mardi 23 octobre 2018

Lettre du 24.10.1918


Alice, Suzanne et Georges Gusdorf en 1918
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Tamayoust (1), le 24-10-1918

Ma Chérie,

En arrivant ici d’Assaka, j’ai trouvé tes lettres des 30 Sept., 4 Octobre, 6 et 9 avec la carte photo des enfants qui m’a fait énormément de plaisir. C’est Georges qui a changé le plus, il n’a plus du tout son air de bébé comme l’année dernière lors de ma permission (2)! C’est un garçon qui, tout au moins sur la photo, semble déjà réfléchir. C’est peut-être l’effet de ce qu’il a maigri, et son séjour à la campagne changera peut-être encore l’expression de ses traits. Tel qu’il est, je le trouve ravissant ; il doit avoir aussi grandi pas mal. La pose de Suzanne est la moins réussie, ses cheveux notamment - dont on voit qu’ils sont devenus plus longs et plus forts - ont l’air d’être mouillés ! Alice est très gentille, c’est bien l’expression mi-énergique mi-riante de sa petite figure ... Un grand compliment t’est dû aussi à toi : les costumes des gosses sont tout à fait gentils et leur vont à ravir. Ce sont évidemment des costumes d’été ? Merci aussi pour les journaux jusqu’au 8 inclus ; le grand numéro de l’Humanité contient plusieurs articles fort intéressants. Celui de Michaud (3) (article de fond) sur l’organisation de la paix qui parlait surtout des futures relations économiques dans la Ligue des Nations (4), m’a tout particulièrement intéressé.
Pour ce qui concerne les nouvelles de la guerre, nous sommes ici complètement en quarantaine et ne recevons même pas le communiqué comme à Assaka. Nous savons cependant par quelques officiers de passage que les communications avec la Hollande sont rétablies par voie de terre ce qui signifierait donc que toute la bande de terre longeant la côte belge jusqu’à la hauteur de Gand est reprise ainsi que le district français Lille-Roubaix-Tourcoing (5). Si donc on n’a pu aboutir encore à un armistice, il faut croire néanmoins qu’il y a certaines conventions, car les Allemands, s’ils voulaient résister encore sérieusement, le feraient plutôt sur le territoire français et belge que sur le leur ou à leur frontière. Ils essaient évidemment encore d’obtenir quelques avantages et font des propositions laissant une marge aux négociations, mais devant l’attitude ferme de Wilson, ils accepteront sous peu, car ils ont besoin de la paix à tout prix, soit que la situation intérieure est grave, que la question alimentaire s’est encore aggravée, ou que l’armée est atteinte. Enfin, nous devons aller le 27 à Arbalou (6), le 29 à Timhavit (7) pour rentrer à Aïn Leuh après avoir fait encore 3 à 4 jours à Bikrit (8). Ce n’est que tôt car depuis le mois de Mai nous ne nous sommes plus déshabillés pour dormir ! Mais nous aurons alors au moins des nouvelles un peu plus fraîches.
Bons baisers pour toi et les enfants et à bientôt.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Tamayoust » : voir les courriers des 24 août et 29 septembre 1918.
2) - « permission » : Paul rappelle que son retour de sa première permission annuelle de détente date d’un an, ce qui lui ouvre le droit immédiat à une seconde permission de détente qui remplacera de fait la permission exceptionnelle « de naissance » qui ne lui a pas été accordée (vraisemblablement au prétexte qu’il n’était pas à Aïn Leuh, le siège de sa Compagnie, au moment d’en faire la demande et d’en être gratifié, c’est-à-dire à la mi-juillet 1918, puisqu’il en était parti depuis un mois pour une mission à El Hammam et n’y reviendrait finalement que la veille ou le jour de l’armistice du 11 novembre 1918). 
3) - « Michaud » : ce journaliste n’a pas laissé de trace aujourd’hui repérable.
4) - « Ligue des Nations » : en fait « Société des Nations », dite à tort « Ligue » en français par analogie avec sa dénomination originelle (League of Nations) dans le dernier des 14 points présentés au Congrès américain le 8 janvier 1918 par le Président Wilson pour servir à l’instauration d’une paix mondiale. Cette « Société des Nations » (constituée le 10 janvier 1920) n’était pas conçue, au contraire de ce que semble en penser ici Paul (sans doute par déformation professionnelle, ou alors pour partager l'impatience de Marthe), comme l’organisation rapide d’un simple marché économique entre ses membres mais comme une complexe assemblée politique fondée sur les notions de « Droits de l’Homme » et de « Droit des Peuples » (questions épineuses dans les territoires déjà « occupés » avant la Grande Guerre, par exemple l’Alsace-Lorraine revendiquée par la France, ou les Terres irrédentes revendiquées par l’Italie). Par ailleurs, l’Allemagne, encore agitée de troubles révolutionnaires (jusqu’en 1923) fut temporairement empêchée d’adhérer à la Société des Nations.
5) - « Tourcoing » : effectivement, depuis la libération de Lille le 17 octobre puis, en Belgique, de Dixmude, Bruges, Zeebrugge le 20, toutes ces régions sont de nouveau sous contrôle de leurs gouvernements respectifs. 
6) - « Arbalou » : Arhbalou-Larbi (voir le courrier du 24 août 1918 et la note correspondante).
7) - « Timhavit » : Timahdite (voir le courrier du 24 août 1918 et la note correspondante).

8) - « Bikrit » : Bekrite (voir le courrier du 24 août 1918 et la note correspondante) .

mardi 16 octobre 2018

Lettre du 17.10.1918



Madame P. Gusdorf 22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 17 Octobre 1918

Ma Chérie,

Les nouvelles qui arrivent ici goutte par goutte font alternativement monter et baisser le baromètre des espoirs. Il y a 3 jours, un télégramme officiel annonçait que l’Allemagne avait accepté les 14 points de la proposition Wilson (2) et se déclarait prête à évacuer la France et la Belgique ! Joie générale, car cela semblait signifier la Paix, une paix prompte, très prompte même. Mais le lendemain désenchantement, surtout dans le camp des engagés pour la durée de la guerre : les communiquée de la guerre continuent. Le 16 on annonce l’entrée des Français à Laon (3), centre des positions avancées allemandes, sans combat et sans parler de prisonniers ni de butin. Cela pouvait signifier encore le commencement de l’évacuation pure et simple, mais le soir même le communiqué parlait de nouveaux combats et les journaux marocains arrivés maintenant jusqu’au 9 Octobre disent que la guerre continue (4). Ils sont il est vrai antérieurs à la dépêche précitée et laissent croire que l’Allemagne voulait bien prendre les conditions wilsoniennes comme base des pourparlers, sans cependant les accepter en bloc. Il y avait notamment la question de l’Alsace-Lorraine dont l’Allemagne voulait faire un Etat autonome (5) au lieu de les restituer à la France. Le bruit avait couru aussi que Guillaume II avait abdiqué en faveur de son petit-fils, mais cela n’a pas été confirmé non plus (6) de sorte que je dois supposer qu’il existe toujours des divergences entre les concessions de l’Allemagne et les prétentions des Alliés exprimées par Wilson (7). Je me dis seulement qu’une armée qui a flanché comme l’armée allemande depuis quelque temps sur tous les fronts et qui se rapproche de plus en plus des frontières allemandes est virtuellement battue. L’Allemagne essaie de marchander sur les 14+4 (8) points posés par Wilson, mais y consentira finalement par la force des choses. Et je compte toujours que la paix est plus proche qu’on ne le croit généralement. Les prochains 8 à 15 jours démontreront si je me trompe ou non ! Mais comme le temps paraît long maintenant.
Nous allons probablement quitter Assaka le 20 ou le 21, rester 5 à 6 jours à Tamayoust (9), faire ensuite le convoi de Bekrit (10) et rentrer vraisemblablement vers le 5/6 Novembre à Aïn Leuh. Si d’ici là la situation politique n’est pas changée, je compte descendre à Casablanca via Meknès pour aller en permission. Tu es sans doute encore plus que moi sur le qui-vive et à l’affût des nouvelles avec ton tempérament débordant. Je donnerais moi-même quelque chose pour être plus promptement renseigné, car les télégrammes parlant de la situation politique arrivent toujours avec un retard de 3 à 4 jours ici et on prend trop facilement ses désirs pour la réalité.
Je suis depuis hier exempt de travail, ayant mal aux reins par suite sans doute d’un refroidissement. Mais des ventouses (11) m’ont fait beaucoup de bien et je serai rétabli demain. Comment vas-tu, et les enfants ? Est-ce que Georges et Alice sont rentrés du Pont de la Maye (12)? Les denrées n’ont-elles pas un peu baissé par suite de la nouvelle perspective de paix ?
Le temps ici est encore beau mais plus frais et le vent se remet de nouveau de la partie. Comme Bekrit est situé à 2200 m (13), il y aura quelques nuits glacées en perspective.
As-tu enfin des nouvelles de Me Palvadeau ou Lanos ? Sans cela, vends comme je te l’ai dit. Mais je suis réellement étonné du silence de Nantes (14)! Quant à Leconte, je ne crois pas qu’il réussira et je suis persuadé qu’au grand maximum 1/5 de son capital a été versé. Cela a toujours été sa manie de vouloir bluffer le monde et il ne s’est jamais soucié de l’écart entre le capital annoncé et celui effectivement versé. N’as-tu plus eu des nouvelles des Malaret (15), au besoin par Baboureau ? Il faut absolument que nous rentrions en possession de la malle contenant les effets et vêtements qu’il avait chez lui !
Bons baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : Assaka n’Tebahir. 
2) - « Wilson » : effectivement, le général en chef des armées allemandes, Erich Ludendorff, désireux de profiter des dernières forces de ses armées (dont les troupes reculent alors en bon ordre et dont les sous-marins menacent toujours les Alliés), demanda au gouvernement allemand, le 29 septembre 1918, d’engager des négociations de paix sur la base des 14 points (conditions indispensables de paix) présentés au Congrès américain le 8 janvier 1918. Le 4 octobre l’empereur Guillaume II appela au poste de chancelier impérial et à la tâche de négocier la paix avec les Alliés le grand duc Max de Bade (Maximilian von Baden, 1867-1929), réputé modéré et pro-américain car il avait refusé la guerre sous-marine à outrance au début 1917. Celui-ci, formant un gouvernement de coalition démocrate et social-démocrate appuyé par la majorité du Parlement, fit sa demande d’ouverture de négociations au président Wilson le jour même. Wilson fit répondre le 8 octobre en présentant la liste des 14 points augmentée de 4 précisions puis, le 14 octobre, en insistant sur le fait qu’il ne pouvait négocier qu’avec un État démocratique.
3) - « Laon » : la libération de la ville, par retraite en bon ordre des Allemands, eut lieu le 13 octobre 1918. 
4) - « la guerre continue » : effectivement, les fronts du Cambrésis, de Champagne, de la Somme, de l’Argonne, des Flandres sont sous le feu d’offensives franco-britanniques qui font partout reculer l’armée allemande depuis le 6 octobre, avec des succès anglais et français le 8 octobre ; canadien et français le 9 ; britanniques les 10 et 11 ; français les 11 et 12 ; anglais le 12 ; français les 13 (libération de Laon), 14, 15 et 16 ; franco-britannique le 17 (libération de Lille, le jour même de ce courrier de Paul).
5) - « État autonome » : ce projet ne mobilisait que les plus francophobes des nationalistes allemands désireux d'empêcher le retour de l'Alsace-Lorraine à la France. Par contre, des modérés européens, dont des Allemands et des Français (par exemple le général d’origine lorraine Hubert Lyautey), soucieux d’éviter une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne, souhaitaient constituer entre ces deux pays, de part et d’autre du Rhin, un État-tampon à la fois alsacien et badois indépendant de ses voisins. En ce sens ils reprenaient l'idée d'origine médiévale de faire du Rhin l’épine dorsale d’un État rhénan pouvant constituer l’axe majeur d’une Europe rhénane puis d'une Europe élargie politiquement pacifiée et économiquement prospère.
6) - « confirmé non plus » : à la date de cette lettre il ne s’agit que d’hypothèses liées au fait que les Alliés considèrent l'empereur Guillaume II comme le premier obstacle à toute paix avec l’Allemagne. Comme son fils Guillaume de Hohenzollern (kronprinz) ne ferait que perpétuer le régime impérial, certains Allemands attachés à la monarchie mais soucieux de la réformer pensent que la transmission de la double couronne au petit-fils Guillaume de Prusse (qui a alors 12 ans) permettrait d’instituer une régence de type « monarchie constitutionnelle parlementaire » (selon le modèle britannique) que les Alliés reconnaîtraient démocratique. 
7) - « exprimées par Wilson » : allusion à la liste des 14 points établie au début 1918 par le président Wilson comme catalogue minimal des conditions de paix formulées par les Alliés. L’Allemagne ne demandait l'ouverture de négociations qu'au seul président Wilson qui, dans son rôle de médiateur, représentait tous les Alliés. 
8) - « 14 + 4 » : le 8 octobre 1918, Wilson présenta au gouvernement de Max de Bade la liste des 14 points de janvier 1918 augmentée de 4 supplémentaires. Ces 4 conditions nouvelles précisaient le type et la quantité de matériels militaires et civils (sous-marins, canons, camions, locomotives et wagons… ) à remettre aux Alliés ; fixaient à 72 heures le délai d’acceptation des conditions d’armistice et à un mois celui de l’évacuation complète des territoires occupés ; plaçaient sous la responsabilité de l’Allemagne la désignation d’une commission chargée de conclure les négociations ; exigeaient l’annulation immédiate des traités de paix séparés avec la Russie (traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918) et avec la Roumanie (traité de Bucarest du 7 mai 1918).
9) - « Tamayoust » : Tamayoust (voir la note à la lettre du 29 septembre 1918).
10) - « Bekrit » : Bekrite (voir la note à la lettre du 24 août 1918).
11) - « ventouses » : ce traitement traditionnel déjà pratiqué dans l’antiquité égyptienne était encore largement employé pendant la Grande Guerre, notamment contre les inflammations et les fièvres. L’invention de la pénicilline, le premier des médicaments antibiotiques, en 1928, fit largement régresser l’emploi des ventouses en Europe (les médecines traditionnelles chinoise et arabes continuent de les utiliser). 
12) - « Pont de la Maye » : quartier du sud de l’agglomération de Bordeaux, alors encore campagnard, où Marthe envoyait les enfants en vacances (voir courrier du 1er juin 1918).
13) - « 2 200 m » : 1800 m d’altitude pour le poste et, pour les sommets les plus proches, 1921 m au sud et 2186 m au nord.
14) - « Nantes » : allusion à Maître Palvadeau, avocat de Paul auprès du tribunal de Nantes.

15) - « Malaret » : ancien employé de Paul à Bordeaux, renvoyé par Leconte et depuis lors retiré à Floirac (voir courrier du 29 février 1916). Il était ami de Baboureau, autre employé de Paul.

vendredi 28 septembre 2018

Lettre du 29.09.1918

Itzer - Vue aérienne de la casbah

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 29 Septembre 18

Ma chérie,

Je viens de recevoir ensembles tes lettres des 3-6-9 courant qui en somme ne forment qu’une seule. C’est le premier courrier que nous recevons depuis le départ de la colonne : il paraît qu’il est arrivé à Itzer (2) par avion et de là c’est la cavalerie qui l’a apporté ! Enfin, la colonne est attendue à Tamayoust (3) le 2 Octobre et le même jour nous aurons les premiers camions automobiles et avec eux le courrier à Assaka. Comme nous devons rentrer vers le 25 Octobre et qu’il est à peu près certain que je ne remonterai plus avec la Compagnie (4) à El Hammam, je compte descendre à Meknès les premiers jours de Novembre (5) et m’embarquerai en conséquence à Casablanca le 10 ou le 20 Novembre à destination de Bordeaux où j’arriverai donc le 13 ou le 23 Novembre. 
Merci aussi de tes journaux que j’ai reçus jusqu’au 6 courant compris. L’Écho du Maroc (6) arrivé en même temps nous apporte quelques renseignements complémentaires à ceux transmis par les radios. Le dernier cri de guerre affiché ici aujourd’hui est la demande de paix de la Bulgarie (7) qui vient donc après la proposition de pourparlers venue officiellement d’Autriche (8) et transmise par les journaux. Serait-ce réellement le commencement de la Paix ? Il est à espérer que l’Entente profitera de l’occasion pour traiter tout au moins avec la Bulgarie pour isoler ainsi la Turquie (9). Bien sûr, si la Bulgarie n’a fait comme l’Autriche qu’une invitation à causer, il est à craindre que la fièvre de victoire répandue par les journaux écarte encore une fois une solution, tandis que les 2 pays et peut-être même l’Autriche détachés de l’Allemagne ouvriraient probablement les yeux aux braves chauvins d’Outre-Rhin. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Populaire a bien raison en disant que l’impérialisme dans tous les pays se ressemble comme des frères jumeaux. 
Pour ce qui est de Me Lanos (10), je suis d’avis que tu ailles le voir le plus vite possible pour lui dire de liquider l’affaire, tout en retenant son salaire (11) pour que tu puisses écrire à Me Palvadeau. Car il faut que nous soyons enfin en règle (12)! Je t’ai conseillé depuis longtemps de faire des provisions pour au moins 3 à 4 mois en légumes secs, car d’ici la fin de la guerre, les prix se maintiendront fermes et monteront même encore. 
La conduite de Suzanne (13) me paraît bien naturelle : l’essentiel est d’entretenir une entière confiance entre elle et nous et d’éviter que les enfants cherchent leur chemin à part comme cela a été le cas dans ma famille à moi. Quant à Georges, il serait peut-être bon qu’il aille pour un an à l’École Normale (14) avec Suzanne. Cela lui fera 7 1/2 ans d’âge en Octobre 1919 et d’ici là la situation sera certainement plus claire.
Excuse ma sobreté (15), car le temps libre nous est réellement mal mesuré. Aussitôt arrivé à Aïn Leuh (16), je te fixerai sur la date de ma perm.
Bons baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : sans doute Assaka n’Tebahir (voir lettre du 1er septembre 1918).
2) - « Itzer » : ce camp étant situé sur le revers montagnard du Moyen Atlas (voir la lettre du 1er septembre 1918), le courrier livré par avion devait être simplement largué à basse altitude, sans atterrissage de l’appareil. 
3) - « Tamayoust » : poste à une quinzaine de km à vol d’oiseau au nord de celui d’Assaka n’Tebahir.
4) - « la compagnie » : la 24e Compagnie, à laquelle appartient Paul.
5) - « de novembre » : à partir de cette date il ne s’agirait plus d’une permission exceptionnelle (« pour naissance »), mais de la permission annuelle dite « de détente » à laquelle chaque soldat a droit. Or Paul est rentré de sa précédente (et unique) permission annuelle le 28 octobre 1917, il y aura donc un an révolu au début-novembre 1918.
6) - « L’Écho du Maroc » : quotidien francophone et francophile publié à Rabat.
7) - « Bulgarie » : Ferdinand de Cobourg, roi (tsar) de Bulgarie, demanda l’armistice le 26 septembre 1918 au général français Louis Franchet d’Espèrey, commandant en chef de l’armée alliée d’Orient (dite « Armée de Salonique ») depuis juin 1918. L’opposition républicaine bulgare se souleva le lendemain pour destituer le roi et proclamer la République, ce qui incita l’état-major allemand à soutenir la répression du soulèvement en espérant ainsi contraindre le tsar à revenir sur sa demande d’armistice. Face à ce dilemme le roi Ferdinand accepta, le 28 septembre, les conditions d’armistice imposées en retour par d’Espèrey (qui n’en avait pas référé au Grand Conseil Allié) et abdiqua, le 3 octobre, au profit de son fils Boris. 
8) - « Autriche » : depuis son avènement le 21 novembre 1916, l’empereur-roi Charles 1er a vainement mené plusieurs tentatives de paix séparée avec les Alliés. Les dernières ont largement échoué en avril 1918 du fait de leur révélation au public (« affaire Czernin - Clemenceau »), ce qui a obligé l’empereur à renvoyer immédiatement son ministre des Affaires étrangères Ottokar Czernin. Il le remplace par le comte Stephan Burian von Rajecz (1851-1922), d’origine hongroise, qui relance des négociations pendant tout l’été 1918, mais elles échouent du fait de l’opposition de l’Allemagne. Les armées autro-hongroises étant partout battues dans les Balkans, et la Hongrie menaçant de se détacher de l’empire, le comte Burian appelle, le 14 septembre 1918, au nom de l’empire austro-hongrois, les Alliés à accepter l’ouverture de négociations. C’est à cet appel que Paul fait allusion. Cependant, les Alliés opposent à Burian une fin de non-recevoir, puis le 24 octobre 1918, le président américain Woodrow Wilson, rejette officiellement sa demande au motif qu'elle émane d'un État trop peu démocratique.
9) - « Turquie » : la demande d’armistice de la Bulgarie affaiblit la situation militaire et diplomatique de l’empire ottoman. D’autant que l’Allemagne, elle-même en difficulté sur ses fronts, rappelle ses troupes engagées dans l’appui à l’armée turque. Cependant le sultan Mehmed VI pense encore pouvoir négocier une paix séparée avec les Britanniques. Il engagera les négociations, en position de faiblesse, à partir du 7 octobre 1918.
10) - « Me Lanos » : avocat de Paul à Bordeaux, particulièrement chargé de gérer les biens des Gusdorf en obtenant au profit de Marthe (qui ne semble cependant pas en bons termes avec lui) des aménagements partiels du séquestre de ces biens.
11) - « son salaire » : Paul demande à Marthe que l’avocat retienne ses propres honoraires sur le solde de « l’affaire » (le remboursement par la Société Leconte - grâce à l’intervention de Maître Palvadeau à Nantes - de la part de capital que Paul y a apporté). 
12) - « en règle » : les Gusdorf n’ont vraisemblablement pas pu honorer les demandes de provisions d'honoraires de leurs avocats. Ils pourront le faire dès que « l’affaire » sera liquidée. Et par association d’idée, Paul conseille à Marthe de faire des provisions d’aliments avant que leur prix augmente encore (évidemment, si tout le monde suivait ce conseil, la pénurie, donc l'inflation, s'en trouveraient renforcée).
13) - « Suzanne » : la fille aînée des Gusdorf.
14) - « l’École Normale » : précisément une classe d’application, où les élèves instituteurs s’entraînent à leur métier. L’École normale de Bordeaux étant installée à Caudéran, cette classe d’application constituait pour les enfants Gusdorf l’école primaire publique de bon niveau la plus proche de leur domicile.
15) - « sobreté » : au lieu de « brièveté ».

16) - « Ain Leuh » : siège de la 24e Compagnie à laquelle appartient Paul, et d’où il espère partir prochainement en permission. 

vendredi 31 août 2018

Lettre du 01.09.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Assaka (1), le 1° Septembre 1918

Ma Chérie,

Tu excuseras mon silence depuis le 28 Août : Nous avons fait depuis ce jour deux sales étapes pour arriver sur les bords de la haute Moulouya au pied du Grand Atlas où le Génie construit un pont pour établir ainsi la communication avec le Sud Marocain (Territoire de Bou Denib, qui de son côté communique avec le Sud Algérien). Nous sommes dans un bivouac qui, pendant l’été, est presque toujours occupé par quelques Compagnies, mais qui n’est en somme qu’un carré bordé d’un mur en pierres, qui constitue l’abri contre les balles. La plaine de la Moulouya dans laquelle nous sommes descendus le 30, à Tamayust (2), en venant du Moyen-Atlas, s’étend sur une largeur d’au moins 50 km jusqu’au Grand Atlas. Ce dernier, bien visible, on dirait presque à la portée du fusil, se présente comme une chaîne énorme d’une hauteur de 3500 à 4000 m ; mais les pics les plus hauts, allant jusqu’à 4500 m (3), se trouvent plus au Sud. La Moulouya, pas plus large que l’Oker (4) à Brunswick, coule dans un vaste couloir bordé de rochers énormes et a beaucoup de courant. Mais le pays n’est presque pas cultivé, et, à part des roseaux et lauriers-roses à proximité de l’eau, il ne s’y trouve guère que de l’alfa, une plante qui se trouve beaucoup au Maroc et surtout dans le Sud Algérien. C’est comme du “Schilf” (5) mais beaucoup plus fin, on dirait des cheveux de femme ; cela sert à la fabrication du papier fin, mais l’alfa de l’Algérie est surtout exporté en Angleterre d’où vient ensuite le papier à cigarettes “Alfa” indiquant clairement que la plante, transportée de l’Algérie en Angleterre, a donné ce papier extra-fin. Ici les chevaux, mulets, boeufs et moutons n’ont pour ainsi dire que l’alfa comme fourrage vert, nous autres nous couchons dessus, l’alfa encore entretient le feu de la cuisine et du four où nous fabriquons nous-même notre pain. Bien sûr, il vient journellement quelques douzaines de camions automobiles ici, porter les vivres, les matériaux de construction pour le pont, etc. Ces camions traversent, à 25 km d’ici, de vastes forêts, mais ce serait trop simple de mettre sur chaque camion 2 bûches de bois !
Nous sommes venus ici pour faire la route ou pour la mettre en état, aider à la construction du pont et à l’installation d’une ligne télégraphique jusqu’à Itzer (6) qui est sur notre droite (7). Sans qu’on sache quelque chose de précis, je présume que nous resterons ici jusqu’au 15 Octobre au moins et que nous ne serons pas de retour à Aïn Leuh avant le 20/25 Octobre de sorte que je ne pourrai partir en permission qu’en Novembre. Ma lettre du 28/9 (8) contenait un modèle de lettre au Général Commandant la subdivision de Meknès (9) que tu as sans doute écrite aussitôt. Cela donnera peut-être un peu le réveil à notre Commandant (10) qui lui est resté à El Hammam. 
Penhoat vient de m’écrire disant qu’il fait des pieds et des mains pour obtenir un sursis d’appel. “Les affaires nous dépassent” dit-il, et ça rapporte bien mieux que la surveillance (11). Leur Société s’appelle “Comptoir Général Maritime” et semble donc bien marcher, sans cependant que Penhoat me donne de plus amples détails. Leconte semble en avoir vent, car P. (12) écrit qu’il a fait des réserves (13). Il m’adresse en outre 2 circulaires de Leconte, l’une annonçant la dissolution de l’ancienne maison et la deuxième la fondation de la Maison L. L. et Cie, Société en commandite par actions au capital de 500 000 Frs. (combien souscrits ?) avec Lucien Leconte comme Directeur Général de Séance, siège social 8 rue de Launay (14) à Nantes. Toutes les vieilles phrases creuses s’y trouvent et un en-tête : Consignation, Transit, Commission, Affaires Maritimes, Surveillance, Échantillonnage, Analyse dans tous les ports d’Europe ... Enfin, pourvu qu’il soit capable de me rembourser ma créance (15), c’est tout ce que je lui demande !
Comment vas-tu Chérie ? Es-tu enfin complètement rétablie ? Ou bien Melle Campana (16) vient-elle encore te voir ? Alice est-elle hors du lit, et comment va la toute petite (17)?
Les communiqués de la Guerre qui arrivent ici avec un fort retard continuent à annoncer le progrès des Alliés : tout le terrain perdu lors des 3 dernières offensives allemandes est à peu près repris (18). Dans une interview accordée au Sénateur américain Lewis, Membre de la Commission de l’Armée, Clémenceau prétend que la victoire définitive des Alliés sera décidée en 1918 même et que la guerre est terminée avant un an (19). Bien qu’il ne faille pas voir l’évangile dans les mots d’un journaliste (20), fût-il momentanément Président du Conseil et Ministre de la Guerre, il faut quand même qu’il y ait quelque espoir sérieux pour autoriser un pareil langage. Peut-être que l’arrivée en masse des Américains - on parle de 300 000 (21) par mois - a changé ou change quand même radicalement le tableau des forces en présence, bien que les Anglais semblent toujours tenir la moitié ou tout au moins un tiers (22) de leur armée en Angleterre, de crainte d’une invasion ...
Les évènements en Russie (23), politiques et militaires, sont transmis d’une façon trop imprécise pour pouvoir s’en former une idée. Dans tous les cas, la situation doit être loin d’être rose (24) pour l’Allemagne et il serait seulement à souhaiter qu’un mouvement populaire balaie le gouvernement et la caste gouvernante : ce serait le seul moyen d’arriver à une conciliation internationale à peu près satisfaisante. 
J’attends avec impatience tes bonnes nouvelles et t’embrasse, ainsi que les enfants, bien tendrement.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Assaka » : d’après ce qu’en dit Paul, il s’agit vraisemblablement - parmi beaucoup d’autres sites dénommés Assaka dans cette région - de Assaka n’Tebahir, à mi-chemin entre Tamayoust et Midelt (dans la haute plaine de la haute Moulouya), à une quinzaine de km exactement au sud de Tamayoust. La Légion construit alors, dans ce secteur du territoire tribal des Beni M’guild, un pont sur l’oued Moulouya afin de mieux relier au profit du Protectorat (et non des rebelles) les places fortes de Meknès et Boudnib, c’est-à-dire les deux Maroc que le Résident général Hubert Lyautey veut réunir sous son seul contrôle. 
2) - « Tamayust » : Tamayoust. 
3) - « 4500 m » : le point culminant du Maroc, le djebel Toubkal, atteint 4167 m et se situe à 350 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Tamayoust. Paul a vraisemblablement aperçu le djebel Ayachi, culminant à 3737 m à 60 km au sud de Tamayoust. 
4) - « l’Oker » : la comparaison entre cette rivière contournant le cœur historique de Brunswick dans deux lits canalisés, et l’oued Moulouya, est inattendue, tant le second est ici montagnard, sauvage, torrentiel, imprévisible par l’ampleur de ses crues et surtout totalement naturel puisque même les ponts y sont alors très rares. Le seul point qui pourrait justifier cette comparaison est qu’en août le débit et la largeur du fleuve Moulouya sont considérablement réduits par l’étiage et peuvent alors évoquer une modeste rivière canalisée en Europe. 
5) - « schilf » : mot allemand désignant le roseau, le papyrus. 
6) - « Itzer » : poste en montagne et en forêt, à une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’ouest d’Assaka n’Tebahir, de l’autre côté de la route (alors stratégique) de Meknès à Boudnib.
7) - « droite » : en fait l’ouest car Paul regarde vers le sud, en direction de Midelt.
8) - « lettre du 28/9 » : il s’agit sans doute d’une lettre du 28 août 1918, qui n’aurait pas été conservée. 
9) - « commandant la subdivision de Meknès » : précisément le général André Aubert. Paul a dit dans sa lettre du 4 décembre 1917 qu’il l’avait approché alors qu’il commandait le groupe mobile de Taza avec le grade de colonel.
10) - « notre commandant » : il s’agit vraisemblablement du Commandant Desjours, alors chef du bataillon mixte de la subdivision de Meknès, qui s’est illustré lors des combats de la mi-mai 1918 dans le secteur de Lias et qui a fortifié dès cette époque le poste d’El Hammam (Paul y a participé, voir ses courriers des 15 et 19 mai 1918), où il s’est provisoirement établi depuis lors (son siège permanent est à Aïn Leuh).
11) - « la surveillance » : Penhoat, qui semble avoir été démobilisé de l’armée active et versé dans la réserve territoriale (où il ne gagnera qu’une très modeste solde de soldat auxiliaire), a vraisemblablement demandé un improbable (mais raisonnable) sursis d’incorporation en arguant de son implication dans la création et le développement du « Comptoir général maritime », entreprise de courtage de combustibles, à la tête de laquelle il sera de toute évidence socialement plus utile que dans une fonction de garde territorial.
12) - « P. » : Penhoat.
13) - « des réserves » : l’une des conditions imposées par Leconte à la liquidation de la société qu’il possédait avec Penhoat et Paul était l’interdiction faite à ces deux derniers de créer des entreprises concurrentes de la sienne.
14) - « rue de Launay » : en fait boulevard de Launay.
15) - « ma créance » : solde du capital apporté par Paul à la précédente société Leconte.
16) - « Mlle Campana » : médecin ou infirmière de Marthe.
17) - « la toute petite » : Charlotte, née le 12 juillet précédent.
18) - « à peu près repris » : effectivement, les avancées allemandes obtenues grâce aux offensives du printemps et de la première moitié de l’été (offensives Michael, Georgette puis Blücker-Yorck), sont progressivement récupérées à partir du début de la contre-offensive alliée victorieuse du 18 juillet sur la Marne et surtout du 8 août en Picardie ("Jour de deuil" de l’armée allemande, qui perd en cette seule journée 27 000 tués et blessés et 16 000 prisonniers). Ce recul se confirme avec l’abandon par les Allemands de la poche de Montdidier dans la nuit du 9 au 10 août. C’est à ces retraites locales que Paul fait allusion avec un certain retard, alors que 2 jours après ce courrier commence le lent repli en bon ordre de toutes les troupes allemandes sur la Ligne Siegfried (il s’achèvera à la fin-septembre), c’est-à-dire l’évacuation de toutes les positions qu’elles avaient conquises en France depuis le début de la Grande Guerre.
19) - « avant un an » : allusion au numéro du New York Times du 21 août 1918 qui titrait « Clemenceau Predicts Victory Within a Year » (« Clemenceau prédit la Victoire avant moins d’un an ») un article largement repris par la presse française car rapportant l’interview du président du Conseil des ministres français et ministre de la Guerre par le sénateur démocrate américain James Hamilton Lewis (1863-1939). 
20) - « un journaliste » : George Clemenceau avait été l'un des principaux rédacteurs du célèbre journal républicain socialiste libéral L'Aurore (qui parut de 1897 à 1914). En 1913 il fonda le journal L'Homme libre (retitré L'Homme enchaîné après septembre 1914) dont il quitta la direction lorsqu'il fut nommé président du Conseil en novembre 1917. 
21) - « 300 000 » : ce fut effectivement le cas lors de l’apogée de mai 1918. En moyenne, entre la fin-juin 1917 et novembre 1918, le nombre d’arrivées mensuelles dépassait 100 000. Au total, les U.S.A. ont envoyé 1,8 million de soldats en France, c’est-à-dire 7 fois plus que l’armée américaine n'en comptait en 1914 et presque la moitié de son effectif total en 1918.
22) - « un tiers » : il s’agit sans doute des seuls effectifs anglais de l’armée britannique. 
23) - « en Russie » : il résulta de l’instauration du « communisme de guerre » en cours et de la guerre civile qu’elle entraînait, ainsi que des engagements de nombreux États belligérants (dont l’Allemagne, la France, les USA, le Japon, la Chine, le Canada…) dans le soutien direct aux armées « blanches » contre révolutionnaires russes, une forte diminution des informations venant de Russie, tant en quantité qu’en qualité. Par ailleurs, un « cordon sanitaire » antirévolutionnaire mis en place par les pays occidentaux pour éviter une contagion du léninisme isola de plus en plus la Russie. 

24) - « loin d’être rose » : le 8 août 1918 (échec absolu de l’offensive allemande supposée décisive en Picardie) marque le début de la perte totale de confiance du peuple allemand envers ses chefs. Une révolution politique apparaît à la très grande majorité des Allemands comme nécessaire et inéluctable (au contraire d’une révolution sociale, qu’ils souhaitent majoritairement éviter voire empêcher). 

jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.