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mercredi 6 septembre 2017

Carte postale du 07.09.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dépôt des Isolés
Oudjda, le 7/9 17

Ma Chérie,

Cela commence à devenir tout de même long ici à Oudjda ! Heureusement que le grand Kaïd (1) m’a promis que je serai le 16 avec toi, sans cela je pourrais désespérer, car voilà près de I5 jours qu’on est partis de Taza.
Bons baisers et à bientôt.


Paul


Note (François Beautier)
1) - « le grand Kaïd » : cette expression d’origine arabe (le caïd étant le chef) désigne en argot militaire le chef de corps, c’est-à-dire le plus souvent le colonel du régiment.


dimanche 7 décembre 2014

Lettre du 8 décembre 1914

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux (Gironde)
le 8 Décembre 1914


Chérie,
Hier matin, juste au moment où j’allais t’annoncer que dorénavant je mettrais aussi longtemps que toi pour répondre aux lettres reçues, le sergent fourrier venait me remettre tes lignes de samedi. C’est égal, tu n’es pas bien pressée pour me donner de tes nouvelles ! Enfin puisque tu es rentrée maintenant, j’espère que tu es plus à ton aise. Je pense aussi que ton voyage s’est bien passé et que tu n’as pas eu la même réception à la mairie de Caudéran qu’à celle de Bayonne. Donne moi bientôt des nouvelles à ce sujet et dis moi aussi combien de temps la famille Devilliers restera avec toi. Comme le gouvernement va rentrer à Paris (1), je crains bien que les locataires de D. n’en fassent autant, tout en souhaitant que la famille Devilliers reste avec toi au moins une bonne quinzaine pour te convaincre que tu ne risques rien à Caudéran.
J’ai bien regretté de ne pas avoir vu Cambo et la belle demeure de Maître Rostand (2); ce sera peut-être pour plus tard.
J’ai fini par m’habituer ici et je commence à trouver la vie à Lyon bien agréable (tout est relatif bien entendu). Au bureau de la 2° il y a fort à faire mais les gradés, en partie de Bel Abbès (3), en partie des rengagés sont des gens agréables malgré leur abord un peu rude. Le Capitaine, un homme d’un certain âge, est très bienveillant pour ses hommes et surtout très juste. Il se rend compte de tout par lui même et ne se gêne pas de goûter l’ordinaire à la cuisine et de crier si les soins voulus de propreté etc. ne sont pas donnés. Il entend tous les matins les hommes qui voudraient lui parler personnellement ; au rapport, un officier demande en outre journellement si quelqu’un a des réclamations à faire. La nourriture est suffisante et point mauvaise. Grâce à un arrangement avec le Caporal d’Ordinaire, je reçois mes plats à part, mais personnellement je ne suis pas aussi bien nourri qu’à Bayonne au mess.
La ville de Lyon est une des plus belles que j’ai vues. Des rues larges et modernes, des maisons de 4, 5, 6 et 7 étages, un éclairage parfait, une grande propreté. Des cabinets souterrains, très luxueux, avec lavabo gratuit et demande de se laver (sans pourboire) dans l’intérêt de l’hygiène ; des cireuses automatiques à 10 cs ; des comptoirs où le café, thé, lait etc. est servi à 10 cs la tasse. La ville a des places vastes et aérées avec des mouvements superbes, des églises et édifices publics d’un goût parfait et souvent très vieux et d’un style difficile à décrire. Le Rhône et la Saône avec d’innombrables ponts traversent la ville dans toute sa longueur et les mouettes y font leur vol gracieux bien que la mer soit distante de 350 km env. J’étais dimanche (après une douche dans une des “Douches Lyonnaises” très élégantes et démocratiques en même temps : 35 cs avec serviettes et savon) par la ‘Fourvière’ quelque chose comme le sommet de Montmartre à Paris avec une église magnifique et d’où l’on a une vue superbe sur la ville et jusqu’aux cimes des Alpes ; on voyait le Mont Blanc ! Genève est en effet à env. 80 km.
Ce qu’il y a maintenant de moins agréable, à la Légion, ce sont les soldats, du moins dans notre compagnie. Il y a là nombre de juifs polonais, russes et allemands (4), parlant un jargon mi-allemand mi-hébreu (5); des turcs, des espagnols et quelques suisses. Dans notre cantonnement, il n’y a qu’1 1/2 compagnies, les autres sont dispersés dans la ville. Depuis quelques jours il y a aussi une douzaine d’Américains et je vais tâcher d’en faire plus ample connaissance pour avoir l’occasion de parler l’anglais. On nous exerce aussi ferme : 1/2 compagnie va partir ces jours ci sur le front et d’autres vont suivre.
Quant à la situation militaire, je suis toujours optimiste, nous avons bien avancé ces jours ci et si l’avance russe est momentanément arrêtée, il ne reste pas moins vrai que les allemands, avec leurs attaques désespérées, perdent un monde fou. Enfin, l’Italie s’est déclarée nettement favorable aux alliés et elle prendra partie pour eux un jour ou l’autre. Tu as certainement lu qu’après Friedrichshafen (6), Fribourg en Brisgau (7) a été bombardée par les avions alliés et la ligne de chemin de fer détruite.
Baboureau doit partir le 20 pour être versé dans le service armé ! Je vais donc faire donner la procuration à Siret (8) qui, lui, est définitivement réformé.
Les enfants se remettent certainement bientôt complètement. Embrasse les bien pour moi et dis le bonjour à la famille Devilliers et à Hélène ainsi qu’à Mme et Georgette Plantain lorsque tu les verras.
Meilleurs baisers.
  Paul

P.S. As tu été au Comptoir d’Escompte, allée de Tourny, pour régulariser ta procuration ?

Sur le “Journal” (9) de samedi dernier, il était question d’un cas où la saisie d’une maison allemande n’a pas été maintenue ; on a levé les scellés parce que le propriétaire s’était engagé pour la durée de la guerre au 1° Etranger.

Notes: (François Beautier)
(1) "le gouvernement va bientôt rentrer à Paris" : sur injonction du chef d'état-major général de l'armée française (Joseph Joffre) le gouvernement s'est officiellement replié à Bordeaux du 2 septembre au 8 décembre 1914, le ministère de la guerre y restant jusqu’au 15 janvier 1915.
(2) "Maître Rostand" : il s’agit d’Edmond Rostand (1868-1918), dramaturge célèbre (auteur notamment de Cyrano de Bergerac, L’Aiglon, Chantecler), académicien depuis 1901, grand bourgeois dreyfusard, pacifiste (Chantecler est joué la première fois en 1910), patriote (il s’engage en 1914 mais est réformé), humaniste,  qui vit depuis 1906 dans sa villa Arnaga, à Cambo-les-Bains (Pays basque), près de Bayonne.
(3) "Bel Abbès" : Sidi Bel Abbès, en Algérie occidentale, siège principal de la Légion en Afrique du Nord. 
(4) "juifs polonais, russes et allemands" : Paul prend à son compte un préjugé antisémite qui est cependant moins partagé dans les rangs de la Légion étrangère que de l'Armée. 
(5) "jargon mi-allemand mi-hébreu" : Paul nie ainsi au yiddish le statut de langue, de même qu'il indique, en ne mettant jamais de majuscule au mot "Juif", qu'il ne considère pas les juifs (membres d'une communauté religieuse), comme un peuple ou une nation officiellement constitués.
(6) "Friedrichshafen" : site de construction des ballons dirigeables Zeppelin, la ville fut pour la première fois bombardée par l'aviation française le 23 novembre 1914 (les installations Zeppelin avaient été attaquées par un aviateur français dès le 14 août).
(7) "Fribourg en Brisgau" : les terrains d'aviation et la gare de Fribourg en Brisgau furent pour la première fois bombardés le 4 décembre 1914 lors d'un raid français.
(8)"Siret" : collaborateur de Paul à Bordeaux.
(9) "Le Journal" : Paul est abonné au quotidien national "Le Journal", que Marthe lui réexpédie régulièrement sous manchette, et dont il lui renvoie les articles découpés qu'il veut conserver ou lui faire lire. Il s'agit de l'un des grands quotidiens nationaux de l'époque, orienté vers un lectorat de classe moyenne, cultivé, républicain, libéral, patriote, ouvert aux Anglais et aux Américains. Son directeur, Charles Humbert, homme politique important, spécialiste des questions militaires et très critique face à l'Armée française, sera arrêté en février 1918 puis rapidement acquitté du soupçon d'avoir racheté Le Journal, en 1911, avec de l'argent allemand.

dimanche 24 août 2014

En guise d'introduction: Paul

En guise d'introduction: Paul

Paul vers 1900
Paul Gusdorf naquit le 3 avril 1882 à Bisperode, gros bourg situé au coeur de l’Allemagne, à peu près à égale distance d’Amsterdam et de Berlin. Hanovre est la ville la plus proche, mais le bourg était administrativement rattaché au Duché de Braunschweig. Il comptait alors un millier d’habitants. D’après le témoignage, datant des années 1980, du seul survivant du côté allemand de la famille, les parents de Paul, implantés depuis longtemps dans la région, possédaient des terres, et son père Theodor Gusdorf était marchand de grain itinérant. La même source décrit un intérêt familial pour les arts, la musique et le chant en particulier, et signale l’existence d’ancêtres rabbins. Paul a deux frères, Adolf et Siegmund (!!!) et une soeur, Ida.
Il fait ses études à la célèbre Samson Schule de Wolfenbüttel, fondée en 1786, qui fonctionna jusqu‘en 1928. École juive à l’origine, elle pratiquait un enseignement moderne pour préparer ses élèves aux professions du commerce et de l’artisanat, et accueillait également des non-juifs. Quand Paul en sort en 1898, c’est pour entrer comme « correspondent » chez « S.D. Blank, Manufaktur-Waren en gros », société de négoce en tissus basée à Braunschweig, où il passe trois ans. 
C’est à cette époque qu’il rencontre chez un de ses clients, dans des circonstances pleines de poésie qu’il racontera dans une lettre, une certaine Marthe Sturm.
De 1902 à 1905, il est « Buchhalter und Correspondant » à Hanovre chez M. Molling & Co. Celui-ci lui délivre un certificat où il le décrit comme « un homme de confiance, intelligent, et toujours sur la brèche». Il travaille ensuite de 1905 à 1907 à Mulhouse, alors allemande, pour la société Benjamin Hauser. 
Outre ses activités professionnelles, il s’adonne à la littérature: le Sonntagsblatt de Braunschweig publie en 1901 un poème signé Paul Gusdorf, « Friedshofruhe », ou « Le calme du cimetière », et le numéro de mai 1904 de la  Westfällische Revue contient un texte de lui, « Vom grauen Alltag », quelque chose comme « Le gris quotidien ».

Entretemps, ses parents sont morts, Theodor à une date inconnue, Minna, née Rosenstein, en mai 1904. Dans les papiers familiaux, une quittance montre que Paul a touché après ce décès la somme de 10700 marks - une fortune. Pour ce jeune homme ambitieux et entreprenant, c’est la liberté. Ce qu’il appelle “le système allemand” lui pèse ; il est attiré par la France, dont il aime la culture et parle couramment la langue; en 1907 il quitte l’Allemagne et s’installe à Nantes, où il travaille  pour la maison L. Leconte et Compagnie, “expéditions, échantillonnage, analyse de marchandises et toutes opérations relatives au chargement, déchargement de navires et transport par mer”. En 1908, Paul rejoint le bureau de Bordeaux; en 1909, il s’associe avec Lucien Leconte et Jean Penhoat pour former une société au capital de 100000 francs, 40000 versés par Leconte et 30000 par chacun des deux autres associés. En 1908 aussi, après huit ans d’une relation en bonne partie épistolaire, il épouse enfin Marthe, qui le rejoint à Bordeaux.
En 1914, le voici père de trois enfants: Suzanne, née en 1909, Georges, le futur philosophe, né en 1912, et la petite Alice. La famille est bourgeoisement installé à Caudéran, rue des Chalets; Paul est à la tête d’un confortable et éclectique portefeuille d’actions et d’obligations, et il a fait son trou, non sans peut-être piétiner quelques orteils, dans le petit monde du commerce bordelais. Il achète du charbon et le revend, notamment à EDF pour ses centrales; il voyage beaucoup, en Angleterre, en Écosse, au pays de Galles… 

Il est toujours, hélas, encombré de sa “maudite nationalité allemande”. Et c’est au mois d’août de cette année-là que les ennuis vont commencer...

Anne-Lise Volmer-Gusdorf, août 2014

samedi 2 août 2014

Bordeaux, le 2 août 1914

Madame P. Gusdorf, Poste Restante, San Sebastien

Bordeaux, le 2 août 1914

Ma chère Marthe,

Dimanche soir, 5 heures 1/2 ! Ton télégramme n’est pas encore arrivé. Heureusement, tout le monde connaît les retards survenus dans la transmission des dépêches depuis hier. Mr. Botzow (1) m’a expédié un télégramme hier à midi et il m’est parvenu ce matin à 10 hs. 1/2 ! J’espère donc que vous êtes tous bien arrivés à San Sebastien, que tu as trouvé une pension convenable et que tout le monde est en bonne santé.
La grosse nouvelle de ce matin est que l’Allemagne a déclaré ce matin la guerre à la Russie ! Hier soir l’ambassadeur a remis la déclaration à St Petersbourg. De Schoen (2) était encore hier soir à Paris et n’a pas demandé ses passeports. Et comme la République attendra d’être attaquée, il se peut que cela se tire encore jusqu’à cette nuit ou demain. Car les troupes allemandes sont sur la frontière même, les troupes françaises à huit kilomètres à l’arrière.
La mobilisation se poursuit ici tranquillement, les vivres ont doublé à en juger par les prix des restaurants où on ne mange plus au prix fixe mais exclusivement à la carte. Tout est réquisitionné pour l’armée. Une affiche concernant les étrangers de quelque nationalité qu’ils soient a été placardée hier soir. Ils doivent se présenter demain à la mairie. Ceux qui veulent rester et qui peuvent justifier de moyens d’existence recevront un  permis de séjour. Ceux qui veulent partir doivent écrire au préfet par quelle frontière neutre ils veulent passer. On les informera dès que les Chemins de Fer auront repris le service quand ils pourront partir.
J’irai donc demain à la mairie aussi bien de Bordeaux que de Caudéran et dès que je verrai clair je t’aviserai. A partir de mardi aucun étranger ne doit se déplacer sans autorisation spéciale (laisser passer).
L’oncle Botzow me priait par fil d’avancer les fonds nécessaire à son neveu pour que celui-ci puisse partir avec le premier bateau en partance. Comme j’apprends qu’il y aura encore ce soir un train pour l’Espagne, je viens de l’envoyer à la gare pour qu’il se renseigne s’il peut partir. Il irait alors ce soir à San Sebastien et de là à Barcelone pour trouver un bateau pour Gênes ; ceci à la condition que l’Italie reste neutre, car dans le cas contraire, les lignes de navigation avec l’Italie seraient coupées.
Mr. Botzow revient à l’instant ; il peut essayer de partir ce soir à 19 hs 40 et sera donc demain à San Sebastian. Il te verra peut-être, mais de toute façon il emportera cette lettre pour la mettre dans le train à Hendaye de façon à ce que tu sois plus sûre de la recevoir.
La grande maison est triste quand on y est tout seul. Hier soir, je me suis arrêté devant les lits des gosses, les deux de Suzanne et Georges et le berceau de la petite ... Que nous soyons bientôt tous réunis à la Rue des Chalets !
Il n’y a, hélas, presque plus d’espoir que la guerre avec l’Allemagne soit évitée. Et si cela commence, Dieu sait comment cela tournera ! Guillaume harangue son peuple en les invitant à aller s’agenouiller à l’église prier le tout puissant que la Victoire suive le drapeau allemand. Si ce n’était pas aussi tragique, on rirait aux éclats en lisant ce discours au prince de la paix !
Reposez vous bien à St Sébastien et donne moi bientôt de tes nouvelles par télégramme, la présente lettre ira Poste Restante.
Sois tranquille sur mon sort, je reste le plus possible au bureau et ne sors presque pas.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi même mes meilleurs baisers.

Paul


Le bonjour à Hélène de son neveu et de moi !

(1) Oncle d'un employé allemand de Paul
(2) Ambassadeur d'Allemagne à Paris