dimanche 20 novembre 2016

Carte postale du 21.11.1916

Document Delcampe


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 21st November 1916

Owing to the heavy rainfalls of these last days, we were obliged to leave Touahar yesterday and arrived at Taza last night at 11.30 P.M. Do not ask in what conditions !
I shall reply you in a few days as soon as I shall be a little less tired. Meantime I try to repeat that I have no objections at all to make against your meeting at Nantes with Mr. Penhoat (1). I am like you convinced of the opportunity of this journey.
Yours sincerely,


Paul


Traduction: (Anne-Lise Volmer)

                                                    Taza, le 21 Novembre 1916

      Du fait des fortes pluies de ces derniers jours, nous avons été obligés de quitter Touahar hier et sommes arrivés à Taza le soir à 11 h 30. Ne me demande pas dans quel état!
     Je répondrai à ta lettre d'ici quelques jours, dès que je me sentirai un peu moins fatigué. Entretemps je te répète que je ne vois aucune objection à ce que tu rencontres M. Penhoat à Nantes. Comme toi, je suis convaincu du caractère opportun de ce voyage.
     Sincèrement à toi, 

                                                                                            Paul

 Note (François Beautier)
1) - "Penhoat" : associé de Paul et de Leconte.



mercredi 16 novembre 2016

Lettre des 16-17.11.1916

Document Delcampe


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 16 Novbre 1916 

Ma chérie,

Faisant suite à ma lettre du 14/15, je vais te donner aujourd’hui des renseignements aussi détaillés que possible sur le patelin grâce auquel nous n’avons pu nous déshabiller pour nous doucher depuis bientôt 3 mois. Le col de Touahar est situé à une vingtaine de kilomètres au O.S.O. de Taza, surplombant la vallée de l’Inaouen (1) à l’endroit même où ce fleuve traverse la montagne. Nous avons donc en suivant l’Inaouen d’abord le camp de Bab Mezzouka (2) (à environ 7 km) ensuite le blockhaus Eckdal (autrefois Filels) et Taza. C’est cette route que suivra le chemin de fer Fez-Taza-Fez en tournant à Touahar pour passer ensuite à Koudiat El Biat (3), Matmatta (4) et Fez (5). Le poste de Touahar avec un blockhaus (à 600 m du poste) se trouve sur une hauteur au nord du village du même nom, village détruit par le Général Gouraud (6) en 1914 et une 2° fois en Juillet dernier par notre Compagnie. Il a été construit sur le territoire qui appartenait autrefois à la tribu des Tsouls (7), séparé par l’Inaouen de celui des Rhiatas (8), ces derniers toujours hostiles. Depuis la soumission des Tsouls par Gouraud (Juin 1914) les Rhiatas s’étaient emparé du terrain où nous campons maintenant et c’est à eux principalement que nous avons affaire. Tous les villages, jardins et cagnas (9) en face leur appartiennent et c’est eux que nous inquiétons depuis Taza jusqu’à Koudiat. C’est là que commence la tribu des Beni Ouarein (10), alliés des Rhiatas et insoumis comme eux - c’est chez ceux-là que nous étions en Mai-Juin-Juillet dernier sans obtenir leur soumission. Les Tsouls par contre - qui avaient été décimés par le Général Gouraud - sont devenus des partisans très fidèles et qui nous vendent beaucoup de denrées , notamment du bois pour la cuisine, des oeufs, du bétail en quantité, de la volaille, etc. etc. Dans les colonnes, il y a souvent quelques centaines d’entre eux avec nous, mais leur principal objet est de faire la razzia des villages pris par nous. Le pays autour de nous est plein de montagnes nues et arides. Il n’y a que quelques touffes de palmiers et par ci, par là, quelques groupes d’oliviers et de figuiers. D’un côté cependant, bien exposé aux Rhiatas, il y a des vignes, et on a risqué - au début de notre séjour - 100 fois de recevoir les balles des bicots pour attraper une grappe. De l’autre côté de l’Inaouen on observe souvent des rassemblements et nos canons et mitrailleuses tirent aussitôt dedans. Mais chaque fois que les ingénieurs et travailleurs du Chemin de Fer sortent pour tracer la voie, il y a du côté du village de Touahar des combats en règle. La semaine dernière encore, lors d’une de ces sorties, nous avons perdu deux sergents - on dirait presque que Touahar est fatal aux Sous-Offs car il y en a déjà 4 dans le petit cimetière (11). 

le 17 Novbre 1916

Il y a une huitaine de jours, un officier de notre bataillon, resté avec la 23° Compagnie à Taza, est allé pendant la nuit avec 8 hommes, sur le Toucside (12), un haut pic qui surplombe Taza et d’où les Rhiatas nous observent. On dit aussi que c’est là que vont les déserteurs, trop nombreux hélas, de la Légion. Le Capitaine en question a planté un drapeau français sur ce pic et est revenu sain et sauf à Taza où il a distribué à ses hommes les 2000 Frs. que par son exploit il avait gagné à la suite d’un pari avec d’autres officiers. Or, hier, dans la nuit, notre section était de garde à la redoute de Touahar. J’avais fait déjà une heure de ma dernière faction lorsque, à 3 h du matin précise, j’entendais une formidable explosion et des coups de fusil venant de l’autre côté de la redoute dont j’étais séparé par plusieurs bâtiments. Je croyais d’abord qu’une de nos mines, placées du côté du puits, avait fait explosion, mais le matin venu, nous constations que, profitant de la nuit noire, les bicots étaient venus par un ravin jusqu’à côté de nos fils de fer où ils avaient placé 3 bombes dont une seule avait fait explosion, arrachant un piquet et cassant une vingtaine de fils du réseau, tout en creusant un trou dans la terre. Et tout près de là un drapeau allemand était fiché dans la terre avec une bande sur laquelle sans doute un des déserteurs avait écrit “Deutschland über alles” (13). Ce qui prouve qu’un Allemand peut rester patriote même après plusieurs années dans la Légion.
Suivant ta demande, je vais te donner également les détails de notre vie quotidienne ici ; je dis bien quotidienne, car nous travaillons même le dimanche. Le réveil est sonné depuis quelques jours à 6 h 30 ; on se lève, boit un quart de café, porte les fusils au faisceau (14) et commence le travail à 7 h. Comme il s’agit de constructions en pierres et briques, ce sont les maçons (c.à.d. ceux qui exerçaient ce métier dans le civil ou bien l’ont appris depuis) qui fonctionnent toute la journée. Nous autre nous faisons le mortier, le portons aux maçons ainsi que les pierres que nous déchargeons des charrettes ou des mulets. D’autres enfin font des travaux de terrassement avec pelle et pioche, cherchent des pierres de construction dans les cagnas bicotes (15), dans les champs ou dans la carrière. Le “Rompez” (16) est sonné à 10 h ; on rentre au camp, mange la soupe et trouve généralement quelques petites corvées à faire jusqu’à 11 h 30, 11 h 45. Après quoi on jouit d’un repos relatif jusqu’à la reprise du travail à 12 h 30. Même travail qu’au matin jusqu’à 17 h. Ensuite rapport (17) et soupe du soir. La garde de nuit commence à 18 h et on la prend en moyenne chaque 3° nuit pendant 2 1/2 hs. Chaque quatrième jour la Compagnie est de jour et occupe alors toutes les hauteurs et points importants des environs pour protéger le camp et les travailleurs. On reste alors toute la journée dehors, tiraille un peu et rentre le soir à 17 h 30. Ou bien on garde le troupeau (boeufs et moutons). Le dimanche après-midi on va laver dans de l’eau bien sale et on en profite aussi pour se laver le corps. Comme on est tous les jours dans la poussière et la saleté on est comme des nègres (18). Une compagnie de Sénégalais a dû être renvoyée à Taza il y a une huitaine parce que presque tous les hommes avaient attrapé la gale (19). 
Somme toute, la vie ici est pleine de charme et d’agrément. La liberté du travail est pleinement assurée et si par hasard on ouvre le bec pour louer le régime, on attrape sans difficulté quelques corvées supplémentaires ou une punition. Mais à part cela on peut causer gentiment le soir sous la guitoune (20) et même évoquer de vieux souvenirs, ce qui est parfaitement permis. Hier matin même, en descendant de garde, nous entendîmes subitement un ronflement de moteur : on croyait d’abord que c’était celui de la T.S.F. mais bientôt on voyait pointer 5 aéroplanes dans le ciel bleu qui, venant de Fez, se dirigeaient sur Taza (21). Ils vont nous être très utiles lors de la prochaine colonne que nous ferons lorsque le poste ici sera terminé.
A nous, l’espace ! 
On dit que le Général Lyautey viendra ici dimanche prochain ce qui nous procurera quelques nouvelles distractions, car il y aura certainement une revue. Et dire que tout cela est gratuit !! (22)
Je t’embrasse bien, ainsi que les enfants.

Paul  



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Inaouen" : officiellement Innaouen.
2) - "Bab Mezzouka" : officiellement Bab Merzouka (mais les cartes Michelin écrivent "Bab Marzouka").
3) - "Koudiat, El Biat" : officiellement un seul site dénommé Koudiat el Biad.
4) - "Matmatta" : officiellement Matmata.
5) - "Fez" : officiellement Fès.
6) - "Gouraud" : Henri Gouraud, affecté au Maroc avec le grade de colonel en 1911, nommé général de brigade responsable de la région militaire de Fès puis commandant du Maroc occidental en 1914. Il fut affecté en métropole dès le début de la Grande guerre à la tête de la 10e division d'infanterie coloniale. En 1916-1917 il revint quelques mois au Maroc pour remplacer Lyautey nommé ministre de la guerre (entre décembre 1916 et mars 1917).
7) - "Tsouls" : l'usage est d'écrire "les Tsoul" (invariable).
8) - "Rhiatas" : il s'agit précisément - à l'aval (ouest) de Touahar - du clan des Beni M'Gara dont Paul a parlé dans ses lettres des 25 juillet et 23 octobre 1916. 
9) - "cagnas" : habitations pauvres et sommaires (le mot désignait aussi les abris simplement creusés des Poilus dans les tranchées). 
10) - "Beni Ouarein" : officiellement Beni Ouaraïn (invariable). La plus grande partie des clans de cette tribu a été pacifiée de force en janvier 1916. Paul parle des combats contre les rebelles dans ses lettres de juin 1916.
11) - "cimetière" : Paul a signalé la mort des 4 premiers hommes dans sa lettre du 3 septembre. Il semble que les deux nouveaux ne soient pas, eux non plus, des Légionnaires. L'un des serments des Légionnaires est de rapporter les corps de leurs collègues au cimetière du camp principal : il en était allé ainsi pour le Légionnaire mort en même temps que les quatre hommes signalés dans la lettre du 3 septembre 1916. 
12) - "Toucside" : il s'agit en fait du Djebel (Jbel) Toumzit, qui culmine à 1198 m. au sud-ouest de Taza. D'après ce que rapporte Paul, on pourrait penser que l'attaque du poste de Touahar fut organisée en représailles du raid - huit jours auparavant - des Français sur le Pic Toumzit. Or, le jour même de cette lettre (écrite au matin de l'attaque, le 17 novembre), deux journaux de marche, ceux du 14e Bataillon de Tirailleurs sénégalais, et du 8e Groupe d’artillerie de campagne d’Afrique, mentionnent l’ascension du Pic Toumzit, le 17 novembre 1916 comme une conquête. On peut donc penser que les Rhiatas qui attaquèrent Touahar fuyaient le secteur du Toumzit. Un poste fut d'ailleurs immédiatement établi au pied du Toumzit en direction de Taza.
13) -"Deutschland über alles" : "l'Allemagne au-dessus de tout" (ou "avant tout"). Paul prend le risque de se faire passer pour tel (Allemand demeuré patriote pro-allemand) en constatant ce fait sans s'en offusquer. 
14) - "faisceau" : assemblage en trépied des fusils de telle façon qu'ils se tiennent ensemble debout prêts à être saisis et utilisés.
15) - "bicotes" : Paul invente un féminin à ce mot d'argot qui signifie "arabe".
16) - "Rompez" : ordre signifiant "Rompez les rangs", c'est-à-dire "Dispersez vous".
17) - "rapport" : rassemblement de la section pour répondre aux questions des chefs (le rapport) et écouter les ordres de la soirée et du lendemain. 
18) - "(sale comme) des nègres" : Paul n'est ici pas très critique quant au racisme ordinaire. 
19) - "la gale" : affection contagieuse de la peau par un parasite qui y creuse des galeries. Paul pourrait relever que les Sénégalais qui attrapèrent la gale étaient plutôt des victimes que des responsables. 
20) - "la guitoune" : la tente. 

21) - "Taza" : une piste d'aviation a été établi par l'Armée à Taza depuis que la ville a été reprise en mai 1914. 
22) - Le ton général de cette lettre, pleine d'ironie mordante, montre Paul en  "pessimiste", comme il le dit dans sa lettre du 08.11. L'épuisante routine qu'il vient de décrire, l'approche de l'hiver, la guerre qui traîne en longueur, l'absence de perspective, même pour une permission, expliquent cet état d'esprit, sans parler des projets professionnels de Marthe, que bien évidemment, en dépit de ses affirmations dans la lettre précédente, il n'approuve pas. Il est à souhaiter que cette critique acerbe sera passée inaperçue des censeurs... 

lundi 14 novembre 2016

Lettre des 14-15.11.1916

Couverture du Daily Mail, auquel Marthe s'est abonnée pour pratiquer l'anglais.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 14 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je te confirme mes lignes de dimanche 12 courant (1) et j’ai reçu depuis tes lettres des 3 et 6 Novembre. Je deviens apparemment un mauvais élève, recevant tant d’observations de ne pas faire attention, “de ne répondre qu’incomplètement à tes questions et théories”. Heureusement que de temps à autre tu me décernes aussi un “bien”, ajoutant que cette fois j’ai bien suivi tes raisonnements et qu’ainsi je me trouve sur la bonne voie. Ma seule excuse est que je suis ici en campagne et très peu à l’aise. Non seulement la table me manque, mais j’écris encore avec un crayon de 2 cm dans une tente où j’ai juste 45 à 50 cm de place, écrivant sur mes genoux, alors que la tempête, à chaque coup de vent, me fait frapper la toile sur la tête, que les mouches et les puces me dévorent. S’il ne fait pas un froid glacial comme ces derniers 15 jours, il fait une chaleur accablante comme en ce moment. Le temps dont je dispose pour écrire ou lire est d’environ 45 mn par jour et autour de moi il y a 5 poilus qui font du pétard. Car après la soupe du soir on allume bien une bougie, mais le vent entrant par tous les côtés dans le guignol (2), il est à peu près impossible d’écrire le soir. Néanmoins et pour enfin te donner satisfaction, je vais, dorénavant, te donner minutieusement les détails de ma vie ici. Mais comme mon temps est très limité, mes lettres plus longues deviendront forcément plus espacées ... à moins que tu veuilles que je considère cette correspondance non comme quelque chose fait volontairement et parce que j’en ressens le besoin, mais comme une corvée ?
Mais je crois que ce malaise, cette crise périodique entre nous provient d’une cause plus profonde que j’ai eu l’imprudence de ne pas apprécier à sa juste valeur. Je veux parler de ton thème favori qui, malgré toi, te revient toujours et en toutes circonstances sur les lèvres ou sous la plume : l’émancipation féminine. Et en réfléchissant là-dessus, je me dis que j’ai eu grand tort de ne pas t’encourager dans tes différents projets qui devraient mettre en pratique tes idées dans lesquelles tu te crois incomprise par moi et tant d’autres. Et puisque tu reviens maintenant de nouveau sur le projet de l’école hôtelière, expliquant que c’est une institution créée par les propriétaires mêmes - chose qui logiquement aurait dû être le tout premier mot de ton projet, je t’engage fortement à mon tour, je te prie même instamment de donner suite à ton projet d’y passer quelques mois. Excuse-moi si mon consentement a tellement tardé, si, avant de donner mon accord je t’ai demandé d’abord des explications comment tu comptais faire avec les enfants, avec notre ménage, comment tu te figurais notre avenir etc. Ce sont des détails que tu avais certainement réglés dès le moment où tu avais conçu le plan. Et comme tu étais visiblement vexée de ce que je ne fus pas tout de suite convaincu, tu ne m’y as plus répondu du tout. Je vois cependant maintenant, après mûre réflexion, un double avantage sérieux dans l’exécution de ton idée : 1°/ Tu me prouveras que tu es bien capable non seulement de concevoir une bonne idée, mais aussi de la réaliser, de la mettre en pratique et 2°/ tu prouveras que matériellement tu feras plus pour le ménage que le travail intérieur qui, d’après d’anciens préjugés, est considéré comme le champ principal et presque unique de la brave bourgeoise. Et crois-moi que je ne serai pas du tout fâché de te voir contribuer pendant et après la guerre aux frais du ménage. Je conviens que les difficultés pour toi seront actuellement beaucoup plus grandes qu’il y a 5 ou 6 ans par exemple - mais ton mérite n’en sera que plus grand aussi d’avoir réussi quand même et malgré tout. Je te prie donc de réaliser (3) 5000 Frs. (4) que tu utiliseras selon tes idées et dont tu ne me devras aucun compte. Ce que tu en feras sera bien fait : si le premier plan ne te réussit pas, tu commenceras autre chose - en toute liberté et sans en rendre compte à personne. Seulement lorsque tu seras au bout de ces 5000 Frs. tu me diras purement et simplement : “Je n’ai pas réussi” et je te jure que jamais je n’y ferai la moindre allusion. - Ceci est une offre très sincère que je te fais et qui, je crois, pourrait faire disparaître ces malentendus, ces frictions périodiques entre nous qui, crois-moi, m’agacent autant que toi. Réfléchis donc là-dessus et ne prend point ma proposition pour de l’ironie.
Tes explications sur la livre sterling me sont complètement incompréhensibles. Le cours est indiqué journellement dans presque tous les journaux sous la rubrique “Bourse de Paris - Cours des Changes”. Ainsi le 4 courant le cours sur Londres était de Frs. 27,79 c.à.d. que la £ (livre) valait Frs. 27,79 ce jour-là. 1 £ a 20 shillings (sh) et 1 sh a 12 pence (d). Ton abonnement au Daily Mail à 5 sh par an égale donc 1/4 de livre soit 27,79 : 4 = 6,95 Frs. et non 11 Frs. comme tu dis. Ceci est le prix de la livre lorsque tu l’achètes ; lorsque tu la vends, le banquier te paiera moins. La différence constitue son bénéfice, comme le prix d’achat et le prix de vente de toute marchandise. Mais ce dernier prix (d’achat par la banque) n’est pas fixé officiellement ; on se renseigne donc avant de vendre, surtout lorsqu’il s’agit d’une somme importante. Je présume que par exemple pour tes 12 shillings on t’a bonifié (5) la livre 26,50/27,00 de sorte que tu as reçu au moins 26,50 x 12 : 20 = Frs. 15,90. Si on t’a payé sensiblement moins , tu as été roulée. Un point, c’est tout.

le 15 Novbre 1916

Quant à la question des cours des monnaies étrangères, tu ne dois pas avoir regardé bien attentivement les journaux dont le principal thème - à part la situation militaire - était précisément les fluctuations du change. La question est du reste des plus simples : Toi-même me faisait remarquer l’autre jour que beaucoup de marchandises sont importées d’Angleterre, beaucoup plus qu’en temps normal. Par contre l’exportation des marchandises françaises en Angleterre a sensiblement diminué, vu que la production nationale a baissé énormément et qu’elle est concentrée sur les produits de guerre. Or si la France reçoit annuellement pour 1 1/2 milliards de l’Angleterre et y envoie autant, il y aura autant d’argent français à payer en Angleterre que d’argent anglais en France. Les chèques, billets et traites émis réciproquement par les 2 pays et centralisés par les banques, se balancent donc et il n’y a pas d’exportation d’argent d’un pays dans l’autre. Mais le cas change lorsque la France reçoit pour 2 milliards par an et expédie pour 1 milliard. Il faut alors ou expédier pour 1 milliard de l’or (l’étalon) ou bien acheter des créances anglaises sur la France , c.à.d. des livres sterling. Lorsque la balance est établie, c.à.d. les créances des 2 pays sont pareilles, la valeur de la £ (pièce d’or) est d’environ 25 Frs. Mais lorsqu’on a besoin d’acheter beaucoup de £ pour payer la différence, qu’en conséquence l’Angleterre n’a pas du tout besoin de francs, il arrive ce qui se produit sur tous les marchés lorsqu’il y a peu de marchandises et beaucoup d’acheteurs : Le prix de la livre augmente, exprimé en Francs, ou le prix du franc baisse, exprimé en livre. Plus la différence à payer en £ est grande, plus le prix sera élevé. La mesure du ministre de faire tourner en prêt les titres des pays neutres est en rapport direct avec le change : La Suède par exemple qui a émis des titres en France paie les intérêts et pour cela doit envoyer de l’argent ou - ce qui se fait généralement - décompter le montant sur les marchandises envoyées en France. La France, avec les coupons suédois - souvent payables en couronnes - dispose donc de l’argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter, ce qui évite la hausse du cours de change sur Stockholm. Mais supposons que ces mêmes titres, cotés naturellement aussi à la Bourse de Stockholm, y sont bien cotés c.à.d. en hausse, le Gouvernement Français peut profiter du moment pour vendre ces titres à la Bourse de Stockholm - il reçoit la valeur en argent suédois et n’a pas besoin d’en acheter ... Si tu n’as pas compris ces explications, tu n’as qu’à m’en demander de nouvelles.
J’ai expédié ces jours-ci la lettre relative aux permissions ; attendons maintenant l’effet. Mais crois-moi que mon attitude résignée est toute naturelle et logique. Tu oublies que je suis en ce moment soldat et que ce fait supprime tout ou prime tout. J’irais au scandale, j’écrirais au Ministre ou au Général - sais-tu ce que cela me rapporterait ? D’abord 8 jours de prison, puis davantage et finalement l’envoi aux sections de discipline ou le Conseil de guerre qui peut administrer 1 - 2 - ou 5 ans de prison ou de réclusion avec dégradation militaire - au besoin même le bagne, les travaux publics ou forcés (6). - A demain la suite.
Meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Lettre perdue.
2) - "le guignol" : confusion avec "la guignole" (tente militaire). 
3) - "réaliser" : vendre des titres pour obtenir de l'argent.
4) - Ces 5000 F vaudraient aujourd'hui quelque chose comme 10000 € (convertisseur INSEE).
5) - "bonifié" : acheté
6) - "travaux publics ou forcés" : allusion au bagne. En fait, Paul a déjà pris un bien grand risque - celui de voir opposer à sa demande de naturalisation un avis défavorable de ses chefs militaires - en parlant dans ses lettres de son projet d'écrire aux journaux d'opposition pour leur faire connaître l'absence de permission dont il souffre à la Légion. 

jeudi 10 novembre 2016

Carte postale du 11.11.1916

Maroc pittoresque (Delcampe)




Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Novembre 1916

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ton colis en bon état, contenant tout ce que Suzette m’avait annoncé dans sa lettre. 
Je t’en remercie vivement et t’écrirai demain une longue lettre.
En attendant reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul

lundi 7 novembre 2016

Lettre du 08.11.1916

Affiche pour l'emprunt de guerre, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 8 Novembre 1916

Ma Chérie,

Un de mes amis avec lequel j’étais très lié, le Caporal Frid, vient de nous quitter à destination de Bel Abbès où il va être libéré le 24 courant après 5 ans de loyaux services. Comme il a son frère à Libourne, il va se faire libérer à Bordeaux et il te rendra visite vers la fin du mois. Tu pourras t’entretenir avec lui du Maroc et de Taza, comme de tout ce qui touche la Légion. Frid est Russe, mais comme il a vécu longtemps à Paris avant de venir à la Légion il parle bien le français et - comme tout bon légionnaire - il aime bien le vin.
Quant à Savario (1), je n’ai plus eu de ses nouvelles, de sorte que j’ignore complètement si oui ou non il est allé à Caudéran. S. est du reste passablement fumiste et on ne pouvait pas trop se fier à lui, tandis que Frid est un bon camarade, loyal et sincère, comme il n’en existe malheureusement pas beaucoup ici ! 
Ta lettre du 25 Octobre vient de me parvenir à l’instant, alors que depuis 5 à 6 jours je n’ai plus reçu de journaux. Ci-joint en retour la lettre de Mr. Penhoat qui ne m’a plus écrit directement depuis une quinzaine de jours. Je crois comme lui qu’il est inutile que tu te rencontres de nouveau avec Leconte, mais qu’il ne ferait pas de mal si tu pouvais voir avec Penhoat Mes Bonamy et Palvadeau (2) à Nantes. Penhoat m’avait écrit simplement qu’il allait écrire à Me P. pour les comptes ! Un point, c’est tout, et dans sa lettre ci-incluse je ne trouve aucune autre allusion. Je lui ai écrit il y a quelques jours en lui conseillant de faire sommer Leconte par huissier de fournir les comptes. D’un autre côté, je serais aussi content que L. et P. (3) se rencontrent ne fût-ce que pour voir ce que Leconte a réellement dans le ventre. Comme déjà dit, je ferai dès mon retour à Taza l’impossible pour avoir une permission, mais il reste à savoir si je vais réussir. Les nouvelles instructions du Ministère de la Guerre disent bien qu’une permission doit être considérée comme une allocation régulière dont nul ne doit être privé, mais on est tellement habitué de voir la Légion placée hors du droit commun que nous nous attendons bien à être exclus de cette mesure (4).
Dieu sait du reste quand nous rentrerons à Taza - si toutefois nous y rentrons jamais. Ici, on est dévoré par les puces qui nous sucent le peu de sang qui nous reste et nous empêchent de dormir. Le temps s’est refroidi beaucoup et nous nous promenons toujours en kaki. Il est vrai qu’on nous a lu un rapport qu’on ferait venir de Taza nos effets de drap et les couvertures ; mais on attendra sans doute la fin de l’hiver pour mettre ce projet à exécution. Tu auras lu qu’après Douaumont on a repris Vaux (5), évacué “volontairement” par les Allemands. Mais vu d’ensemble la situation reste aussi obscure qu’il y a un an - ou presque ! Que tout le monde (ou à peu près) désire la paix, cela ne semble pas douteux, mais personne ne la veut. Peut-être que malgré tout la question financière va y mettre un frein, surtout si - comme on dit - le dernier emprunt allemand produit très peu de numéraire (6). Mais là encore on ne peut se fier trop aux journaux : regarde les derniers articles sur les impressions d’un neutre en Allemagne : l’histoire de moeurs, et dis moi si tu y crois un mot ! La bourgeoisie aisée qui voit partir les femmes pour le front y porter du soulagement aux poilus et qui se laisse faire !! Les femmes de la haute société qui disent aux femmes du peuple que la mobilisation de leurs maris ne doit pas les empêcher de mettre des gosses au monde (7)! 
Ah - c’est probablement ce maudit sirocco qui me rend pessimiste aujourd’hui !!!
Je t’embrasse du fond du coeur.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Savario" : Légionnaire français originaire de Caudéran, il a été déplacé à Sidi Bel Abbès pour y être démobilisé. Paul n'en n'a plus de nouvelles depuis septembre (voir sa lettre du 11 septembre).
2) - "Bonamy et Palvadeau" : avocats à Nantes.
3) - "L. et P." : Leconte et Penhoat.
4) - "cette mesure" : Paul fait de nouveau référence - voir sa lettre du 19 octobre 1916 - à la réforme d'octobre 1916 qui fixe le droit de chaque soldat à trois permissions de chacune une semaine (hors transport) par an.
5) - "Vaux" : alors que le fort de Douamont a été repris par les Français le 24 octobre 1916, celui de Vaux a été repris sans combat dans la nuit du 2 au 3 novembre 1916 (le gros des troupes allemandes de Verdun avait été déplacé en urgence sur la Somme).
6) - "peu de numéraire" : le dernier emprunt d'État allemand, lancé au printemps 1916, était déjà le quatrième depuis le début de la guerre : les trois précédents, souscrits massivement, avaient épongé l'épargne populaire, alors que l'inflation (autre moyen de financer la guerre) dissuadait fortement les rentiers de prêter de l'argent à l'État. Les souscriptions furent très décevantes : la banque centrale lança à partir de l'automne 1916, deux fois par an, simultanément des bons du trésor à très court terme et à fort taux, et d'autres à très long terme et à taux relativement réduit. L'inflation s'en trouva accentuée et l'Allemagne dut recourir en outre à des emprunts extérieurs. 
7) - "des gosses au monde" : les campagnes allemandes en faveur de la relance démographique et de la mobilisation des femmes dans les industries d'armement et dans les sections sanitaires de l'armée, n'étaient pas plus virulentes que celles des autres pays en guerre. Il semble que Paul manquait d'informations sur ce qu'il en était en métropole.


vendredi 4 novembre 2016

Lettre du 05.11.1916

                                                      Edward Grey, 1st Viscount Grey of Fallodon

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 5 Novembre 1916

Ma Chérie,

Voici un dimanche bien vilain : il pleut une pluie fine et pénétrante - un vent qui fait claquer les toiles de tente et grelotter les poilus ! Toutes les montagnes sont enveloppées de brouillard et on voit à peine à 100 m. Il paraît qu’un de nos courriers a été enlevé par les bicots il y a quelques jours : il se pourrait donc qu’une de mes lettres ait été perdue, ce doit être ou la lettre anglaise ou la lettre écrite en français (1) qui se sont suivies à un jour d’intervalle. 
Tes explications au sujet de la femme sont basées, je crois, sur une petite confusion. Une femme peut être belle sans être nécessairement chique bien que ce soient souvent les chiffons qui la rendent attrayante ou intéressante. Naturellement, si l’on croyait Mr. de Waleffe (2), il n’y aurait guère que la Française qui réunirait toutes les qualités et qui seule serait capable de rendre un homme parfaitement heureux. Et cependant, en homme qui connaît le monde, il devrait savoir que la réputation de la femme française à l’Étranger n’est point si brillante que cela au point de vue d’épouse ou de femme d’intérieur : c’est du moins l’expérience que j’ai faite dans plusieurs pays et en parlant à beaucoup d’étrangers. Je crois du reste que si les journaux français ont fait leur possible pour soutenir - pendant la guerre - le moral des populations, ils ont, d’un autre côté, souvent dépassé le but et créé un sentiment de supériorité qui n’est pas toujours justifié et peut-être même fait tort aux gens d’une intelligence médiocre, tout comme cela s’est passé avant la guerre dans certains milieux de l’Allemagne. De même la fameuse camelote allemande sera souvent encore la bienvenue surtout si, comme tout laisse le croire, les articles bon marché ne peuvent être fabriqués dans d’aussi bonnes conditions en France et en Angleterre. Il n’est pas facile de se rendre compte ici des véritables sentiments populaires en France, car les Français de la Légion constituent un élément qui est heureusement assez rare en France. Les paroles du vicomte Grey (3) - les journaux anglais ont toujours été minutieux dans l’énumération des titres - concordent à peu près avec les idées exprimées dans les S.W. Daily News (4) que je t’ai envoyés en coupure. Et je reste pour ma part persuadé que s’il y a un grand changement sur la carte d’Europe ce sera surtout au détriment de l’Autriche, alors que l’Allemagne ne perdra pas grand’chose géographiquement, sauf bien entendu l’Alsace-Lorraine (5). Le renversement des rôles devant Verdun n’est peut-être qu’un succès local, mais venant après ceux de la Somme il aura certainement autant d’importance que la prise de Constansa par les Allemands (6), aussi regrettable que soit ce fait pour la terminaison des opérations. 
Pour ce qui est de notre cas particulier, il est profondément regrettable de de perdre ainsi bêtement quelques-unes des meilleures années de notre vie commune. Mais songe qu’une permission de 10 jours, aussi réconfortante qu’elle soit pour notre moral, ne changera pas grand’chose au fait brutal que nous nous retrouverons vieillis de quelques bonnes années qui comptent double au point de vue des privations et de la grande fatigue qui, elle, constitue l’âge ou la vieillesse. Mais au point où en sont les choses, je crois que ce sont moins les joues roses et les figures fraîches qui sont les principaux facteurs de l’amour et de la tendresse réciproques. Certes, la différence, le chemin parcouru paraîtront au premier abord plus brutaux, plus visibles, mais je ne crois pas que cela changera beaucoup aux sentiments. On sera aussi devenu moins exigeant et plus modeste : la liste des souvenirs communs n’en sera que plus longue ! Et il y aura sans doute tant de nouveaux efforts à faire pour se conformer à la nouvelle situation créée par la guerre que nous n’aurons pas beaucoup de temps pour compter nos cheveux blancs - je parle naturellement des miens - ou pour réfléchir sur les autres traces laissées par le temps. Et pourtant, je ne peux pas encore m’imaginer que nous avons un enfant de plus de 7 ans (7).
Reçois, ainsi que les enfants, mes meilleurs baisers.


Paul



Notes (François Beautier) 
1) - Il s'agit sans doute des lettres des 29 et 30 septembre, mentionnées dans la lettre du 1er novembre, qui n'ont effectivement pas été retrouvées.
2) - "Mr. de Waleffe" : mentionné une précédente fois sous le nom de "M. de Walfelen" (dans la lettre du 23 octobre), cet auteur mondain - Maurice de Waleffe - est un spécialiste du "chic féminin". Il semble que Marthe s'intéressait à ses jugements concernant la femme moderne tout en se désolant de n'être pas "La Française" dont il faisait systématiquement l'apologie.
3) - "vicomte Grey" : Edward Grey, baronnet puis vicomte Grey de Fallodon (1862-1933), fut Ministre des affaires étrangères britanniques de 1905 au 10 décembre 1916. Sa modération s'illustra particulièrement dans le rapprochement anglo-russe de 1907 puis dans l'arbitrage de la crise d'Agadir (au Maroc, entre la France et l'Allemagne) en 1911. 
4) - "S.W. Daily News" : journal des Galles du Sud publié à Cardiff.
5) - "Lorraine" : Cette prévision de Paul se réalisa effectivement avec les traités de 1919 et 1920.
6) - "par les Allemands" : la bataille de Verdun s'achève officiellement le 19 décembre 1916 après la reprise du fort de Douaumont le 24 octobre ; celle de la Somme est déclarée officiellement terminée le 18 novembre 1916 après une nouvelle offensive britannico-française lancée le 25 septembre 1916 (cependant, Paul va un peu vite : le jour même de sa lettre, le 5 novembre, les Français reculent devant le bois de Saint-Pierre Vaast) ; la prise de Constanza (port roumain bombardé par la flotte allemande puis assiégé et pris en octobre 1916 par les troupes bulgares soutenues par les Allemands et les Turcs) est officiellement datée du 28 octobre 1916. Cependant les combats y durent encore en décembre.
7) - "de plus de 7 ans" : Suzanne est née le 1er juillet 1909. 


mardi 1 novembre 2016

Carte postale du 02.11.1916

                             
Affiche pour l'emprunt de la Défense Nationale (HPI)

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 

Touahar, le 2 Novbre 1916

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 25 écoulé. Nous sommes toujours à Touahar et à en juger par l’apparence, on n’est pas prêts à décamper ! Peut-être même que de cette façon on fêtera la Noël dans le bled (1).
Meilleurs baisers.


  Paul


Note (François Beautier)
1) - "le bled" : sur le terrain, hors du camp.