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mercredi 14 décembre 2016

Lettre du 15.12.1916

Le Général Nivelle en 1916

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 15th December 1916

Darling, 

Thank you for your kind letter of the 3rd and the 5th inst. returning me the mine of the 29th October. My sentence concerning the words “3 months” is really not quite clear and I should have better done to write “You ought to say 3 months” instead of 3 month. But as a matter of fact the French expression “on dit” is translated in English not by the words “one says” but by several expressions differing with the sense you are giving to your sentence. So you will hear very often “People say” but also “You say”.
But why do you always write “lext time” instead of “last time” ? 
Knowing that Mr. Frid had left Bel Abbes the 23rd ult. I thought already he would not have passed via Bordeaux but that he would travel directly to Paris where he has some parents, a married sister I think. So I am really glad to hear that he called on you as he had promised it when leaving Touahar. But I do not understand at all why his brother is in a “camp de concentration” as he is of Russian birth. Has he been naturalised German ? Frid told me very often that he likes children very much ; I think he got satisfaction occasionnally his visit !
I heard yesterday that our Generalissime of Morocco Mr Lyautey got Minister of the War-Office and that he will be replaced here by General Gouraud, the same who coming from the West joined General Baumgarten when this officer arrived at Taza from the East and who, last year, was wounded at Gallipoli. Mr. Lyautey has been appreciated here more as political man than as soldier properly spoken. I am nevertheless surprised of this choice as he is rather old, as he left France since many years and as finally he does not hear very well. Perhaps the French Government wants to present to the Parliament a man “de prestige”, for the French newspapers “cannot repeat enough” - they say so - that the conservation of Morocco is exclusively due to Mr. Lyautey. Mr. Joffre seems also to be replaced by General Nivelle though he conserves his title of Generalissime of the allied armies or technical director of the war.
It is only to hope that the war will be carried on in a more energical way , at least on the Western front, for I do not follow at all the events in the East, or at least on the Russian theater. The invasion of Rumania is not at all a confirmation of the “usure allemande” so often repeated by the papers. I think nevertheless that this act costed the life of a lot of German soldiers and that, seen under this point of view, it will contribute to finish the war. Everybody says of course that the possession of Bucarest has no influence on the issue of the struggle. Why do they not say that it is a success for the Allies ?
I do not remember to have got your letter of the 30th October speaking of the importance of that day. At Touahar I was fully convinced that Alice’s birthday was the 30th of November and I saw only at Taza that I was mistaken.
Frid sent me today a postcard from Libourne stating that he was extremely well - even too well, he says - received at Caudéran and that he was very pleased to talk all the day with the children. He is adding that although he had a great desire to kiss them when leaving the house he did not venture to do so : “Ayant embrassé tant de vice en Afrique, je n’osais pas embrasser l’innocence.” Penhoat also writes me, telling that his wife will go with him to Nantes where he expects to meet you in order to see the lawyer together. Of course, if you could see the Attorney, that would be very important to clear up our situation and to know if really it is useful to continue our steps with Messrs. Bonamy and Lanos. You may always try to be introduced to the Procureur who, I think, has an illimited power in all that question.
With reference to my permission, I shall await the arrival of the General Gouraud who is told to be a real soldier, appreciating the troops after their efforts without looking if they are Territoriaux, Zouaves, Tirailleurs or Légionnaires. But even if I should get the chance to get a permission, there is no possibility to leave here before the month of February. But this own idea has already charm enough for me.
Sincerely yours

Paul

Do you want some more newspapers from Cardiff ? 

Traduction (Anne-Lise Volmer): *

Ma chérie, 

       Merci pour ta bonne lettre des 3 et 5 courant, qui me renvoie ma lettre du 29 octobre. Ma phrase contenant les mots "trois mois" n'est vraiment pas très claire, et j'aurais dû écrire "il faudrait dire trois mois", au lieu de trois mois. Mais en fait l'expression française "on dit" se traduit en anglais non par "one says", mais par différentes expressions, selon le sens de la phrase. On entendra donc très souvent "People say", mais aussi "you say". 
      Mais pourquoi donc écris-tu toujours "lext time" au lieu de "last time"? 
      Sachant que M. Frid (1) a quitté Bel Abbès le 23 du mois dernier, je pensais qu'il ne serait pas passé par Bordeaux, mais qu'il se rendrait directement à Paris, où il a de la famille, une soeur mariée je crois. Je suis donc très content de savoir qu'il t'a rendu visite, comme il avait promis de le faire en quittant Touahar. Mais je ne comprends pas du tout pourquoi son frère est dans un "camp de concentration"**, comme il est de naissance russe. A-t-il été naturalisé allemand (2)? Frid m'a souvent dit qu'il aime beaucoup les enfants, et je pense qu'il a été content à l'occasion de sa visite!
      J'ai entendu dire hier que notre généralissime au Maroc, M. Lyautey (3), est devenu Ministre de la Guerre, et qu'il sera remplacé ici par le Général Gouraud, le même qui, arrivé ici de l'ouest, a rejoint le Général Baumgarten (4) quand cet officier est arrivé à Taza de l'est, et qui, l'an dernier, a été blessé à Gallipoli (5). M. Lyautey a été apprécié ici davantage comme un homme politique que comme un militaire à proprement parler. Je suis cependant surpris de ce choix, comme il est plutôt vieux, qu'il a quitté la France depuis plusieurs années, et qu'il n'entend pas bien. Peut-être le gouvernement français veut-il présenter au Parlement un  homme "de prestige"** (6), car les journaux français ne peuvent pas répéter assez souvent que c'est exclusivement grâce à lui - c'est ce qu'ils disent - que le Maroc a été conservé. M. Joffre (7) semble aussi devoir être remplacé par le Général Nivelle, quoiqu'il conserve son titre de Généralissime des armées alliées, ou directeur technique de la guerre.
      On ne peut qu'espérer que la guerre continuera de manière plus énergique, du moins sur le front occidental, car je ne suis pas du tout les évènements à l'est, ou du moins sur le théâtre des opérations en Russie. L'invasion de la Roumanie n'est pas du tout une confirmation de "l'usure allemande"** (8),  comme le répètent si souvent les journaux. Je crois néanmoins que cette action a coûté leur vie à de nombreux soldats allemands, et que, de ce point de vue, elle contribuera à mettre fin à la guerre. Tout le monde dit, bien sûr, que la possession de Bucarest n'a pas d'influence sur le résultat du combat. Pourquoi ne disent-ils pas que c'est un succès pour les Alliés? 
      Je ne me souviens pas d'avoir reçu ta lettre du 30 octobre, qui parlait de l'importance de ce jour. À Touahar, j'étais absolument persuadé que l'anniversaire d'Alice était le 30 novembre, et c'est seulement à Taza que j'ai vu que je m'étais trompé.
      Frid m'a envoyé aujourd'hui une carte postale de Libourne, me disant qu'il a été extrêmement bien reçu - même trop bien - à Caudéran (9), et qu'il a été très content de parler avec les enfants toute la journée. Il ajoute que, bien qu'il ait eu très envie de les embrasser en quittant la maison, il ne s'est pas aventuré à le faire: "Ayant embrassé tant de vice en Afrique, je n'osais pas embrasser l'innocence"**. Penhoat m'écrit aussi, me disant que sa femme l'accompagnera à Nantes, où il pense te rencontrer pour que vous voyiez l'avocat ensemble. Bien sûr, si vous pouviez voir l'homme de loi, ce serait très important pour éclaircir notre situation, et pour savoir s'il est vraiment utile de poursuivre avec Messrs Bonamy et Lanos. Tu peux toujours essayer d'être présentée au procureur, qui, je crois, a un pouvoir illimité dans cette question. 
      En ce qui concerne ma permission, j'attendrai l'arrivée du Général Gouraud (10), dont on dit que c'est un vrai soldat, appréciant les troupes selon leurs efforts sans regarder si ce sont des Territoriaux, des Zouaves, des Tirailleurs ou des Légionnaires. Mais même si j'avais la chance d'obtenir une permission, il n'y aurait aucune possibilité de partir avant Février.  Mais cette seule idée a déjà suffisamment de charme pour moi.
      Bien à toi


                                                                                                                    Paul

Veux-tu d'autres journaux de Cardiff? (11)

* L'anglais de Paul, très courant, n'est cependant pas parfaitement académique, et contient quelques erreurs et  maladresses, que nous n'avons pas rendues dans la traduction.
** En français dans le texte.





Notes (François Beautier)
1) - "Mr. Frid" ; ancien Légionnaire à Taza, d'origine russe, démobilisé à Sidi Bel Abbès (Algérie) après 5 ans de contrat. Ce caporal ami de Paul lui avait promis de rencontrer Marthe à Bordeaux en allant visiter son propre frère à Libourne (voir la lettre du 3 décembre 1916). 
2) - "naturalisé allemand" : les Russes étant alliés des Français, il n'y avait aucune raison juridique à la rétention d'un Russe dans un camp français de regroupement (on disait aussi "de concentration") des étrangers ressortissants de pays ennemis. Cependant il faut compter avec les raisons policières (extra-judiciaires) non-dites : pour le gouvernement russe, un révolutionnaire (ou frère de révolutionnaire, comme Frid) était un ennemi qui pouvait donc être considéré comme tel par la police française. En 1917, les soldats russes entrés en révolution contre le tsarisme en France furent réprimés par la gendarmerie puis carrément pilonnés par les canons de 75 mm de l'artillerie française les 16 et 17 septembre dans le camp de La Courtine (en Creuse) où 10 000 d'entre-eux avaient été regroupés.
3) - "Lyautey" : Hubert Lyautey, Résident général de la France au Maroc, est nommé Ministre de la Guerre du gouvernement Aristide Briand le 12 décembre 1916. Il est remplacé au Maroc par le général Henri Gouraud. Lyautey - qui conservait le titre de résident général - fut d'emblée en désaccord avec le gouvernement qui avait d'une part amputé le Ministère de la Guerre en créant un Ministère de l'Armement (confié au socialiste Albert Thomas) et un Ministère des Transports et ravitaillement militaires (confié à Édouard Herriot) et d'autre part entrepris de nommer Nivelle (dont Lyautey n'appréciait pas l'impulsivité) comme successeur de Joffre. Lyautey démissionna avec tout le gouvernement (le sixième d'Aristide Briand) le 17 mars 1917. 
4) - "Baumgarten" : le général Maurice Baumgarten avait participé au rétablissement de la liaison entre les deux Maroc par la jonction à Taza, le 10 mai 1914, des troupes du Maroc occidental conduites par Gouraud et des siennes venues du Maroc oriental, le tout sous le commandement de Lyautey. 
5) - "Gallipoli" : péninsule turque de la rive nord du détroit des Dardanelles où les forces franco-britanniques furent massacrées en tentant de débarquer (voir la lettre du 26 septembre 1916). Henri Gouraud, chef du corps expéditionnaire français, y perdit un bras au combat en juin 1915.
6) - "un homme de prestige" : Hubert Lyautey, Joseph Joffre et Joseph Galliéni sont alors les trois généraux les plus prestigieux. Tous trois sont des "coloniaux" aguerris en Afrique noire française (au Sénégal, au Mali, au Soudan français), à Madagascar, au Tonkin. Lyautey, considéré comme l'organisateur du Maroc moderne (et comme le conservateur du Maroc dans le giron colonial français), plus jeune que Galliéni et moins usé que Joffre (de fait limogé) est le plus prestigieux des trois et donc choisi par Aristide Briand. 
7) - "Joffre" : Joseph Joffre, qui jouit d'une grande popularité du fait de sa bonhommie, est fortement contesté au gouvernement, au parlement et à l'armée pour le bilan effroyable de ses longues et lentes opérations de "grignotage" de l'ennemi, tant à Verdun que sur la Somme. On lui cherche un successeur à la tête des armées du Nord et de l'Est. Le nom de Joseph Galliéni est avancé mais l'homme n'en a pas envie (ancien gouverneur général de Madagascar, il avait déjà pris sa retraite lorsqu'il fut rappelé à la défense de Paris et lança la fameuse bataille des taxis de la Marne, les 6 et 7 septembre 1914). C'est finalement le médiatique et ultra-belliciste Robert Nivelle qui remplacera Joffre - nommé conseiller technique militaire du gouvernement - à partir du 25 décembre 1916. Nivelle sera à son tour limogé après l'échec de son offensive du Chemin des Dames en avril 1917. 
8) - "usure allemande" : l'année 1916 se terminant en France par le recul des Allemands sur Verdun (la bataille s'achèvera officiellement le 18 décembre 1916) et la Somme (achevée un mois plus tôt), la presse française et britannique, s'inspirant de l'expression "je les grignote" de Joffre, s'impatiente d'une possible victoire en rabâchant l'idée d'une inéluctable "usure allemande". En fait, sur les fronts orientaux, l'Allemagne progresse : Bucarest, capitale de la Roumanie, est occupée par ses troupes depuis le 6 décembre du fait de l'insuffisante aide française et russe ; la Russie n'a rien pu faire contre la création le 5 novembre 1916 d'un royaume fantoche de Pologne sur ses propres terres, ni contre la défaite de son alliée roumaine, et ses troupes ne progressent plus nulle part depuis le 18 novembre 1916 (abandon de l'offensive de Broussilov). Le mythe d'une usure allemande ne trompe plus personne, chacun sent que l'année 1917 sera longue et difficile... 
9) - "à Caudéran" : Frid a donc été reçu par Marthe et les enfants. 
10) - "Gouraud" : sur la question des permissions Gouraud sera aussi inflexible que Lyautey (devenu Ministre de la Guerre) du simple fait que le manque de troupes au Maroc perdurait. Plus généralement, Gouraud se comporta très exactement comme le continuateur de Lyautey (qui demeurait d'ailleurs Résident général).
11) - "Cardiff" : Paul reçoit de ses amis gallois le "South Wales Daily News", principal quotidien du Pays de Galles du Sud, édité à Cardiff, ce qui ne doit pas manquer d'intriguer ses supérieurs et collègues, tout comme la rédaction en anglais de cette lettre adressée à son épouse et traitant d'informations plus stratégiques que familiales...


samedi 10 décembre 2016

Lettre du 11.12.1916

Oswald Boelcke (Wikipedia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 11 Décembre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 2 Décembre et te confirme mes lignes de vendredi dernier. Est-ce que Georges a eu réellement tout seul l’idée que je ne lui ai jamais rien envoyé du Maroc ? En réfléchissant, je trouve qu’il a réellement raison et je regrette presque de n’avoir rien mis spécialement pour lui dans mon colis de l’autre jour. Mais dans ce cas il l’aurait mis sur le compte du Père Noël et non sur le mien ; force est donc d’attendre son prochain anniversaire pour lui adresser quelque chose de palpable, vu que Suzanne a eu un sac et Alice maintenant un foulard.
Quant à l’état d’esprit provoqué ou amené par la guerre, l’Oeuvre (1) publiait l’autre jour un joli “Hors d’Oeuvre” dirigé contre Maurice Barrès (2). Celui-ci n’était pas nommé, mais on parlait d’un romancier, académicien très en vogue et qui a, depuis le début, décrit la guerre comme la renaissance de la France, la revanche ardemment souhaitée depuis plus de 40 ans, le réveil des vertus guerrières du pays etc. etc. Donc, cet homme du jour, voulant prendre son courrier, entre dans la loge de sa concierge et trouve celle-ci en larmes et toute désespérée. A sa demande ce qu’elle avait, elle lui fait voir une lettre lui annonçant la mort de son fils unique quelque part dans la Somme. L’académicien sort quelques mots de consolation d’usage, mais la bonne femme, exaspérée, lui saute presque à la gorge et répète sans cesse : “Est-ce justice ? Je vous demande seulement si c’est justice ?” L’éminent poète serait sorti sans essayer d’expliquer. Gustave Théry (3) s’attaque du reste souvent à l’état d’esprit des dirigeants. L’autre jour en relatant le fait qu’à la mort de l’aviateur Boelke (4) les aviateurs anglais ont jeté dans les lignes allemandes une couronne avec un hommage éclatant au champion disparu, il disait qu’en France on serait incapable d’un pareil geste. On dirait certainement une fois la victoire acquise “Donne lui à boire” (5) par pitié pour le vaincu, mais en attendant on s’appliquait à couvrir d’injures l’adversaire, à l’ironiser, à parler qu’il se cramponnait lâchement dans ses tranchées, alors que dans un cas pareil on relaterait une résistance héroïque de nos sublimes poilus ! Mais je crois que tous les belligérants sont à l’heure actuelle tellement engagés à fond qu’il est à peu près impossible de modifier leur ligne de conduite, à moins d’y mettre encore plus d’énergie - comme ce sera sans doute le cas en Angleterre où Lloyd George va remplacer le vieux et modéré Asquith (6) et où de grands changements ont eu également lieu dans l’amirauté. Cela aura aussi fatalement sa répercussion en France ; Gustave Hervé insère souvent dans son journal des devises telles que : Il faut faire la guerre avec toute l’énergie et sans ménagement - ou rentrer dans ses foyers (7) etc. etc.
Pour en revenir encore une fois sur la question qui nous divisait récemment, je trouve, tout comme toi, que ton existence est trop engagée pour faire maintenant des changements de fond qui la bouleverseraient de fond en comble et, pour cette raison même, sont pratiquement irréalisables. Ce sont d’abord les enfants qui nécessitent impérieusement ta présence continuelle et te rendent pour ainsi dire prisonnière. Et je suis étonné que ce soit juste cette circonstance que tu sembles si souvent oublier : voir l’affaire de l’école hôtelière ! Notre situation matérielle n’est certes pas bien brillante, et ce qui la rend désagréable c’est l’incertitude de l’avenir. Mais enfin, quand on a tant soit peu de confiance en sa propre personne, il n’y a nullement lieu de s’inquiéter outre mesure, d’autant plus que 80% au moins des autres sont dans la même incertitude. D’autre part, si ta situation actuelle est loin de valoir celle d’avant la guerre, tu ne dois quand même pas souffrir matériellement comme beaucoup d’autres et c’est là un grand point. Si j’obtiens une permission, on pourra librement causer de nos projets d’avenir ne fût-ce que pour te remonter un tout petit peu le moral. Enfin espérons toujours que les permissions pour nous autres viendront aussi un jour et surtout que la fin de la guerre n’est pas trop loin. J’y crois toujours et d’après quelques informations que je viens de recevoir - non point par les journaux  (8) - je pense même que ce sera plus tôt qu’on ne pense généralement.
Je suis curieux de connaître le résultat de l’entrevue Leconte - Penhoat (9), supposant que Leconte qui, plus que personne, a besoin d’un confident pour vider le trop-plein de son coeur, profitera de l’occasion pour tenter un rapprochement même intime avec Mr. Penhoat. Ce dernier, s’il a personnellement assez de répugnance, sera tout de même suffisamment malin pour tirer à l’autre les vers du nez - pour voir clair enfin. Et je compte aussi que, se sentant incapable de faire beaucoup d’affaires, L. (10) a du moins pratiqué l’économie - ce qui serait déjà quelque chose de façon que la situation financière est loin d’être aussi mauvaise que Penhoat se la figure.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "L'Œuvre" : journal créé en 1904, devenu quotidien en 1915.
2) - "Maurice Barrès" : écrivain, journaliste, homme politique, académicien, surtout connu et célébré comme incarnation, théoricien, porte parole et chef du nationalisme français (1862-1923).
3) - Gustave Théry : en fait, Gustave Téry, fondateur, directeur et éditorialiste de l'Œuvre, journal auquel il a donné une périodicité quotidienne en 1915. Il défendait des idées pacifistes (dites défaitistes), pourfendait les gouvernants et plaidait pour la création d'une Société des Nations. 
4) - "Boelke" : en fait Oswald Boelcke, as de l'aviation allemande, né en 1891, organisateur en mars 1916 d'un nouveau type d'escadrille de combat en avions monoplaces pour contrôler le ciel de Verdun, descendu au-dessus de Bapaume (seuil entre la Somme et le Bassin parisien) le 28 octobre 1916, par suite d'un heurt en vol avec un autre avion de sa formation lors d'un combat contre les lieutenants Knight et MacKay de la 24e escadrille de la chasse aérienne britannique. Les aviateurs anglais lui rendirent effectivement l'hommage que rapporte Paul en citant un article de L'Œuvre de Gustave Téry.
5) - "Donne-lui à boire" : citation incomplète du célèbre dernier vers "Donne-lui tout de même à boire, dit mon père" du poème "Après la bataille" de Victor Hugo (publié dans le recueil "La Légende des siècles" en 1859). Dans ce texte, Hugo illustre l'idée que l'héroïsme ("mon père, ce héros...") n'est pas dans le bellicisme mais dans la fraternité.
6) - "Asquith" : Herbert Asquith (1852-1928), ancien Premier ministre libéral du Royaume-Uni, favorable à la recherche de conditions de paix que son ministre de la Guerre David Lloyd George considérait défaitistes et attentistes, démissionna le 5 décembre 1916 à la suite de la défection d'une partie des éléments conservateurs de sa coalition de centre-gauche lui reprochant l'échec de l'expédition des Dardanelles. Lloyd George (1863-1945), lui aussi libéral, lui succéda du 7 décembre 1916 au 22 octobre 1922 à la tête d'une coalition plus conservatrice, belliciste et nationaliste. Paul a évoqué la figure de David Lloyd George dans sa lettre du 8 octobre 1916.
7) - "ou rentrer dans ses foyers, etc." : Gustave Hervé, fondateur du journal "La Victoire" lancé en janvier 1916, était passé au début de la Grande guerre de l'antimilitarisme pacifiste le plus radical au patriotisme de l'Union sacrée puis, à la fin 1915 au nationalisme belliciste le plus virulent. Il acheva sa dérive idéologique en créant en 1919 le "Parti socialiste-national" d'extrême droite. Paul, qui a vraisemblablement inspiré l'article de La Victoire consacré à la privation de permissions des Légionnaires au Maroc (voir sa lettre du 7 décembre 1916), se dédouane peut-être ici en critiquant les grossiers slogans jusqu'au-boutistes de ce journal et de son fondateur.
8) - "non point par les journaux" : une fois de plus, Paul semble tout à fait inconscient du risque qu'il encourt de voir sa naturalisation refusée en laissant entendre qu'il reçoit des informations par d'autres voies que celles du commun de ses collègues. La suspicion que lui vaut sa nationalité auprès de ses observateurs militaires, encore renforcée par son statut d'intellectuel polyglotte, voire par son appartenance à la supposée "race" juive (l'Affaire Dreyfus demeure très proche), ainsi que par ses relations interlopes (Suède, Angleterre, USA, etc.) et ses éventuelles entrées dans la presse d'opposition (La Victoire), se trouve ici accrue par l'évocation d'accès secrets à des informations d'ordre stratégique ! Ou alors, Paul joue-t-il une dangereuse provocation consistant à faire croire à ses censeurs militaires qu'il dispose par ses relations de pouvoirs supérieurs aux leurs ?
9) - "Leconte - Penhoat" : les deux associés de Paul dans la Société L. Leconte & Cie.
10) - "L." : Leconte.

mardi 10 novembre 2015

Lettre du 11.11.1915

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 11 Novembre 1915

Ma chère petite femme,

Encore une journée délicieuse aujourd’hui ! On se croirait au mois de Mai : d’innombrables oiseaux s’amusent autour de notre petit blockhaus et notamment les alouettes sont si hardies qu’elles ne s’envolent que lorsqu’on tend la main pour les attraper. Il y a des volées énormes de tourterelles sauvages ici et si la chasse ne nous était pas rigoureusement interdite, on pourrait manger journellement quelques bons rôtis. L’horizon est tout bleu, et dans la plaine où coule l’Oued, l’orge recommence à pousser.
Ta lettre du 2 Novembre avec le papier et les journaux du 31 Octobre, 1° et 2 Novembre me sont parvenus hier. Merci. Le jour de la Toussaint s’est passé ici comme tous les jours de la semaine : Sauf que le matin de bonne heure nous sommes allés à Bou Ladjeraf chercher à la Gare le Père Lambert qui a lu une messe au camp. Comme cependant on avait eu soin de faire lire cette messe pendant la pauvre petite heure de repos à midi, l’affluence n’était pas excessive. J’ai bien pensé en revenant de B.L. à notre balade de l’année dernière, lorsque nous avons voulu aller au Cimetière des Anglais (1); nous nous sommes arrêtés un moment à la bifurcation des routes de Bordeaux et Pau pour choisir finalement cette dernière d’où l’on avait - après la jolie villa - une si belle vue sur la chaîne des Pyrénées. En descendant, nous avons suivi une route transversale très rapide qui longeait un parc interminable. Oui, que c’est tout de même vite passé ! Et il y a presque un an que j’ai quitté Bayonne (2)
Je te retourne ci-inclus les deux coupures de l’Humanité. En ce qui concerne le problème économique en Allemagne il faut, pour le juger, tenir compte aussi des prix exagérés atteints par les vivres en France et ailleurs. Certes, l’augmentation en France est moindre, notamment en proportion, c.à.d. en pourcents - calculés sur les prix initials, mais on a, dès le début de la guerre, trop compté sur le Général “Faim” (3) et je crois pour cette raison toujours à des exagérations. Mais comme l’ouvrier allemand comptait toujours et en première ligne sur la vie bon marché, il est naturel aussi qu’une augmentation exagérées des denrées de première nécessité le pousserait plus facilement à la révolte que n’importe quelle loi sociale ou politique.
L’article sur les procédés du gouvernement prussien pour diriger et orienter l’opinion publique par la presse sans que le gouvernement paraisse m’a intéressé davantage. Il fait paraître quelque peu plausibles les mesures prises par le même gouvernement pour expliquer les origines de la guerre et pour faire croire que l’Allemagne a été attaquée de tous les côtés (4).
Les sauts d’humeur de Suzette, en ce qui concerne ses devoirs, sont je crois communs à tous les enfants de cet âge. Ce que je regrette beaucoup, c’est que les circonstances ne lui permettent pas en ce moment de fréquenter l’école (5) pour être en société d’autres fillettes de son âge.
Ici, tout marche le petit train-train : beaucoup de travail et très peu de repos. Notre départ doit toujours avoir lieu vers le 16, mais rien de précis n’est encore connu ; il reste même à savoir si nous remontons réellement à Taza bien que ce soit très probable. Je me suis beaucoup amusé - et pas mal de camarades avec moi - en lisant dans le Journal du 2 l’article “A un centre d’approvisionnement”. Car ici aussi nous mangeons du riz pour ainsi dire tous les jours : du riz au gras, au fromage, au lait et au chocolat. Les pommes de terre nous manquent depuis des semaines et une nouvelle commande est restée quelque part en panne. Ce qui fait que le menu varie très peu et est plutôt médiocre. Heureusement que nous avons toujours 2 quarts soit 1/2 l de vin par jour (hélas souvent flotté) (6) et que le pain est bon ! J’apprends de Bel Abbès que la Légion envoie également des troupes à Salonique (7) tout en continuant l’envoi aux Dardanelles (8). On a expédié aussi pas mal d’Allemands aux Dardanelles paraît-il et il y a eu beaucoup de casse.
As-tu reçu ma dernière carte, du 7 je crois ? Elle montrait une très jolie vue d’une porte arabe et je crains fort qu’un postier-collecteur n’ait mis la main dessus ! Ma dernière lettre datait du 9.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                                   Paul

Un bonjour pour Hélène. 


Notes (François Beautier)
1) - "Cimetière des Anglais" : il en existe en fait deux, l'un des Coldstream Guards, l'autre des Third Foot Guards. Ces Anglais furent victimes en avril 1814 d'une tentative de sortie des Français assiégés conduits par leurs généraux Thouvenot et Maucomble, qui refusaient l'abdication de l'Empereur Napoléon 1er pourtant connue d'eux depuis le 12 avril. Leur combat se termina le 27 avril sur ordre du maréchal Soult. D'après cette lettre, Paul et Marthe y firent une balade en 1914, année du centenaire (largement fêté) de cet héroïque baroud militaire.
2) - "quitté Bayonne" : Paul avait quitté le centre de recrutement de la Légion à Bayonne au début décembre 1914.
3) - "le général Faim" : expression à comparer à celle de "général Hiver" employée par les Russes. L'Allemagne, coupée de ses marchés d'approvisionnement extérieurs par le blocus allié devrait automatiquement, à la longue, capituler pour cause de famine. Mais Paul suspecte beaucoup d'exagération, de la part des Alliés, quant à l'état réel de l'approvisionnement en vivres de la population allemande. Cependant on peut considérer que le "général Faim" a effectivement fait éclater au début novembre 1918 la révolution allemande, qui entraîna la chute du Reich et la fin de la Grande guerre.
4) - " attaquée de tous les côtés" : la propagande allemande, tant intérieure qu'extérieure, justifie depuis le début la guerre par l'encerclement et le risque d'asphyxie de l'Allemagne.
5) - "fréquenter l'école" : il semble que Marthe ait renoncé à inscrire Suzanne dans une école primaire - publique ou privée - pour lui éviter les humiliations (voire violences) qu'elle pourrait subir de la part des autres enfants du fait de la nationalité de ses parents. 
6) - "souvent flotté" : coupé d'eau. 
7) - "à Salonique" : port grec (le Thessalonique actuel) à partir duquel la France nourrit depuis le 5 octobre 1915 le front serbe en troupes fraîches, opération dite "Expédition de Salonique".
8) - "Dardanelles" : l'engagement allemand se manifeste sur terre, où les Alliés envisagent une évacuation depuis le début novembre, et sur mer où la France et l'Angleterre perdent de nouveaux navires torpillés par les sous-marins allemands.  L'amiral Herbert Kitchener, secrétaire d'État à la guerre, visite le front de Gallipoli le 13 novembre et propose une évacuation dès le 22. L'ordre général de retraite sera finalement donné le 9 janvier 1916.

mercredi 8 juillet 2015

Lettre du 09.07.1915

Le café Tortoni à Bordeaux en 1907 (Clément Maréchal)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 9 Juillet 1915


Nous voilà encore à la veille du 14 Juillet et bientôt arrivés au 4 Août (1), jour de la déclaration de guerre qui donc aura bientôt duré 1 an.
L’année dernière le 14 au soir nous avons eu à Bordeaux après le feu d’artifice un formidable orage. Nous sommes entrés au café Tortoni (2) avec ton amie de Stockholm. Dieu sait que ce jour-là, malgré le meurtre de Sarajevo (3), on ne pensait pas encore à la guerre. Je crois que le 14 Juillet 1915 sera assez triste, c.à.d. qu’il ne sera pas fêté du tout (4), ce qui représentera probablement un fait unique dans l’histoire de la 3° République. Ici il n’y aura très probablement pas de revue à moins que le Général Lyautey en décide autrement au dernier moment (5). Car ce général, qui est Résident Général du Maroc ou plutôt des  Marocs (6), est pour ainsi dire complètement indépendant dans ses décisions pour tout ce qui concerne le pays. Le Général Gouraud (7), qui vient d’être blessé (une fois de plus) aux Dardanelles, a été également ici à Taza même et notre propre campement porte son nom (Camp Gouraud).
La chaleur ici augmente de plus en plus et même le vent assez violent que nous avons presque journellement est tellement chaud qu’il ne rafraîchit pas du tout. Hier soir au Concert, alors que nous étions sous les oliviers, entendre la musique, je croyais bien qu’un orage allait éclater, mais ce ne furent que quelques éclairs sans pluie et quelques bourrasques de vent. Dans la nuit on voit des vers luisants très gros errer un peu partout ; ce n’est que vers 1 ou 2 heures du matin que la température tombe à tel point qu’on recherche ses couvertures pour se couvrir. Le travail dure maintenant de 5 1/2 à 9 1/2 hs le matin et de 14 1/2 à 17 1/2 hs le soir. Jusqu’ici, la chaleur infernale ne m’a pas été nuisible (j’ai bien entendu la peau comme un bicot) mais je serai néanmoins content d’avoir passé le mois de Juillet et notamment Août car j’imagine toujours que le dénouement est plus proche que nous ne le pensons. Toutefois il me semble bien incertain que nous pourrons fêter ensemble l’anniversaire de notre mariage. Voilà encore une guerre de 7 ans (8) qui a aussi pris fin bientôt !
A la Légion, et plus particulièrement à notre Compagnie, il y a des hommes (Alsaciens naturalisés français et Français de naissance) qui, depuis des mois entiers, sont libérables, ayant fait 15 ans de service et ayant ainsi droit à la retraite et à un emploi civil. L’un d’eux notamment a fini depuis le mois d’août 1914 et fait ainsi plus d’un an de rabiot, après 15 ans de service. Un autre, un Alsacien de Mulhouse, a fini ses 15 ans depuis le milieu de Juin, pendant toutes ces années là il n’a pas quitté l’Afrique bien qu’il ait le droit à un congé après chaque période de 5 ans. L’autre jour il voyait chez moi une carte postale avec la Cathédrale St André (9) et la regardait longuement en faisant la réflexion qu’il était curieux de connaître l’effet que lui feraient les grands monuments lorsqu’il rentrerait en France ... Et comme il est considéré comme Français, il faut qu’il attende la fin de la guerre pour être libéré ! Il a pourtant voyagé pas mal, car tous ces vieux légionnaires avec 10 ou 15 ans de service ont été pendant au moins 2 ans au Tonkin, en Indo-Chine. Mais là-bas les villes annamites se ressemblent comme ici les villes arabes, c.à.d. comme un oeuf à l’autre. Il y a là-bas naturellement (comme aussi en Algérie) aussi des villes européennes et Saïgon par exemple est réputé comme étant une des plus belles villes d’outre-mer, mais là, comme à Oran, Alger, etc., il manque complètement les grands monuments qui ne se font plus au temps moderne.
Notre colonne doit rentrer demain ou dimanche et tout rentrera alors dans l’ordre normal. Nous allons très probablement changer de capitaine le 22 Juillet ce que je ne regrette pas beaucoup. Mais avec tout cela on vit toujours avec l’espoir que cette malheureuse guerre finira promptement et qu’on mettra les cannes pour rentrer (10). Quand ?
Miègeville (11) ne m’a plus répondu ; il ne doit plus être à Lyon et est probablement parti pour les Dardanelles ; dieu sait s’il en reviendra. Pourtant, lui a eu une chance extraordinaire dans sa carrière militaire. Je suis persuadé qu’ici il n’aurait même pas pu faire un simple caporal (12).
J’ai reçu hier les journaux jusqu’au 29 Juin ; as-tu reçu le n° du Figaro et de la Gazette de Lausanne que je t’ai adressés le 7 courant ?
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.

                                                 Paul


Notes (François Beautier)
1) - "4 août" : en fait, le premier jour de guerre franco-allemande, puisque l'Allemagne a déclaré la guerre à la France le 3 août 1914, après l'avoir déclarée à la Russie le 1er août.
2) - café Tortoni : célèbre et luxueux café, renommé pour ses desserts glacés d'inspiration italienne, ouvert à Paris à la fin du XVIIIe siècle, dont la famille des propriétaires ouvrit de nombreux établissements du même nom en France (par exemple à  Bordeaux en 1862) et à l'étranger (par exemple en Italie à Florence, ou en Argentine à Buenos Aires en 1858).
3) - "Sarajevo" : allusion à "l'attentat de Sarajevo" perpétré le dimanche 28 juin 1914 contre l'archiduc François-Ferdinand, héritier de l'Empire austro-hongrois, et son épouse, par Gavrilo Princip, militant nationaliste serbe de Bosnie. 
4) - "pas fêté du tout" : au contraire, le 14 juillet 1915 fut triplement célébré par le premier défilé militaire sur les Champs Elysées (le défilé national de la fête nationale instituée par la loi en 1880 se déroulait auparavant à Longchamp), par le transfert de la dépouille de Rouget de Lisle (compositeur de "La Marseillaise") aux Invalides et par un grand discours du Président Raymond Poincaré.
5) - "au dernier moment" : ce fut le cas, à l'exemple de ce qui se passa à Paris et dans toutes les grandes villes de France.
6) - "des Maroc" : Lyautey est alors prioritairement occupé à réunir le Maroc occidental  et le Maroc oriental en coordonnant les avancées des troupes marocaines et coloniales progressant à partir de l'ouest et celles de la Légion s'appuyant sur l'Algérie. 
7) - "Général Gouraud" : le colonel Henri Joseph Eugène Gouraud (1867-1946) est nommé au Maroc en 1911. Il y gagne le titre de général et prend le commandement de la région de Fès. En 1913 ses campagnes contre les "rebelles" (nationalistes marocains) s'appuient plusieurs fois sur le poste de Taza, dont l'un des campements retint son nom. En 1914, il est nommé chef des troupes du Maroc occidental puis envoyé en France d'abord à la tête de la 4e Brigade marocaine puis de la 10e Division d'infanterie coloniale. A la fin juin 1915 il est - comme le rapporte Paul - gravement blessé par un obus alors qu'il  commande le Corps expéditionnaire français aux Dardanelles. Amputé d'un bras il est décoré de la médaille militaire par le Président Poincaré. Fin 1915 il prendra le commandement de la IVe Armée en Champagne...
8) - "Guerre de 7 ans" : Marthe et Paul se sont mariés le 16 septembre 1908. Selon Paul, il semble incertain qu'ils puissent fêter ensemble le septième anniversaire de leur vie commune. Paul profite d'une simple association d'idées autour de l'expression "7 ans" pour assimiler ironiquement leur vie commune à une guerre (vraisemblablement des sexes puisque Marthe est manifestement plus féministe que Paul), surtout pour rassurer son épouse (le temps passe plus vite qu'on le croit) tout en lui disant par allusion que la guerre en cours s'annonce à son avis au moins aussi profonde donc longue que la Guerre de Sept ans (1756-1763), qui redistribua les cartes entre les grandes puissances européennes et s'étendit à l'échelle mondiale par le biais de leurs colonies.
9) - "Cathédrale Saint André" : à Bordeaux
10) - "on mettra les cannes pour rentrer" : expression d'argot sportif et militaire signifiant "sortir vite, à pied, d'un terrain ou territoire".
11) - "Miègeville" : ami sous-officier rencontré ou retrouvé à Lyon, où il est resté alors que Paul partait pour le Maroc. 

12) - "simple caporal" : Paul tente de convaincre Marthe d'une part que l'avancement en grade des soldats étrangers est lent à la Légion, d'autre part qu'il vaut mieux être resté seconde classe au Maroc plutôt que d'avoir eu la chance d'être "embusqué" et galonné à Lyon mais la malchance d'avoir été envoyé aux Dardanelles. En effet, cette opération alliée visant la Turquie, commencée sur mer en mars 1915, devenue terrestre en avril, provoqua d'emblée la perte de plus de 60% des effectifs alliés puis, s'engluant en guerre de position à partir de mai, entraîna dès la fin juin 1915 la perte de plus d'un quart des effectifs engagés dans les deux camps.

jeudi 25 juin 2015

Lettre du 25.06.1915

Affiche de publicité pour le chocolat Meunier vers 1900 
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 25 Juin 1915

Chérie, 

Ta lettre du 15 m’est parvenue hier et celle du 17 ce soir ; je t’ai adressé hier une carte postale et le 23 une lettre qui, toutes deux, j’espère, sont promptement arrivées à destination. J’aime également à croire que la lettre pour Suzette et son petit colis ne seront pas trop en retard. Le mandat-poste de Frs 50.- est également en ma possession et je t’en remercie : inclus quelques coupures en retour. Je joindrai les autres à ma prochaine lettre pour éviter une surtaxe.
Leconte nous avait bien prévenus dès le début de la guerre qu’il chercherait un bureau meilleur marché ; à vrai dire, je suppose qu’il a eu des histoires avec son propriétaire pour qu’il change, car le local qu’il occupait était réellement joli et au surplus bien situé. Quant à mon observation que je ne savais pas ce que le Commissaire avait à m’écrire, elle répondait simplement à ta réflexion que peut-être j’avais eu de ses nouvelles. Il existait bien 2 Meyer, tous les deux cyclistes de profession ; l’autre, qui n’a cependant pas eu autant de succès que Henri, s’appelait Aldo (1) et était originaire de Ludwigshafen. Je ne crois cependant pas que ce fut lui, car il était bien moins élevé et aussi acclamé que son homonyme. Quant à François Faber, il était Luxembourgeois, ainsi que le fameux coureur à pied Jacques Kayser (2) qui était également à Bayonne. La Petite Gironde avait annoncé la mort de Faber sur le front alors qu’il se trouvait encore à Bayonne et Faber en avait ri beaucoup. D’une façon générale, la Légion doit avoir eu énormément de pertes dans cette guerre. Un détachement expédié de Bel Abbès a participé à l’action dans les Dardanelles où il avait été débarqué tout à fait au début. J’ai appris depuis que mon capitaine de la 26° (3) à Bel Abbès, un Alsacien, y a été grièvement blessé. Il y avait du reste à ce sujet un article sur le Journal (de Paris) relatant que le détachement de la Légion, ayant perdu tous ses gradés, a été conduit à l’assaut par un Caporal. Il y avait en tout 20 000 Légionnaires, Zouaves et Sénégalais contre 60 000 Turcs et ces derniers ont été chassés de leurs tranchées (4).
Que Suzette sait déjà lire des phrases sans trop de peine me fait beaucoup de plaisir. J’ai gardé le souvenir très vivant de mon entrée à l’école primaire à l’âge de 6 ans - comme le temps passe tout de même vite si je pense qu’aujourd’hui j’ai déjà une fille de 6 ans (5) qui commence à lire.
Comme déjà dit, je supporte jusqu’ici la chaleur très bien ; je n’ai même plus mes coliques d’autrefois, car comme elles peuvent devenir assez facilement de la dysenterie ici je mange beaucoup de chocolat. Ce dernier article est maintenant en abondance à Taza : Menier, Lombard, Poulain, enfin toutes les bonnes marques. Les oeufs ne coûtent plus que 1 1/2 sou la pièce et descendront bientôt à 1 sou j’espère.

Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                  Paul 


Notes (François Beautier)
1) - "Aldo Meyer" : ce cycliste allemand n'a laissé aucune trace historique accessible.
2) - "Jacques Kayser" : ce coureur à pied luxembourgeois non plus.
3) - "de la 26" : de la 26ème Compagnie.
4) - "chassés de leurs tranchées" : la Campagne des Dardanelles (dont l'opération terrestre de Gallipoli) est alors en cours : elle a commencé en janvier 1915 et s'achèvera par la retraite des Alliés de septembre 1915 à janvier 1916. Les troupes françaises ont débarqué avec l'ensemble du corps expéditionnaire allié à partir du 25 avril. En juin, elles ont déjà perdu un quart de leurs effectifs (dont des légionnaires) dans des combats toujours vaillants mais vains puisque chaque prise d'une position turque était irrémédiablement suivie de sa reconquête. 
5) - "6 ans" : Paul rectifie deux fois sa précédente erreur.



jeudi 7 mai 2015

Lettre du 08.05.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 8 Mai 1915

Chérie,
Ta lettre du 25 écoulé m’est parvenue ce matin et je suis tout de même content que tu te décides à me dire après 3 mois ce qu’il y avait dans la mystérieuse lettre du 7 Février (1). Sûrement, si tu avais trouvé une puce sur Alice ou si Georges avait laissé un vent à minuit, tu aurais répété au moins dans les 2 à 3 lettres suivantes comment s’est produit cet évènement extraordinaire, mais comme il s’agissait tout simplement de ton départ et de celui des enfants, tu n’as même pas jugé utile d’y faire la moindre allusion. Bien entendu, je n’ai pas reçu la lettre en question, car sans cela j’aurais immédiatement répondu. Peut-être me diras-tu encore à l’occasion d’où venait cet ordre ; si tu n’as pas exhibé ton permis de séjour avec la mention spéciale concernant la décision préfectorale, et ce qu’on t’a répondu à ce sujet, c.à.d. si cette décision n’a aucune valeur pratique (2). Si pareille chose se renouvelait, tu pourrais soumettre aux autorités le certificat de présence au corps que je t’ai adressé de Taza. Tu voudras en outre me faire savoir dans ta prochaine lettre si depuis mon départ notre maison n’a pas été cambriolée, incendiée ou assiégée ; s’il n’y a pas eu un accouchement ou un autre évènement digne d’être signalé et dont tu ne m’aurais parlé qu’une seule fois sans que j’y aie répondu d’un mot ...
Quant à tes dépenses, il m’est assez difficile de t’en féliciter, vu que je n’en connaissais pas les détails et que je te les demandais précisément ; je te disais que je trouvais le montant pour nourriture, éclairage etc. fort modeste et maintenant que je connais à peu près les détails de l’ensemble, je te fais mes compliments pour l’économie dont tu as fait preuve. Il serait bon toutefois que tu gardes toujours au moins 300 à 400 Frs de liquide par devant toi ; tu pourras, je le répète, vendre quelques obligations du Crédit Foncier 1912. Je t’ai parlé déjà dans ma dernière lettre et avec la même conclusion de l’attitude de l’ami Penhoat et constate non sans plaisir que tu n’as pas attendu l’arrivée de mes lignes pour te convertir. Quant à la fin de la guerre, l’été se terminera en Septembre, me semble-t-il et je suis persuadé que d’ici là la guerre sera tout de même terminée. Le débarquement du corps expéditionnaire dans les Dardanelles (3) et les progrès dans l’Est me paraissent comme signes assez distincts que la prise de Constantinople (4) et le recul des Allemands ne sont point une chimère. Et il ne m’étonnerait pas du tout que l’évacuation (5) de la France et de la Belgique se fasse dans un avenir assez rapproché suivi de l’explication allemande qu’on s’est retiré volontairement pour donner une base pour les négociations de paix. Car l’Allemagne ne s’attendait certainement pas à une guerre d’une durée semblable et elle ne pourra plus tenir longtemps !
Comment vas-tu maintenant ? Ta grippe est-elle passée ? N’y a-t-il pas autre chose que cette sacrée influenza (6)? Heureusement que la Petite est maintenant sevrée ; donnes-moi promptement des nouvelles de ta santé et de celle des enfants. Je t’écris de la Tour Sarrazine (7) où je suis de garde depuis hier soir. L’attaque des bicots que nous avions prévue pendant l’absence de notre colonne ne s’est pas encore produite. Ces lâches tirent seulement de loin sur nous et depuis midi, les coups de fusil n’ont pas cessé en face sur le petit poste du Blockhaus Kappler (8).
A bientôt de tes nouvelles

1000 baisers


                                             Paul

Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Dans ses envois précédents, Marthe a demandé à plusieurs reprises à Paul s'il avait reçu cette lettre du 7 février, qui s'est manifestement perdue en route. Elle y racontait une tentative d'intimidation dont elle avait été victime, et un "ordre" dont le provenance n'est pas précisée, qui aurait mené à son départ avec ses enfants, mais qui n'a pas été suivi d'effet. 
2) - "valeur pratique" : il se peut que Marthe, qui n'avait sans doute pas en février 1915 de permis de séjour en bonne et due forme (mais peut-être un simple récépissé préfectoral précisant que son cas était en cours d'examen), ait été menacée de placement en camp de regroupement et qu'elle ait tenté d'échapper à ce sort en s'enfuyant avec les enfants. 
3) - "Dardanelles" : le débarquement des troupes alliées formant le corps expéditionnaire commença effectivement le 25 avril 1915. Son approche déclencha dans la nuit du 24 au 25 la rafle des notables arméniens de Constantinople, dont 600 furent assassinés (cet événement est considéré comme l'acte inaugural du Génocide des Arméniens).
4) - "Constantinople" : la presse alliée impatiente annonce à tort la "prise de Constantinople", une expression d'autant plus crédible qu'elle paraît une revanche de la prise réelle de Constantinople, le  29 mai 1453, par les Ottomans.
5) - "l'évacuation" : par les troupes allemandes.
6) - "influenza" : autre nom, plus scientifique et universel, de la grippe.
7) - "Tour sarrazine" : nom français du Bordj El Melouloub, une historique tour de gué construite avec les remparts par les Arabes au XII ème siècle pour protéger et surtout contrôler la ville berbère de Taza, récemment soumise aux Arabes. Elle était en 1915 très délabrée bien qu'elle ait été plusieurs fois restaurée.
8) - "Blockhaus Kappler" : fortin français, originellement dénommé "ouvrage sud", situé en montagne en avant-poste au sud de Taza, et à cette époque depuis peu dédié au Capitaine Kappler qui y mourut au combat à la tête de sa colonne de légionnaires le 10 août 1914 (ce que Paul s'abstient de préciser)... On trouve des détails sur les opérations menées par la Légion au cours de la guerre dans un opuscule daté de 1922, disponible sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6234064p/texteBrut ; ou sur un opuscule relatif aux actions du 8ème GACA, http://jeanluc.dron.free.fr/th/8eGACA.pdf