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vendredi 28 septembre 2018

Lettre du 29.09.1918

Itzer - Vue aérienne de la casbah

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 29 Septembre 18

Ma chérie,

Je viens de recevoir ensembles tes lettres des 3-6-9 courant qui en somme ne forment qu’une seule. C’est le premier courrier que nous recevons depuis le départ de la colonne : il paraît qu’il est arrivé à Itzer (2) par avion et de là c’est la cavalerie qui l’a apporté ! Enfin, la colonne est attendue à Tamayoust (3) le 2 Octobre et le même jour nous aurons les premiers camions automobiles et avec eux le courrier à Assaka. Comme nous devons rentrer vers le 25 Octobre et qu’il est à peu près certain que je ne remonterai plus avec la Compagnie (4) à El Hammam, je compte descendre à Meknès les premiers jours de Novembre (5) et m’embarquerai en conséquence à Casablanca le 10 ou le 20 Novembre à destination de Bordeaux où j’arriverai donc le 13 ou le 23 Novembre. 
Merci aussi de tes journaux que j’ai reçus jusqu’au 6 courant compris. L’Écho du Maroc (6) arrivé en même temps nous apporte quelques renseignements complémentaires à ceux transmis par les radios. Le dernier cri de guerre affiché ici aujourd’hui est la demande de paix de la Bulgarie (7) qui vient donc après la proposition de pourparlers venue officiellement d’Autriche (8) et transmise par les journaux. Serait-ce réellement le commencement de la Paix ? Il est à espérer que l’Entente profitera de l’occasion pour traiter tout au moins avec la Bulgarie pour isoler ainsi la Turquie (9). Bien sûr, si la Bulgarie n’a fait comme l’Autriche qu’une invitation à causer, il est à craindre que la fièvre de victoire répandue par les journaux écarte encore une fois une solution, tandis que les 2 pays et peut-être même l’Autriche détachés de l’Allemagne ouvriraient probablement les yeux aux braves chauvins d’Outre-Rhin. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Populaire a bien raison en disant que l’impérialisme dans tous les pays se ressemble comme des frères jumeaux. 
Pour ce qui est de Me Lanos (10), je suis d’avis que tu ailles le voir le plus vite possible pour lui dire de liquider l’affaire, tout en retenant son salaire (11) pour que tu puisses écrire à Me Palvadeau. Car il faut que nous soyons enfin en règle (12)! Je t’ai conseillé depuis longtemps de faire des provisions pour au moins 3 à 4 mois en légumes secs, car d’ici la fin de la guerre, les prix se maintiendront fermes et monteront même encore. 
La conduite de Suzanne (13) me paraît bien naturelle : l’essentiel est d’entretenir une entière confiance entre elle et nous et d’éviter que les enfants cherchent leur chemin à part comme cela a été le cas dans ma famille à moi. Quant à Georges, il serait peut-être bon qu’il aille pour un an à l’École Normale (14) avec Suzanne. Cela lui fera 7 1/2 ans d’âge en Octobre 1919 et d’ici là la situation sera certainement plus claire.
Excuse ma sobreté (15), car le temps libre nous est réellement mal mesuré. Aussitôt arrivé à Aïn Leuh (16), je te fixerai sur la date de ma perm.
Bons baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : sans doute Assaka n’Tebahir (voir lettre du 1er septembre 1918).
2) - « Itzer » : ce camp étant situé sur le revers montagnard du Moyen Atlas (voir la lettre du 1er septembre 1918), le courrier livré par avion devait être simplement largué à basse altitude, sans atterrissage de l’appareil. 
3) - « Tamayoust » : poste à une quinzaine de km à vol d’oiseau au nord de celui d’Assaka n’Tebahir.
4) - « la compagnie » : la 24e Compagnie, à laquelle appartient Paul.
5) - « de novembre » : à partir de cette date il ne s’agirait plus d’une permission exceptionnelle (« pour naissance »), mais de la permission annuelle dite « de détente » à laquelle chaque soldat a droit. Or Paul est rentré de sa précédente (et unique) permission annuelle le 28 octobre 1917, il y aura donc un an révolu au début-novembre 1918.
6) - « L’Écho du Maroc » : quotidien francophone et francophile publié à Rabat.
7) - « Bulgarie » : Ferdinand de Cobourg, roi (tsar) de Bulgarie, demanda l’armistice le 26 septembre 1918 au général français Louis Franchet d’Espèrey, commandant en chef de l’armée alliée d’Orient (dite « Armée de Salonique ») depuis juin 1918. L’opposition républicaine bulgare se souleva le lendemain pour destituer le roi et proclamer la République, ce qui incita l’état-major allemand à soutenir la répression du soulèvement en espérant ainsi contraindre le tsar à revenir sur sa demande d’armistice. Face à ce dilemme le roi Ferdinand accepta, le 28 septembre, les conditions d’armistice imposées en retour par d’Espèrey (qui n’en avait pas référé au Grand Conseil Allié) et abdiqua, le 3 octobre, au profit de son fils Boris. 
8) - « Autriche » : depuis son avènement le 21 novembre 1916, l’empereur-roi Charles 1er a vainement mené plusieurs tentatives de paix séparée avec les Alliés. Les dernières ont largement échoué en avril 1918 du fait de leur révélation au public (« affaire Czernin - Clemenceau »), ce qui a obligé l’empereur à renvoyer immédiatement son ministre des Affaires étrangères Ottokar Czernin. Il le remplace par le comte Stephan Burian von Rajecz (1851-1922), d’origine hongroise, qui relance des négociations pendant tout l’été 1918, mais elles échouent du fait de l’opposition de l’Allemagne. Les armées autro-hongroises étant partout battues dans les Balkans, et la Hongrie menaçant de se détacher de l’empire, le comte Burian appelle, le 14 septembre 1918, au nom de l’empire austro-hongrois, les Alliés à accepter l’ouverture de négociations. C’est à cet appel que Paul fait allusion. Cependant, les Alliés opposent à Burian une fin de non-recevoir, puis le 24 octobre 1918, le président américain Woodrow Wilson, rejette officiellement sa demande au motif qu'elle émane d'un État trop peu démocratique.
9) - « Turquie » : la demande d’armistice de la Bulgarie affaiblit la situation militaire et diplomatique de l’empire ottoman. D’autant que l’Allemagne, elle-même en difficulté sur ses fronts, rappelle ses troupes engagées dans l’appui à l’armée turque. Cependant le sultan Mehmed VI pense encore pouvoir négocier une paix séparée avec les Britanniques. Il engagera les négociations, en position de faiblesse, à partir du 7 octobre 1918.
10) - « Me Lanos » : avocat de Paul à Bordeaux, particulièrement chargé de gérer les biens des Gusdorf en obtenant au profit de Marthe (qui ne semble cependant pas en bons termes avec lui) des aménagements partiels du séquestre de ces biens.
11) - « son salaire » : Paul demande à Marthe que l’avocat retienne ses propres honoraires sur le solde de « l’affaire » (le remboursement par la Société Leconte - grâce à l’intervention de Maître Palvadeau à Nantes - de la part de capital que Paul y a apporté). 
12) - « en règle » : les Gusdorf n’ont vraisemblablement pas pu honorer les demandes de provisions d'honoraires de leurs avocats. Ils pourront le faire dès que « l’affaire » sera liquidée. Et par association d’idée, Paul conseille à Marthe de faire des provisions d’aliments avant que leur prix augmente encore (évidemment, si tout le monde suivait ce conseil, la pénurie, donc l'inflation, s'en trouveraient renforcée).
13) - « Suzanne » : la fille aînée des Gusdorf.
14) - « l’École Normale » : précisément une classe d’application, où les élèves instituteurs s’entraînent à leur métier. L’École normale de Bordeaux étant installée à Caudéran, cette classe d’application constituait pour les enfants Gusdorf l’école primaire publique de bon niveau la plus proche de leur domicile.
15) - « sobreté » : au lieu de « brièveté ».

16) - « Ain Leuh » : siège de la 24e Compagnie à laquelle appartient Paul, et d’où il espère partir prochainement en permission. 

vendredi 19 août 2016

Lettres des 19/20.08.1916

Le col du Touahar et l'oued Innaouen


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 19 Août 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale de ce matin et réponds maintenant à tes lettres des 9 et 10 courant en te retournant en même temps les 2 premiers articles sur la force des femmes découpés dans l’Humanité (1). On voit tout de suite que ces articles ne sont pas écrits par un académicien : ils se distinguent de ceux de Mr. Brieux (2) par ceci qu’ils traitent de faits réels, visibles et qui intéressent immédiatement la classe ouvrière, où la concurrence de la femme se fera sentir en premier lieu. Je dirai en passant que les derniers articles de Mr. Brieux au Journal intitulés “La Faillite de la Dot” étaient bien plus intéressants que les précédents tout en ajoutant que ces idées avaient déjà été exprimées dans une forme bien plus saisissante et plus crue encore dans une pièce du même auteur intitulée “Les Avariés” qu’on peut acheter complète pour 2 sous dans “la Feuille Littéraire” (3). La morale en est qu’une bonne santé et des connaissances pratiques (un métier) constituent la meilleure dot dans toutes les classes et Brieux  insiste particulièrement sur ce point qu’il n’est point suffisant que les notaires des 2 familles se réunissent pour fixer la dot ou l’apport des 2 époux stipulés dans le contrat de mariage : les médecins des 2 parties devraient également se mettre en rapport pour examiner si les futurs époux sont sains de corps et aptes à former une famille et le certificat de bonne santé devrait être exigé par la mairie au même titre que l’acte de naissance et les autres paperasses. Cette pièce, “Les Avariés”, dit des choses tellement vraies sur les influences notamment de la syphilis sur les ménages qu’il a rencontré dans le temps beaucoup d’opposition bien qu’au Théâtre le régisseur paraisse au lever du rideau sur la rampe pour annoncer que la pièce peut être entendue par toutes les personnes des deux sexes, jeunes et âgées ...
Je te remercie de nouveau de ton envoi qui est arrivé en parfait état : 2 pantalons treillis, 1 maillot, 1 livre, 2 plaques de chocolat, 1 boîte de harengs marinés, 1 boîte de galantine de veau truffée, 2 boîtes de confiture, 1 flacon de liqueur, un saucisson, 1 savonnette et un tube de pâte dentifrice. Le tout est très joli, mais les pantalons passablement chers ; j’aurais cru que l’article ne reviendrait pas plus cher que 3,- Frs. pièce ! Comme nous allons partir probablement jeudi, 24 courant, pour construire le blockhaus dont je te parlais déjà, je vais faire emporter toutes ces conserves, ainsi que les bonbons, car à Touhar (4) nous serons encore pour une quinzaine dans le bled. Mais je t’en prie ne m’envoie plus à l’avenir de choses aussi chères que cela !
Ton observation au sujet de Me Bonamy m’étonne un peu. Crois-moi, si ces gens-là ont besoin d’argent, ils le disent sans aucun scrupule et cela d’autant plus que tu avais écrit à B. que tu es à sa disposition pour fournir d’autres fonds. Cet avocat n’a pas montré plus d’empressement lorsqu’il a reçu les 200 Frs. de Leconte : c’est à la fin de l’affaire qu’il enverra sa note avec prière ... etc. etc. Chez lui, c’est plutôt l’âge et le fait qu’il ne fait en somme que remplacer son successeur (5) qui le fait agir avec tant de nonchalance. Il serait bon toutefois que tu le relances après les vacances pour savoir au juste à quoi nous en tenir.

le 20 Août 1916

Est-ce que tu te figures réellement, petite folle, que j’envisage froidement et sans émotion que la guerre dure encore 2 ans ? Car je sais mieux que quiconque qu’il n’y a aucun espoir pour moi de te revoir avant la fin de la guerre ! Un de mes camarades, un Hongrois qui a de grandes relations, a fait écrire par un ministre (Denis Cochin) (6) au Général Lyautey (7) et a fait intervenir en outre un député très en vue pour obtenir une permission dans le but de revoir sa femme, une Parisienne, institutrice à Paris, et ses enfants. J’ai vu toute la correspondance : La réponse du Général L. au ministre en question est nette et dure : impossible d’accorder une permission aux ressortissants des nations en guerre avec la France (8). Et même pour les Français de la Légion la chose est extrêmement difficile, à moins de motif tout à fait grave.
Ce n’est certainement pas juste car des gens comme lui et moi par exemple offrent toute garantie ... mais que veux-tu ? On est soldat et on n’a qu’à s’incliner. Si tu savais combien j’ai souffert ici, tu ne parlerais certainement pas ainsi, mais il ne faut pas croire que puisque je ne me plains pas je me laisse tout simplement vivre ! 
L’incendie aux Docks Sursol (9) serait certainement fantastique s’il s’agissait réellement de 70 000 sacs de farine dont la valeur dépasserait même de beaucoup 8 000 000 Frs.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien sincèrement.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "l'Humanité" : comme toute la presse française, l'Humanité dut remplacer de nombreux journalistes mobilisés par des femmes et contourner les 98 articles de la censure en développant des thèmes qui n'avaient pas été prévus censurables. Le féminisme prospéra de cette double circonstance avec des articles traitant des femmes à l'usine, aux champs, dans les administrations... ; des femmes réclamant le droit de vote ; des femmes militant pour la paix ; des femmes dénonçant la vie chère ; des femmes françaises réquisitionnées par les troupes allemandes d'occupation ; etc. Les articles auxquels se réfère Paul n'ont donc rien d'exceptionnel et leur relative banalité les rend aujourd'hui difficiles à retrouver. Cependant, à la mi-août 1916, l'acquittement d'une femme française ayant tué son bébé né d'un viol par un soldat allemand, redonna encore plus de place aux femmes dans la presse. Au même moment, Paul qui se sent manifestement "un peu" dépassé par les démarches et projets de son épouse, tente à la fois de se "tenir à flot" en se montrant féministe et de "retenir le courant" en vantant des lectures réactionnaires qu'il voudrait édifiantes pour Marthe.
2) - "Mr. Brieux" : Paul a déjà parlé de cet auteur en citant une réplique de sa pièce "La robe rouge" dans sa lettre du 17 juillet 1916. Il s'agit d'Eugène Brieux (1858-1932), journaliste, nouvelliste ("Journal d'un voleur" en 1899), dramaturge ("La Robe rouge", en 1900 ; "Les Avariés" en 1901, pièce immédiatement censurée, transformée en un énorme roman publié à Paris en feuilleton avec des gravures d'Edmond Charrier par La Librairie Illustrée, à partir de 1902). En avril 1916, Le Journal lança une très longue série d'articles sur "l'Avenir de la femme après la guerre", parmi lesquels ceux de Brieux (ainsi qu'il signait, fort de l'énorme et durable succès populaire de "Les Avariés"), notamment "La faillite de la dot", publié le 4 août 1916, firent tellement sensation qu'on les retrouve transmis par télégraphie et repris mot à mot dans de nombreux journaux de province du lendemain, dont par exemple le "Cherbourg-Éclair" (du 5/8/16). Aujourd'hui, la pièce et le roman "Les Avariés", qui traitent très précisément du problème alors majeur de la propagation de la syphilis et des moyens de la gérer et de s'en prévenir, ont beaucoup perdu de leur intérêt pédagogique mais demeurent des documents historiques témoignant d'un aspect toujours négligé (car réputé indécent) de la vie sociale : la sexualité. 
3) - "La Feuille Littéraire" : revue bimensuelle de 8 pages grand format, éditée à Paris et Bruxelles depuis 1896 par Arthur Boitel, qui donnait en entier ou en version résumée des textes littéraires francophones en vogue (pièces de théâtre, romans) ou des essais d'écrivains étrangers (ainsi la "Guerre dans les airs" de H.G. Wells, adapté en français et publié en 1913). Il semble qu'elle ait disparu après la Grande Guerre.
4) - "Touhar" : En fait, Col de Touahar, à 15 km. à l'ouest de Taza, sur la rive gauche de l'oued Innaouen et dominant le poste de Bab Merzouka.
5) - "son successeur" : Maître Palvadeau.

• Lettre du 20/8/16 (sans indication de lieu)
6) - "Denis Cochin" : Denys Cochin, baron, homme politique et écrivain parisien (1851-1922), était alors (de 1893 à 1919) non pas ministre mais député de la Seine (ou “de Paris”) où il se distinguait comme porte-parole du Parti catholique à la Chambre. 
7) - "Lyautey" : le général Hubert Lyautey, premier résident général au Maroc où il avait militairement établi le Protectorat français en 1912, depuis lors chargé de la "pacification du Maroc" et considéré à l'été 1916 comme un possible Ministre de la Guerre (ce qu'il fut, plus tard, dans le sixième gouvernement d'Aristide Briand, de décembre 1916 à mars 1917).
8) - "en guerre avec la France" : c'est le cas du royaume de Hongrie, entré avec l'Empire austro-hongrois dans le conflit le 11 août 1914 lorsque la France lui déclara la guerre.
9) - "Docks Sursol" : docks originellement spécialisés dans le stockage de marchandises importées des USA, dont du pétrole en barils (ce fut l'origine de leur incendie en septembre 1869). Le quotidien régional l'Express du Midi rapporte en nouvelle brève en page 2 de son édition du 8 août 1916 un incendie à Bordeaux déclaré la veille (le 7 août) dans un dépôt de nitrates (matière première d'engrais et d'explosifs) des docks Sursol.