8 jours ou bien ... parce que je t’ai donné l’autorisation que tu sais ... (15) Pourtant je l’ai donnée dans un état d’esprit absolument calme et raisonné et je ne veux point la retirer. Mais, en secret, j’ai l’espoir que tu n’en useras pas ... C’est bête et je me conduis comme un gosse, mais tu me comprendras certainement ...
Comment vont nos enfants ? Georges et Alice ne toussent-ils plus ? Est-ce que Georges prend des leçons chez Melle Gabrielle (16)? Et la famille Lemaître (17) va-t-elle rester ? 
J’attends ta lettre à Taza comme un évangile (18), et te prie d’embrasser les gosses.
Reçois toi-même mes meilleures caresses et surtout écris-moi bientôt et souvent.

Ton Paul

Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « une carte » : sans doute expédiée d’Oran, cette carte manque.
2) - « 3 fois » : l’un de ces courriers manque.
3) - « deux lettres et une carte d’Oran » : ces lettres manquent.
4) - « Bel Abbès » : Sidi Bel Abbès, siège de la Légion en Algérie.
5) - « « Lip » » : les guillemets encadrant ce nom d’entreprise horlogère alors renommée depuis plus d’un siècle, signalent que Paul sait manifestement qu’il s’agit de la contraction du nom de son créateur, Emmanuel Lipmann.
6) - « ce bled marocain » : la campagne marocaine.
7) - « D.I.O. » : Dépôt des Isolés d’Oujda (gîte militaire pour les soldats voyageant seuls en transitant par cette ville de garnison). 
8) - « ma Compagnie » : Paul appartient, depuis son affectation dans la Légion au Maroc en janvier 1915, à la 24e Compagnie du 6e Bataillon du 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger. 
9) - « Conseil de Guerre » : tribunal militaire réuni pour juger notamment des cas de désertion, de mutinerie, voire de trahison par passage à l’ennemi. En 1917, les Conseils de Guerre eurent à prononcer des « condamnations pour l’exemple » appliquées à des individus jugés par eux représentatifs de groupes supposés collectivement fautifs.
10) - « Aïn Leuh » : Paul, pour une fois, écrit du premier coup correctement un nom propre nouveau. Le poste d’Aïn Leuh, établi en altitude sur le versant nord du Moyen Atlas, se situe à 70 km au sud de Meknès à vol d’oiseau (et à 95 km par la route).
11) - « Wooloughan » : ami et collègue américain de Paul à Bordeaux. 
12) - « le cp. du M. » : le coupon de l’emprunt obligataire du Mexique.
13) - « Knudsen » : nommée pour la première fois ici, cette personne est vraisemblablement employée au bureau de Bordeaux de la société Leconte. En effet, c’est elle qui doit y fouiller pour Marthe le meuble de style américain où Paul rangeait ses papiers (voir la lettre du 20 octobre 1917). 
14) - « Me Palvadeau, Penhoat, Me Lanos » ces deux avocats et cet associé de Leconte interviennent dans les affaires judiciaires en cours de Paul.
15) - « l’autorisation que tu sais » : allusion au problème conjugal dernièrement réévoqué par Paul dans sa lettre du 1er novembre 1917 (voir la note « bonne volonté incontestable »).
16) - « Melle Gabrielle » : première mention de cette enseignante ou répétitrice privée. Marthe hésitait à envoyer ses enfants à l'école, craignant qu'ils ne soient stigmatisés en tant qu'Allemands.
17) - « famille Lemaître » : pour la première fois désignée par Paul au retour de sa permission (voir sa lettre du 28 octobre 1917), cette famille sous-loue une partie de la maison des Gusdorf. Entreprises par Marthe pour contribuer aux finances du ménage, ces sous-locations absorberont une bonne partie de son énergie.

18) - « comme un évangile » : Paul sacralise le courrier (qu’il attend) de Marthe.

mercredi 6 septembre 2017

Carte postale du 07.09.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dépôt des Isolés
Oudjda, le 7/9 17

Ma Chérie,

Cela commence à devenir tout de même long ici à Oudjda ! Heureusement que le grand Kaïd (1) m’a promis que je serai le 16 avec toi, sans cela je pourrais désespérer, car voilà près de I5 jours qu’on est partis de Taza.
Bons baisers et à bientôt.


Paul


Note (François Beautier)
1) - « le grand Kaïd » : cette expression d’origine arabe (le caïd étant le chef) désigne en argot militaire le chef de corps, c’est-à-dire le plus souvent le colonel du régiment.


samedi 2 septembre 2017

Lettre du 03.09.1917

Carte postale Forum Dafina


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Dépôt des Isolés (1)
Oudjda, le 3 Septembre 1917

Ma Chérie,

Voici 8 jours que j’ai quitté Taza en compagnie de quelques camarades qui doivent, comme moi, faire route vers Port-Vendres, et le temps commence à nous paraître long dans cette usine. D’abord, on a goûté au fur et à mesure qu’on descendait (2) à l’arrière, la réapparition de la civilisation. A Taourirt (3) nous avons dîné dans un restaurant potable, les pieds sous la table, mangeant à notre faim et buvant à notre soif. Ici à Oudjda nous étions comme des gosses en revoyant des maisons luxueuses avec des jardins fleuris et des jets d’eau ; de nombreux civils, hommes et femmes, et des restaurants bien éclairés avec des nappes blanches sur les tables et des bouquets de fleurs dans les vases. Le premier soir on a donc dîné en ville et vu le cinéma. Puis, le départ étant de plus en plus retardé, on a commencé à s’ennuyer, d’autant plus que c’est un sacré désordre dans ce dépôt des isolés où il arrive et part journellement des quantités de militaires, allant et venant du Maroc, de France, de l’Algérie, de l’extrême Sud (Sahara) et de Tunisie. On est employé à prendre la garde et à faire toutes sortes de corvées - mais le va et vient est tel qu’on peut assez facilement se débiner (4). A l’instant, on nous annonce un départ par Port-Vendres pour demain, ce qui ne serait pas dommage. Nous l’attendons tous, impatients comme des enfants, et la joie et l’attente sont tels qu’on ne songe même pas aux périls de la traversée (5)
Oui, je me présente en 1000 couleurs ce revoir, après presque 3 années de séparation (6) et dans des conditions qui ont, hélas, tellement changé. Et le soir, dans le vacarme de la grande baraque, je me demande cent fois comment je vais vous retrouver, toi et les enfants ... Je n’ai bien entendu aucune nouvelle de toi depuis ta lettre du 17 Août, mais je pense que mes différentes cartes te sont promptement parvenues de sorte que tu ne te fais aucune crainte pour moi. 
Notre bataillon a quitté Taza le 1°, et restera dans l’Occidental, au delà de Fez, dans la subdivision de Meknès. Et comme je dois repasser par Oudjda (où je laisse armes et bagages) j’aurai un sacré voyage à faire pour rejoindre la Compagnie. Par Casablanca ce serait beaucoup plus court de Bordeaux à Meknès.
Enfin me voici déjà bien plus proche de toi et quelques jours encore et je t’embrasserai enfin. J’ai tellement faim et soif de toi que je me trouve dans un état d’extrême énervement. Pourvu seulement qu’on parte demain ou mercredi au plus tard.
Je t’embrasse, toi et les enfants, du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Dépôt des Isolés » : gîte militaire servant à accueillir les soldats en déplacement individuel temporaire pour rejoindre un lieu de permission, ou en revenir, ou changer d’affectation. Les conditions et règles de vie y sont les mêmes qu’en caserne.
2) - « descendait » : il ne s’agit aucunement d’altitude (Taza est à 500 m d’altitude, comme Oujda) mais d’une expression signifiant que l’on s’éloigne du front (vers lequel on « monte » pour le rejoindre).
3) - « Taourirt » : ville et poste militaire à mi-chemin entre Taza et Oujda.
4) - « se débiner » : s’exempter de corvée (voire de combat), « faire le mur » de la caserne...
5) - « périls de la traversée » : tempêtes de fin d’été et - surtout - torpillages par les sous-marins ennemis (la plupart allemands, quelques-uns austro-hongrois).
6) - « 3 années » :  Paul a été incorporé à sa demande dans la Légion le 23 août 1914. Après avoir fait ses classes à Bayonne, où Marthe et les enfants sont venus le rejoindre, il a quitté Bordeaux pour Lyon puis l'Algérie à la fin de l'année 1914.

jeudi 31 août 2017

Carte postale du 01.09.1917

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda (1), le 1° Sept. 1917

Toujours rien de nouveau au sujet du départ. Il paraît que nous n’aurons pas de bateau avant le 6 ou 7.
Au revoir ! 
Bons baisers.

Paul


Note (François Beautier)
1) - « Oudjda » : actuel Oujda, dont le nom était à l’époque écrit avec 2 d, comme le faisait Paul.

mercredi 30 août 2017

Carte postale du 31.08.1917

Carte postale Paul Gusdorf
Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda, le 31/8 1917

Chérie,

Me voici depuis deux jours à Oudjda (1), mais je n’aurai pas de bateau à Oran avant 4 ou 5 jours probablement. Ne m’attend donc pas avant le 8-10 Septembre ... et encore ! Car les dépôts sont tous pleins.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul



Note (François Beautier)
1) - « Oujdja » : actuel Oujda, dépôt de la Légion au Maroc, sur la route d’Oran, au sud-ouest de ce grand port de l’Algérie occidentale.

jeudi 17 août 2017

Carte-lettre du 18.08.1917

Sorcier vendant des drogues, 1917, Rabat http://maroc1915.hypotheses.org/1307

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem, le 18 Août 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 5/6 courant et suis effrayé que ton malaise persiste toujours. Ce ne serait pas un commencement de dysenterie (1)
La lettre de Me Crimail (2) dont tu parles n’était point jointe à la tienne de sorte que je ne sais pas du tout ce qu’il te dit ... Tu me la feras peut-être parvenir par le courrier suivant, car tu te doutes bien que je suis curieux de cette réponse. 
Pour ce qui est de ma permission, mon départ n’est plus qu’une question de temps, car la permission est accordée, et le titre revenu de Rabat (3). Seulement, car il y a un seulement, les permissions pour la France sont suspendues depuis 8 jours à cause de l’encombrement des dépôts d’Oudjda et Oran (4). Mais on compte que les départs reprendront à la fin du mois ou commencement Septembre et je serai parmi les tout premiers partants. Il y a donc beaucoup d’espoir que nous passerons le 16 Septembre (5) ensemble.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « dysenterie » : désignée comme « fléau séculaire des armées », cette maladie bactérienne épidémique provoqua environ 10% des décès de soldats au front pendant la Grande Guerre. Paul suppose que Marthe en est atteinte : il pouvait s’agir de gastro-entérite, de diarrhée infectieuse, d’entérocolite, c'est-à-dire de maux alors très graves (le premier antibiotique permettant de les traiter, la pénicilline, fut inventé en 1928). 
2) - « Me Crimail » : cet avocat nantais qui remplace Me Bonamy est chargé par Paul, depuis mai 1917, d’obtenir la levée du séquestre.
3) - « Rabat » : par suite de la rébellion de Fès contre les Français en 1912, Rabat est devenue capitale administrative du Maroc en tant que siège du Résident général du Protectorat du Maroc, le général Lyautey, qui supervise alors le cycle des permissions.
4) - « dépôts » : casernements de la Légion par où doivent passer les engagés aussi bien que les permissionnaires. 5) - « 16 septembre » : anniversaire du mariage des Gusdorf, en Allemagne en 1908. Paul vivait alors à Bordeaux depuis 1906 et Marthe vint l'y rejoindre. Elle décrivit ultérieurement leur première année de vie commune comme "la plus difficile de ma vie". 

mardi 31 janvier 2017

Carte postale du 01.02.1917

Porte de Bab el Rih à Taza (porte du vent) Document Delcampe


Carte postale Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 1° Février 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 22 Janvier et viens de réclamer auprès de l’Officier transitaire d’Oujda (1) de faire des recherches pour mon colis ou bien de me rembourser sa valeur. Toutefois, comme le colis de fruits, d’après la Maison Magne, était parti d’Oran le 20/12, il n’est pas impossible que celui de Taza arrive encore, ce que je préfèrerais - car j’avais dans l’idée que le contenu te plairait !
Tu auras l’obligeance de me prévenir promptement le cas échéant.
Mille baisers pour toi et les enfants.


                                              Paul


Note (François Beautier)
1) - Oujda : dernière ville marocaine sur la route Taza-Oran (Algérie).

dimanche 18 décembre 2016

Lettre du 19.12.1916

Oujda, 1916 (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 19 Décembre 1916

Ma Chérie, 

J’ai sous les yeux tes lettres des 8 et 9 courant. Comme tu es tout de même bizarre de ne pas croire ce que je te répète depuis des mois : Que dans les conditions actuelles je n’ai aucune chance, AUCUNE, d’avoir une permission. Il existe une circulaire venant du Colonel de M’Conn (1) qui commande notre Régiment de Marche disant que les Commandants de Compagnie doivent s’abstenir de transmettre les demandes de permission des Austro-Allemands auxquelles il ne peut pas être donné suite. Un Capitaine qui transmettrait quand même une telle demande se ferait punir tout bonnement. Je t’ai expliqué d’une façon très détaillée pourquoi la même règle n’est pas observée en Algérie et que peut-être un changement s’opèrerait aussi au Maroc. Mais en attendant il n’y a aucun espoir (je souligne en couleurs françaises) pour moi d’obtenir une permission. Je te répète également que la question sera portée vraisemblablement sous peu devant le ministre de la Guerre (2) à Paris, chose qui a été retardée par suite du changement de ministère. Et comme au surplus je ne peux pas intervenir directement dans cette affaire, je n’ai qu’une chose à faire : attendre - ce à quoi je suis du reste entraîné depuis le début de la guerre. Mais fais-moi seulement le plaisir de croire que ce n’est pas faute de vouloir que ni moi ni aucun de mes camarades d’infortune du Bataillon ne sont partis en permission. Il y a des choses contre lesquelles on ne peut pas aller : c’est comme si je te disais de voler par tes propres moyens de Bordeaux à Paris ! J’aurais beau te répéter tous les jours qu’il faut le faire à tout prix, tu ne le ferais pas, et pour cause. Mais crois-moi - je t’en supplie - que si les conditions changent, je ferai tout ce qui dépend de moi pour venir sans perdre une minute. Et si cela peut te prouver que je ne mens pas, je vais t’envoyer un certificat d’hébergement (3) qui est à joindre à la demande et que tu me retourneras signé et légalisé par le Maire ou le Commissaire de Police de Caudéran. Mais encore une fois ne conclus pas qu’avec ce certificat j’aurai ma permission ; il m’est seulement indispensable si les légionnaires austro-allemands sont autorisés à demander une permission. 
Je te remercie d’avance du manteau imperméable que tu me fais envoyer et qui pourra tout de même me servir une fois ou deux. Car comme dans la journée seuls les Officiers sont autorisés à porter de tels vêtements, je pourrai tout au plus m’en servir lorsque je serai de garde la nuit. Or, comme je te le disais déjà, je ne prends plus à Taza que la garde face à l’entrée du camp de la Compagnie où, en cas de pluie, je peux m’abriter, sans parler du capuchon qui se trouve à ma disposition au Bureau. En Colonne j’ai ordinairement le sac tellement chargé que je ne pourrais plus mettre le manteau dessus. Enfin, je pourrai peut-être le vendre sans perte, et dans ce cas je te préviendrai, car il me fournira alors l’argent de poche pour un mois. 
Des bruits courent du reste que notre Régiment doit changer de garnison pour aller dans une grande ville du Sud (4) - mais rien n’est officiel ou même officieux encore.
Mon colis te parviendra également avec du retard car je reçois aujourd’hui une lettre du Chef de Transit d’Oudjda (5) qui me réclame quelques sous de droits de Douane pour la caisse qui, de cette façon, te sera portée à domicile sans que tu aies des droits à payer. Mais il est probable que le colis restera en souffrance à Oudjda  jusqu’à l’arrivée des sous en question. Espérons seulement que les fruits seront rendus pour Noël !
La nervosité ou la peur des enfants pendant la nuit me semble tout à fait un mauvais signe, car j’estime que c’est maladif. Je pensais quelquefois que si j’étais resté avec eux, nous aurions fait des exercices avec des haltères de 500 ou 1000 gr. ou simplement de la gymnastique suédoise (6), ce qui fortifie beaucoup les poumons et les muscles. Enfin ce ne sera peut-être pas trop tard lorsque je retournerai ! Le cas d’Hélène est également très désagréable et je ne serais pas tranquille du tout en te sachant seule avec les enfants. Pour ce qui est du moratorium des loyers, tu feras bien de te renseigner exactement auprès de Me Lanos ou encore auprès de Me Bonamy si tu vois celui-ci avant l’autre.
Je t’ai entretemps accusé réception de ta lettre du 17 Novembre avec le dessin de Georges et j’ai écrit aussi une carte à ce dernier.
L’histoire du laissez-passer (7) est tout au moins ridicule au plus haut degré. Peut-être la Chambre va-t-elle se réunir en Comité secret pour délibérer sur la question ? Après des histoires pareilles, je me demande s’il n’existe pas quand même une supposition, un doute quelconque contre moi - doute ou soupçon que je pourrais facilement dissiper si l’on me les faisait connaître !! J’avais pourtant cru que l’enquête approfondie de Bayonne avait donné toute lumière  : c’est ce que m’affirmait du moins dans le temps le Procureur .
Et que faut-il croire de tous ces bruits de paix qui courent depuis quelques jours et qui sont décrits comme propositions officielles allemandes. Evidemment, il faut bien que les négociations commencent un jour, mais on a tant abusé que je crains presque que c’est un canard (8).
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

Paul

Bonnes fêtes de Christmas ! (9)




Notes (François Beautier)
1) - "Colonel de M'Conn" : chef de corps du détachement principal du Régiment de marche étranger (auquel appartient Paul) dont le siège est à Msoun, à une trentaine de km. à l'est de Taza.
2) - "Ministre de la Guerre" : il s'agit de Lyautey, qui refusera toute permission pour les combattants - trop peu nombreux - au Maroc.
3) - "certificat d'hébergement" : pour attester l'adresse où le soldat passera la permission dont il fait la demande. 
4) - "ville du sud" : effectivement, la rébellion s'intensifie dans le Moyen Atlas, au sud du piémont du Rif où Paul a jusqu'alors été cantonné.
5) - "Oujda" : dernier grand poste français au Maroc oriental avant la frontière algérienne en direction de Sidi Bel Abbès, siège de la Légion.
6) - "gymnastique suédoise" : gymnastique alors novatrice, dite naturelle parce que, n'ayant pas pour but d'accroître la masse musculaire, elle proposait des mouvements d'assouplissement et des postures bienfaisantes inspirés de ceux que l'homme fait et prend spontanément dans la nature. Surtout pratiquée individuellement en milieu naturel elle peut l'être aussi en groupe et en salle.
7) - "du laissez-passer" : allusion qui paraît concerner le laissez-passer que le Commissaire de police de Caudéran aurait proposé à Paul (ou que Paul lui aurait demandé ?) au début août 1914 pour qu'il rejoigne via Bayonne son épouse et ses enfants en vacances en Espagne et échappe ainsi à son statut d'étranger ressortissant d'un pays ennemi. Il est vraisemblable que ce laissez-passer fut mentionné comme une tentative de Paul de quitter la France alors qu'au contraire il a demandé dès le 2 août 1914 un permis de séjour en France puis, le 10 août, déposé officiellement auprès du Commandement militaire de Bordeaux sa demande d'engagement volontaire dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre. Paul se moque de Marthe (qui conçoit mal que le cas personnel de Paul ne fasse pas l'objet d'un traitement particulier) en faisant l'hypothèse qu'un Comité secret de l'Assemblée nationale délibère sur son cas individuel (ces comités secrets avaient été imposés par le Parlement au gouvernement pour lui permettre de débattre des questions militaires ; l'Assemblée nationale s'était ainsi constituée en comité secret du 28 novembre au 7 décembre 1916) .
8) - "un canard" : à l'approche de Noël les rêves et les vœux de trêve et de paix se multiplient dans la presse en s'appuyant sur des rumeurs et autres fausses nouvelles (c'est-à-dire sur des "canards" : des bavardages creux) étayées par les exhortations du Pape Benoît XV et l'impatience des mouvements pacifistes de tous les pays. Cependant il y a bien des annonces concrètes : l'Autriche, le 5 décembre 1916 (sous l'influence de son nouvel et jeune empereur-roi Charles 1er qui a vécu la réalité des combats - et qui succède à François-Joseph mort le 21 novembre 1916), puis l'Allemagne, le 12 décembre (sous l'influence du chancelier Bethmann Hollweg qui souhaite profiter de la victoire allemande en Roumanie), évoquent auprès de leurs peuples respectifs une paix qui les reconnaîtrait gagnants, ce qui est évidemment inacceptable pour les Alliés, surtout occidentaux, alors contaminés par le jusqu'au-boutisme (ces Alliés traitent ces déclarations de "manœuvres de guerre" le 30 décembre) ; le Président des USA, Woodrow Wilson, lance le 18 décembre sa vaste enquête sur les buts de guerre des belligérants (l'Allemagne refuse d'y répondre le 26 décembre) afin de faire de son pays - qui demeure neutre - le médiateur du conflit ; l'Allemagne continue ses manœuvres diplomatiques en Suède pour dissuader le Japon d'envoyer des troupes soutenir celles des Alliés en Europe...
9) - "Christmas" : Paul choisit-il ce nom qui se réfère explicitement au Christ (plutôt que celui de Noël) parce que Marthe est de culture chrétienne protestante ou parce qu'elle apprend l'anglais ? 


dimanche 14 juin 2015

Lettre du 15.06.1915

(Document Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 15 Juin 1915

Ma Chérie,

Je t’ai écrit hier une carte postale pour accuser réception de tes lignes du 5 courant ; tu as appris entretemps que je me porte aussi bien que possible et que tes craintes n’étaient donc nullement fondées.
J’ai lu avec tristesse l’augmentation des prix du pain et du sucre ainsi que du lait, tous trois denrées de grande consommation. Alors les pauvres gens qui sont réduits à l’allocation de l’Etat (1) doivent la trouver doublement maigre, et pourtant si l’on considère le grand nombre de secours distribués, on arrive à un chiffre fantastique ! Je suis du reste persuadé que la situation de l’Allemagne est beaucoup plus mauvaise qu’on le suppose, tant au point de vue militaire qu’économiquement. Le recul des Russes est certes regrettable, mais jusqu’ici chaque recul était suivi d’une offensive victorieuse de leur part. Et puis ce n’est ni le terrain ni les hommes qui font défaut à la Russie. Ici en France les Allemands reculent presque constamment, pas beaucoup il est vrai, mais journellement un peu. Qu’ils usent leurs meilleures forces avec le système sur les 2 fronts, cela est indispensable et amènera finalement leur ruine qui, je le répète, arrivera beaucoup plus vite que cela ne paraît en ce moment. Il est en outre à considérer que les Italiens font des progrès lents mais très réguliers, étant déjà à Montefalcone (2) à plus de mi-chemin de Trieste (3). S’ils veulent ou non, les Austro-Allemands devront envoyer au moins un million d’hommes vers le Sud qui, à ce qu’il paraît, est presque complètement dégarni de troupes. As-tu enfin lu que les femmes allemandes ont commencé à protester devant le Reichstag (4) et ailleurs ? Cela a dû te faire plaisir. Et l’Amérique sera également plus énergique maintenant après la démission de Mr. Bryant (5), le plus énergique des pacifistes.
Je compte expédier aujourd’hui tout de même le petit colis pour Suzette qui, je l’espère, lui fera un peu de plaisir. Je n’ai pu y joindre que quelques petites pièces de monnaie marocaine (pour 2 sous on en reçoit toute une brouette), car les friandises manquent complètement ici, comme du reste tous les articles qui ne sont pas strictement nécessaires à la vie. Je me promenais encore hier soir avec mon caporal en ville et nous constations, non sans amertume, que nous sommes ici loin de toute civilisation : même pas moyen de boire un verre autre que du café ou du thé ! On envie les officiers qui dans leur cercle peuvent s’offrir du vin, de la bière ou des apéros & liqueurs ; pourtant le bâtiment du cercle, construit par nous, est d’une simplicité inouïe ; mais le jardin, avec ses vieux oliviers, figuiers, etc. est ombrageux et garni de chaises et de balançoires confortables.
J’ai assisté hier à l’enterrement d’un camarade de la 1° Compagnie tué à l’ennemi. C’était un Italien qui avait 4 ans de service, dont 3 au Maroc. L’enterrement même était infiniment triste, malgré la musique en tête du convoi et les nombreux officiers qui suivaient. Une seule couronne, car on n’avait pas eu le temps d’en faire, vu la rapidité avec laquelle les morts doivent être enterrés à cette saison-ci. C’est le Lt Colonel (6) qui d’abord récitait une prière et puis prononçait un petit discours très touchant sur la tombe où fut ensuite descendu le cercueil au son de la Marseillaise tandis que le piquet d’honneur présentait les armes. (J’en faisais partie.) Tous les officiers et les gradés présents de la 1° Compagnie jetaient finalement une poignée de terre sur le cercueil et saluaient ...
D’après les “on-dits” notre compagnie descendrait au mois d’août en arrière, probablement à Taourird (7) ou Guercif (8), toutes deux des petites villes plus rapprochées d’Oujda (9) et offrant plus de commodités que Taza ; mais il faut attendre la confirmation de ces bruits.
Comment vont les enfants ? Est-ce que Georges suce toujours son pouce en s’endormant ? Et Suzette travaille-t-elle bien ? Alice doit avoir plus d’amusement que sa soeur à cet âge car Suzanne aussi bien que Georges doivent s’en occuper beaucoup.
Notre ménagerie s’est agrandie beaucoup par 1/2 douzaine de poulets, rapportés des Brannès (10), 2 petits oiseaux (gorge rouge) et un pigeon très bien dressé.
1000 baisers pour toi et les enfants.

                                                Paul


Notes (François Beautier)
1) - "allocation de l'État" : depuis le printemps 1915 les femmes françaises (et aussi allemandes) se mobilisent pour la paix et les épouses de soldats réclament l'augmentation et l'extension des "allocations aux familles de militaires" versées par l'État aux seules "familles nécessiteuses", en application de la loi du 5 août 1914 qui, par ailleurs, fixe cette allocation journalière à 1,25 franc, majorée de 50 centimes par enfant de moins de 16 ans. Ces deux montants ne seront révisés qu'en août 1917, passant respectivement à 1,50 et à 1 franc. En Allemagne, la militante féministe Gertrud Bäumer relève, dans ses chroniques de guerre, que ce même type d'allocation d'État passe pour une même famille berlinoise classée nécessiteuse (une centaine seulement sont reconnues à Berlin en 1915) d'un montant de  537 marks en mars 1915 à 115 marks en mai de la même année.
2) - "Montefalcone" : forteresse autrichienne prise par les Italiens le 9 juin 1915.
3) - "Trieste" : port autrichien sur l'Adriatique, capitale du Trentin, principale "terre irrédente" revendiquée par l'Italie.
4) - "Reichstag" : le Rassemblement des femmes pour la paix à Oslo le 8 mars 1915 puis le Congrès international des femmes pour la paix à Berne, du 16 au 28 mars 1915, puis la Conférence internationale de femmes réunie à La Haye du 28 avril au 1er mai 1915 ont entraîné des manifestations féministes dans tous les pays en guerre. En Allemagne la militante socialiste pacifiste Clara Zetkin qui conduisit des manifestations de femmes contre la guerre à Berlin dès le 21 avril 1914 ne cessa depuis lors - avec d'autres comme la social-démocrate Lily Braun - de mobiliser les féministes, notamment  le 13 juin 1915 (déclaré "dimanche des femmes", "Frauensonntag"), qui les vit défiler devant le Reichstag (ce à quoi Paul fait allusion). Après l'arrestation de Clara Zetkin en juillet, ces manifestations se renforceront notamment à Berlin à partir de novembre 1915. 
5) - "Mr. Bryant" : Il s'agit de William Jennings Bryan, candidat présidentiel démocrate depuis 1896, militant pacifiste, isolationniste et anti-impérialiste, secrétaire d'État américain (ministre des affaires étrangères) de 1913 à 1915, qui démissionna le 9 juin 1915 pour signifier son refus de participer à une politique menant - selon lui - à l'entrée en guerre des USA.  En effet, les livraisons d'armement américain au Royaume-Uni avaient déjà eu pour conséquence les protestations de l'Allemagne, puis la mise en œuvre d'une guerre sous-marine entraînant le naufrage du paquebot britannique  "Lusitania", torpillé le 7 mai 1915 par un sous-marin allemand alors qu'il transportait dans ses soutes des explosifs américains livrés au Royaume-Uni, ce qui provoqua son naufrage immédiat et la disparition de 1198 passagers dont 128 ressortissants américains. Faisant silence sur la cargaison d'explosifs, la presse alliée et américaine, donna immédiatement beaucoup d'importance à la tragédie humaine mais l'oublia bien vite et ne la "ressortit" que deux ans plus tard pour justifier l'entrée en guerre des USA le 6 avril 1917. 
6) - "Lt Colonel" : lieutenant-colonel.
7) - "Taourird" : aujourd'hui officiellement Taourirt, petite ville à 110 km. à l'est de Taza, sur la route et la ligne ferroviaire menant au siège de la Légion à Sidi Bel Abbès (Algérie), à mi-chemin entre Taza  et Oudja. La ligne de chemin de fer reliant Oran à Taza par Sidi Bel Abbès était alors fréquemment attaquée par des "rebelles" du Maroc oriental. 
8) - "Guercif" : petite ville elle-aussi sur la route et la ligne de Taza à Sidi Bel Abbès, à 70 km. à l'est de Taza.
9) - "Oujda" :  dernière grande ville avant la frontière algérienne sur la route et la ligne de Taza à Sidi Bel Abbès, située à 200 km. à vol d'oiseau à l'est de Taza.

10) - "Brannès" : biens pris en tribut dans les villages des Branes. 

mercredi 25 mars 2015

Lettre du 26.03.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Mars 1915

Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier. Pour éviter que tes lettres passent par Casablanca, encourant ainsi un retard d’une dizaine de jours, tu feras bien d’ajouter à l’avenir sur l’adresse “Via Oudjda” (1).
Tu auras sans doute expliqué à l’avoué qu’avec les 300 Frs. il t’est impossible de payer mensuellement 118 Frs de loyer. La demande de Mme Robin est pourtant compréhensible, car elle doit aussi avoir besoin d’argent et ses autres locataires se trouvent peut-être dans le même cas que nous. Elle essaie donc et comme jusqu’ici elle a toujours réussi avec nous, elle s’adresse naturellement à toi. Tu as vu que le moratorium est prorogé de nouveau de 90 jours de sorte que le terme du 10 Février n’est payable maintenant que le 10 Août. 
J’ai été fortement étonné de ce que tu m’écris de Mme D. (2) Celle-ci devra pourtant s’attendre à ce que tu voies un jour un des objets en question ... J’aime à croire que tu te trompes et que tu les retrouveras, mais je suis toujours curieux de connaître ton différent avec Mme D. ... As-tu eu des nouvelles de Mme Plantain ? Si elle s’occupe des affaires de l’usine, elle aura sûrement de quoi s’amuser... Et d’autre part, as-tu vu Mme de Métivier ?
La chute de Brzemysle (3) doit, je l’espère, influencer favorablement sur la fin de la guerre. C’est la grande forteresse autrichienne, dans le genre de Metz, et les 11 700 hommes avec plus de 2 000 officiers doivent faire un joli trou dans les rangs et dégager pas mal de Russes. La nouvelle est arrivée ici avant-hier soir par télégraphie sans fil ... Si Constantinople (4) tombait promptement, cela pourrait bien activer les opérations, mais tout cela marche bien lentement. L’Italie reste toujours indécise et attend toujours le moment où la balance penche franchement en faveur des alliés ! Ce qui serait rigolo, ce serait que l’Autriche demande une paix séparée, avant que l’Italie intervienne, de façon à ce que celle-ci arrive trop tard (5).
Depuis ce matin il fait ici un temps épouvantable ; nous avons été néanmoins à la carrière où nous avons été mouillés jusqu’aux os pour rentrer ensuite et nous changer immédiatement. Nous serons probablement de garde cette nuit ce qui ne serait point (illisible) plus agréable avec la pluie et le vent qu’il fait. En ce qui concerne notre changement de garnison, toujours rien de nouveau de sorte que très probablement nous resterons à Taza. J’achète maintenant du beurre en boîte à 1 Frs 50 qui est assez bon. Les oeufs, mais assez petits, coûtent 2 sous pièce. J’en ai acheté 1/2 douzaine ce matin pour les faire cuire à la cuisine. Un camarade du marabout a une ample provision de thé russe d’une excellente qualité. Nous achetons du sucre et du citron et fabriquons ainsi un excellent breuvage. Tu vois donc une fois de plus que je ne suis pas des plus malheureux !
Les Marocains aiment beaucoup l’or et pour le louis que j’avais porté de Bayonne ils m’ont donné 23 Frs. ce qui est un joli bénéfice. Que notre Georges est un tel poltron est surprenant, car Suzanne était à cet âge-là beaucoup plus courageuse. Les légionnaires et les autres poilus ici désirent aussi vivement qu’un Cinéma s’installe ici, mais avant la fin de la guerre, aucun Européen ne viendra ici. Après, Taza se relèvera vite comme Oujda par exemple qui est déjà une jolie ville où l’on a tout le confort possible.
J’espère que malgré notre situation relativement pénible à ce moment tu ne te prives pas au moins d’une nourriture bonne et suffisante. Ecris-moi donc un mot à ce sujet, il ne faut pas que tu perdes tes forces et ta bonne santé, nous en aurons bien besoin après la guerre. Et voilà bientôt Pâques dimanche en 8.
Mes meilleures tendresses pour toi et les enfants.

                                           Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Via Oujda" : cette mention implique une desserte postale par le Maroc Oriental donc fait passer le courrier par le port d'Oran, qui dispose de liaisons régulières plus nombreuses et sûres avec la métropole que Casablanca.
2) - "Mme D." : Mme Devilliers, qui avait été avec son mari la locataire de Marthe au début de la guerre. Marthe la soupçonnait d'avoir subtilisé quelques bibelots en partant...
3) - "Brzemysle" : il s'agit de Przemysl, très importante place forte autrichienne des Basses Carpates, que les Russes assiégèrent pendant 133 jours avant que ses 119 000 soldats se rendent le 22 mars 1915. Przemysl est aujourd'hui située au sud de la Pologne près de la frontière ukrainienne.
4) - "Constantinople" : actuelle Istanbul, alors capitale de l'Empire ottoman. Quelques jours avant cette lettre de Paul, le 18 mars 1915, les Alliés se sont accordés secrètement sur le futur dépeçage de l'Empire après sa défaite.

5) - "arrive trop tard" : Paul, qui reprend à son compte des sentiments largement partagés en France, souhaiterait que l'Italie soit punie de ses hésitations à rejoindre les Alliés en se trouvant ainsi privée des "terres irrédentes" (notamment le Trentin) qu'elle réclame à l'Autriche.