jeudi 2 juin 2016

Carte postale du 03.06.1916



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Dans le bled, le 3 Juin 1916

Chérie,

Voici tes lettres des 19 & 21 Mai qui viennent de me parvenir ; merci ! Nous devons rentrer le 5 à Taza, sauf contr’ordre. Quelle chaleur, bon Dieu ! Aujourd’hui j’ai goûté pour la première fois du lait marocain, frais et caillé, que les caïds (1) de ce patelin ont porté pour la bienvenue. Cette nuit ils vont nous envoyer des pruneaux (2) comme d’habitude. Les bonbons dans le petit colis étaient délicieux, j’en ai jusqu’à Taza.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.

                                                   Paul


Notes (François Beautier)
1) - "les caïds" : mot arabe signifiant "commandant" et désignant les notables locaux.
2) - "des pruneaux" : des balles de fusil.

dimanche 29 mai 2016

Carte postale du 30.05.1916



Carte postale Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Vallée du Lebben (1), le 30 Mai 1916

Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 19 avec 2 journaux et te confirme ma carte du 28. Mr. Penhoat m’a également écrit, et je reviens sur cette question aussitôt rentré à Taza, date qui est encore incertaine. Tu n’écris pas si ton mandat de Nantes est arrivé entretemps, ce que j’espère bien. La communication de Me Lanos concernait sans doute la demande de Mme Robin ? 
Nous continuons à avoir du beau temps.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, un bonjour pour Hélène.


                                              Paul


Note (François Beautier)
1)- "Vallée du Lebben" : en fait "Oued Leben", affluent de l'oued Innaouen à l'ouest de Taza. Cette vallée descend du Rif, situé au nord, où se sont repliées les tribus encore mal pacifiées, comme celle des Beni Bou Yala qui - selon Paul dans sa lettre du 23 mai - ne payait pas le tribut colonial. Cette région a été plus tard largement désertée par la guerre du Rif et désertifiée par la dérivation des oueds au profit du réservoir Idriss 1er inauguré en 1973.


jeudi 26 mai 2016

Carte postale du 27.05.1916

Femme berbère https://paratge.files.wordpress.com/2013/06/salah.jpg

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  22  Caudéran

Dans l’Atlas, le 27 Mai 1916

Chérie,

En partant de Taza, j’ai été content de recevoir ta lettre du 16. Depuis 4 jours en route, je reçois aujourd’hui ton mandat et le colis recommandé dont mille remerciements. Les chiffres de 3-4-500 sont ceux du contrat primitif de 1908 qui a été refait je crois en 1910 avec 4-5-6. Mais tu as lu dans la lettre de Me B. que c’est bien 3 qui ont été fixés par le Pr. Tu peux toujours demander les conclusions à Me By. Nous sommes actuellement dans un beau pays et rentrerons paraît-il pour le 3 Juin.
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                               Paul

Notes (François Beautier)
1) - "Me B." : Maître Bonamy (plus loin désigné "Me. By.")
2) - "le Pr." : il peut s'agir du Procureur de la République ou du Président du tribunal.

dimanche 22 mai 2016

Lettre du 23.05.1916

Abri à moutons (https://paratge.files.wordpress.com/2013/06/bounoual.jpg)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Mai 1916

Chérie,

J’ai ta lettre du 14 Mai et te confirme ma carte d’hier.
Nous voilà à la veille de la colonne si souvent annoncée : mon sac, trop lourd hélas, est à côté de moi et demain matin à 4 hs je vais le mettre au dos. Pour combien de temps ? Personne ne le sait, comme tout le monde ignore aussi la destination. Il paraît qu’on va commencer aux Beni Bouyala, fraction des sympathiques Beni Kra Kra (1), les mêmes que nous avons visités à fin janvier dernier. Ces Messieurs sont, dit-on, en retard avec leur paiement (2)... Enfin, comme j’emporte une bonne provision de cartes postales, munies de leur adresse, je t’écrirai aussi souvent que j’en aurai l’occasion. Mais ne te fais pas de mauvais sang si ma correspondance est irrégulière, car il y aura forcément des périodes où l’on ne pourra pas expédier le courrier. Le premier bataillon de notre régiment est monté hier ainsi que d’autres troupes. Il fait malheureusement une chaleur accablante et j’espère seulement que la matinée.
Si d’une part il y a sans doute une série de journées pénibles en vue, une colonne fera quand même passer le temps un peu plus vite et c’est un avantage assez appréciable. Car cet entourage, cet éloignement si prolongé de toi me pèsent aussi lourd que sur toi. On parle certes beaucoup de paix depuis quelque temps, mais les évènements militaires ne se précipitent point. Ce sont les Autrichiens qui attaquent maintenant les Italiens (3)... L’histoire de la paix que tu me racontes d’après l’Humanité me paraît peu vraisemblable. Il se confirme d’autre part que des délégués socialistes de plusieurs des pays belligérants se sont rencontrés en Suisse (4). Mais ce socialisme a tellement manqué à ses promesses que j’y attache peu d’importance, du moins pour le moment.
Ne renvoie pas Hélène, sous aucun prétexte, car je ne veux pas que tu soies complètement seule avec les enfants. Tu ne pourrais pas non plus faire tout le travail et, enfin, tu n’aurais personne autour de toi pour causer. Car ces moments où le coeur est plein sont trop nombreux et si H. (5) est plutôt une âme simple, elle est du moins sincère et dévouée. L’attitude de Mme Plantain est par contre fort incohérente, et je ne me l’explique pas du tout. Car Mme P. n’est pas une nature compliquée : elle s’est déjà éclipsée plusieurs fois pour faire ensuite une réapparition comme si de rien n’était.
Savario, l’homme de Caudéran, est toujours à l’hôpital (6) quelque part à l’arrière. N’ayant pas eu de permission - je le suppose du moins - il se repose un peu des fatigues de la vie au Maroc. Car le travail n’arrête pas ici et on le presse même à tel point qu’on se demande pourquoi ! Il y a au moins une trentaine de notre Compagnie qui sont à l’hôpital, sans compter une douzaine soignés à la Compagnie. La sieste commencera, je crois, le 1° Juin, mais Dieu sait si nous en profiterons beaucoup cette année. Certes, nous prenons de la quinine 4 fois par semaine, mais je crois qu’un peu plus de repos et une nourriture en rapport avec les fatigues qu’on endure seraient plus efficaces que la drogue.
Que notre petite Alice marche maintenant si bien doit être particulièrement agréable pour Hélène, car la petite doit être lourde à présent. Etait-ce à cause de ton rhume que tu as dû garder le lit ? A propos, à combien se montait donc la note de Melle Campana (7) cette année et quelle était celle du Dr Réjou (8)?
Je te remets encore ci-joint une lettre et un décompte de L. datés de Janvier 1915 en te priant de les conserver. Tu verras du reste que les résultats ne sont point brillants.
Ne t’impatiente donc pas, Chérie ; espérons que cette colonne se finira bien et rapidement.
Mes plus tendres baisers pour toi et les enfants.

                                                 Paul


Un bonjour à Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu en cours de pacification, à une trentaine de km. au nord-est de Taza, sur le versant sud du Rif. Le territoire des Beni Bou Yala se situe à cette époque sur le même versant mais au nord-ouest de Taza.
2) - "paiement" : il s'agit de l'impôt, à verser au gouvernement (le Makhzen) du Sultan du Maroc sous protectorat français. C'était en fait un tribut colonial servant à financer en partie l'administration autochtone et les troupes françaises chargées de la "pacification".
3) - "les Italiens" : après l'échec de la 5ème offensive italienne sur l'Isonzo en mars 1916, c'est maintenant une offensive autrichienne victorieuse sur le Trentin, dite bataille d'Asiago, déclenchée le 15 mai 1916, qui atteste des faiblesses de l'armée italienne. Cependant l'Autriche reculera dès le 10 juin suivant.
4) - "en Suisse" : allusion aux "conférences de Zimmerwald" qui ont rassemblé les socialistes européens (pacifistes) en septembre 1915 et avril 1916. La "Seconde conférence de Zimmerwald", aussi dite "Conférence de Kienthal", donna lieu à la publication d'un manifeste pacifiste inspiré par Lénine (et écrit par Pierre Brizon, député français) le 1er mai 1916 appelant à la paix et à la révolution. 
5) - "H." : Hélène Siret, employée de maison.
6) - "à l'hôpital" : Paul, rassurant, ne mentionne aucun blessé de guerre...
7) - "Mlle Campana" : infirmière ou garde malade déjà mentionnée par Paul dans sa lettre du 13 septembre 1915. 
8) - "Docteur Réjou" : médecin de famille, mentionné par Paul en mars et avril 1915.

samedi 21 mai 2016

Carte postale du 22.05.1916

Carte postale Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, 22/5 1916

Chérie, 

Nous voilà quand même fixés sur la date de la colonne : c’est après-demain matin qu’on va partir ! Je compte t’écrire une lettre demain et avoir encore de tes nouvelles avant le départ.
Mille baisers.


                                                   Paul

mercredi 18 mai 2016

Lettre du 19.05.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Taza, le 19 Mai 1916

Ma Chérie, 

Nous voilà depuis 24 heures sous les ordres directs du Résident Général au Maroc (1). C’est vers 16 hs 30 qu’il est arrivé hier soir de Fez ; depuis 15 hs nous étions sur le terrain à côté de la Gare où il y a eu une revue de presque toute la garnison de Taza sous un soleil d’Austerlitz (2). Le Général avec une grande suite arrivait avec 7 grandes automobiles comme un véritable souverain. Il doit avoir environ 70 ans (3), mais semble très vert pour son âge. Il monte à cheval comme un jockey et se faisait présenter tous les officiers présents. Comme il a l’oreille très dure, notre Colonel criait comme un sourd. Il y a eu remise des décorations : légion d’honneur, croix de guerre et médaille militaire, une bonne partie grâce à Abd el Malek (4)!
Le défilé durait jusque vers 19 hs ; l’aspect des spahis et goumiers faisant la charge dans leur costume pittoresque était vraiment beau, nous autres avons sué à grosses gouttes en rentrant à Taza : Au rapport on nous a récompensés aujourd’hui en nous apprenant que le Général Lyautey nous accordait, non une journée de repos comme on s’y attendait, mais la prime n° 2, soit 10 cs (2 sous) (5) par homme je crois !
Je t’ai déjà accusé réception par carte postale de tes lettres des 9 et 11 courant ainsi que du colis recommandé contenant 3 paires de chaussettes et 1 saucisson. Inclus la lettre de Me Bonamy en retour. Tes suppositions sont, je crois, exactes et comme toi je ne crois pas qu’on peut faire appel contre la décision du Président du Tribunal qui doit être souverain. Je te prierai donc, si toutefois tu le juges utile, de demander à Me B. comment le Président a motivé sa décision, à la condition qu’il l’a motivée ! Il ressort dans tous les cas des explications de Me B. que tu peux être sûre de recevoir régulièrement ta pension qui ne doit donc pas dépendre uniquement de la bonne volonté de Leconte. Tu peux, puisque Me Lanos t’y a invitée, lui faire voir la lettre de Bonamy et lui demander conseil. Je sais qu’au début le séq. avait exigé le placement de mon avoir en banque et Leconte m’écrivait que ce n’était qu’après d’innombrables démarches qu’il a pu éviter cela. Ce qu’il y a de certain, c’est que L. n’a pas besoin de fournir au séq. autant de renseignements que j’exigerais, moi ! Attendons maintenant si Mme Robin aura gain de cause, ce qui sous un rapport serait agréable. Du moins, qu’on lui paie l’année échue.
L’histoire de la 7° note américaine (6) semble en effet être terminée plus avantageusement que les précédentes (7). Reste à savoir si les Allemands s’en tiennent maintenant à leurs promesses ou bien s’ils les déclarent nulles sous prétexte que les Américains n’ont pas réussi à desserrer le blocus anglais. Ce qu’il y a de remarquable dans la réponse allemande, c’est l’argument du chancelier (8) que des millions de femmes et enfants souffrent de faim en Allemagne, alors que ce même chancelier a déclaré maintes fois au Reichstag que l’Allemagne ne manque et ne manquera de rien. La même contradiction se trouve dans ses allusions que par deux fois il a offert la paix à l’Entente sans que personne ait voulu se mettre à table avec lui pour discuter. Il y a peu de temps, Bethmann avait déclaré au Reichstag que c’était une manoeuvre de l’ennemi que de prétendre que l’Allemagne voulait la paix ... Je suis curieux de lire le discours du Président Poincaré à Nancy (9) dont l’Echo d’Oran parle très vaguement. Il paraît que c’est maintenant de la Prusse qu’on parle surtout et de sa dynastie, au lieu de l’Allemagne (10). Et il se pourrait quand même que d’ici quelques mois nous connaissions exactement le but poursuivi.
Ton rhume s’est-il enfin passé ? Comment vas-tu, les enfants et Hélène ? Je suis toujours en bonne santé et pesais cet après-midi 61 kg (11).
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.


                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Résident général au Maroc" : Hubert Lyautey.
2) - "Soleil d'Austerlitz" : soleil radieux (mais celui d'Austerlitz était d'un 2 décembre en Europe centrale et non d'un 19 mai au Maroc). Paul, ce faisant, emploie une expression éminemment française. 
3) - "70 ans" : en fait 62 ans (d'où la "verdeur").
4) - "Abd el Malek" : Abdelmalek, qui a lancé la rébellion générale contre le protectorat, a suscité beaucoup d'actes de bravoure parmi les soldats de l'armée française.
5) - "2 sous" : la solde journalière était jusqu'alors de 25 centimes de francs. L'augmentation de 10 centimes est donc substantielle (et équitable puisqu'elle était en vigueur en métropole depuis un an). Cependant d'après les prix des denrées que Paul annonçait en février, il lui faudrait encore plus de 3 jours de solde pour s'acheter un... camembert.
6) - "7ème note américaine" : celle du 18 avril 1916, qui condamnait fermement la politique de guerre sous-marine à outrance de l'Allemagne.
7) - "que les précédentes" : allusion à la "Promesse du Sussex" du 4 mai 1916 (voir la lettre de Paul du 9 mai 1916) par laquelle l'Allemagne garantit notamment aux USA qu'elle ne coulera plus ses navires. Le problème du commerce maritime américain est qu'il bute sur le blocus maritime anglo-français (de fait essentiellement britannique) qui l'empêche de commercer directement avec l'Allemagne, tant pour lui vendre que pour lui acheter des marchandises. Le Président Wilson cherche avant tout à restituer la liberté du commerce maritime des USA (et plus généralement des pays neutres).
8) - "le Chancelier" : Theobald von Bethmann Hollweg.
9) - "Poincaré à Nancy" : le Président de la République Raymond Poincaré, sénateur de la Meuse, a choisi sa ville de Nancy pour s'adresser aux Français le 14 mai 1916. Son discours honora les morts (un thème que le Président affectionnait et qu'il développera plus avant dans son discours du 14 juillet prochain), encouragea les militaires français ("on les aura !") et revivifia l'Union sacrée (en citant des Français méritants, soit 3 civils, deux généraux et un évêque). Le contenu émouvant et difficile à résumer signifiait que la guerre continuait, à Verdun comme ailleurs... 
10) - "Allemagne" : une stratégie de type culturel visant à affaiblir le Reich tout en permettant aux Alliés de signer une éventuelle paix avec les Allemands, consistait à opposer la Prusse, porteuse aristocratique du militarisme, du nationalisme et de l'expansionnisme, à l'Allemagne, commerçante et industrieuse, libérale et bourgeoise. Cette opposition caricaturale eut cours pendant toute la guerre mais fut particulièrement active dans la presse française en 1916 du fait de Verdun, où les Français espéraient obtenir la victoire en comptant sur une capitulation des soldats allemands se rebellant contre leurs officiers prussiens, tout en préparant les Poilus à accepter une paix que le thème des "atrocités allemandes" - jusqu'alors motivant - ne permettait pas de justifier.
11) - Paul mesurait 1,55 m.

lundi 16 mai 2016

Carte postale du 17.05.1916

Louis-Hubert Lyautey (1854-1934)

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Mai 1916

Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 9 courant ensemble avec ton colis recommandé contenant 3 paires de chaussettes et 1 saucisson, ce dont je te remercie. Le Général devant arriver demain ici, notre colonne se trouve remise d’une quinzaine probablement. Je t’ai déjà dit mon opinion quant à la réponse à faire à Me Bonamy.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


                                                Paul