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mercredi 3 juin 2015

Lettre du 04.06.1915

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza le 4 Juin 1915
Le SMS Panther (Wikipedia)

Ma chérie,

J’ai les lignes des 24 et 27 courant ainsi que l’envoi de cartes postales dont je te remercie. Tu me ferais plaisir en vérifiant une bonne fois les dates de mes différentes lettres : je suis persuadé que depuis pas mal de temps je t’ai écrit au moins tous les 3 jours, c.à.d. aussi souvent que toi ! Donc tes reproches - très discrets, je le reconnais - sont immérités. Je suis content que L. t’aie envoyé l’argent, car c’est toujours quelque chose de fixe qui te permettra de vendre moins de titres ; inutile d’ajouter que ces obligations etc. monteront beaucoup après la guerre de sorte que nous ne pouvons que gagner en les conservant le plus longtemps possible, sans cependant pour cela que tu manques de quelque chose.
Inclus le travail de Suzette en retour ; nous voilà donc déjà parents d’une fillette qui sait compter jusqu’à 100 ! et qui va bientôt avoir 6 ans. Je te retourne également les coupures de journaux qui sont très intéressantes. Je suppose que “Dans le Civil” est découpé de “La France” (1)? C’est dans tous les cas bien spirituel et bien écrit ! Le journal du 26 Mai m’est également bien parvenu, merci !
Je pense que ton jugement sur la situation militaire est tout au moins naïf. Peux-tu vraiment croire que l’Italie qui a eu dès le début des missions militaires aussi bien aux armées des Alliés qu’aux armées allemandes se fie aux journaux plutôt qu’à ses propres officiers détachés aux champs de bataille ? Rappelle-toi quels efforts ont été faits par l’Allemagne et l’Autriche pour empêcher l’intervention italienne ; ces efforts ayant échoué (2), il faut croire que l’Allemagne sent elle-même sa situation fort compromise, car sans cela elle aurait déjà déclaré la guerre à l’Italie, ce qui n’est pas jusqu’ici. J’espère toujours que la fin de la guerre viendra plus promptement qu’on ne pense en ce moment et que d’ici 3 mois tout sera fini. Dans tous les cas, il n’y aura plus de campagne d’hiver, cela est plus que certain. Je ne suis pas non plus enchanté de la perspective de passer les mois chauds ici au Maroc où déjà le temps est presque insupportable. Notre colonne est rentrée hier soir ; toute la tribu des Brannès (3) qui va presque jusqu’au Riff (espagnol) (4) s’est soumise, faisant amende honorable. Ils ont payé 200 000 Frs d’indemnité, en argent marocain de sorte que tout le prêt de la troupe a été payé cette fois-ci en monnaie marocaine, alors qu’ordinairement c’est en monnaie française que nous sommes payés. Nous avons aussi maintenant un bon orchestre des Territoriaux ici qui donne tous les soirs des concerts au jardin  du Cercle des Officiers.
As-tu payé un acompte à Mme Robin ? Sa fille a donc travaillé pour la classe 1935 (5)? Je m’étonne même qu’elle ait obtenu la permission d’aller embrasser son mari ! Comment se comporte donc Mme Robin vis-à-vis de toi ? Ne fait-elle jamais d’allusion à la question de la nationalité ? Sa fille, si je me rappelle bien, était fort laide et je ne serais pas étonné d’apprendre qu’au lieu d’un officier elle ait épousé un sergent (6)! Est-ce que tu lis dans le Journal les articles “Lorsque j’étais espion” de Graves (7)? J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt le chapitre sur les évènements de 1911, le coup de l’envoi de la Panthère à Agadir (8). Te rappelles-tu l’émotion qu’il y avait alors à Bordeaux ? Et les exclamations devant les dépêches du Crédit Lyonnais (9)? 
J’aurais bien voulu envoyer à Suzette un petit souvenir d’ici pour le 1° Juillet (10). Mais tu ne te figures pas les difficultés que nous avons ici pour expédier un colis : impossible de se procurer une petite boîte en carton ou bois ! Enfin j’espère bien que le jour arrivera où je rentrerai moi-même. En attendant il faut comme tu le dis de la patience et même beaucoup de patience.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                Paul


Notes (François Beautier)
1) - "La France" :  il s'agit probablement de "La France de Bordeaux et du Sud-Ouest" journal quotidien qui parut à Bordeaux de 1906 à 1942. 
2) - "ayant échoué" : l'Italie a rejoint les Alliés en déclarant la guerre à l'Autriche-Hongrie le 23 mai 1915.
3) - "Brannès" : les Branes (ou Branès).
4) - "Riff" : Rif.
5) - "travaillé pour la classe 35" : façon de dire cyniquement qu'elle a accouché (en 1915) d'un garçon qui sera mobilisable par l'Armée en 1935.
6) - "sergent" : donc un sous-officier.
7) - "Graves" : ? (cet auteur et ces articles ou ce feuilleton "Lorsque j'étais espion" n'ont laissé aucune trace historique accessible). 
8) - "Agadir" : le 1er juillet 1911, la canonnière allemande SMS Panther pénétra la baie d'Agadir (au Maroc) pour manifester la volonté de l'Allemagne (déjà manifestée de la même manière à Tanger en 1905) d'obtenir des terres au Maroc, où la France intervenait militairement depuis le printemps 1911 à la demande du Sultan Moulay Abd al-Hafid menacé par des rebellions intérieures. Ce "coup d'Agadir" aurait pu immédiatement déclencher une guerre de la France et de son alliée l'Angleterre (depuis l'Entente Cordiale) contre l'Allemagne. Cependant le Président du Conseil Joseph Caillaux réussit à calmer l'opinion publique et à ouvrir des négociations qui conduisirent le 4 novembre 1911 à échanger le renoncement de l'Allemagne à ses prétentions au Maroc contre la cession au Cameroun allemand de territoires congolais colonisés par la France. Considérée comme une reculade française, cette issue valut à Joseph Caillaux de perdre son poste au profit de Raymond Poincaré en janvier 1912.
9) - "Crédit Lyonnais" : pour afficher leur modernité les agences du Crédit Lyonnais affichaient les dépêches télégraphiques recueillies et transmises par le siège central installé à Paris depuis 1882. Lors de la Crise d'Agadir la direction de la banque appuya le parti-pris pacifiste de Joseph Caillaux en présentant à ses actionnaires et clients, de façon dramatique et très étendue (de la France à la Russie, de l'Espagne au Royaume-Uni et du Maroc aux USA) les effets diplomatiques et économiques immédiatement constatés de la tension belliciste entre la France et l'Allemagne.   
10) - "1er juillet" : date anniversaire de Suzanne, dite Suzette, née en 1909.

jeudi 11 décembre 2014

Lettre du 12 décembre 1914

Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Lyon, le 12 Décembre 1914

Chérie,

J’ai reçu hier la carte et aujourd’hui une de Mr. Devilliers : en ce qui concerne tes lettres, j’en ai reçu 2, 1 de Bayonne et 1 de Bordeaux ainsi qu’une carte de Cambo. Enfin, n’oublie jamais de mettre 2° Comp. sur l’adresse !
Je suis heureux d’apprendre que le Commissaire de Caudéran t’a paru moins sévère que celui de Bayonne et je suis persuadé que tu n’auras pas d’ennui là-bas. Mais, comme déjà dit, il faut s’attendre d’entendre par ci par là un mot aigre doux sans y prêter l’oreille.
Les derniers vrais légionnaires s’apprêtent à quitter Lyon, c’est dommage car ce sont des types vraiment intéressants. Il faut les voir faire leur ménage : comme de véritables femmes ! Ils lavent et lissent leur linge d’une façon impeccable et ils se gagnent même quelques sous en travaillant pour les camarades plus ou moins fortunés !
Les volontaires arrivent toujours et de tous les côtés : Un envoi de Grecs vient d’arriver et il paraît qu’un millier de ces gaillards vont encore débarquer sous peu. Ce sont des hommes qui ont tous fait la guerre des Balqans (1) et qui sont même accompagnés de leurs officiers. Crois-tu que des gens comme cela vont offrir leur vie à l’Allemagne, combattant uniquement pour l’honneur ?
Je t’ai envoyé hier soir un journal suisse (de Genève) qui se vend beaucoup ici : tu as sans doute lu l’article sur les impressions en Allemagne. Certes, les classes pauvres doivent commencer à murmurer et à se demander combien de temps cela va durer encore ! Mais comme tous les hommes valides ont été appelés sous les drapeaux, ce ne sont certes pas les femmes et les gosses qui vont faire la révolution là-bas ! Et voilà comme ce rêve du soulèvement du peuple allemand s’écroule. Tu as lu sans doute que les Socialistes ont voté en bloc les 5 Milliards pour la guerre : seul Liebknecht (2) a voté contre, 1 homme parmi plus de 100. En attendant Guillaume se fait soigner à Berlin (3) et le populo l’acclame ...
Nous avons été vaccinés aujourd’hui pour la troisième fois : l’autre jour, cela m’a travaillé dur, aujourd’hui je ne sens rien ... Il est près de 8 hs, je suis retourné après la soupe pour travailler encore un peu. Quant à la vie ici, je m’y suis bien habitué maintenant : la nourriture s’est sensiblement améliorée et est bien potable. Mais personne ne sait combien de temps cela va durer et il se peut fort bien que du jour au lendemain nous recevrons l’ordre de rejoindre le 1° Régiment Etranger à Sidi Bel Abbès (Algérie).
As tu revu Mme Plantain ? Mr. D. (4) m’écrivait aujourd’hui qu’ils allaient réintégrer leur maison, probablement au début de la semaine prochaine. Il doit regretter de perdre cette source de revenus !
Je crois que nous avons encore à Maehler-Besse (5) 1/2 barrique de vin ; bien entendu tu ne paieras pas cela car cette facture tombe sous le coup du moratorium. Madame Robin (6) va certainement faire des mains et des pieds pour avoir son terme, mais là aussi ne paie pas jusqu’à ce que la banque recommence à payer les intérêts en retard. Je suis curieux de savoir si Leconte va nous envoyer nos 1500,- Frs d’intérêt du capital engagé et payables commencement janvier. De toute façon, j’espère bien que d’ici Pâques la guerre sera bel et bien terminée. Nous gagnons journellement du terrain et la pression économique commence certainement à se faire sentir de l’autre côté du Rhin.
Les croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud (7) vont encore faire saigner le coeur de Guillaume ! Espérons que les 3 derniers (Dresden, Bremen, Karlsruhe) ne survivront plus longtemps.
Comment vont les enfants ? Ce sera une triste Noël pour eux cette année et c’est doublement dommage parce que Suzanne et Georges comprennent maintenant bien. Il n’est guère possible de se revoir à Noël : je n’aurai pas de permission ici et le prix du voyage en 3° Bx-Lyon et retour (8) sera d’au moins 65 Frs. Et puis pour les quelques heures ! Car je ne pourrais même pas découcher ; on est si sévère ici !
La plus heureuse doit être Hélène de revoir tous ses parents !
1000 baisers pour toi et les enfants et mes amitiés pour tout le monde.

                                               Paul


Notes (François Beautier)
(1) "Guerre des Balkans" : référence aux deux “guerres balkaniques” de 1912 et 1913. 
(2)  "Liebknecht" : Karl Liebknecht (1871- 1919) marxiste révolutionnaire allemand, membre du Parti social-démocrate, antimilitariste, internationaliste, député au Reichstag. En août 1914, il s'oppose au vote des crédits de guerre ; en décembre 1914 au Reichstag il s'oppose à la consigne de son parti en votant contre ces crédits de guerre.
(3)  "Guillaume" : la presse française du 11 décembre 1914 annonce que l'empereur d'Allemagne Guillaume II, malade de la gorge, se retire à Berlin, laissant le commandement suprême des armées au kronprinz (son fils). La presse britannique annonce le 19 décembre que, soigné de sa dépression, il reprend le pouvoir.
(4)  "Mr D." : Mr Devilliers, ami des Gusdorf à Caudéran.
(5)  "Malher-Besse" : société bordelaise renommée de négoce de vins et spiritueux.
(6)  "Madame Robin" : les Robin sont les propriétaires de la maison louée par les Gusdorf à Caudéran.
(7)  "Croiseurs allemands coulés en Amérique du Sud" : évocation de la bataille navale dite des îles Falklands (au large de l’Argentine) du 8 décembre 1914, au cours de laquelle l’escadre anglaise coula 4 croiseurs lourds allemands, le Liepzig, le Sharnhorst, le Gneisenau et le Nurenberg. L’Allemagne n’eut dès lors plus que trois croiseurs lourds à sa disposition.
(8)  "voyage en 3° Bx-Lyon et retour" : aller-retour en 3ème classe Bordeaux-Lyon. 

mardi 9 décembre 2014

Carte postale 10 décembre 1914


Carte postale  Madame Marthe Gusdorf  22 rue du Chalet 22 
Caudéran

le 10 Décembre 1914 

Chérie,

  Je viens de recevoir ta lettre du 7 et celle du 2 de Bayonne ainsi que la carte de Cambo me sont parvenues hier. Mr. Robin m’a écrit au sujet du loyer et je lui ai répondu hier qu’étant sous les drapeaux je bénéficie du moratorium. Qu’en conséquence je refuse de payer pour faire valoir mes droits, mais que je m’efforcerai de lui payer prochainement partie ou totalité du terme, sans préjudice pour mes droits et dans l’unique but de lui faire plaisir. Donc ne paie rien jusqu’à nouvel ordre et attendons les avis de la banque si les intérêts sont payés. Gelischrautksystem 1903 1234 (1). Le premier cran après l’interruption ne compte pas. Plantain (2) m’écrit une longue lettre dans le puits d’une mine près Béthune. Je t’avais dit que Lang a été blessé à la tête en même temps que Rickwig (3) aux jambes. Nous avons demain un départ pour le front et dans une huitaine un autre. Il est aussi question d’un prochain départ pour l’Algérie, mais rien n’est officiel pour ce dernier.
J’espère que tout le monde va bien et t’embrasse ainsi que les enfants. 

                                              Paul
Mes amitiés à la famille Devilliers.
Le bonjour à Hélène.
L. (4) ne viendra pas à Bordeaux - je ne marche pas.


Notes: (François Beautier)
(1) "Gelischrautksystem 1903 1234" : Paul donne à Marthe la marque, le type et la combinaison du coffre-fort où il a déposé des espèces et des titres, en précisant la façon de compter les crans.
(2)  "Plantain" : ami de Paul habitant Bordeaux, affecté à la garde des mines dans le Pas-de-Calais. 
(3)  "Lang et Rickwig" : ? (Paul n'en parle que dans cette lettre)
(4)  "L." ("ne viendra pas à Bordeaux") : cette initiale désigne L.Leconte, fondateur de l'entreprise nantaise. Paul en est l'un des associés et le directeur du bureau de Bordeaux qu'il ne souhaite aucunement remettre à Leconte.


mercredi 3 décembre 2014

Lettre du 03/12/1914






































Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran 
près Bordeaux  (Gironde)

le 3 Décembre 1914

Ma Chère Femme,

Me voilà enfin revenu à une meilleure conception de la vie en général et de celle du soldat français en particulier. L’application judicieuse du système D (1) commence à porter ses fruits et je suis sorti bon premier d’un concours pour le poste de secrétaire au bureau de la 2° Compagnie, 1° Etranger rue de la Vierge, où je me suis installé depuis hier. Mieux que cela : Mes écriteaux calligraphiques ont attiré l’attention de l’Adjudant-Chef du Colonel et si ma maudite nationalité ne s’y oppose pas, j’entrerai comme secrétaire du Colonel Rue de la Guillaudière. On commence à connaître les supérieurs qui, en majeure partie, appartiennent à l’active - la conséquence en est une discipline beaucoup plus sévère qu’à Bayonne. J’ai changé aussi de chambre et me trouve maintenant dans une petite salle avec 9 autres poilus. Nous avons touché une 2° couverture et on nous a mis des tréteaux sous les paillasses. Reste le repas à la gamelle : La viande est bonne et assez bien préparée, mais la façon de recevoir le manger et de l’absorber est décevante pour un tyran comme moi qui est gâté par sa petite femme ! On se lève à 6 hs., on descend dans la cour où, sous un préau, il y a une dizaine de lavabos. On s’y débarbouille et puis on remonte, prendre son café dit “jus” et qui est meilleur que sa réputation, tout comme Marie Stuart. On graisse ses chaussures et on nettoie la chambre : le secrétaire allume sa pipe sous prétexte que sa caste est exempte des corvées. Il s’éclipse également du rassemblement vers 7 hs. et descend vers 7.15 hs. au bureau où il bûche comme un nègre jusqu’à 10.15/10.30 hs. Puis on nettoie sa gamelle et on attend son tour pour la soupe, absorbée debout sous le dit préau ou dans la cour. Pour la viande, on monte à la chambre et s’assoie sur le lit pour se donner l’apparence d’un Jeune Turc (2). On relève l’ordinaire par une goutte de vin et une tranche de bon saucisson de Lyon (1,80 à 2,00 Fs. la livre) et puis on fume une pipe, tout en causant avec les amis. Le travail reprend à midi ou 12.30 hs. S’il fait sec, il y a marche et exercice dehors, s’il pleut, on fait la théorie sous le préau ou dans les chambres.
Il y a énormément de gradés ici et il sera difficile sinon impossible de gagner des galons. Les volontaires de Bayonne, si rapidement avancés, font assez piètre figure à côté des gradés d’ici dont la plupart ont rengagé. Le pauvre Miègeville ne sait pas bien sur quel pied danser, il est assez déprimé, ne voyant pas bien clair pour ce qui est de son avenir et de la possibilité de se faire embusquer.
A 9 hs. du soir, appel au pied du lit ; même les sous-off. doivent être là à cette heure ; on cause et lit jusqu’à 10 hs où la lumière électrique est éteinte et puis on tâche de dormir bien sur la couche assez dure, se rappelant qu’auprès de ma blonde il fait bon dormir. Je t’écris ces lignes à Caudéran, pensant que tu y arriveras samedi. Inutile de te dire que je n’ai reçu aucun signe de vie de toi et que je l’attends avec impatience.
Embrasse les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                            Ton Paul

PS. Mes amitiés aux Devilliers et le bonjour à Hélène. Mr. D. est-il rétabli ?

J’ai dîné royalement en ville pour 1 Fr 50 et je suis de riche humeur. On a ici du bon vin du Beaujolais pour 25 et 30 cs le litre.


Notes (François Beautier): 
1: "système D" : expression populaire pastichant le jargon des chefs d'armées et d'industries pour désigner le recours à la débrouillardise. Paul a pu hésiter à employer l'expression plus grossière "système démerderen zizich" (sie sich = toi-même), parodiant l'allemand, alors à la mode dans les armées françaises.  
2. "l'apparence d'un Jeune Turc" : Paul actualise l'expression "se prendre pour un pacha" en se référant aux membres du parti politique alors au pouvoir en Turquie.

mardi 2 décembre 2014

Carte du 02/12/1914

Carte Postale  Madame M. Gusdorf  25 rue Bourgneuf 
Bayonne (Basses Pyr.)

2/12/1914 

Voilà donc ma nouvelle adresse qui, j’espère, sera pour quelque temps définitive. Il fait un vent glacial ici. Un baiser pour tout le monde.

                                             Paul

Paul Gusdorf
Bureau de la 2° Cie 

1° Régiment Etranger à Lyon

dimanche 24 août 2014

En guise d'introduction: Paul

En guise d'introduction: Paul

Paul vers 1900
Paul Gusdorf naquit le 3 avril 1882 à Bisperode, gros bourg situé au coeur de l’Allemagne, à peu près à égale distance d’Amsterdam et de Berlin. Hanovre est la ville la plus proche, mais le bourg était administrativement rattaché au Duché de Braunschweig. Il comptait alors un millier d’habitants. D’après le témoignage, datant des années 1980, du seul survivant du côté allemand de la famille, les parents de Paul, implantés depuis longtemps dans la région, possédaient des terres, et son père Theodor Gusdorf était marchand de grain itinérant. La même source décrit un intérêt familial pour les arts, la musique et le chant en particulier, et signale l’existence d’ancêtres rabbins. Paul a deux frères, Adolf et Siegmund (!!!) et une soeur, Ida.
Il fait ses études à la célèbre Samson Schule de Wolfenbüttel, fondée en 1786, qui fonctionna jusqu‘en 1928. École juive à l’origine, elle pratiquait un enseignement moderne pour préparer ses élèves aux professions du commerce et de l’artisanat, et accueillait également des non-juifs. Quand Paul en sort en 1898, c’est pour entrer comme « correspondent » chez « S.D. Blank, Manufaktur-Waren en gros », société de négoce en tissus basée à Braunschweig, où il passe trois ans. 
C’est à cette époque qu’il rencontre chez un de ses clients, dans des circonstances pleines de poésie qu’il racontera dans une lettre, une certaine Marthe Sturm.
De 1902 à 1905, il est « Buchhalter und Correspondant » à Hanovre chez M. Molling & Co. Celui-ci lui délivre un certificat où il le décrit comme « un homme de confiance, intelligent, et toujours sur la brèche». Il travaille ensuite de 1905 à 1907 à Mulhouse, alors allemande, pour la société Benjamin Hauser. 
Outre ses activités professionnelles, il s’adonne à la littérature: le Sonntagsblatt de Braunschweig publie en 1901 un poème signé Paul Gusdorf, « Friedshofruhe », ou « Le calme du cimetière », et le numéro de mai 1904 de la  Westfällische Revue contient un texte de lui, « Vom grauen Alltag », quelque chose comme « Le gris quotidien ».

Entretemps, ses parents sont morts, Theodor à une date inconnue, Minna, née Rosenstein, en mai 1904. Dans les papiers familiaux, une quittance montre que Paul a touché après ce décès la somme de 10700 marks - une fortune. Pour ce jeune homme ambitieux et entreprenant, c’est la liberté. Ce qu’il appelle “le système allemand” lui pèse ; il est attiré par la France, dont il aime la culture et parle couramment la langue; en 1907 il quitte l’Allemagne et s’installe à Nantes, où il travaille  pour la maison L. Leconte et Compagnie, “expéditions, échantillonnage, analyse de marchandises et toutes opérations relatives au chargement, déchargement de navires et transport par mer”. En 1908, Paul rejoint le bureau de Bordeaux; en 1909, il s’associe avec Lucien Leconte et Jean Penhoat pour former une société au capital de 100000 francs, 40000 versés par Leconte et 30000 par chacun des deux autres associés. En 1908 aussi, après huit ans d’une relation en bonne partie épistolaire, il épouse enfin Marthe, qui le rejoint à Bordeaux.
En 1914, le voici père de trois enfants: Suzanne, née en 1909, Georges, le futur philosophe, né en 1912, et la petite Alice. La famille est bourgeoisement installé à Caudéran, rue des Chalets; Paul est à la tête d’un confortable et éclectique portefeuille d’actions et d’obligations, et il a fait son trou, non sans peut-être piétiner quelques orteils, dans le petit monde du commerce bordelais. Il achète du charbon et le revend, notamment à EDF pour ses centrales; il voyage beaucoup, en Angleterre, en Écosse, au pays de Galles… 

Il est toujours, hélas, encombré de sa “maudite nationalité allemande”. Et c’est au mois d’août de cette année-là que les ennuis vont commencer...

Anne-Lise Volmer-Gusdorf, août 2014

samedi 2 août 2014

Bordeaux, le 2 août 1914

Madame P. Gusdorf, Poste Restante, San Sebastien

Bordeaux, le 2 août 1914

Ma chère Marthe,

Dimanche soir, 5 heures 1/2 ! Ton télégramme n’est pas encore arrivé. Heureusement, tout le monde connaît les retards survenus dans la transmission des dépêches depuis hier. Mr. Botzow (1) m’a expédié un télégramme hier à midi et il m’est parvenu ce matin à 10 hs. 1/2 ! J’espère donc que vous êtes tous bien arrivés à San Sebastien, que tu as trouvé une pension convenable et que tout le monde est en bonne santé.
La grosse nouvelle de ce matin est que l’Allemagne a déclaré ce matin la guerre à la Russie ! Hier soir l’ambassadeur a remis la déclaration à St Petersbourg. De Schoen (2) était encore hier soir à Paris et n’a pas demandé ses passeports. Et comme la République attendra d’être attaquée, il se peut que cela se tire encore jusqu’à cette nuit ou demain. Car les troupes allemandes sont sur la frontière même, les troupes françaises à huit kilomètres à l’arrière.
La mobilisation se poursuit ici tranquillement, les vivres ont doublé à en juger par les prix des restaurants où on ne mange plus au prix fixe mais exclusivement à la carte. Tout est réquisitionné pour l’armée. Une affiche concernant les étrangers de quelque nationalité qu’ils soient a été placardée hier soir. Ils doivent se présenter demain à la mairie. Ceux qui veulent rester et qui peuvent justifier de moyens d’existence recevront un  permis de séjour. Ceux qui veulent partir doivent écrire au préfet par quelle frontière neutre ils veulent passer. On les informera dès que les Chemins de Fer auront repris le service quand ils pourront partir.
J’irai donc demain à la mairie aussi bien de Bordeaux que de Caudéran et dès que je verrai clair je t’aviserai. A partir de mardi aucun étranger ne doit se déplacer sans autorisation spéciale (laisser passer).
L’oncle Botzow me priait par fil d’avancer les fonds nécessaire à son neveu pour que celui-ci puisse partir avec le premier bateau en partance. Comme j’apprends qu’il y aura encore ce soir un train pour l’Espagne, je viens de l’envoyer à la gare pour qu’il se renseigne s’il peut partir. Il irait alors ce soir à San Sebastien et de là à Barcelone pour trouver un bateau pour Gênes ; ceci à la condition que l’Italie reste neutre, car dans le cas contraire, les lignes de navigation avec l’Italie seraient coupées.
Mr. Botzow revient à l’instant ; il peut essayer de partir ce soir à 19 hs 40 et sera donc demain à San Sebastian. Il te verra peut-être, mais de toute façon il emportera cette lettre pour la mettre dans le train à Hendaye de façon à ce que tu sois plus sûre de la recevoir.
La grande maison est triste quand on y est tout seul. Hier soir, je me suis arrêté devant les lits des gosses, les deux de Suzanne et Georges et le berceau de la petite ... Que nous soyons bientôt tous réunis à la Rue des Chalets !
Il n’y a, hélas, presque plus d’espoir que la guerre avec l’Allemagne soit évitée. Et si cela commence, Dieu sait comment cela tournera ! Guillaume harangue son peuple en les invitant à aller s’agenouiller à l’église prier le tout puissant que la Victoire suive le drapeau allemand. Si ce n’était pas aussi tragique, on rirait aux éclats en lisant ce discours au prince de la paix !
Reposez vous bien à St Sébastien et donne moi bientôt de tes nouvelles par télégramme, la présente lettre ira Poste Restante.
Sois tranquille sur mon sort, je reste le plus possible au bureau et ne sors presque pas.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi même mes meilleurs baisers.

Paul


Le bonjour à Hélène de son neveu et de moi !

(1) Oncle d'un employé allemand de Paul
(2) Ambassadeur d'Allemagne à Paris