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samedi 3 janvier 2015

Carte postale du 04.01.1915




Carte postale  Madame Paul Gusdorf 22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon le 4/1/15

Chérie,

J’ai été heureux de recevoir encore à temps tes lignes du 2 courant . Avec la mention sur le p.d.s. (1) tu peux certainement être tranquille maintenant. Tu ne dis cependant pas si tu as pu remettre l’enveloppe à Mr. Wool. (2) Prière de me l’écrire de suite à Sidi Bel Abbès !
Les enfants sont donc heureux avec tous leurs jouets ! J’ai reçu pas mal de lettres pour le 1° de l’an ; mes amis d’Angleterre ne m’ont point oublié et le directeur de la Compagnie du Gaz  (3) m’a également adressé qq. lignes aimables.
Mille baisers pour toi et les enfants.
                                           
                                               Paul

Le bonjour à Hélène. As-tu reçu mes dernières lettres ?

Notes (François Beautier, A.L. Volmer)
1) - "p. d. s." : permis de séjour
2) - "Mr. Wool." : Mr Wooloughan. Il s'agit sans doute de l'enveloppe contenant les titres. 
3) - "Compagnie du Gaz (de Bordeaux)" : concessionnaire de la distribution du gaz dans la ville de Bordeaux depuis 1904, cette entreprise bordelaise s'approvisionne en charbon (pour en faire du coke, qu'elle revend, et le gaz "de coke" qu'elle vend et distribue dans Bordeaux) par le biais du bureau de courtage maritime de Paul. Comme le charbon se raréfie et s'enchérit du fait de la guerre, Paul - qui a des liens avec des fournisseurs étrangers - devient pour le Directeur de cette compagnie un agent précieux.

samedi 27 décembre 2014

Lettre du 28 décembre 1914

Il arrivait à Marthe de faire ses comptes au dos des enveloppes des lettres de Paul...
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 28 Décembre 1914

Chérie, 

Voici déjà un mois que nous avons quitté Bayonne - malgré tout le temps court assez vite, du moins quand on regarde en arrière. Des esprits fins et initiés veulent savoir que cela durera jusqu’aux environs de Pâques: Avril Mai, de sorte que nous aurions encore 4 ou 5 mois à supporter !
J’espère que tu auras recouvert ton sang-froid, et que tu ne t’inquiètes plus trop de cette histoire de séquestre. Du moment que tu peux rester dans ta maison, que tu ne manques pas de moyens d’existence, cela va bien. Le reste viendra sûrement !
Mr. Robin m’écrit qu’il est bien d’accord pour que nous payions par acompte et comme nous pourrons. Il prétend que lorsqu’il est venu au bureau l’employé - probablement Baboureau - lui aurait répondu que je ne faisais plus partie de la maison L. L. et Cie (1). À vrai dire, je ne crois pas cela, mais tu pourras tout de même interroger Baboureau à ce sujet dès que tu le verras, et aussi Mr. Siret (2). Quant à Mr. Robin, tu lui paieras la moitié lorsque le séquestre sera levé ou du moins lorsque tu auras l’assurance d’avoir régulièrement ta mensualité de 400/500 frs. Leconte m’écrit qu’il insiste auprès de Me Bonamy (3), mon avoué à Nantes, pour que l’affaire sera promptement réglée! Note du reste que ces séquestres ont été institués pour sauvegarder les biens des étrangers. Comme nous sommes tous les deux ici, il n’y a pas lieu de gardien et c’est là dessus que j’ai attiré l’attention de Me Bonamy.
Penhoat m’écrit qu’il vient de recevoir un télégramme lui annonçant la mort de sa plus jeune qu’il n’a même pas connue. Il va tâcher d’avoir un congé pour Paris pour consoler sa femme qui semble être vivement affectée. 
J’ai été hier avec mon camarade Valentin au Grand Théâtre (4), où il y a un très joli cinéma avec orchestre d’une trentaine de musiciens. Nous avons entendu entre autres l’ouverture du Freischütz (5). Le temps qui était sec et froid hier s’est mis à la pluie aujourd’hui. Au surplus il paraît maintenant officiel que la Légion doit quitter Lyon au courant du mois de Janvier pour aller dans le camp de la Valbonne (6), à une trentaine de kilomètres d’ici. On sera tout isolé là-bas et je préfère réellement aller au pays du soleil à Bel-Abbès que dans ce camp!
Tu as donc eu les familles Plantain et Devilliers vendredi au déjeuner? Ici on était pitoyable pour les permissions: pas une n’a été accordée! 
As-tu maintenant sevré Alice? Et se porte-t-elle bien à présent? Georges doit certainement faire des progrès énormes, il parlera sans doute comme un livre lorsque je rentrerai sous un fardeau de lauriers!
Baboureau m’écrit à l’instant qu’il ne partira que fin janvier, ce qui prouve qu’on n’a pas trop besoin de soldats en ce moment! Je suis vraiment content que les sombres prévisions de Leconte en ce qui concerne la caisse de Bordeaux ne se soient pas réalisées, car j’estime Baboureau beaucoup (7)!
Je crois que je fais bien en terminant cette lettre en y joignant mes voeux de Nouvel An. Tout le monde cette année doit souhaiter la même chose: La Paix - et promptement. Souhaitons donc et espérons que nous nous trouverons bientôt tous réunis à la Rue du Chalet. Le reste se trouvera ensuite tout seul.
Une bonne bise pour les enfants et pour toi un long baiser.

Paul



Bon souvenir à Hélène.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Maison L.L. et Cie" : Société Leconte et Compagnie.
2 ) - Baboureau et Siret étaient tous deux employés du bureau de Bordeaux de la maison L. Leconte et Cie, dont Paul était un des associés avec son ami Penhoat. Siret était un parent d'Hélène, l'employée de Marthe.
3) - "Maître Bonamy" : avoué nantais mandaté par Paul pour requérir la levée du séquestre de ses parts dans la société Leconte.
4) - Grand Téâtre: il s'agit de l'Opéra Grand Théâtre
5) - "du Freischütz": très célèbre ouverture de l'opéra romantique de Carl Maria von Weber, créé en 1821 à Berlin. L'orchestre n'avait peut-être pas eu le temps depuis le début de la guerre de remplacer dans son répertoire toutes les pièces d'origine allemande, évidemment censurées des programmes français. Paul, lui-même, joue le jeu : il n'écrit pas le nom de l'auteur, s'évitant ainsi d'être jugé "pro-allemand".
6) - Situé dans l'Ain à 30 km au nord-est de Lyon, créé en 1872, le camp hébergea divers bataillons, notamment pendant les deux guerre mondiales des détachements de la Légion. Mais la Légion devait garder son dépôt constitué en août 1914 rue de la Vierge dans le 7ème arrondissement (devenue en 1945 rue Gilbert Dru).
7) - Le chiffre d'affaire du bureau de Bordeaux de la société Leconte et Cie n'avait donc pas été trop mauvais pour l'année 1914, en dépit des prévisions pessimistes de Lucien Leconte.

jeudi 25 décembre 2014

Lettre du 26 décembre 1914


Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 26 Décembre 1914

Ma chère femme,

J’ai reçu ce matin ta lettre du 23 et ce soir celle du 24 courant. Ne t’inquiète pas au sujet de l’opposition à faire : comme le séquestre a été ordonné par le Procureur de la République à Nantes (1), c’est à Nantes qu’il faut faire opposition. J’ai donc chargé un avoué Me Bonamy, 10 Quai Orléans à Nantes de faire le nécessaire et tu n’as absolument rien à faire : je t’avais du reste dit tout cela et je t’avais même envoyé la copie de ma lettre à Mr. Leconte : tu étais probablement trop émotionnée ! Enfin, je te répète, en ce qui concerne l’opposition le nécessaire est fait par moi ! Comme j’ai été toujours dans la maison L.L. et Cie Mr. Leconte témoignera que je n’ai point quitté Bordeaux depuis 1906. Je ne croyais pas du reste que j’avais besoin de faire viser ma déclaration d’étranger en changeant simplement de domicile, mais seulement en changeant de ville. Mais comme tu le dis Mme Constant (2) peut te donner une attestation que nous avons habité Rue Clément de 1908 à 1910. Pour le moment je ne vois cependant pas beaucoup l’utilité immédiate de cette pièce : si tu peux l’avoir à l’occasion prends la mais n’en fais rien à moins que l’avoué de Nantes la demande. Tu n’as donc qu’à te tenir tranquille si rien de nouveau n’intervient : Si tu peux avoir d’autres fonds à la banque prends-en, mais laisse les titres en dépôt à la banque, car il est certain qu’on lèvera le séquestre et ce n’est pas prudent d’avoir pour 25000 Frs. de valeurs à la maison.
Ce qui m’étonne encore c’est que Baboureau qui était avec toi au commissariat n’ait pas cité comme référence Mr. Anseau, Adjoint au Commissariat Central de Police de Bordeaux et parent de Mr. Lagisquet. A. me connaît et m’a rendu service au début de la mobilisation. Au besoin Mr. Lagisquet, 80 rue Bertrand de Goth te le présentera avec plaisir et comme c’est un homme très influent, cela ne pourrait être que très utile. Je sais que je peux compter sur MM. Wooloughan, Lagache, Colombier, Sursol, Capeiron etc. (3) et il m’est très agréable de constater qu’ils ne me renient pas en ces heures critiques.
L’essentiel est que tu peux rester dans la maison et que les voisins ne te fassent pas de misère. Comme au besoin Mr. W. (4) offre de t’avancer de l’argent et que tu en as toi-même, ne te fais pas de mauvais sang car je pense bien que d’ici un mois au plus tard le séquestre sera levé !
Je suis étonné que tu ne reçoives pas régulièrement ma correspondance ! Je t’écris cependant assez souvent, c.à.d. au moins 3 ou 4 fois la semaine ! Nul doute que tu as reçu entretemps ma dernière lettre et la carte ! Hier, Noël, j’ai fait avec Valentin une jolie promenade à la Croix Rousse (5), d’où l’on a une vue superbe sur Lyon. Nous y avons déjeuné et le soir nous étions au Cinéma et au Café ! Je parie que les évènements de jeudi (6) t’ont tellement impressionnée que tu as passé une journée plutôt désagréable hier ?
Il devient de plus en plus certain que j’irai prochainement à Sidi bel Abbès, mais je ne peux pas encore dire si cela sera en 8 ou 15 jours au plus tard. Les gens auxquels j’ai eu affaire ici sont très bienveillants : je souhaite seulement que cette malheureuse affaire de séquestre sera réglée bientôt pour que tu puisses vivre relativement tranquille.
Tu me raconteras ce que les enfants ont fait en voyant l’arbre et leurs jouets et tu les embrasseras bien fort pour moi.
Mille tendresses

                            Paul

Notes (François Beautier)
1) - "à Nantes" : siège de la société L. Leconte et Compagnie dont Paul possède une part du capital.
2) -  "Mme Constant" : logeuse ou voisine du couple Gusdorf, de 1908 à 1910, juste après leur mariage en 1908 et l'arrivée de Marthe à Bordeaux.
3) - "Lagache, Colombier, Sursol, Capeiron" : ces témoins favorables à Paul ne sont nommés que dans ce courrier.
4) - "Mr. W." : Mr. Wooloughan.
5) - "la Croix-Rousse" : quartier élevé du nord de la ville de Lyon, dominant le Rhône et la Saône.
6) - "les événements de jeudi" : référence à la veille de Noël, jour de la mise sous séquestre des biens de Paul, sans doute avec perquisition du logement occupé par Marthe et les enfants, voire avec placement de scellés sur certains meubles.

mardi 23 décembre 2014

Carte postale 24 décembre 1914


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

J’ai commencé aujourd’hui la consommation de toutes les bonnes choses que tu m’as envoyées - encore une fois merci. Bab. a enfin écrit ; tout paraît être en règle heureusement. Peut-être vais-je prendre une partie de ton chocolat en route pour l’Algérie, car je crois que j’y irai dans quelques jours.
1000 baisers pour toi et les enfants

                                                     Paul

mardi 9 décembre 2014

Carte postale 10 décembre 1914


Carte postale  Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22 
Caudéran

le 10 Décembre 1914 

Chérie,

  Je viens de recevoir ta lettre du 7 et celle du 2 de Bayonne ainsi que la carte de Cambo me sont parvenues hier. Mr. Robin m’a écrit au sujet du loyer et je lui ai répondu hier qu’étant sous les drapeaux je bénéficie du moratorium. Qu’en conséquence je refuse de payer pour faire valoir mes droits, mais que je m’efforcerai de lui payer prochainement partie ou totalité du terme, sans préjudice pour mes droits et dans l’unique but de lui faire plaisir. Donc ne paie rien jusqu’à nouvel ordre et attendons les avis de la banque si les intérêts sont payés. Gelischrautksystem 1903 1234 (1). Le premier cran après l’interruption ne compte pas. Plantain (2) m’écrit une longue lettre dans le puits d’une mine près Béthune. Je t’avais dit que Lang a été blessé à la tête en même temps que Rickwig (3) aux jambes. Nous avons demain un départ pour le front et dans une huitaine un autre. Il est aussi question d’un prochain départ pour l’Algérie, mais rien n’est officiel pour ce dernier.
J’espère que tout le monde va bien et t’embrasse ainsi que les enfants. 

                                              Paul
Mes amitiés à la famille Devilliers.
Le bonjour à Hélène.
L. (4) ne viendra pas à Bordeaux - je ne marche pas.


Notes: (François Beautier)
(1) "Gelischrautksystem 1903 1234" : Paul donne à Marthe la marque, le type et la combinaison du coffre-fort où il a déposé des espèces et des titres, en précisant la façon de compter les crans.
(2)  "Plantain" : ami de Paul habitant Bordeaux, affecté à la garde des mines dans le Pas-de-Calais. 
(3)  "Lang et Rickwig" : ? (Paul n'en parle que dans cette lettre)
(4)  "L." ("ne viendra pas à Bordeaux") : cette initiale désigne L.Leconte, fondateur de l'entreprise nantaise. Paul en est l'un des associés et le directeur du bureau de Bordeaux qu'il ne souhaite aucunement remettre à Leconte.


dimanche 7 décembre 2014

Lettre du 8 décembre 1914

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux (Gironde)
le 8 Décembre 1914


Chérie,
Hier matin, juste au moment où j’allais t’annoncer que dorénavant je mettrais aussi longtemps que toi pour répondre aux lettres reçues, le sergent fourrier venait me remettre tes lignes de samedi. C’est égal, tu n’es pas bien pressée pour me donner de tes nouvelles ! Enfin puisque tu es rentrée maintenant, j’espère que tu es plus à ton aise. Je pense aussi que ton voyage s’est bien passé et que tu n’as pas eu la même réception à la mairie de Caudéran qu’à celle de Bayonne. Donne moi bientôt des nouvelles à ce sujet et dis moi aussi combien de temps la famille Devilliers restera avec toi. Comme le gouvernement va rentrer à Paris (1), je crains bien que les locataires de D. n’en fassent autant, tout en souhaitant que la famille Devilliers reste avec toi au moins une bonne quinzaine pour te convaincre que tu ne risques rien à Caudéran.
J’ai bien regretté de ne pas avoir vu Cambo et la belle demeure de Maître Rostand (2); ce sera peut-être pour plus tard.
J’ai fini par m’habituer ici et je commence à trouver la vie à Lyon bien agréable (tout est relatif bien entendu). Au bureau de la 2° il y a fort à faire mais les gradés, en partie de Bel Abbès (3), en partie des rengagés sont des gens agréables malgré leur abord un peu rude. Le Capitaine, un homme d’un certain âge, est très bienveillant pour ses hommes et surtout très juste. Il se rend compte de tout par lui même et ne se gêne pas de goûter l’ordinaire à la cuisine et de crier si les soins voulus de propreté etc. ne sont pas donnés. Il entend tous les matins les hommes qui voudraient lui parler personnellement ; au rapport, un officier demande en outre journellement si quelqu’un a des réclamations à faire. La nourriture est suffisante et point mauvaise. Grâce à un arrangement avec le Caporal d’Ordinaire, je reçois mes plats à part, mais personnellement je ne suis pas aussi bien nourri qu’à Bayonne au mess.
La ville de Lyon est une des plus belles que j’ai vues. Des rues larges et modernes, des maisons de 4, 5, 6 et 7 étages, un éclairage parfait, une grande propreté. Des cabinets souterrains, très luxueux, avec lavabo gratuit et demande de se laver (sans pourboire) dans l’intérêt de l’hygiène ; des cireuses automatiques à 10 cs ; des comptoirs où le café, thé, lait etc. est servi à 10 cs la tasse. La ville a des places vastes et aérées avec des mouvements superbes, des églises et édifices publics d’un goût parfait et souvent très vieux et d’un style difficile à décrire. Le Rhône et la Saône avec d’innombrables ponts traversent la ville dans toute sa longueur et les mouettes y font leur vol gracieux bien que la mer soit distante de 350 km env. J’étais dimanche (après une douche dans une des “Douches Lyonnaises” très élégantes et démocratiques en même temps : 35 cs avec serviettes et savon) par la ‘Fourvière’ quelque chose comme le sommet de Montmartre à Paris avec une église magnifique et d’où l’on a une vue superbe sur la ville et jusqu’aux cimes des Alpes ; on voyait le Mont Blanc ! Genève est en effet à env. 80 km.
Ce qu’il y a maintenant de moins agréable, à la Légion, ce sont les soldats, du moins dans notre compagnie. Il y a là nombre de juifs polonais, russes et allemands (4), parlant un jargon mi-allemand mi-hébreu (5); des turcs, des espagnols et quelques suisses. Dans notre cantonnement, il n’y a qu’1 1/2 compagnies, les autres sont dispersés dans la ville. Depuis quelques jours il y a aussi une douzaine d’Américains et je vais tâcher d’en faire plus ample connaissance pour avoir l’occasion de parler l’anglais. On nous exerce aussi ferme : 1/2 compagnie va partir ces jours ci sur le front et d’autres vont suivre.
Quant à la situation militaire, je suis toujours optimiste, nous avons bien avancé ces jours ci et si l’avance russe est momentanément arrêtée, il ne reste pas moins vrai que les allemands, avec leurs attaques désespérées, perdent un monde fou. Enfin, l’Italie s’est déclarée nettement favorable aux alliés et elle prendra partie pour eux un jour ou l’autre. Tu as certainement lu qu’après Friedrichshafen (6), Fribourg en Brisgau (7) a été bombardée par les avions alliés et la ligne de chemin de fer détruite.
Baboureau doit partir le 20 pour être versé dans le service armé ! Je vais donc faire donner la procuration à Siret (8) qui, lui, est définitivement réformé.
Les enfants se remettent certainement bientôt complètement. Embrasse les bien pour moi et dis le bonjour à la famille Devilliers et à Hélène ainsi qu’à Mme et Georgette Plantain lorsque tu les verras.
Meilleurs baisers.
  Paul

P.S. As tu été au Comptoir d’Escompte, allée de Tourny, pour régulariser ta procuration ?

Sur le “Journal” (9) de samedi dernier, il était question d’un cas où la saisie d’une maison allemande n’a pas été maintenue ; on a levé les scellés parce que le propriétaire s’était engagé pour la durée de la guerre au 1° Etranger.

Notes: (François Beautier)
(1) "le gouvernement va bientôt rentrer à Paris" : sur injonction du chef d'état-major général de l'armée française (Joseph Joffre) le gouvernement s'est officiellement replié à Bordeaux du 2 septembre au 8 décembre 1914, le ministère de la guerre y restant jusqu’au 15 janvier 1915.
(2) "Maître Rostand" : il s’agit d’Edmond Rostand (1868-1918), dramaturge célèbre (auteur notamment de Cyrano de Bergerac, L’Aiglon, Chantecler), académicien depuis 1901, grand bourgeois dreyfusard, pacifiste (Chantecler est joué la première fois en 1910), patriote (il s’engage en 1914 mais est réformé), humaniste,  qui vit depuis 1906 dans sa villa Arnaga, à Cambo-les-Bains (Pays basque), près de Bayonne.
(3) "Bel Abbès" : Sidi Bel Abbès, en Algérie occidentale, siège principal de la Légion en Afrique du Nord. 
(4) "juifs polonais, russes et allemands" : Paul prend à son compte un préjugé antisémite qui est cependant moins partagé dans les rangs de la Légion étrangère que de l'Armée. 
(5) "jargon mi-allemand mi-hébreu" : Paul nie ainsi au yiddish le statut de langue, de même qu'il indique, en ne mettant jamais de majuscule au mot "Juif", qu'il ne considère pas les juifs (membres d'une communauté religieuse), comme un peuple ou une nation officiellement constitués.
(6) "Friedrichshafen" : site de construction des ballons dirigeables Zeppelin, la ville fut pour la première fois bombardée par l'aviation française le 23 novembre 1914 (les installations Zeppelin avaient été attaquées par un aviateur français dès le 14 août).
(7) "Fribourg en Brisgau" : les terrains d'aviation et la gare de Fribourg en Brisgau furent pour la première fois bombardés le 4 décembre 1914 lors d'un raid français.
(8)"Siret" : collaborateur de Paul à Bordeaux.
(9) "Le Journal" : Paul est abonné au quotidien national "Le Journal", que Marthe lui réexpédie régulièrement sous manchette, et dont il lui renvoie les articles découpés qu'il veut conserver ou lui faire lire. Il s'agit de l'un des grands quotidiens nationaux de l'époque, orienté vers un lectorat de classe moyenne, cultivé, républicain, libéral, patriote, ouvert aux Anglais et aux Américains. Son directeur, Charles Humbert, homme politique important, spécialiste des questions militaires et très critique face à l'Armée française, sera arrêté en février 1918 puis rapidement acquitté du soupçon d'avoir racheté Le Journal, en 1911, avec de l'argent allemand.

mercredi 3 décembre 2014

Lettre du 03/12/1914






































Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux  (Gironde)

le 3 Décembre 1914

Ma Chère Femme,

Me voilà enfin revenu à une meilleure conception de la vie en général et de celle du soldat français en particulier. L’application judicieuse du système D (1) commence à porter ses fruits et je suis sorti bon premier d’un concours pour le poste de secrétaire au bureau de la 2° Compagnie, 1° Etranger rue de la Vierge, où je me suis installé depuis hier. Mieux que cela : Mes écriteaux calligraphiques ont attiré l’attention de l’Adjudant-Chef du Colonel et si ma maudite nationalité ne s’y oppose pas, j’entrerai comme secrétaire du Colonel Rue de la Guillaudière. On commence à connaître les supérieurs qui, en majeure partie, appartiennent à l’active - la conséquence en est une discipline beaucoup plus sévère qu’à Bayonne. J’ai changé aussi de chambre et me trouve maintenant dans une petite salle avec 9 autres poilus. Nous avons touché une 2° couverture et on nous a mis des tréteaux sous les paillasses. Reste le repas à la gamelle : La viande est bonne et assez bien préparée, mais la façon de recevoir le manger et de l’absorber est décevante pour un tyran comme moi qui est gâté par sa petite femme ! On se lève à 6 hs., on descend dans la cour où, sous un préau, il y a une dizaine de lavabos. On s’y débarbouille et puis on remonte, prendre son café dit “jus” et qui est meilleur que sa réputation, tout comme Marie Stuart. On graisse ses chaussures et on nettoie la chambre : le secrétaire allume sa pipe sous prétexte que sa caste est exempte des corvées. Il s’éclipse également du rassemblement vers 7 hs. et descend vers 7.15 hs. au bureau où il bûche comme un nègre jusqu’à 10.15/10.30 hs. Puis on nettoie sa gamelle et on attend son tour pour la soupe, absorbée debout sous le dit préau ou dans la cour. Pour la viande, on monte à la chambre et s’assoie sur le lit pour se donner l’apparence d’un Jeune Turc (2). On relève l’ordinaire par une goutte de vin et une tranche de bon saucisson de Lyon (1,80 à 2,00 Fs. la livre) et puis on fume une pipe, tout en causant avec les amis. Le travail reprend à midi ou 12.30 hs. S’il fait sec, il y a marche et exercice dehors, s’il pleut, on fait la théorie sous le préau ou dans les chambres.
Il y a énormément de gradés ici et il sera difficile sinon impossible de gagner des galons. Les volontaires de Bayonne, si rapidement avancés, font assez piètre figure à côté des gradés d’ici dont la plupart ont rengagé. Le pauvre Miègeville ne sait pas bien sur quel pied danser, il est assez déprimé, ne voyant pas bien clair pour ce qui est de son avenir et de la possibilité de se faire embusquer.
A 9 hs. du soir, appel au pied du lit ; même les sous-off. doivent être là à cette heure ; on cause et lit jusqu’à 10 hs où la lumière électrique est éteinte et puis on tâche de dormir bien sur la couche assez dure, se rappelant qu’auprès de ma blonde il fait bon dormir. Je t’écris ces lignes à Caudéran, pensant que tu y arriveras samedi. Inutile de te dire que je n’ai reçu aucun signe de vie de toi et que je l’attends avec impatience.
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                            Ton Paul

PS. Mes amitiés aux Devilliers et le bonjour à Hélène. Mr. D. est-il rétabli ?

J’ai dîné royalement en ville pour 1 Fr 50 et je suis de riche humeur. On a ici du bon vin du Beaujolais pour 25 et 30 cs le litre.


Notes (François Beautier): 
1: "système D" : expression populaire pastichant le jargon des chefs d'armées et d'industries pour désigner le recours à la débrouillardise. Paul a pu hésiter à employer l'expression plus grossière "système démerderen zizich" (sie sich = toi-même), parodiant l'allemand, alors à la mode dans les armées françaises.  
2. "l'apparence d'un Jeune Turc" : Paul actualise l'expression "se prendre pour un pacha" en se référant aux membres du parti politique alors au pouvoir en Turquie.