vendredi 10 mars 2017

Carte postale du 11.03.1917

Carte postale de Paul Gusdorf


Carte postale  Madame P; Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza 11/3 17

Je viens de recevoir ta lettre du 28 écoulé et te confirme la mienne du 8 courant. Je t’adresserai demain une lettre, souffrant aujourd’hui effroyablement des dents : cette sacrée racine que le dentiste m’a laissée il y a quelques mois.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



mardi 7 mars 2017

Lettre du 08.03.1918

Monument Shakespeare à Weimar

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, the 8th March 1917

My Darling,

Referring to my p.c. of yesterday, I beg to acknowledge receipt of your favour of the 25th ult. - the first English letter after an interruption of nearly 3 months.
I am surprised you did not receive my acknowledgement of your postal order of January ; it seems that several of my letters have been lost during these last weeks ! At all events, I received the money towards the end of January or the first days of February and that is the most important. I advised you already that in the present moment I do not need any money and that I can even open an account at the saving-bank, having still the whole amount of February and a part of that of January. So, if you have forwarded the postal order you refer to in your letter of the 25th of February, please do not send any money this month.
I state further good progress in your last letter and I am really astonished that you succeeded to read and to understand “Little Dorrit” ! I remember that during the first hundred pages I was obliged to make more than one energical effort to prevent me to shut the book ..
Did you ever see, or read in Germany, any peace of Shakespeare, say Hamlet, Cesar, Romeo and Julia, The Merchant of Venice, Macbeth, King Lear, Richard 3rd, the Dream of a Summer Night, etc ? You did not like at all the English litterature formerly, not more as the English language, and this is so much the more astonishing as the above named dramas or comedies are (or were) currently represented in every important theater in Germany and even in Alsace, with the same or even with more success as those of Goethe, Schiller, and any other national poet. They were always included in the various popular representations arranged for the pupils of the public schools and I perfectly remember that the first peace I saw in Brunswick - when I was student at Wolfenbüttel - was “Julius Cesar”, the second “Othello”, both of Shakespeare. The novels and stories of Walter Scott, Burns, Dickens, Longfellow etc, such as Ivanhoe, Waverley Stories, Rob Roy, Tales of a Grandfather, The Children of the New Forest, Sylvester Bells, Peter Simple, Pickwicks, Captain Grant etc. have been published in Germany on a very big scale. I do not speak of number of modern British authors like Bernard Shaw - you did certainly not forget the profession of Mrs Warren and the 35 per cent of interest with Miss Hartwig - Arthur Tennyson or Wells, nor the Shakespeare Monument at Weimar (the poet represented with a rose in his hands) - but I want to point out that when Mr. Antoine represented on his Paris Scene “Jules Cesar” (about 5 years ago) he was considered as having been “discovered” William Shakespeare. Some of his principal peaces like Romeo and Hamlet are often represented in France but as operas and not a quarter of the people having heard those operas know the name of the original author ...
We have since this morning a very nice weather here in Taza which, as we have full moon to-night, will probably continue for some time, so that our “Groupe Mobile” may leave here in several days, but without our Company. There is a rumor that the 24th will go up to Touahar some day in this month, but I have not had official confirmation.
Did I report already that Leconte, at the end of last month was still ill - his influenza was passed, but he suffered so awfully in this cold winter that he was unable to establish the balance promised since December last. He repeats in his letter which Penhoat communicated to me that the financial position is about the same as at the end of 1913 - but he is making such a lot of restrictions concerning the advances made to some clerks and covered or guaranteed by shares, concerning some unpaid accounts dated before the war and falling under the moratorium, that I am really anxious to get the balance and to have an idea of the position. Meantime I am glad to hear from you that the Office of the Pavé des Chartrons, which, in spite of these events I still always consider as mine, seems to be in good order. It would nevertheless be a damned thing to leave the spot where I obtained the biggest success of my life, not only financially, but also morally. For if I compare my position in 1906/7/8 with that in 1911/12/13 I can really be satisfied and hope that the future will not be so dark as you are painting it from time to time.
War-news are limited to the English success on the Ancre, the biggest gain of ground the Allies realised on the Western Front since the Marne battle, if the retreat of the Germans continues still some days only as the appearance permits to hope. The English took also some more 40 km of the Front occupied hitherto by the French troops and are holding now the whole Somme front. This fact shows that the English generally realise what they announce - an exceptional fact during this war.
Enclosed please find a little poem, “Taza”, the author of which is a legionnaire of the Compagnie Montée, the same who published last year “Le Légionnaire” in the Écho d’Oran.
Yours sincerely,

Paul

Traduction (Anne-Lise Volmer)


Ma chérie, 

      Concernant ma carte postale d'hier, j'accuse réception de ton honoré du 25 du mois dernier - la première lettre en anglais après une interruption de plus de trois mois.
     Je suis surpris que tu n'aies pas reçu mon accusé de réception de ton mandat de janvier - il semble que plusieurs de mes lettres se soient perdues au cours de ces dernières semaines! Quoi qu'il en soit, j'ai reçu l'argent à la fin du mois de janvier ou au début du mois de février, et c'est ce qui compte. Je t'ai déjà dit qu'en ce moment je n'ai pas besoin d'argent et que je peux même ouvrir un compte  d'épargne, comme j'ai encore tout le montant du mois de février, et une partie de celui de janvier.  Donc, si tu m'as envoyé le mandat dont tu parles dans ta lettre du 25 février, ne m'envoie pas d'argent ce mois-ci.
     Je constate encore de beaux progrès dans ta dernière lettre et je suis stupéfait que tu aies réussi à lire et à comprendre "La petite Dorrit" (1)! Je me souviens que durant les cent premières pages j'au dû faire plus d'un effort énergique pour m'empêcher de fermer le livre...
     As-tu jamais vu, ou lu, en Allemagne, des pièces de Shakespeare (2), par exemple Jules César, Roméo et Julia, Hamlet, Macbeth, le Marchand de Venise, Richard III, le Rêve d'une nuit d'été, etc? Tu n'aimais pas du tout la littérature anglaise autrefois, pas plus que la langue anglaise, et c'est d'autant plus étonnant que les drames ou comédies que je viens de citer sont (ou ont été) représentés régulièrement dans tous les grands théâtres d'Allemagne (ou d'Alsace) avec autant de succès, voire davantage,  que ceux de Goethe, de Schiller (3), ou de nos autres poètes nationaux. On les incluait toujours dans les représentations populaires organisées pour les élèves des écoles publiques, et je me souviens très bien que la première pièce que j'ai vue à Brunswick - quand j'étais élève à Wolfenbüttel (4) - a été Jules César, et la seconde Othello, tous deux de Shakespeare. Les romans et nouvelles de Walter Scott, Burns, Dickens, Longfellow, etc, comme Ivanhoer, les romans de Waverley, Rob Roy, Contes d'un grand-père, les Enfants de la Forêt-Neuve,  Sylvester Bells, Peter Simple, Pickwicks, le Capitaine Grant (5), etc, ont été publiés en Allemagne avec de gros tirages. Je ne parle pas de quantités d'auteurs modernes comme Bernard Shaw (6) - tu n'as sûrement pas oublié la profession de Mme Warren (7) et les 35% d'intérêt avec Miss Hartwig - Arthur Tennyson (8) ou Wells (9), ni du monument Shakespeare à Weimar (10) - le poète est représenté avec une rose dans la main - mais je voulais signaler que quand M. Antoine (11) a représenté sur sa scène parisienne "Jules César" (il y a environ cinq ans) (12) on a considéré qu'il avait "découvert" William Shakespeare. Certaines de ses principales pièces, comme Hamlet ou Roméo (13), sont souvent représentées en France, mais sous forme d'opéras (14), et il n'y a pas le quart de ceux qui ont entendu ces opéras qui connaissent le nom de l'auteur d'origine...
     Nous avons depuis ce matin un temps très agréable à Taza, qui, comme la lune sera plein ce soir, continuera sans doute pendant quelque temps, ce qui fait que notre "Groupe Mobile" pourra partir dans quelques jours, mais sans notre Compagnie. Le bruit court que la 24ème (15) montera à Touahar (16) dans le mois qui vient, mais je n'en ai pas eu la confirmation officielle.
    Est-ce que je t'a déjà dit que Leconte, à la fin du mois dernier, était toujours malade - il a guéri de sa grippe, mais a si terriblement souffert du froid qu'il a été incapable d'établir les comptes promis depuis le mois de décembre dernier. Il répète dans sa lettre, que Penhoat m'a communiquée, que la situation financière est à peu près la même qu'à la fin de l'année 1913, mais il fait tant de restrictions au sujet d'avances consenties à certains employés, et couvertes ou garanties par des parts dans la société, et d'impayés datant d'avant la guerre et tombant sous le coup du moratorium, que je suis vraiment impatient de recevoir les comptes  et d'avoir une idée de la situation. Entretemps je suis content de lire dans ta lettre que le Bureau du Pavé des Chartrons (17), que je persiste à considérer comme mien malgré ces évènements, semble en bon ordre. Ce serait néanmoins très difficile  de quitter le bureau où j'ai obtenu le plus grand succès de ma vie, non seulement financièrement, mais aussi moralement. Car si je compare ma situation en 1906/7/8 (18) à celle de 1911/12/13, je peux être réellement satisfait, et espérer que l'avenir ne sera pas aussi sombre qu'il t'arrive de le peindre.
     Les nouvelles de la guerre se limitent aux succès anglais sur l'Ancre (19), le plus grand gain réalisé par les Alliés sur le front occidental depuis la bataille de la Marne, si la retraite des Allemands continue encore, ne fût-ce que quelques jours, comme les apparences permettent de  l'espérer. Les Anglais ont repris en plus quelque 40 km du front occupé jusque là par les troupes françaises, et tiennent maintenant tout le front de la Somme. Ce fait montre que les Anglais font généralement ce qu'ils annoncent, ce qui est exceptionnel pendant cette guerre.
     Ci-joint un petit poème, "Taza", dont l'auteur est un Légionnaire de la Compagnie Montée (20), le même qui a publié l'année dernière "Le Légionnaire" dans l'Écho d'Oran (21).
     Bien à toi

                                                                                                                             Paul
     
     



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Little Dorrit" : "La petite Dorrit", très important roman "politique et social" de Charles Dickens, publié en feuilleton entre 1855 et 1857, qui traite de la situation des débiteurs emprisonnés, un sujet particulièrement cher à Dickens. Paul avoue un peu plus loin qu'il n'a guère trouvé d'intérêt aux cent premières pages, effectivement très ardues.
2) - "Shakespeare" : le plus universellement connu des auteurs de théâtre en langue anglaise (1564-1616).
3) - "Goethe et Schiller" : les plus connus des écrivains classiques en langue allemande, (Goethe : 1749-1832 ; Schiller : 1759-1805).
4) -  "Wolfenbüttel" : Paul a fait ses études dans cette ville du Brunswick, à la Samson Schule, célèbre école juive.
5) - "Captain Grant" : Marthe est ainsi implicitement chargée de relier elle-même chaque titre à son auteur. La liste correcte sera : Walter Scott : Ivanhoe, Waverley, Rob Roy, Tales of a Grandfather ; Dickens : The posthumous papers of the Pickwick Club. Il faudra donner le titre d'un texte du poète écossais Robert Burns (par exemple "Tam O'Shanter") ; désigner un poème de l'Américain Henry Longfellow (par exemple "The Song of Hiawatha") ; remettre en ordre le nom d'auteur et le titre correspondant : Francis Sylvester Mahony écrivit "The Shandon Bells" ; nommer Frederick Marryat, auteur de "The Children of the New Forest" et de "Peter Simple" ; nommer Jules Verne, auteur de "Les enfants du capitaine Grant". Ce "show" d'érudition est sans doute destiné à stimuler Marthe dans son étude... ou à la remettre à sa place... 
6) - "Bernard Shaw" : célèbre écrivain irlandais (1856-1950).
7) - "La profession de Mme Warren" : drame de Bernard Shaw dont les deux protagonistes principaux sont Miss Kitty Warren, une femme d'affaires ancienne prostituée, et sa fille Vivie Warren. La Miss Hartwig désignée par Paul n'est pas un personnage de Shaw.
8) - "Arthur Tennyson" : il s'agit vraisemblablement du baron Alfred Tennyson (1809-1892), grand poète britannique qui écrivit beaucoup en hommage à son ami et beau-frère disparu Arthur Hallam.
9) - "Wells" : probable allusion au très célèbre auteur anglais de science-fiction Herbert George Wells (1866-1946).
10) - "Le monument Shakespeare à Weimar" : il s'agit d'une statue représentant William Shakespeare, sculptée par l'Allemand Otto Lessing (1846-1912) et installée en 1904 à Weimar (l'une des capitales culturelles de l'Allemagne, en Thuringe, riche des souvenirs de Bach, Goethe, Schiller, Liszt, Wagner, Nietzsche... ).
11) - "Mr. Antoine" : André Antoine (1858-1943), comédien et metteur en scène, fondateur à Paris en 1887 du "Théâtre-Libre", initiateur du théâtre moderne de style réaliste en France, directeur du Théâtre de l'Odéon de 1906 à 1914.
12) - "il y a environ 5 ans" : Le "Jules César" de Shakespeare fut joué au Théâtre de l'Odéon sous la direction d'André Antoine à partir de décembre 1906 (il y a alors un peu plus de 10 ans). Paul fait sans doute allusion à "Coriolan" (de W. Shakespeare) inscrit par Antoine au répertoire de l'Odéon à partir d'avril 1910 (il y a alors près de 7 ans).
13) - " Romeo et Hamlet" : "Roméo et Juliette", et "Hamlet", deux pièces de W. Shakespeare.
14) - "comme opéras" : "Roméo et Juliette" fut mis en musique par Charles Gounod ; "Hamlet" par Ambroise Thomas. Les deux livrets étaient signés par Michel Carré et Jules Barbier. Petite démonstration, rare,  de chauvinisme germanique de la part de Paul, qui vante la culture anglo-saxonne de ses compatriotes.
15) - "24th" : la 24e Compagnie, à laquelle Paul appartient.
16) - "Touahar" : site fortifié protégeant le col du même nom à l'ouest de Taza.
17) - "Pavé des Chartrons" : ancien cours (boulevard) du quartier des Chartrons, où les grands commerçants et courtiers du port de Bordeaux avaient leurs bureaux, chais et magasins. Ce cours est devenu l'actuel "Cours Xavier Arnozan" et le quartier a gardé son nom des "Chartrons" dérivé de celui des Chartreux qui avaient autrefois là un couvent.
18) - "1906/7/8" : premières années de vie adulte de Paul, pendant lesquelles il quitta sa famille, entra sur le marché du travail en Alsace, fonda son ménage avec Marthe et s'installa en France.
19) - "l'Ancre" : nom d'une rivière du bassin de la Somme qui fut deux fois site de batailles majeures menées par les troupes anglo-françaises respectivement conduites par les généraux Douglas Haig et Joseph Joffre. La première, dite "Bataille de la crête de l'Ancre" ou "bataille des hauteurs de l'Ancre" se déroula du 1er octobre au 11 novembre 1916 et vit les forces allemandes enfoncer le front de la Somme en formant le "saillant de Bapaume". La seconde bataille de l'Ancre se déroula du 10 janvier au 5 avril 1917, au sud d'Arras, et eut pour effet de faire reculer les forces allemandes vers l'est d'une quarantaine de km. jusqu'à leur ligne de front à la fin 1914, dite "Ligne Hindenburg" par les Français et "Ligne Siegfried" par les Allemands et les Anglais. Au moment où Paul écrivit cette lettre, l'armée allemande avait déjà reculé de plus d'une vingtaine de km. et abandonnait le saillant de Bapaume, en bon ordre, pas à pas, en pratiquant méthodiquement une politique de terre brûlée, pour donner le temps à ses arrières de consolider la Ligne Hindenburg sur laquelle elle se fixa solidement au début d'avril 1917. Au cours de ce mouvement d'ampleur, les troupes françaises, se dirigeant vers l'Aisne et la Marne, laissèrent finalement tout le front du nord-ouest aux forces britanniques depuis la Flandre belge jusqu'à l'Oise.
20) - "Compagnie montée" : à la Légion il ne s'agit pas d'une troupe de cavalerie mais d'une compagnie dotée d'un mulet pour deux hommes, l'animal étant destiné à porter les paquetages, armes et munitions, blessés, vivres...

21) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien français d'Algérie, favorable à la colonisation.

lundi 6 mars 2017

Carte postale du 07.03.1917

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Taza, le 7-3-17

Ci-contre une vue de la tour qui s’est écroulée l’autre jour (1) mais qui ne voulait pas de moi. J’ai bien reçu ta lettre anglaise et y répondrai demain. 


Note (François Beautier)
1) - "l'autre jour" : dans la nuit du 27 au 28 janvier 1917, selon la lettre de Paul du 30 janvier suivant, la tour de la porte Bab Djemah de Taza s'est partiellement écroulée près de lui.

vendredi 3 mars 2017

Lettre du 04.03.1917

Les hauts-fourneaux de Pauillac en 1903

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 4 Mars 1917

Ma Chérie, 
Je reçois aujourd’hui en même temps tes lettres des 12 et 21 courant. La première, intercalée entre celles des 9 et 16, est passée par Casablanca et Fez. Tu auras reçu sans doute entretemps mes lignes des 26 et 28 Février et du 2 courant (1), de sorte que tu n’auras pas attendu en vain le facteur. Tu auras appris aussi que ma permission a été bel et bien refusée, de sorte que ce ne sera plus avant la fin de la guerre que nous nous reverrons (2). Ce refus m’avait au premier moment complètement abattu, mais j’en suis revenu depuis et j’en tirerai les conséquences ...
Pour ce qui concerne les usines de Pauillac et du bureau, tu te trompes : Boucau, qui appartient à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine de Homécourt (3), a toujours été un établissement florissant, situé à environ 1200 à 1500 m de la mer ; ce sont certainement ces hauts-fourneaux qui ont été visés par les canons du sous-marin (4) ne fût-ce que pour voir s’il y avait des batteries de défense sur la côte à l’embouchure de l’Adour.  Comme cette grosse usine travaillait pour la guerre il était enfantin de supposer le contraire (5). Par contre, Pauillac, à mi-chemin entre Bordeaux et l’océan, est à environ 50 km de l’embouchure de la Gironde et se trouve ainsi à l’abri d’un bombardement venant de la côte. Mais les hauts-fourneaux de Pauillac étaient éteints bien avant la guerre et ce ne serait certainement qu’en cas de nécessité absolue qu’on se déciderait à les rallumer. L’erreur fondamentale était de construire cette usine à un endroit où il n’y a ni charbon ni minerai de fer à proximité, circonstance qui rend déjà les produits du Boucau fort chers, alors que les gisements de fer des Pyrénées en sont assez proches. D’un autre côté, Pauillac n’a jamais fait partie d’un groupe de sociétés métallurgiques - les dernières années l’usine n’était que louée par Trignac - assez puissantes financièrement pour faire marcher un de leurs établissements sans bénéfice et même avec pertes au pire aller. Enfin, Pauillac n’a jamais transformé le fer en acier, mais s’est bornée presque toujours à vendre la fonte brute (6). 
Je ne crois pas que les révélations sur Charles H. (7) étaient inventées, car dans ce cas H. aurait porté plainte et Gustave Téry (8) aussi bien que Jacques Dhur (9) auraient été condamnés. Je suis même persuadé qu’après la guerre il y aura une quantité de ces scandales qu’on évite pour le moment pour ne pas troubler l’union sacrée (10). Pour ce qui concerne l’affaire des carbures (11), je ne l’ai même pas suivie ; je suppose que c’est encore l’Etat qui a trinqué là-dedans, à moins qu’il ne s’agisse de fournitures à l’Allemagne ??? Car le carbure sert, je crois, à la fabrication de bombes et obus asphyxiants ? 
Le sort des légionnaires austro-allemands libérés était bien tel que Frid (11) te l’a raconté au début de la guerre, c.à.d. simplement déplorable et injuste. Cela a été changé depuis à peu près 8 à 10 mois. Maintenant ces hommes peuvent travailler dans les fermes en Algérie, à la seule condition qu’ils aient le certificat de bonne conduite (12). 
Quant à l’influence de l’argent sur la situation de l’homme ou sur les relations, je crois que c’est partout la même chose. Le mot “self made men” a été forgé en Angleterre, et a peut-être le plus d’éclat en Amérique, pays neuf et où il y a ou il y avait les plus grandes possibilités d’arriver et de faire fortune avec de l’intelligence et de l’initiative, la chance aidant un peu. Mais du moment où l’on est effectivement arrivé, où l’on a de l’argent, on est pareillement estimé partout sans exception, à moins d’avoir usé de moyens tout à fait équivoques. Qu’en Allemagne on n’a pas l’air de mettre la question financière en avant lorsqu’il s’agit de mariages, c’est plutôt par pruderie - au fond, l’argent y joue le même rôle à cette occasion qu’en France, mais dans ce dernier pays on l’avoue franchement. La danse autour du Veau d’Or que Moïse contemplait en rentrant du Mont Sinaï avec les Tables de la Loi est restée la seule danse antique conservée telle quelle jusqu’à nos jours et elle a beaucoup de chances de passer à la dernière postérité. Et les juifs du moins ne se cachent pas - même en Allemagne - pour mettre l’or toujours au premier plan, qu’il s’agisse d’affaires, d’amour ou d’autres choses (13).
La pluie a recommencé ici et le Groupe Mobile de Taza n’a toujours pas pu partir, bien que son départ soit urgent. Car le citoyen Abd el Malek (14) (se montre de plus en plus turbulent et pourrait bien, en s’acharnant contre les Brannès (15), créer des complications. Mais comme il est toujours du côté du Rif espagnol, il reste insaisissable.
Mille baisers.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "du 2 courant" : ce courrier n'a pas été conservé.
2) - "nous nous reverrons" : Paul rassure malgré tout son épouse en l'assurant implicitement de l'imminence de la paix, qui arrivera selon lui avant qu'une première permission lui soit accordée.
3) - "de Homécourt" : il s'agit en fait de la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt (l'actuelle "Creusot-Loire"), née de la cession en 1903 à la Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine (fondée par fusion de plusieurs sociétés en 1854 à Saint-Chamond, en Auvergne), de l'usine sidérurgique de la Société Vézin-Aulnoye (ouverte en 1901 à Homécourt, en Lorraine). La Compagnie des Forges et Aciéries de la Marine avait acquis en 1881 l'usine des Forges de l'Adour (installée à Boucau, à l'extrême sud-ouest de l'Aquitaine, en bordure du fleuve côtier de l'Adour).
4) - "du sous-marin" : le 12 février 1917, un sous-marin allemand (peut-être le U-67), fit surface au droit de Bayonne et tira au canon sur l'usine sidérurgique de Boucau une dizaine d'obus qui tuèrent deux ouvriers, en blessèrent une dizaine d'autres et détruisirent une petite partie de la toiture et des tuyauteries de l'établissement. Marthe, qui connaissait l'existence d'une usine sidérurgique à Pauillac, sur le bord de la Gironde, s'inquièta vraisemblablement auprès de Paul de savoir si une attaque semblable pouvait toucher Caudéran et le bureau de la Société Leconte dans le port de Bordeaux.
5) - "le contraire" : l'usine de Boucau n'était pas défendue, contrairement à toute logique. Le sous-marin put d'ailleurs s'enfuir indemne vers l'Espagne.
6) - "fonte brute" : Paul développe une longue liste d'arguments pour convaincre Marthe que l'usine de Pauillac ne constitue pas une cible et qu'il est très peu probable qu'elle soit remise en marche (puisqu'elle est encore moins compétitive que celle de Boucau). Il se peut qu'il oublie de préciser à Marthe l'incapacité d'un canon de sous-marin - parvenant éventuellement à s'approcher de Pauillac - de frapper Caudéran ou Bordeaux, situés à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau de Pauillac.
7) - "Charles H." : Charles Humbert, sénateur nationaliste et belliciste de la Meuse, propriétaire du quotidien "Le Journal", est suspecté d'intelligence avec l'ennemi depuis la mi février. En effet, un agent turc suspect d'espionnage, Bolo Pacha, arrêté en janvier 1917, prétend que "Le Journal" aurait été acheté avec des fonds provenant des empires allemand et ottoman. Charles Humbert perdra son immunité parlementaire en décembre 1917, sera arrêté le 18 février 1918, puis jugé et acquitté (alors que ses deux acolytes, Bolo Pacha et Pierre Lenoir, seront condamnés à mort et exécutés).
8) - "Gustave Téry" : directeur du quotidien pacifiste "L'Œuvre", qui a publié les rumeurs de trahison du "super-patriote" Charles Humbert.
9) - "Jacques Dhur" : de son vrai nom Félix le Héno, rédacteur dans plusieurs quotidiens dont "Le Journal", il avait dans "L'Éveil" (fondé par lui en janvier 1916) suspecté Charles Humbert et "Le Journal" d'avoir développé une propagande antibritannique dont les premiers bénéficiaires étaient l'Allemagne et ses alliés.
10) - "l'union sacrée" : aspiration populaire et état d'unité nationale né du déclenchement de la guerre, aussi bien en France ("Union sacrée") que dans les autres pays impliqués dans le conflit.
11) - "affaire des carbures" : du carbure de calcium (matière première des explosifs) a été livré juste avant la guerre (alors qu'elle se préparait) à l'entreprise allemande Krupp par un consortium de carburiers français en application de contrats signés au plus tard deux ans avant la guerre. Des députés d'opposition d'extrême gauche prirent appui sur l'interdiction du commerce avec l'ennemi (instituée par la loi du 4 avril 1915) pour suspecter les carburiers français d'avoir préparé la guerre allemande contre la France. Des débats houleux à la Chambre, à partir du 13 février 1917, émurent la presse dès le lendemain en inventant l'expression "Affaire des carbures". Le public, déjà agité par l'affaire Humbert / Bolo Pacha s'émut à son tour. Finalement, le garde des sceaux, Paul Viviani, soucieux de calmer l'opinion publique criant déjà à la trahison des industriels, obtint du Conseil de Guerre en décembre 1917 l'ouverture d'un procès dont l'issue était prévisible : l'acquittement des carburiers (par le Conseil de Guerre le 11 février 1918 et par la Cour d'Assise de Paris le 28 mai 1918).
12) - "Frid" : un Légionnaire d'origine russe ami de Paul. Libéré de son engagement dans la Légion il est passé en décembre 1916 à Bordeaux où il a rendu visite à Marthe.
12) - "bonne conduite" : auparavant ces Légionnaires austro-allemands, qui s'étaient engagés avant la déclaration de guerre et avaient été libérés avant sa fin, étaient considérés comme "ressortissants ennemis" et devaient donc soit se réengager pour la durée de la guerre, soit vivre en métropole dans un camps de rétention (dit aussi "de concentration") sous contrôle policier constant et sans emploi.
13) - "autre chose" : ce paragraphe permet de hiérarchiser les valeurs de Paul. Il est d'abord antiallemand (il hait l'hypocrisie), ensuite libéral (il admire les USA), enfin à égalité profrançais et projuif (il apprécie la franchise). Ce faisant il abuse de préjugés douteux dans lesquels on ne le reconnaît guère...
14) - "le citoyen Abd el Malek" : Paul porte peut-être une certaine considération à Abdelmalek, chef des rebelles marocains, qu'il distingue pour la seconde fois du titre de "citoyen" (voir sa lettre du 28 septembre 1916).

15) - "les Brannès" : l'essentiel des clans de la tribu berbère des Branes a été pacifié de force au début de l'été 1915. Cependant la cause nationaliste et le pouvoir d'Abdelmalek y demeurent très influents. Paul craint à juste titre que, de gré ou de force, le camp des rebelles berbères s'adjoigne assez de Branes pour permettre à Abdelmalek de sortir du Rif espagnol et de prendre le contrôle de la route Taza-Fès qui l'empêche de porter secours aux forces nationalistes regroupées au sud-ouest du Moyen Atlas et au sud-est du Haut Atlas. C'est pourquoi il s'impatiente de l'urgence d'une sortie du Groupe mobile de Taza.

lundi 27 février 2017

Carte postale du 28.02.1917

Carte postale Paul Gusdorf

Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

le 28-2-1917

Voici un mur de Taza pittoresque que tu ne connais pas encore par les cartes postales. C’est une partie des vieilles fortifications extérieures très près de notre camp.
As-tu reçu ma lettre d’avant-hier ? 
Au plaisir de tes bonnes nouvelles.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

samedi 25 février 2017

Lettre du 26.02.1917

Marabout près de Taza (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 26 Février 1917

Ma Chérie,

Nous avions été alarmés hier par l’annonce d’une sortie du Groupe Mobile de Taza et ce matin encore on se préparait pour quitter Taza demain. Mais voilà maintenant que la 24° Compagnie vient d’être désignée pour rester à Taza - pour la 1° fois depuis que j’en fais partie ! Nous restons donc, et bien que nous ayons de ce fait une garde monstre (1) à assurer, mais c’est dans cette saison-ci encore préférable à une sortie, car si actuellement les jours sont beaux - jusqu’à ce que la pluie recommence - nous avons par contre des nuits très fraîches !
Je suis, depuis ta lettre du 9, sans les nouvelles ; mes dernières lettres datent des 20, 22 et 23 (2) courant. J’ai été vacciné samedi soir pour la première fois avec le vaccin Vincent (3)(anti-typhoïdique et anti-paratyphique) ; presque tout le monde a attrapé la fièvre ... je n’ai pas trop ressenti, bien que ce vaccin travaille fortement le sang. 
Depuis quelque temps on voit ici des toilettes européennes : plusieurs Officiers ont fait venir leur femme et leurs enfants qui habitent des cagnas construites par la troupe, et d’une simplicité, d’une grossièreté telles qu’en Europe un ouvrier ne s’y trouverait pas à l’aise. Du reste, les chambres de nos Officiers sont rien moins que confortables. Ils font tout pour cacher la nudité laide des murs par des étoffes indigènes en couleurs vives, mais les quelques meubles rudimentaires, en bois blanc, le poèle fabriqué d’une vieille boîte de graisse “Cocofruitine” (4), la porte qui ferme mal et les fenêtres qui manquent souvent de carreaux ou les ont remplacés par de la toile blanche, tout cela serait bien médiocrement goûté, surtout par des gens qui gagnent 800 à 900 Frs. par mois (5), comme un simple Capitaine au Maroc. Mais à la longue, on se dit réellement ici que pas mal de choses qui nous semblent indispensables en Europe sont plutôt superflues.
La ville de Taza - où il y a maintenant des “Services Municipaux” - n’a du charme que la nuit, et encore un charme qui n’est point goûté par tout le monde. Les ruelles, souvent si étroites que 2 hommes ne peuvent pas s’y croiser sans se frôler, n’ont aucun éclairage, et comme il y a un tournant brusque tous les 50 m au moins, on n’y voit rien du tout le soir (6), sauf toutefois les contours des toits et les innombrables portes qui, reliant les 2 côtés de la rue, forment un arc qui se découpe sur le ciel. De temps en temps on voit paraître une lanterne qu’un Arabe n’oublie pas d’emporter lorsqu’il a une course à faire dans la nuit. Les seules maisons illuminées en ville - en dehors des boutiques - sont les mosquées. La porte en est toujours ouverte et on voit dans une espèce de cour, pavée en mosaïques et contenant au milieu une grande cuvette sculptée, en pierre, dans laquelle les visiteurs lavent leurs pieds avant de pénétrer plus loin. Les pantoufles sont déposées dès qu’on a franchi la porte d’entrée, et on entre pieds nus. Dans une de ces mosquées on aperçoit de dehors quelques jolis tapis ... mais comme il nous est défendu d’entrer dans les lieux saints (mosquées et marabouts (7)) je n’ai pu encore me rendre compte de la façon dont l’intérieur d’une mosquée est arrangé.
Ce qu’on voit maintenant beaucoup ici, ce sont des lapins. Presque toutes les Popotes (8) en ont 1/2 douzaine, et cet élevage doit rapporter bien, car à chaque instant il y a des petits. Et ces bêtes ne mangent que des déchets, des feuilles de chou et de salade. N’as-tu pas envie de mettre un couple dans notre ancien poulailler ? Il n’y aurait qu’à mettre une vieille caisse dans le coin pour le cas de pluie ; les bêtes feraient aussi du plaisir aux gosses ; tu pourrais sans doute les avoir chez Jeanne (9)? Mais il reste à savoir si tu aimes cette chair - moi, par exemple, je n’y ai (goûté) qu’une seule fois (10), et je n’y suis jamais revenu.
Ta lettre du 16 me parvient à l’instant. Tu as donc vu Mme Robin (11)? Je croyais qu’on lui envoyait 300 Frs. par trimestre de Nantes, c.à.d. 1200 Frs. par an ? Si elle se contentait de 1000 Frs. ce serait quand même une jolie économie pour nous ! C’est tout de même dommage que les rosiers au milieu du jardin aient péri. Qu’est-ce que tu peux bien planter comme légumes (12) dans cet espace si restreint du milieu ? J’espère que Georges est également rétabli de son rhume et que vous vous portez ainsi tous bien. Lui, qui est le seul homme dans la maison, a certainement besoin de toute sa lucidité d’esprit pour se tirer d’affaire avec 4 femmes (13)! 
La pluie vient de recommencer de sorte que très probablement la colonne (14) ne part pas. Je te prie de remarquer qu’entre tes lettres des 9 et 16, c’est à dire pendant 7 jours, je n’ai point eu de tes nouvelles ; et tu te plains que j’écris rarement.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

  Paul

J’ai bien reçu le N° du Matin en question. C’est toujours la même feuille à grande gueule (15)!



Notes (François Beautier)
1) - "garde monstre" : il s'agit de surveiller et protéger les accès de la vieille ville, des divers camps militaires qui l'entourent, des équipements de communication (la piste, la voie ferrée, l'aérodrome militaire, les postes téléphoniques... ), etc. Or les rebelles d'Abdelmalek cherchent à franchir la route Taza-Meknès pour rejoindre vers le sud le gros de la rébellion nationaliste.
2) - "23 courant" : le courrier du 22 n'a pas été conservé. 
3) - "vaccin Vincent" : mis au point en 1909 et rendu obligatoire dans les armées françaises par la loi du 28 mars 1914, ce vaccin a presque totalement évité la fièvre typhoïde aux Poilus. Il porte le nom de son découvreur, Hyacinthe Jean Vincent (1862-1950), agrégé de médecine, médecin général inspecteur des Armées, aussi découvreur du vaccin contre la gangrène gazeuse, élu à l'Académie des Sciences en 1922.
4) - "Cocofruitine" : marque d'une graisse alimentaire fabriquée à Marseille par l'huilerie Diemer et Compagnie à partir d'huile de noix de coco d'origine africaine.
5) - "900 frs. par mois" : Marthe reçoit alors 300 francs par mois de la Société Leconte, ce qui correspond à un bon salaire mensuel d'ouvrière dans une usine d'armement. La solde de Paul est alors de 30 francs par mois.
6) - "le soir" : Paul défend implicitement l'idée qu'il est aussi dangereux de monter la garde en ville que de participer à une mission du Groupe mobile.
7) - "marabouts" : mausolées musulmans (et non des grandes tentes militaires).
8) - "popotes" : il s'agit vraisemblablement des cuisines de troupes et, par extension, aussi des cantines, buvettes et autres boutiques plus ou moins officielles à l'usage des soldats. Paul élargit encore cette définition en témoignant de la production en vue de vente de lapins dans les popotes de Taza, ailleurs d'œufs, fruits, légumes, etc. ). Cependant il n'est pas impossible que Paul anticipe ici sur l'usage qui étendit aux cuisines civiles le nom argotique de "popote".
9) - "Jeanne" : Paul évoque pour la première fois cette personne et ne dit rien de son identité.
10)- "une seule fois" : le lapin n'est pas un animal casher.
11) - "Mme Robin" : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran.
12) - "légumes" : entre janvier et mai 1917, les prix des légumes secs doublèrent et ceux des légumes frais quintuplèrent dans les villes. Les autorités réagirent en encourageant les citadins à cultiver - collectivement et individuellement - tous les espaces disponibles. A Paris, comme à Bordeaux et dans toutes les villes, les terrains vagues, les terre-pleins des boulevards, les fossés des fortifications, les pelouses des parcs, beaucoup de jardins publics et la plupart des jardins privés, furent au moins partiellement mis en culture.
13) - "4 femmes" : Marthe et ses filles Suzanne et Alice, ainsi qu'Hélène, employée de maison.
14) - "la colonne" : le Groupe mobile se déplace le plus généralement à pied, en colonne. Paul a écrit en début de lettre que sa compagnie, la 24e, ne participerait pas à cette sortie (ou colonne) du Groupe mobile de Taza.

15) - "feuille à grande gueule" : le journal parisien "Le Matin", le plus grand quotidien de l'époque, animé par des républicains modérés est alors plus une feuille "à grands noms" qu'à "grandes gueules". La critique de Paul s'explique peut-être par son impatience à voir la guerre s'achever, donc à préférer les thèses pacifistes, socialistes, voire révolutionnaires auxquelles "Le Matin" est hostile, à leurs opposées, qu'il rejette comme nationalistes.

mercredi 22 février 2017

Lettre du 23.02.1917

Vue de Taza, depuis le camp de la Légion. (Delcampe)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23 Février 1917

Ma Chérie,

Me voilà donc enfin fixé sur mon sort : je viens d’apprendre indirectement que ma demande de permission a été refusée. De cette façon je sais du moins que même si la guerre durait encore 10 ans j’aurais beau me faire casser les jambes, les bras ou tout ce qui est cassable, je n’aurais pas de permission. Heureusement qu’on lit tous les jours dans tous les journaux qu’au point de vue humanitaire, pour la civilisation et la générosité d’âme, il n’y a que la France qui compte ..... sans cela on pourrait réellement en douter. 
Cet échec est le plus sensible et douloureux de tous ceux que j’ai essuyés depuis que je suis au Régiment. Je n’ai pas voulu faire la demande pour éviter précisément un refus, mais je me disais que malgré mon origine allemande les autorités ne pourraient invoquer un motif tant soit peu sérieux contre moi, ayant fait mon devoir et participé, depuis fin 1915, à toutes les sorties sans exception du Groupe Mobile de Taza (1).
Enfin, cela y est, et il n’y a rien à changer, tout au moins pour le moment, mais c’est tout de même un drôle d’encouragement (2)! 
Je ne suis pas aujourd’hui d’humeur à écrire une longue lettre, et me réfère à ma carte d’hier, écrite à Suzette.
Mes meilleures caresses pour toi et les enfants.

Paul

P.S. Inutile de m’envoyer de l’argent ce mois-ci. Cependant, si mon mandat était déjà parti, tu supprimerais celui du mois de Mars.




Notes (François Beautier)
1) - "Groupe mobile de Taza" : il s'agit du groupe d'intervention à l'extérieur des divers camps de Taza, formé de soldats prélevés temporairement dans les différents régiments stationnés là. Paul a participé à toutes les sorties auxquelles il avait été convoqué, ce qui signifie qu'il a fait tout son devoir sans aucune exemption. Mais ce groupe est sorti beaucoup plus souvent que Paul n'y a été versé.
2) - "un drôle d'encouragement" : Paul connaît alors le même sentiment de découragement teinté de révolte que tous les Poilus qui n'avaient toujours pas eu de permission ou qui se désespéraient de ne pas en avoir assez. Les mutineries du printemps 1917 en seront l'expression.