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mardi 22 août 2017

Carte-lettre du 23.08.1917

Troupeau de moutons devant servir au ravitaillement d'une colonne (culture.gouv)

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Belkassem (1), le 23 Août 1917

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 3 et te retourne ci-joint celle de Me Crimail (2). Tu n’as jamais insisté sur le point qu’on (3) a saisi aussi quelques titres et intérêts au C.N.E.P. (4), entre autres l’Extérieur Espagnol (5) qui serait maintenant avantageux à vendre. Il n’y a aucune raison qu’on ne te donne pas, au pire aller, ta pension (6) de cet argent-là.
Nous marchons demain à M’Conn (7), et de là samedi à Taza. Comme les permissions pour la France sont rétablies (8), je partirai lundi 27 ou mercredi 29 courant en permission ; nous nous reverrons donc vers le 4 ou 5 Septembre et aurons alors l’occasion de reparler de tout cela verbalement. En attendant de pouvoir vous embrasser réellement, reçois avec les enfants mes meilleurs baisers.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Sidi Belkassem » : ce nom propre est ici pour la première fois écrit correctement par Paul. Et aussi pour la dernière puisqu’il quitta ce poste le lendemain.
2) - « Me Crimail » : avocat de Paul à Nantes.
3) - « on » : le séquestre, c’est-à-dire le juge chargé d’administrer le séquestre des biens des Gusdorf, « ressortissants étrangers ennemis ».
4) - « C.N.E.P. » : Comptoir national d’escompte de Paris, gestionnaire des emprunts obligataires étrangers.
5) - « l’Extérieur Espagnol » : emprunt obligataire émis par l’État espagnol en 1906 avec une rente de 4,5%.
6) - « ta pension » : Paul réclame pour Marthe à la Société Leconte une pension mensuelle de 300 francs à prélever sur sa part des bénéfices. Si le juge du séquestre refusait cette demande, il pourrait encore autoriser la vente de titres (placés aussi sous séquestre) appartenant au couple et prélever sur le produit de cette vente (lui aussi séquestré) 300 fr au profit de Marthe. 
7) - « M’Conn » : en fait Msoun, à une trentaine de km à l’est de Taza.

8) - « rétablies » : voir la lettre du 18 août 1917 annonçant la suspension des permissions par suite d’encombrement des dépôts d’Oujda et d’Oran. 

vendredi 21 avril 2017

Lettre du 22.04.1917

Le "book" de Marthe Régnier (Wikipédia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 22 Avril 1917

Ma chère petite femme,

Voici enfin un dimanche, qui me permet de me mettre à jour avec ma correspondance : je t’ai bien adressé avant-hier une lettre destinée à Mr. Penhoat que tu lui auras transmise après en avoir pris note ainsi que des 2 lettres Penhoat-Leconte (1) qui l’accompagnent. A ce sujet tu me ferais plaisir en me disant si Me Bonamy (2) ou l’avocat de Bordeaux (3) t’a mise au courant de la notification de Leconte ? Et je te répète de vendre une ou deux obligations du Crédit Foncier (4) en attendant que l’affaire soit liquidée par moi dans le sens indiqué par mes lettres des 6 et 21 courant (5). Tu pourrais demander aussi au besoin au séq. (6) ou à son représentant de vendre un des titres encore en dépôt au C.N.E.P. (7), par exemple l’Extérieur Espagnol (8), et l’autorisation d’y toucher les intérêts des titres. N’est-ce pas la rente 4 1/2% Argentin (9) qui s’y trouve encore ? Dans tous les cas, les avocats comprendront bien qu’il faut vivre avant tout !
  Me référant à mes lignes du 20 (10), j’ai le regret de te dire que notre Colonel étant momentanément absent, j’ai pu m’entretenir seulement avec le Commandant, chef de notre Bataillon, ce matin. Celui-ci m’a reçu d’une façon très bienveillante - mais il ne savait rien du tout de la note en question. Il m’a cependant promis de se renseigner au Bureau du Régiment au sujet de la note en question et de faire (au besoin) une enquête pour qu’elle soit contrecarrée. Pour cela, disait-il, il suffirait d’un certificat de la Mairie attestant ma loyauté (Certificat de Loyauté) (11). Dès qu’il sera au courant de l’affaire, il me fixera un nouveau rendez-vous et si alors mon certificat de bonne vie et moeurs ne suffit pas (celui que tu m’as envoyé l’autre jour) je vais lui indiquer des références telles que Penhoat, Lagache, Colombier, Woolougham (12), Fourgous, Pineaux, Capuron (13) etc. et aussitôt, je reviendrai à la charge pour ma permission en mettant tout en branle pour te revoir, s’il y a seulement un brin de possibilité.
J’ai donc tes lettres des 23-28-30 Mars, 1°-3-5-8 & 10 Avril, ainsi que la gentille petite lettre de Suzanne, celle de Georges et la carte de Pâques. 
N’attend pas que je réponde à tout cela aujourd’hui, mais laisse-moi au moins constater que tu commences à passer maîtresse dans l’art d’écrire des lettres. Tu as réellement appris beaucoup depuis notre séparation et si tu continues comme cela, il nous arrivera peut-être la même histoire qu’aux deux amants dans “la Rampe” du baron Henri de Rothschild, que nous avons vue avec Marthe Régnier ... (14)
La colonne que nous venons de terminer sous les ordres du Général Cherrier était très dure (15), je ne parle pas seulement au point de vue des combats et pertes, mais aussi comme marche et fatigue ; il faut cependant reconnaître qu’au point de vue du ravitaillement nous étions mieux soignés que pendant les autres colonnes auxquelles j’ai participé. Mais il y avait des étapes extrêmement fatigantes, des journées entières où l’on marchait sac au dos, du matin au soir, sous un soleil de plomb, grimpant des mamelons et montagnes de la hauteur de celles des Vosges ou du Harz (16). Alors la fatigue, l’abattement physique deviennent tels qu’on bénirait sur le moment la balle qui nous arracherait pour quelques moments de cette vie ... Dans la nuit du 9 au 10, à Souk el Sept (17), une balle a traversé notre tente ; le lendemain matin, en regardant les 2 trous (d’entrée et de sortie) MM. les agents de liaison ne disaient rien, mais le même soir on faisait une tranchée pour s’abriter, et à partir de ce jour, il en fut toujours ainsi.
Abd el Malek nous a échappé une fois de plus : son camp a été pris, contenant encore 1/2 douzaine de tentes : des souterrains y avaient été aménagés contre les avions (18). On y a trouvé aussi la preuve qu’Abd el Malek est bien en relation étroite avec les Allemands, du moins ceux qui, autrefois au Maroc, ont gagné le Rif, et avec les déserteurs de la Légion. Les partisans et réguliers d’Abd el Malek sont munis de fusils allemands (19), mais les cartouches semblent être espagnoles. Sous un rapport, cela vaut mieux pour nous que leurs anciennes grosses balles de plomb qui faisaient des blessures effroyables, alors que les balles nickelées actuelles sont même un peu plus petites que les nôtres (20), de sorte que les blessures guérissent mieux qu’autrefois. Inutile d’ajouter que la Légion participe dans une mesure honorable aux pertes : heureusement il y a proportionnellement très peu de morts (21) chez nous.
Ce qui m’étonne et m’effraie même un peu, c’est la passion avec laquelle tu t’occupes de la politique. Tu travailles décidément trop avec les sentiments : cela a de gros inconvénients, crois-moi ! Je suis, moi aussi, l’évolution de la politique un peu partout, mais j’y reste autrement froid que toi, tout en pesant et soupesant le pour et le contre. 
Bon, voilà le facteur ! Dernier cri de guerre (22): nous partirons mercredi pour Touahar (23), y prendre garnison pour 3 mois et ne participerons donc pas aux colonnes qui se préparent pour le mois prochain déjà. Mais qu’est-ce qu’il ne va pas falloir préparer pour ce déménagement ! (24)
Je finis donc cette lettre, mais t’écrirai sûrement demain, sinon ce soir.
Mille baisers pour toi et les enfants.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Penhoat - Leconte" : les deux associés de Paul.
2) - "Me Bonamy" : avocat de Paul à Nantes.
3) - "avocat de Bordeaux" : Maître Lanos.
4) - "Crédit Foncier" : Paul possède des titres d'emprunt obligataire du Crédit Foncier de France. Mais, comme l'ensemble de ses biens, ils sont placés sous séquestre : Marthe peut cependant revendre ceux qui sont établis "au porteur" par l'intermédiaire d'un ami (par exemple Mr. Wooloughan qui a plusieurs fois été mentionné par Paul).
5) - "6 et 21" : ces deux courriers manquent. 
6) - "au seq." : à l'administrateur du séquestre.
7) - "C.N.E.P." : le Comptoir national d'escompte de Paris gérait habituellement de nombreux emprunts nationaux étrangers ("extérieurs"), en plaçait les titres auprès de ses clients et leur en distribuait les intérêts. Le séquestre qui frappe les Gusdorf en tant qu'étrangers ressortissants ennemis a gelé les titres de ces emprunts achetés par Paul avant-guerre aussi bien que leurs intérêts (les "rentes"). 
8) - "l'Extérieur espagnol" : emprunt obligataire national espagnol destiné à financer le développement industriel, lancé à l'étranger en 1906 avec un taux de 4%.
9) - "le 4 1/2% argentin" : emprunt obligataire de la Banque nationale d'Argentine, lancé en 1906 au taux de 4,5% (l'emprunt russe lancé la même année promettait 6%).
10) - "du 20" : il semble qu'il s'agisse du 19.
11) - "certificat de loyauté" : la loi française du 7 avril 1915, en réponse à la loi allemande dite "Delbrück" du 22 juillet 1913 (voir le courrier de Paul du 16 juillet 1916), établit l'obligation de l'État de prononcer la dénaturalisation française de tout originaire d'un pays ennemi qui aurait pris les armes contre la France, ou se serait soustrait à ses devoirs militaires en quittant le territoire français, ou aurait "conservé" sa nationalité ennemie d'origine. Ce dernier fait étant difficile à établir ("avoir conservé sa nationalité ennemie" se démontrait par le fait d'avoir conservé au moins un trait culturel caractéristique de sa nation ennemie d'origine), les préfets (puis - à partir de la loi du 18 juin 1917 - les tribunaux civils) s'inspirèrent du droit des entreprises concernant la "fidélité" de leurs salariés pour recourir à des "certificats de fidélité" (à la nationalité française) établis par les maires après enquête auprès de leurs administrés (les commissaires de police établissaient de même des certificats de bonne vie et mœurs qui conditionnaient l'obtention de permis de séjour pour les étrangers et l'accès à certains droits pour les Français). 
12) - "Woolougham" : depuis le 30 juillet 1916 Paul écrit le nom de son ami et relation d'affaires américain avec un m et non plus un n final. 
13) - "Capuron" : toutes les personnes ici listées sont des relations d'affaires de Paul. Toutes, sauf Pineaux, ont été nommées dans la lettre du 30 juillet 1916 comme des témoins susceptibles de répondre de la "fidélité" de Paul envers l'entreprise L. Leconte. Cette fois elles témoigneraient de sa "fidélité" envers la nation française. 
14) - "Marthe Régnier" : comédienne de théâtre et de cinéma (1880-1967), maîtresse du médecin-écrivain Henri de Rotschild (1872-1947), dont elle joua dès sa parution en 1909 la pièce "La Rampe". Cette comédie en 4 actes tendait à démontrer qu'une femme est d'autant plus aimée qu'elle sait se placer, seule, sous les feux de la rampe. Paul, un peu inquiet mais aussi rassuré de la capacité de Marthe à prendre son autonomie, fait ici allusion au personnage de Madeleine Grandier joué par Marthe Régnier.
15) - "très dure" : effectivement, le 10 avril 1917 (après la prise du camp d'Abdelmalek à Souk el Had le 6 avril) la colonne commandée par le général de brigade Cherrier fut très brutalement accrochée entre Souk el Had et Souk es Sebt par un groupe de rebelles s'échappant vers le nord du Rif. Elle décrocha d'extrême justesse grâce à l'arrivée d'un renfort de la Légion venant de Taza. 
16) - "Harz" : la comparaison du massif du Rif avec celui des Vosges est très juste et parlante, tant pour les altitudes, pentes, dénivellations et étagements de végétation. Mais Marthe connaît moins les Vosges que le Harz allemand (ou Hartz, en français), que Paul doit donc citer, au risque qu'un éventuel censeur y voie un indice de sa "fidélité" à la nation allemande. 
17) - "Souk es Sept" : Souk es Sebt, sur les hauteurs du versant du Rif au nord de Taza.
18) - "les avions" : Taza dispose d'une piste servant aux avions des deux premières escadrilles d'observation et de chasse constituées au Maroc par le capitaine De la Morlais à partir de juin 1913, lesquelles resteront seules et basées uniquement à Casablanca jusqu'en juin 1917.
19) - "fusils allemands" : sans doute des Mauser, réputés plus efficaces que les Lebel français.
20) - "les nôtres" : le fusil Lebel tirait des balles de 8mm de diamètre, alors que le calibre du Mauser allemand variait selon les modèles de 6,5 à 7,92 mm. Pour rassurer Marthe, Paul exagérait les effets d'une si faible différence de taille. 
21) - "très peu de morts" : ce mensonge éculé ne convainc que ceux qui veulent y croire. On peut se demander si Paul abuse de la crédulité de Marthe ou s'il souhaite persuader son éventuel censeur qu'il est lui-même complice des pieux silences et mensonges de la Légion ou abusé par le bourrage de crâne de l'Armée.
22) - "cri de guerre" : rumeur de cour de caserne.
23) - "Touahar" : poste à l'ouest de Taza, où Paul a plusieurs fois séjourné, jusqu'alors sans grand risque.
24) - "déménagement" : le détachement devra emporter de quoi tenir tout un trimestre. 

samedi 28 novembre 2015

Lettre du 29.11.1915

Groupe de spahis (herodote.net)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 29 Novembre 1915

Ma chère petite femme,

J’ai les lettres des 16 et 17 courant. Tu as vraiment fait des progrès depuis 1900-1901 où tu as commencé à m’écrire des cartes postales éditées chez R. Rose (1)! Je comprends du reste fort bien que n’ayant pour ainsi dire personne pour vider ou alléger ton coeur en discutant les effets et les causes, tu uses un peu plus de papier à lettre. Et si je n’ai pas suffisamment de temps pour t’écrire aussi souvent que je le voudrais, je suis tout de même bien content de recevoir souvent de tes nouvelles. A propos de la lettre de Suzanne, tu dois l’avoir corrigée bien souvent, car il n’est pas possible qu’un enfant de cet âge écrive aussi correctement.
Parlons d’abord un peu de la question financière. D’après ce que j’ai pu lire dans les journaux, les dispositions du moratorium concernant les loyers n’ont pas été changées. Malgré cela il me serait agréable, à moi aussi, que le séq. (2) paye à Mme Robin partie ou totalité des loyers échus. D’un autre côté je vais écrire à Mr. Penhoat pour lui demander de m’adresser jusqu’à la fin de la guerre les mensualités (3) que tu m’as envoyées jusqu’ici, ce qui augmenterait d’autant tes ressources à toi. Celles-ci sont du reste bien maigres, ou surtout que tu as à payer Hélène, les contributions etc. Je t’engage donc de nouveau à vendre par l’entremise de l’ami W. (4) une obligation 3% 1912 du Crédit Foncier qui valent en ce moment 200 à 205 Frs. de façon à avoir un peu d’avance à la maison. Laisse donc les paiements à Mme Robin complètement de côté jusqu’à nouvel ordre. Si le séq. y consentait, tu pourrais au moins toucher les intérêts échus au C.N.E.P. (5) tout en y laissant toujours en dépôt les titres qui s’y trouvent encore. 
La situation diplomatique dans les Balkans s’est tout de même un peu améliorée (6) et il est à espérer que la situation militaire en fera de même sous peu. Dans un des derniers n° du Journal que j’ai reçu aujourd’hui, il est question d’astreindre les sujets des pays alliés résidant en France de s’enrôler, soit dans leurs pays respectifs, soit dans l’armée française, ou bien d’être amenés dans un camp de concentration (7). On veut même prévoir des mesures spéciales pour les neutres domiciliés actuellement en France. C’est du moins ce qui ressort de débats à l’Hôtel de Ville de Paris et des paroles du Préfet de Police (8). Malgré toutes ces rigueurs, je suis d’avis qu’une fois la guerre terminée, il sera impossible de vouloir édifier un mur chinois (9) autour des différents pays européens. Il sera certes fait beaucoup d’attention aux naturalisations, et pour ceux qui ne l’obtiendront pas il y aura des mesures de surveillance spéciales pour éviter que l’affluence des étrangers redevienne aussi forte qu’auparavant. Mais les relations économiques ne se commandent pas, elles sont les suites des richesses naturelles et des productions des différents pays et aucune puissance ne pourra s’en affranchir. Que les droits d’entrée des marchandises allemandes seront sensiblement augmentés n’est que trop naturel. Si cela n’a pas été le cas jusqu’ici, c’est que le traité de Francfort avait établi au profit de l’Allemagne le régime de la nation la plus favorisée (10)
C’est donc Georges qui a remarqué le sac à la ceinture d’un Marocain ? Ce sac, notamment dans un modèle plus grand, est constamment porté ici par les Officiers des troupes marocaines dont la tenue est du reste très pittoresque. Quel est donc le petit Pierre (11)? Sans doute un parent d’Hélène ? Ici nous ne cessons pas d’avoir un temps superbe, à peu près comme en Septembre à Bordeaux. Même les nuits ne sont pas bien froides en ce moment. Nous travaillons également aux Jardins en bas, espérons que nous ne goûterons plus longtemps les fruits de notre travail l’année prochaine.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

                                                Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "de chez R. Rose" : cet éditeur réputé de cartes postales présentant des photographies (très belles) de paysages était français, son siège étant au 145 rue du Temple à Paris. Paul, qui était alors en Allemagne, pouvait avoir gardé 15 ans après le souvenir de la marque de ces cartes françaises. Marthe prenait alors (avec Paul ?) des leçons de français; elle collectionnait les cartes postales dans un gros album conservé dans les archives familiales.
2) - "le séq." : le séquestre, censé verser à Marthe des mensualités qui lui permettent de vivre.
3) - "les mensualités" : les mandats d'argent de poche envoyés mensuellement à Paul par Marthe (environ 50 francs par mois).
4) - "l'ami W." : Wooloughan, ami américain et homme d'affaire de Paul.
5) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris.
6) - "un peu améliorée" : les secours terrestres dépêchés par la France à partir de Salonique soulagent la retraite des Serbes mais ne l'enrayent pas.
7) - "camp de concentration" : donc d'être traités comme des "ressortissants ennemis", regroupés dans des camps en différents points de France.
8) - "Préfet de Police" : lequel s'inquiète de la présence à Paris de nombreux espions ressortissants de pays neutres travaillant pour la Triple Alliance.
9) - "mur chinois" : muraille de Chine.

10) - "nation la plus favorisée" : Le traité de Francfort imposé à la France vaincue par l'Allemagne le 10 mai 1871 stipule dans son article 11 que la clause de la nation la plus favorisée règlera les échanges économiques entre les deux pays, c'est-à-dire précisément que la France ne taxera pas plus ses importations d'Allemagne que du moins taxé de ses fournisseurs. Paul expose ici que l'Allemagne en a profité aux dépens de la France et qu'il "sera naturel" après la guerre de taxer les produits allemands, ce qui n'est pas cohérent avec le principe du libre-échange qu'il prône habituellement. Ce paradoxe se double d'un autre si l'on relie cette proposition protectionniste avec ce qu'il disait précédemment de l'immigration, qu'il proposait de contrôler "pour éviter l'affluence des étrangers", ce qui relève d'une attitude xénophobe alors qu'il est lui-même un immigré. En fait, Paul se montre ici rationnellement (ou naturellement) xénophobe puis protectionniste peut-être pour se démontrer fondamentalement français, ou du moins français tel qu'il imagine ou perçoit les Français. Se sentirait-il alors observé par les agents des juges qui se prononceront sur son éventuelle naturalisation ? Peut-être aussi faut-il lire ses considérations comme un appel à la mesure : après la guerre, il faudra veiller à ne pas totalement fermer les frontières - ni pour les hommes, ni pour les marchandises - entre les pays des deux camps. Dans ce cas, Paul plaiderait la même cause que les partisans d'une Europe confédérale.
11) - "petit Pierre" : ?

samedi 4 avril 2015

Lettre du 04.04.1915

Karl Liebknecht





Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Avril 1915

Chérie,

J’ai promptement reçu tes lettres des 24 et 29 Mars ; la dernière arrivant hier soir a ainsi battu le record de la vitesse Bordeaux-Taza avec 7 jours. Merci de tes bons voeux (1) et si l’un seulement se réalise - la paix - je serai bien content. Nous sommes rentrés hier soir assez tard d’une marche dans les montagnes qui était assez dure parce que le terrain était tout détrempé par suite des pluies de ce dernier temps. J’avais la chance de rester au marabout de Bou Cagerat (2) pour faire le café ce qui m’a économisé quelques bons kilomètres. Aujourd’hui, dimanche, le temps est beau, mais comme nous sommes de jour (3) la Compagnie est consignée, du moins les hommes qui ne sont pas de garde, dont je suis heureusement. Ce matin, il y a eu du chocolat et à midi un plat supplémentaire (riz au lait, très bon) et un cigare. Ce soir nous aurons même un deuxième quart de vin et il paraît que demain, nous aurons également repos. Je vais me payer ce soir une bonne omelette de 6 oeufs en ville et ma boîte de harengs au vin blanc.
Je te remercie de toutes les communications et te confirme la mienne quant au moratorium pour les loyers prorogé de 3 mois à partir du 1° courant. En ce qui concerne les Communales 1912, je suppose qu’il reste tout au plus un versement à faire. Quand ?
Le raisonnement de Mr. W. quant au CNEP est assez naïf (4). La banque, sous peine d’une grosse amende, ne pouvait pas agir autrement, et tout autre établissement aurait fait de même. Je suis cependant content qu’il restait peu de choses en dépôt, et ces deux titres, nous les aurons déjà en temps voulu. Les cours sont du reste bien remontés, aussi pour le Turc Unifié et l’Argentin (5). Pour ce qui est des journaux, ce n’est pas à un jour près : je lis régulièrement le Canard d’Oran (6) et si je tiens à avoir le Journal, c’est surtout pour les “Leaders”, la note politique de St Brice (7) et le “À travers les journaux”. L’histoire de ta maman est en effet assez pénible. Je crois cependant qu’elle en souffre moins que tu sembles l’imaginer ; son souci principal doit être de te savoir en sûreté. Si tout s’arrangeait promptement, et que nous ne souffrions pas trop au point de vue financier, on pourrait envisager de rencontrer la famille, en Suisse (8) par exemple où il y a des pensions bon marché?
Georges Laforcade (9) m’a écrit une longue lettre de même que Mr. Penhoat dont je joins une carte à transformations (10). Tous deux comptent sur une fin assez prompte de la guerre, se basant principalement sur les déclarations du Général French (11). Il est certain que si la grande offensive réussit et que les Allemands se retirent au delà de la frontière, ce sera aussi vite terminé que la guerre a commencé. Mais en attendant on est là, le bec dans l’eau. La séance du Reichstag était intéressante sous ce rapport que les deux députés socialistes (12) ont publiquement reconnu que les brutalités allemandes n’ont pas seulement existé sur le papier ; les réponses ont été tellement vagues qu’elles ressemblaient à un aveu pur et simple. Je me demande comment le Gouvernement va justifier cela plus tard car en ce moment il doit cacher soigneusement la vérité sous tous les rapports.
Je me demande du reste si je n’ai pas un intérêt à renoncer aux pertes subies par la maison L. L. et Cie. pendant la mise sous séquestre de mes biens. Car suivant la loi je ne dois pas participer aux opérations ; si donc 20% des pertes représentent plus que mon prélèvement, je déclarerai simplement que je n’ai rien à voir avec les affaires pendant la guerre. J’espère malgré tout que tout s’arrangera, car si L. se montrait intransigeant, P. et moi nous déclarerions simplement que nous continuons et que comme lui nous irons pendant 4 à 5 hs. au bureau, prenant 6 semaines de vacances, 1 mois de grippe de façon à avoir suffisamment le temps de chercher des bénéfices ailleurs.
Je serai curieux d’apprendre comment Suzette va se comporter en classe. As-tu déjà pris des renseignements dans la pension en question ?
Mille baisers et un bonjour pour tout le monde.


                                                Paul 

Notes (François Beautier)
Le général John French


















1) - "vœux de Pâques" : les Pâques chrétiennes ne signifient pas la même chose que la Pâque juive mais ces deux fêtes sont les plus sacrées dans chacune des deux religions et sont l'occasion de vœux annuels de paix, de prospérité, de fécondité (etc.) qui sont cependant plus courants en Allemagne qu'en France où ils se résument le plus souvent à celui de "passer de joyeuses Pâques".  
2) - "Bou Cagerat" : il s'agit vraisemblablement de Bou Ladjeraf, que Paul orthographie sous une nouvelle version phonétique. 
3) - "nous sommes de jour" : expression militaire signifiant "nous sommes de veille" (ou "de permanence"). 
4) - "naïf" : Mr. Wooloughan a peut-être tenté vainement d'obtenir du Comptoir national d’escompte de Paris (le CNEP) la restitution, à lui ou à Marthe, des titres appartenant à Paul mais placés sous séquestre. 
5) - "le Turc Unifié et l'Argentin" : emprunts de la Turquie et de l'Argentine dont Paul possède des titres.
6) - "Canard d'Oran" : il s'agit plus vraisemblablement d'un "canard" d'Oran, soit "L'Écho d'Oran", soit "Le Quotidien d'Oran".
7) - "Saint Brice" : signature de l'un des éditorialistes du quotidien "Le Journal".
8) - "en Suisse" : en pays neutre, mais il faudrait préalablement que Paul soit reconnu dans son statut militaire, qu'il ait une permission et que Marthe ait un permis de séjour... 
9) - "Georges Laforcade" : frère de Mme Plantain et ami du couple Gusdorf.
10) - "carte à transformations" : carte postale pré-remplie d'informations à rayer ou à cocher ( par exemple "Je suis en bonne santé / fatigué / légèrement, gravement malade ...") bénéficiant de la franchise militaire.
11) - "Général French" : John French, commandant en chef du Corps expéditionnaire britannique engagé en Flandre et en Artois, se déclare optimiste, au début du printemps 1915 quant à la réussite d'une grande offensive finale. Cependant il subira à partir du début mai 1915 de si graves revers qu'il sera remplacé en décembre par le général Douglas Haig et affecté à la tête des Forces britanniques de l'intérieur. 
12) - "deux députés socialistes au Reichstag" : il s'agit de Karl Liebknecht et d'Otto Rühle, qui avaient précédemment refusé de voter les crédits de guerre lors de la séance parlementaire du 20 mars 1915.

mercredi 11 mars 2015

Lettre du 12.03.1915

Brûlées à la cendre de cigarettes, parfois mouillées, les lettres sont difficiles à déchiffrer...
Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 12 mars 1915

Ma Chérie,

Ta lettre du 2 courant m’est parvenue hier soir tard ; le deuxième envoi de chocolat est arrivé ce matin et le mandat-poste ne saura tarder d’arriver. Je te remercie sincèrement du tout, et en ce qui concerne l’argent, j’espère sincèrement que j’en aurai assez pour la durée de la guerre ! Je lis aussi avec tristesse que tu te laisses fortement impressionner par l’affaire du séquestre ; c’est certainement compréhensible, mais si tu veux bien réfléchir froidement, tu arriveras à cette conclusion : Les affaires Bechoff David etc. (1) ont vivement rallumé la méfiance contre les Allemands ; il n’est cependant pas douteux que le séquestre sera levé au plus tard aussitôt la guerre terminée et il est absolument certain qu’on nous rendra alors tout ce qu’on nous a mis sous séquestre. Donc le problème est de vivre d’ici là et il me semble qu’avec les 300 Frs. par mois et en vendant de temps à autre une obligation du Crédit Foncier, tu arriveras. En ce qui concerne le loyer, tu ne le paieras pas. Tu as le plein droit de profiter du moratorium (2) qui ramène l’échéance du 10 Février au 12 Mai et qui sera sûrement encore prorogé en Avril ou Mai. Si Mme Robin devient trop pressante, tu lui diras d’écrire au séquestre. Je te conseillerai enfin d’aller voir Me Gouais Lanos (3) pour lui exposer que 300 Frs. sont absolument insuffisants pour payer le loyer, gaz, eau et électricité. Demande lui un conseil en ajoutant que notre avoué de Nantes qui avait été chargé par nous de demander la main-levée ne nous écrit plus depuis quelque temps, soit qu’il est mobilisé, soit pour une autre cause.
De toutes façons tu ne paieras pas le loyer avec les 300 Frs. ! Lorsque la guerre sera terminée, nous verrons bien ce que nous aurons à faire et si l’on nous fait trop d’histoires en France malgré le sacrifice indéniable que j’ai fait, eh bien nous irons ailleurs et nous trouverons bien le moyen de commencer une autre existence où tu auras aussi l’occasion de travailler avec moi. Nous aurons toujours une cinquantaine de mille francs et avec cela on peut faire quelque chose. Je suis étonné d’apprendre que la rente argentine (nominal 1500 Frs. à 4 1/2%) est également restée au CNEP !! De toutes façons, tu toucheras toujours les coupons des autres titres (4).
J’espère que tu as reçu entretemps mes différentes lettres et que tu n’es plus inquiète sur mon sort. Nous sortons presque tous les jours et le soir je suis tellement fatigué que je me couche aussitôt après la soupe pour lire mon journal au lit. Hier, nous avons fait près de 30 km, sac au dos et demain nous allons faire une reconnaissance de 24 hs. Je t’écrirai aussi souvent que possible, mais crois-moi que je ne dispose pas d’autant de temps que toi ! Baboureau vient de m’envoyer une carte de Brest où il a déjà commencé l’exercice au 2° Colonial (5).
On me distribue à l’instant ton mandat ainsi que les journaux du 3 et 4 Mars. Encore une fois merci ! Demain, je tâcherai d’avoir un certificat de présence au corps attestant que je suis au Maroc et que je t’enverrai dimanche. Tu le conserveras car il pourra te servir à l’occasion. J’avais un moment l’intention d’écrire directement au Procureur de la République à Nantes pour demander des explications, mais réflexion faite, je renonce et j’attends les évènements. Ne te fais pas trop de bile, car si on maintient le séquestre jusqu’à la fin de la guerre, on nous rendra forcément nos biens après, cela est tout à fait hors de doute. J’espère  cependant toujours qu’il sera levé avant.
Est-ce que Suzanne fait des progrès lisant et écrivant ? Et Georges parle-t-il toujours de 
moi ?
L’offensive générale commence tout de même ou se dessine (6), et si le beau temps revient, cela va certainement barder.
Ton opinion sur la question de l’enfant m’étonne un peu. Si tu te trouvais dans ce cas-là, penserais-tu également comme cela ?
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                   Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "les affaires Bechoff David etc" : en mars 1915, la presse rendit publique une affaire de détournement de fournitures militaires françaises organisé par le trésorier-payeur général de l’Armée au profit de Madame Bechoff, épouse du patron de la très célèbre maison de couture et de fourrure parisienne Bechoff-David. Or la presse a insisté sur le fait que les deux époux étaient de nationalité allemande pour attiser la méfiance des Français envers les Allemands. 
2) - "moratorium" : moratoire (Paul emploie le terme juridique savant).
3) - "Me Gouais Lanos" : le contact avec l'avoué Bonamy ayant été rompu, Paul conseille à Marthe de se renseigner auprès d'un autre, Maître Gouais Lanos. Il s'agit sans doute d'André Gouais-Lanos qui acquit une charge d'avoué au barreau de Bordeaux en 1900 et qui devint à partir de 1925 une personnalité de si grand renom que la ville de Bordeaux lui dédia une rue. 
4) Paul et Marthe étaient à la tête d'un joli portefeuille de titres français et internationaux (Argentine, Turquie, Japon...); ceux d'entre eux qui étaient déposés à la banque faisaient partie des biens mis sous séquestre, et Marthe n'y avait pas accès. Elle avait cependant pu conserver une partie de ces titres, déposés dans un coffre ou remis à l'ami de Paul, M. Woolougham, et était en mesure de les vendre ou d'en toucher les dividendes.
 5) - "2ème colonial" : Deuxième Corps d'Armée Colonial créé en 1915 pour transférer et  faire se battre en métropole des troupes coloniales précédemment utilisées outre-mer, notamment en Algérie et au Maroc. 
6) - "l'offensive générale commence ou se dessine" : aux approches du printemps 1915 Paul est témoin d'une partie des transferts massifs de troupes coloniales vers la métropole. Il y voit peut-être la préparation de l'offensive finale que, par ailleurs, les opérations des flottes alliées en direction des Dardanelles pouvaient laisser croire générale. Cependant, les différentes victoires au jour le jour des Alliés (par exemple des Russes en Galicie, des Franco-Britanniques en Champagne ou des Français dans les Vosges alsaciennes), bien que rapportées avec enthousiasme par la presse que Paul lit au camp, ne parviennent guère à masquer la réalité d'un enlisement général et durable de la guerre. Paul en est vraisemblablement conscient, mais il préfère rassurer Marthe.

samedi 24 janvier 2015

Lettre du 25 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 


Enveloppe Art Nouveau...

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bel Abbès, le 25 Janvier 1915

Ma chérie,

J’ai reçu aujourd’hui en même temps tes lettres des 17 et 19 courant et j’en suis particulièrement heureux car voici une grosse nouvelle : au moment où tu recevras ces lignes, je serai au Maroc ! Ne t’en effraye pas, car je ne vais point au feu, nous serons dirigés - une trentaine de poilus - sur les environs de Taza où nous sommes aussi loin de l’ennemi qu’à Bel Abbès. Et comme je n’ai que 10 jours d’instruction, tu penses bien que j’aurai à passer un grand moment avant de brûler ma première cartouche sur un Marocain. Je crois même que je vais être employé là-bas au bureau, car l’autre jour le Capitaine, qui nous accompagnera probablement, me demandait quelles langues je parlais ; il ajoutait qu’il penserait à moi dès qu’il y aurait une place de secrétaire de libre. Le Lieutenant-Colonel, lorsque je lui ai été présenté, savait aussi déjà que j’avais été secrétaire du Colonel à Bayonne. Tu peux continuer à m’écrire à la Compagnie 26A à Bel Abbès en attendant que je te communiquerai mon adresse marocaine. Et soit surtout rassurée sur mon sort, car réellement je ne risquerai rien. 
Pour ce qui concerne la galette (1), j’en ai sûrement jusqu’au milieu du mois de Mars, sauf imprévu. J’ai lu avec intérêt tes communications, et en vois que tu te débrouilles aussi de ton côté. J’en suis d’autant plus fier et heureux que je t’ai souvent dit que tu n’es pas une femme d’affaires. Quant à Mme Robin, le terme du 10 Février n’est payable que le 10 Mai au plus tôt ; tu as donc le temps. Si tu ne fais pas le versement pour les Communales 1912 (2) à la dernière date indiquée sur les obligations, nous perdons simplement le droit au tirage qui suit ; les obligations gardent cependant leur valeur. J’espère cependant que d’ici là, le séquestre aura donné tout au moins l’autorisation à la maison Leconte de te verser Frs. 500,- par mois, en attendant la levée du séquestre, telle que je l’ai demandée à l’avocat il y a environ 8 jours. Comme je te le disais, c’est Me Bonamy, Avoué, Docteur en Droit, 10 quai d’Orléans à Nantes qui est mon avocat et tu peux lui écrire directement pour renouveler ce que je lui ai dit : Du moment que par décision préfectorale ma famille peut rester à Caudéran, il est logique qu’on lui laisse les moyens d’existence, en attendant la levée du séquestre. Incluse également la notification du séquestre que tu garderas soigneusement. Si tu manques d’argent, écris de ma part à Mr. Penhoat, Rue Porsauquen à Guingamp (Côtes du Nord) ; il se fera un plaisir de t’en envoyer ; ou bien vends des obligations communales 1912, une par une ou pas plus de 2 à la fois. Elles valent actuellement 218 Frs. moins les 40 ou 50 Frs. qui restent à verser. Une (68 ...) (3) est payée en entière, c’est celle qui était en dépôt chez Mr. Wooloughan. Ce dernier t’avancera aussi des fonds ; au besoin, tu lui donneras quelques titres comme garantie. La rente espagnole te parviendra sûrement par le CNEP (4); ne t’en fais pas de mauvais sang, ainsi que pour le relevé de compte qui ne vient jamais avant commencement/milieu Février.
Je ne t’ai pas dit qu’un peu avant mon départ de Lyon, ma montre s’est arrêtée de nouveau. Comme la réparation aurait coûté près de 5 Frs, j’ai, pour ne pas être embêté, acheté une montre en acier à 4 Frs. 95 qui marche bien. Je t’enverrai peut-être la montre en argent qui est un souvenir de mon père et tu la conserveras.
Voici donc que nos affaires passent entièrement entre tes mains, comme un juste retour des choses. Tu te plaignais souvent que tu n’y eus aucune part - maintenant tu en garderas toute la charge. Et je n’en suis pas du tout mécontent au fond : je t’adore davantage parce que tu as maintenant sous tes ailes tout ce qui nous est cher. Je ne peux malheureusement pas voir les progrès de la petite Alice ni de Georges et lorsque je rentrerai, ils ne me reconnaîtront même pas ! Si tu savais combien de fois je me représente notre nid de la rue du Chalet avec les trois gosses dans leurs lits blancs et ma petite femme seule dans le nôtre ...
Ne perds pas courage, Chérie, et supporte cette séparation comme moi : je vois et sens tous les jours (et tous les soirs) de nouveau combien tu me manques à chaque instant et comme j’ai été bête de te chercher quelquefois des poils sur les oeufs.
Mille caresses pour toi et les enfants.

                                         Paul

P.S. N’oublie pas qu’en cas d’urgence tu peux me télégraphier à 5 cs le mot : Gusdorf 1° Etranger Compagnie 26 Sidi Bel Abbès. J’ai bien reçu ta lettre adressée à Lyon. As-tu le bordereau des titres de Mr. W. ?

Notes (François Beautier)
1) - "la galette" : mot d'argot militaire désignant la solde et par extension l'argent dont dispose le soldat. Chaque mois, Marthe envoie de l'argent à son mari.
2) - "les Communales" : il s'agit d'obligations émises par le Crédit foncier de France pour alimenter les prêts que l'État consent aux communes. L'émission de 1912 eut un tel succès notamment parmi les petits épargnants qu'elle fut couverte plus de 19 fois, recueillant plus de 33 millions de francs au lieu des 2 millions proposés à la souscription. 
3) - "Une (68 ...)" : la lettre du 21 mai 1915 indique qu'il s'agit de l'obligation n° 68892 des Communales émises en 1912. 
4) - "CNEP" : Comptoir national d’escompte de Paris, lequel géra pendant la Grande Guerre les emprunts nationaux d'État, dont celui de l'Espagne, dit "4% extérieur de 1907" détenu à plus de 60% par des Français, la plupart étant des petits commerçants des régions limitrophes de l'Espagne.

lundi 12 janvier 2015

Lettre du 12 janvier 1915

Petit rappel en guise d'introduction:
Citoyen allemand installé en France depuis 1906, associé de la société L. Leconte, négociant en charbon, dont il dirige le bureau de Bordeaux, Paul Gusdorf s'est engagé pour la durée de la guerre dans la Légion Étrangère dès août 1914, dans l'espoir d'obtenir ensuite la nationalité française. Il est affecté au 1er Étranger, et d'abord envoyé à Bayonne, où il fait ses classes, avant de partir début décembre 1914 pour Lyon. Il y passe un mois avant de recevoir son affectation définitive au Maroc. Ses capacités intellectuelles et sa connaissance de la calligraphie et de la dactylographie lui ont valu, à Bayonne comme à Lyon, de confortables fonctions administratives. Il s'embarque début janvier 1915 pour l'Algérie, où de nouvelles aventures l'attendent... 
Le blog publie les lettres qu'il a envoyées tout au long de la guerre à son épouse Marthe, de nationalité allemande aussi, restée à Bordeaux avec leurs trois jeunes enfants, Suzanne, née en 1909, Georges (le futur philosophe) né en 1912, et la petite Alice, née en 1914. 

Gare d'Oran, De style néo-mauresque (style Jonnart), elle fut dessiné par l'architecte Albert Ballu et construite par l'entreprise des frères Perret, lors de la colonisation française. Son architecture reprend les symboles des trois religions du livre. Ainsi son aspect extérieur est celui d'une mosquée, où l'horloge a la forme d'un minaret; les grilles des portes, fenêtres et plafond de la qoubba (dôme) portent l'étoile de David; alors que les peintures intérieures des plafonds portent des croix chrétiennes. (Wikipédia)
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Sidi Bel Abbès, le 12 Janvier 1915

Chérie,
J’ai reçu la lettre du 5 et je t’ai répondu dès ce matin par carte postale. Notre voyage de Lyon à Marseille s’est effectué dans de très bonnes conditions dans des compartiments bien chauffés et confortables du PLM (1). Du café au rhum, des sandwichs, des cigarettes et des fruits nous ont été distribués en cours de route par la Croix Rouge et d’autres sociétés (2). Partis lundi soir 21 hs. de Lyon, nous sommes arrivés à Marseille mardi matin à 8 hs. Nous avons été conduits aussitôt au Fort St Jean à l’entrée du Vieux Port et de là, le soir, au S/S Sidi Brahim (3) qui nous a transportés en 36 hs. à Oran. La mer était assez agitée mardi soir, mais calme le lendemain ; malgré cela 95% des poilus avaient le mal de mer. Valentin et moi nous nous sommes débrouillés pour avoir une cabine moyennant de 6 Frs. chacun. Les autres étaient mal logés dans l’entrepont, avec des zouaves (4) dirigés sur Tlemcen (5). Arrivée à Oran le jeudi matin à 4 hs. Dès 4 hs. 30, on nous a conduits au Fort Ste Thérèse, d’où nous n’avons pu sortir toute la journée. On y avait une vue splendide sur la mer, le port et les montagnes qui s’avancent jusqu’à la Méditerranée et abritent le port. 
C’est à 17 hs. que nous sommes allés à la gare splendide d’Oran, construite entièrement en style mauresque jusque dans les plus petits détails. Je n’ai jamais vu une aussi jolie gare : elle est située au milieu d’un square, planté de palmiers et de plantes exotiques. Les fenêtres sont comme les vitraux de vieilles églises, et même les guichets, le buffet et les cabinets sont sculptés ou bâtis en style mauresque. Le voyage de 3 hs. Oran-Sidi Bel Abbès était pénible dans les wagons à bestiaux. Aussitôt après le coucher du soleil, il fait bien froid, ce qui est doublement désagréable après la chaleur du jour. A 20 hs. nous avons fait une entrée triomphale à Bel Abbès. C’est une petite ville composée moitié par les Européens, moitié par les arabes. Elle est entourée d’un mur en pierre, construit par la Légion, il y a une soixantaine d’années (6) comme défense contre les indigènes qui, aujourd’hui, ne pourraient guère se passer des Européens. Ce mur est percé de plusieurs portes, celles d’Oran, de Mascarah (7) et de Daya (8) en sont les plus jolies. La ville est quelconque : elle contient de jolies maisons tout à fait modernes à côté des taudis arabes qui au lieu d’une porte n’ont qu’une espèce de tapis. A l’intérieur on voit les arabes assis par terre, travaillant ou causant. Dans les rues, on voit des toilettes chics à côté des burnous (9) déguenillés que portent les arabes fiers comme des rois. Il y a cependant aussi par ci par là des costumes arabes brodés richement d’or. En dehors des murs se trouvent de jolies villas européennes, une belle mosquée et le village nègre (10) qui ne contient que des bordels, tenus par des mauresques (11). Il est consigné à la troupe, car les femmes sont complètement pourries, paraît-il. Des squares et jardins, plantés de beaux palmiers, embellissent Bel Abbès dont la principale beauté est son soleil riant. Mais qu’est-ce qu’il doit faire ici comme chaleur en été, grand Dieu !!! En face de notre quartier se trouve la caserne des spahis (12), dont les officiers portent des uniformes splendides.
Je suis content que tu aies pu retirer sans difficulté les titres. Prie donc Mr. Wooloughan de faire attention aux coupons et de les faire payer par sa banque. Les actions du CNEP et de la Banque de Paris et des Pays-Bas doivent payer en Janvier et tu dois encaisser certainement une centaine de francs ce moi-ci. Ce que je ne comprends pas, c’est ton humiliation devant Mme Robin. Comme tu le vois sur la coupure ci-jointe du “Journal”, nous n’avons pas besoin de payer le terme (13) du 10 Novembre et celui du 10 Février avant le 10 Avril 1915 au plus tôt s’il n’y a pas une nouvelle prorogation de 90 jours = 3 mois. C’est donc Mme Robin qui devrait être humiliée de demander le paiement avant échéance. Comme déjà dit, tu peux lui payer 175 Frs en attendant que le séquestre soit levé, ce qui, paraît-il, est assez long, vu les nombreuses formalités à remplir.
Je suis persuadé qu’avec le retour du beau temps, les opérations militaires seront menées rapidement. Les 400/500 000 hommes mobilisés contre l’Italie (14) peuvent être employés contre les Allemands et les 700 000 Anglais qui arrivent vont également faire de la bonne besogne.
     Mille baisers

                                           Paul

Une grosse bise pour les enfants.


Notes (François Beautier)
1) - "PLM" : train de la ligne Paris-Lyon-Marseille
2) - "d'autres sociétés" : trois organisations liées à la Croix Rouge Française sont très présentes dans les points de passage massivement fréquentés par les soldats : la Société Française de Secours aux Blessés Militaires (SBM), l'Association des Dames Françaises (les infirmières) et l'Union des Femmes de France. 
3) - "S/S Sidi Brahim" : Paul, courtier maritime, utilise l'abréviation "s/s" de l'expression anglaise "Steamer Ship" pour désigner le bateau à vapeur français baptisé Sidi Brahim en hommage à la bravoure des quelques combattants français qui affrontèrent à Sidi Brahim, en 1845, les troupes finalement victorieuses du chef nationaliste algérien Abd El-Kader.
4) - "zouaves" : fantassins des unités d'infanterie légère de l'Armée française en Afrique. Le corps des zouaves fut créé en 1830 par l'incorporation d'indigènes, notamment des Kabyles (peuple berbère), dans les troupes de conquête de l'Algérie.
5) - "Tlemcen" : capitale de l'Ouest algérien, à 50 km de la frontière orientale du Maroc.
6) - "une soixantaine d'années" : le général Bugeaud - conquérant de l'Algérie - fit édifier les remparts par la Légion en 1843. 
7) - "Mascarah" : aujourd'hui Mascara, à 80 km à l'est de Sidi Bel Abbès.
8) - "Daya" : aujourd'hui Ghardaïa, à près de 500 km au sud-sud-est de Sidi Bel Abbès.
9) - "burnous" : manteau long traditionnel, en laine, avec capuche.
10) - "village nègre" : expression populaire désignant les campements provisoires  improvisés, constitués de baraques et huttes végétales construites en marge des casernements militaires par des tenanciers de commerces et services non officiels destinés aux soldats.
11) - "mauresques" : il s'agit en fait précisément des femmes berbères des confins septentrionaux du Maroc et de l'Algérie. Paul, au contraire de la plupart des soldats, ne confond donc pas "une Mauresque" (femme maure) et "une femme arabe" voire "une femme maghrébine ou nord-africaine". Mais il néglige la majuscule attendue à "une Mauresque", peut-être parce qu'il n'existe pas alors de nation maure officiellement constituée. 
12) - "spahis" : cavaliers indigènes recrutés en Algérie pour la conquête du pays à partir de 1830. Leur recrutement s'étendit au Maroc à partir de 1886. 
13) - "le terme" : l'échéance des loyers, reportée de 3 mois selon le moratoire décrété le 5 août 1914, est de nouveau reportée de 90 jours... 
14) - "mobilisés contre l'Italie" : l'Italie alliée à l'Autriche-Hongrie depuis 1887 se garde bien d'entrer  en guerre à ses côtés et se laisse secrètement courtiser par la Triple-Entente qui obtient qu’elle n’attaque pas la France et rejoigne les Alliés le plus tôt possible. La presse des Alliés annonça plusieurs fois, notamment début janvier 1915, l'imminence de cet engagement espéré qui ne se réalisa que le 23 mai 1915 lorsque l'Italie déclara la guerre à l'Autriche-Hongrie.