samedi 3 octobre 2015

Carte postale du 03.10.1915

Marabouts

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 3-10-1915

Chérie,

Ta lettre du 26 Septembre vient de me parvenir. Comme je le disais à différentes reprises, nous sommes toujours sous les tentes et il est difficile d’écrire régulièrement. J’espère néanmoins pouvoir t’écrire une lettre demain et, entretemps t’embrasse, toi et les enfants. 


                                              Paul

vendredi 2 octobre 2015

Carte postale du 03.10.1915

http://www.la-legion-au-maroc.fr/legionnaires-batisseurs-et-constructeurs-de-routes.html

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 3-10-1915

Chérie,

Ta lettre du 26 Septembre vient de me parvenir. Comme je le disais à différentes reprises, nous sommes toujours sous les tentes et il est difficile d’écrire régulièrement. J’espère néanmoins pouvoir t’écrire une lettre demain et, entretemps t’embrasse, toi et les enfants. 


                                              Paul

mercredi 30 septembre 2015

Lettre du 01.10.1915



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 1° Octobre 1915

Ma chérie,

Nous voilà déjà au mois d’Octobre : encore 3 mois et l’année 1915 aura vécu ! Mon seul désir est de voir la fin de la guerre, avant le 31 Décembre ! Comme les Communiqués de ce dernier temps sont excellents, tout espoir n’est point perdu. Le communiqué affiché hier parlait de l’anéantissement de 3 corps d’armée allemands, soit près de 200 000 hommes, et de la prise de 79 canons (1). Il semblerait donc qu’on a commencé le grand coup décisif et s’il réussissait à faire reculer l’armée allemande jusqu’à la frontière seulement, on pourrait réellement parler d’une terminaison prochaine des opérations. Attendons donc la suite des évènements qui un jour ou l’autre devront nécessairement se précipiter .
Je viens de lire une jolie description illustrée de la maison du poète Gabriele d’Annunzio (2) en France, au Moulleau près d’Arcachon. Il est dommage que nous n’ayons pas eu le temps de pousser jusque là ; il y a un petit tramway qui relie le Moulleau à Arcachon. C’est là aussi qu’on voit l’Océan. La maison d’Annunzio est donc une jolie villa dont l’intérieur montre un luxe raffiné jusque dans les derniers détails. Lui est toujours accompagné par 3 lévriers blancs des Pyrénées ! 
Ta lettre du 20 Septembre vient de me parvenir à l’instant. Pourquoi diable veux-tu que ce distingué Sturm soit un Sturm émigré (3)? Le nom Sturm n’est pas si rare que cela en Allemagne. Pour ma part, j’ai connu le lutteur Albert Sturm, champion de Berlin, et un cycliste Sturm, Bavarois ou Saxon (4)!
Merci du paquet de chasselas qui, j’espère, ne subira pas le même sort que le dernier envoi de chocolat. Comme fruit il n’y a guère ici que des figues et des grenades, les dernières, bien mûres maintenant, sont délicieuses. En as-tu jamais mangé ? Les bicots qui, au début, venaient très nombreux vendre des volailles, oeufs etc., sont devenus rares, probablement parce qu’ils ne veulent pas vendre aux prix prescrits (5).
Je suis content aussi d’avoir passé sans aucun dérangement la période des grandes chaleurs. Les cas de fièvre etc. étaient du reste relativement rares dans notre Compagnie qui, l’année dernière, avait été bien éprouvée. Maintenant les nuits sont tellement fraîches que j’ai sorti hier soir un de mes caleçons en tricot et mon chandail.
Ce qui m’étonne énormément c’est que Georges reste tellement en retard en comparaison avec ses soeurs. On dit que d’une façon générale les garçons se développent plus lentement que les fillettes, mais je n’aurais pas cru que la différence soit aussi sensible. Tu ne peux pas te figurer combien je regrette de ne pas pouvoir suivre de près la progression de nos enfants ! Qu’ils aiment voir Guignol au Parc, je me le figure bien, car déjà de mon temps Suzette et Georges s’y amusaient énormément !
Les constructions de notre poste de Djebla se poursuivent activement et j’espère que d’ici quelque temps on nous donnera au moins du repos le dimanche après-midi. Les bâtiments des P.T.T., Bureau de la Place, Popote (6) des Officiers, cuisines et Poste de Police sont terminés. Ce qui est malheureux, c’est que nous soyons toujours sous la guignole.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

                                               Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "79 canons" : le jour même de cette lettre, le commandant en chef Pétain ordonne l'arrêt de la Seconde bataille de Champagne, trop coûteuse en hommes pour un trop faible gain.
2) - "d'Annunzio" : Gabriele d'Annunzio, prince de Montenevoso, écrivain nationaliste italien (1863-1938), avait fait entre 1910 et 1915 un long séjour au Moulleau, au bord du Bassin d'Arcachon; il y suivait sa maîtresse, Romaine Brooks. Il séjourna dans les villas Saint-Dominique et Caritas.  Il fuyait ses créanciers, et ses maîtresses; il y rédigea "La Léda sans cygne", et "Le Martyre de Saint Sébastien",  et défraya la chronique locale par ses excentricité et ses frasques amoureuses, notamment ancillaires. Il revînt en Italie dès août 1914 et en réclama dès l'automne l'entrée en guerre aux côtés des Alliés. Plus tard il s'engagea dans l'aviation italienne. En septembre 1919 il monta une opération militaire qui lui permit de s'emparer de la ville de Fiume (une des "terres irrédentes"), d'y fonder un État libre qui survécut jusqu'à ce que l'Italie l'intègre militairement en décembre 1920. 
La lecture de cet article sur le Moulleau de d'Annunzio est sans doute à l'origine de l'intérêt de Paul pour le Bassin d'Arcachon. Il achètera une villa au Pyla en 1936. 
3) - Marthe est née Marthe Sturm.
4) - "ou Saxon" : l'Histoire n'a pas conservé de traces de ces deux Sturm sportifs.
5) - "aux prix prescrits" : Paul ne peut pas ignorer que les nationalistes marocains font pression sur les "collaborateurs" des Français pour qu'ils ne leur vendent plus aucune marchandise et ne leur fournissent plus aucun service.
6) - "popote" : ce mot d'argot militaire venu de "pot" (au sens de "casserole" ou de "plat") désigne le local de la table commune des officiers.

dimanche 27 septembre 2015

Lettre du 28.09.1915





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 28 Septbre 1915
                                         (Maroc Oriental)

Ma chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 18 courant ainsi que les journaux jusqu’au 1°. Comme déjà dit, le colis contenant le chocolat a été égaré ou bien a trouvé un amateur en cours de route. Il vaudra donc tout de même mieux recommander les colis voyageant comme échantillon sans valeur pour éviter des pertes pareilles.
Les Communiqués officiels d’hier et d’aujourd’hui étaient très bons. (On les affiche ici au Bureau de la Place). On annonce 20 000 prisonniers valides dont 300 Officiers, beaucoup de canons et des mitrailleuses de pris. L’avance doit être de 1 à 4 km sur un front de 25 km et la bataille continue (1). Inutile de te dire que de tels communiqués jettent tout de suite un rayon d’espoir dans le coeur des engagés pour la durée de la guerre. Espérons que l’affaire aura des suites décisives.
Ce que tu dis là des Allemands habitant l’Amérique me semble juste en partie seulement. Certainement beaucoup, voire même la majorité écrasante d’entre eux, si on les mettait au pied du mur, ne voudraient pas rentrer en Allemagne, mais il ne reste pas moins vrai que la nouvelle génération met plutôt un certain orgueil à être allemand, le peuple le plus haï du monde, alors qu’autrefois on évitait soigneusement de faire paraître tout indice allemand. J’ai souvent remarqué cela au cours de mes voyages, notamment à Londres (2), et il me semble que je t’en ai parlé plus d’une fois. Je me rappelle même avoir eu un long entretien sur la Légion Étrangère avec un groupe d’Allemands à l’hôtel Buecker (3) à Londres où j’ai failli me faire passer à tabac ...
Il ne faut pas croire du reste que notre vie ici est quelque chose d’aventureux : C’est tout ce qu’il y a de plus prosaïque et le cafard fait rage, surtout dans notre Compagnie. D’un autre côté il faut dire que nous ne sommes point exposés ici, car le camp est bien fait et il faudrait des dizaines de milliers de bicots pour nous réduire, avec les précautions prises. Mais je crois que cet hiver il fera bien froid sur ce plateau, si toutefois nous sommes encore là à cette époque. Et mes effets de laine que j’ai naturellement conservés me rendront bien des services !
D’après les hommes de Taza qui sont passés ici ces jours-ci, les Travaux du Chemin de Fer seraient activement poussés. La gare est faite sur une grande échelle et on a construit à côté, c.à.d. au pied du mamelon où est situé Taza, une grande redoute qui contiendra plus tard la ville européenne. Comme la ville est située au centre du Maroc, à la jonction de l’Oriental et de l’Occidental, elle prendra certainement un grand essor une fois la guerre terminée. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aux yeux des Arabes aussi bien que des Européens, Taza a quelque chose de mystérieux. Ainsi tout le monde prétend que la ville que nous occupons n’est pas la véritable Taza, bien qu’elle s’appelle aussi ainsi. Le véritable Taza, bien plus important, doit être cette ville que nous apercevons derrière les montagnes par un temps clair et où aucun Européen n’a encore mis les pieds (4).
As-tu touché des intérêts ces jours-ci ? Je vois qu’en date du 15 Septembre le Métro (5) a baissé et en conclus qu’un coupon a été payé. Comme nous en possédons 6 actions je crois regarde donc ce qu’il en est.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                            Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "la bataille continue" : Paul fait référence à la Seconde bataille de Champagne, décidée par Joffre pour délester la pression allemande sur le front russe. Cette offensive française était coordonnée avec une opération franco-britannique en Artois. Elle fut commencée par l'artillerie le 22 septembre, poursuivie par l'infanterie à partir du 25, et fut d'abord un succès remarquable. Mais les pertes (du côté français : 28 000 tués, 93 000 blessés, 53 000 prisonniers et disparus) sont très vite si élevées au regard de celles des Allemands et d'une si faible avancée du front (3 à 4 km. sans percée) que Pétain ordonne la fin de l'opération le 1er octobre.
2) - "mes voyages": Paul s'est beaucoup déplacé au cours de sa carrière, et s'est notamment rendu en Angleterre et au pays de Galles pour acheter du charbon. Il parle très correctement l'anglais.
3) - "hôtel Buecker" : il s'agit du "Bueckers Hotel", qui fut transformé en hôpital de la Croix Rouge à partir du 2 octobre 1915. 
4) - "n'a encore mis les pieds" : la ville de Taza dont parle Paul portait bien ce nom, mais  sa casbah (cité historique) étant interdite aux étrangers, cette ville était dite "mystérieuse". Les rebelles Tazi (tribu dont Taza est la capitale) ne se résignaient pas à en avoir perdu le contrôle face à l'armée française en mai 1914 et prétendaient qu'il existait une autre Taza, qu'il disaient "la vraie", toujours aux mains des rebelles. Il semble, d'après ce qu'en dit Paul à plusieurs reprises dans ses courriers, que cette "fausse-vraie" Taza était en fait la capitale de la tribu rebelle des Rhiatas,  située à 30 kilomètres à l'ouest de Taza et aujourd'hui dénommée Sidi Abdallah des Rhiata.  
5) - "le Métro" : il s'agit d'actions de la Compagnie du Métropolitain de Paris, société concessionnaire du métro de Paris. Depuis l'ouverture de la première ligne en 1900, ces actions prennent de la valeur, et bien qu'elles en perdent pendant la Grande guerre du fait de la réduction du nombre des utilisateurs, elles demeurent environ 4% au-dessus de leur cours d'émission.

jeudi 24 septembre 2015

Lettre des 24/25.09.1915




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, les 24/25 Septembre 1915
                                        (Maroc Oriental)

Ma chérie,

Je te confirme ma carte d’hier qui t’annonce l’arrivée de ta lettre du 15. Je suis quelque peu étonné que tu n’aies pas encore reçu mes lignes t’informant de notre départ pour Djebla, vu que nous y serons bientôt 3 semaines ! Un journaliste reporter de la “Petite Gironde” (1) est venu nous voir l’autre jour, prenant des photographies du camp en construction ; je serais curieux de savoir si, dans sa description de Djebla, il mentionne aussi les deux principaux attraits : le sirocco et les millions de milliards de mouches. Bon Dieu - si tu existes vraiment - sais-tu seulement qu’il existe tant de mouches ici-bas ?
Les mots des enfants n’étaient point contenus dans ta lettre ; je suppose que Georges écrit déjà aussi bien que Suzette il y a 2 ans ? Les méthodes d’enseignement en usage en France m’intéressent beaucoup et j’aurais suivi avec plaisir les études de notre aîné si l’impitoyable sort n’en avait pas décidé autrement. Ta propre opinion au sujet desdites méthodes a aussi radicalement changé !!! Certes, le mot du jour, “PATIENCE” est surtout propagé par les journaux et cela se comprend fort bien vu que la patience n’a jamais été aussi indispensable qu’actuellement. Mais il est aussi certain que 99,90% de tous les intéressés souhaitent ardemment la fin de cette guerre et cherchent même une occasion pour le confier à leurs semblables. Nous autres ici (et notamment les engagés pour la durée de la guerre) ne vivons presque que de l’espoir que la paix est plus proche qu’on ne le pense généralement. Si j’ai gardé mon optimisme ? Sur l’issue de la guerre, Oui ! Pour ce qui concerne le reste, je suis de plus en plus sujet aux impressions changeantes du jour. Nous parlerons de tout cela de vive voix, mais crois-moi qu’il faut avoir un rude courage pour supporter un changement de vie tel que je l’ai subi. Surtout lorsqu’on ignorait tout de la vie militaire et qu’on croyait qu’un objet noir restait bel et bien noir même si un gradé prétendait qu’il était blanc ! Quelqu’un qui a fait ses 15 ans de service a réellement gagné sa retraite et je suppose même que très souvent le bénéficiaire n’en jouit pas longtemps ! On comprend aussi fort bien pourquoi les idées socialistes prennent toujours plus d’extension, mais on doit reconnaître d’un autre côté que la discipline est indispensable à l’organisme militaire (2). Celui-ci est d’autant plus compliqué à la Légion que la nationalité, la provenance, la situation sociale et l’âge des militaires sont beaucoup plus variés que dans un corps régulier. Au surplus la majorité des Allemands engagés à la Légion ne s’assimilent pas et gardent cet espèce de “Deutschland über alles” (3) inculqué par l’école, tout en reniant leur pays par le fait même de leur engagement. En somme, je crois que la Légion aura vécu, après la guerre, et que les Allemands n’y seront plus reçus. L’auteur de la loi de sursis ne doit pas être identique avec son homonyme Henri Béranger (4), auteur de la loi sur les légionnaires. Cette dernière revient du reste à la surface ou plutôt sur le tapis et il n’est pas impossible qu’elle sera appliquée prochainement. 
Baboureau m’écrit une longue lettre m’apprenant qu’il est mieux portant que jamais. Il manie aussi plus souvent la pelle et la pioche que le fusil et exprime l’espoir que ce sera terminé pour la fin de l’année. S’il pouvait avoir seulement raison.
Tendrement à toi


                                               Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Petite Gironde" : journal "républicain régional" fondé en 1870, édité à Bordeaux, tirant à 325 000 exemplaires en 1914, renommé pour ses nombreuses photographies et ses articles d'écrivains connus, par exemple Paul Margueritte, membre de l'Académie Goncourt, que Marthe appréciait sans doute puisqu'il prônait l'égalité des femmes.
2) - "l'organisme militaire" : Paul sait que son courrier peut être lu par d'autres que Marthe, ce qui justifie sa prudence : après avoir dit sa compréhension de l'expansion du socialisme (en fait, du marxisme), il reconnaît la discipline indispensable à l'armée...
3) - "Deutschland über alles" : "l'Allemagne au-dessus de tout", dont Paul fait le symbole du nationalisme viscéral des Allemands même engagés dans la Légion étrangère française. 
4) - "Henri Bérenger" : l'auteur de la loi sur le sursis à l'exécution des peines du 26 mars 1891 est le sénateur de la Drôme et ancien ministre des travaux publics René Bérenger (1875-1915). Henry Bérenger (1857-1952), sénateur de la Guadeloupe et membre de la Commission sénatoriale des Armées, avait déposé en février 1915 une proposition de loi visant à supprimer les engagements contractés dans la Légion depuis le 1er août 1914 par des étrangers ressortissants des pays en guerre contre la France et ses alliés. Cette loi ne fut pas votée et, contrairement à ce que pronostiquait Paul, la Légion survécut à la Grande guerre (et à la Seconde guerre mondiale) : elle existe toujours...

mardi 22 septembre 2015

Carte postale du 23.09.1915

Paul construisait à Djebla un poste de ce genre.

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla, le 23-Septbr 1915

Chérie,

J’ai ta lettre du 15 à laquelle je compte répondre plus longuement demain. Depuis quelques jours nous avons ici un sirocco épouvantable et comme nous travaillons toute la journée dehors on rentre avec une couche de poussière épaisse de 2 cm.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul

dimanche 20 septembre 2015

Lettre du 21.09.1915

U 20 en mer
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Djebla le 21 Septembre 1915

Chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et profite de la corvée d’eau (la corvée la plus recherchée) pour t’écrire. On descend avec les mulets chargés de tonnelets et la voiture à eau à la rivière qui coule au fond du ravin et dans les environs de laquelle se trouvent aussi quelques bonnes sources et on y reste toute la matinée, remplissant les tonneaux et la voiture qui, faisant plusieurs voyages au camp, nous laissent le temps de nous laver, de laver nos effets et de faire autre chose s’il le faut.
Comme je te le disais hier nous sommes toujours sous les guitounes, mais ayant reçu des couvertures et des couvre-pieds, nous sommes tout de même mieux couchés qu’au début. Mais comme on construit un blockhaus, l’infirmerie, les cuisines, les popotes, des magasins, un bureau de poste/télégraphe et enfin des baraquements pour les hommes, nous ne disposons pour ainsi dire pas d’une minute dans la journée. Plus de sieste à midi, où il fait pourtant encore bien chaud, après la soupe on a à peine 1/2 heure pour se débarbouiller et ranger un peu ses affaires. Le soir après la soupe et le rapport il est 6 hs 30 et la nuit tombe ; au surplus l’appel est déjà à 7 hs et l’extinction des feux à 7 1/2 hs. Pas de dimanche, tant que les travaux ne sont pas terminés. Tu vois donc qu’on ne dispose guère de temps et tu comprends pourquoi mes nouvelles sont si rares. D’autre part il est juste de reconnaître que la nourriture est potable ou à peu près maintenant. Nous touchons encore tous les jours 2 quarts de vin ce qui est agréable. La colonne est partie depuis vendredi dernier, mais les bicots restent tranquilles (1); le poste est du reste bien situé et pour ainsi dire imprenable.
L’histoire du sous-marin dans le Golfe de Gascogne ne m’a pas beaucoup étonné ; je m’y attendais depuis assez longtemps et je suis aussi d’avis que les sous-marins allemands se ravitaillent en Espagne. De là jusqu’à malmener les marchands espagnols il y a cependant loin et il faut avoir du sang méridional dans les veines pour arriver aux coups de poing. D’après ce que j’ai entendu le sous-marin en question aurait été coulé par un torpilleur ? (2)
Le renvoi du Grand-Duc Nicolas au Caucase (3) s’explique par les revers des armées russes pendant ce dernier temps. Comme tu le sais, les Russes ont remporté depuis un gros succès du côté de la Galicie (4). Mais la guerre tire horriblement en longueur et on se demande si réellement nous serons plus avancés à la fin de l’année. Que le peuple russe profite de l’occasion pour conquérir un peu de liberté, ce n’est que trop naturel ... une meilleure occasion ne se représentera probablement pas et si en Allemagne les socialistes n’avaient pas perdu tout le bon sens, ils agiraient aussi autrement, car une telle masse doit forcément avoir une grosse influence sur les évènements actuels (5).
Comme je te le disais déjà, ton colis contenant le chocolat et le papier n’est pas arrivé. Prière de m’envoyer une feuille de papier dans chacune de tes lettres, car le papier est difficile à trouver ici. Le prix des différents articles apportés par les bicots à été réglé par notre capitaine (6). Les poulets coûtent 1,50 à 2,50 Frs la pièce. Les oeufs 1 1/2 à 2 sous pièce, les figues 7 sous le kilogr., enfin des prix bien abordables. Qu’est-ce que tu payes actuellement pour le pain ? Et pour la viande ?
J’espère que votre rhume à vous tous est passé maintenant et que malgré les apparences, notre séparation ne durera plus longtemps.
Meilleurs baisers.


                                                Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les bicots restent tranquilles" : la rébellion s'enraye effectivement face à une armée française maintenant très nombreuse, puissante et enracinée. 
2) - "coulé par un torpilleur" : Paul fait vraisemblablement allusion à la campagne du sous-marin allemand U20 qui, après être parti d'Ems (Allemagne du Nord) le 29 août 1915 et avoir coulé six navires (4 anglais, 1 russe, 1 danois), entra dans le Golfe de Gascogne le 6 septembre et y coula en deux jours quatre autres navires (2 français, 2 anglais) puis approcha en surface d'autres cargos qu'il tenta d'éliminer en les éperonnant, faute de munitions (il n'avait plus de torpilles - il n'en possédait que 6 au départ - ni d'obus pour son canon). Cette équipée défraya la chronique courant septembre 1915 et suscita des rumeurs d'une part d'approvisionnement de l'Allemagne en métaux non ferreux par l'Espagne, via des sous-marins lourds, et d'autre part d'expéditions punitives de marins français contre des navires marchands espagnols approvisionnant ou secourant des sous-marins allemands. Le U20, contrairement à ce qu'en dit la presse française à l'époque, ne fut pas coulé par un torpilleur français : il rentra sans encombre à Emden le 15 septembre 1915. Cette épopée atteste que la guerre sous-marine menée par l'Allemagne contre le blocus maritime se poursuivait, alors que les déclarations officielles du chancelier allemand Bethmann Hollweg prétendaient le contraire depuis que les USA avaient menacé l'Allemagne d'entrer en guerre en réaction au torpillage du paquebot britannique Lusitania transportant des ressortissants américains le 7 mai 1915.
3) - "au Caucase" : l'Empereur Nicolas II, mécontent de la retraite de l'armée impériale  face à l'Allemagne, a repris le 21 août 1915 le contrôle suprême de l'armée russe jusqu'alors délégué au Grand duc Nicolas, qui est "limogé" au Caucase dont il est couronné vice-roi le 5 septembre 1915. Dans cette région, les Turcs, soutenus par les Allemands, tiennent un second front contre les Russes et contre les Arméniens leurs supposés alliés (victimes d'un génocide méthodiquement commencé le 24 avril 1915).
4) - "Galicie" : allusion aux victoires russes de Tarnopol et Rovno remportées le 14 septembre 1915 en Galicie du Nord contre les troupes allemandes, alors que l'armée autrichienne se replie en Galicie du Sud.
5) - "événements actuels" : les déboires russes ayant conduit à un affaiblissement du pouvoir impérial en Russie, Paul espère que le peuple russe en tirera parti (des mouvements révolutionnaires de soldats couvent effectivement) et que l'Allemagne connaîtra la même évolution sous la poussée de sa propre armée, du moins si la social-démocratie adepte de l'Union nationale se désolidarisait de l'État impérial.
6) - "réglé par notre capitaine" : fixé par le commandant du camp, ce qui sous-entend - à l'intention de Marthe - que la bataille entre les Français et les Marocains n'est même plus commerciale puisque c'est désormais la France qui fixe les prix.