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mardi 10 février 2015

Lettre du 11.02.1915

Paul Gusdorf, qui s'est engagé dans le 1er Étranger pour la durée de la guerre dès août 1914, après être passé par Bayonne, Lyon, et Sidi Bel Abbès, a maintenant rejoint son affectation à Taza (Maroc Oriental).
Tirailleurs du Sénégal


Madame M. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran près Bordeaux (Gironde) (France)

Taza, le 11 Février 1915 (Maroc)

Chérie, 

Je t’écris la présente lettre à 20 h au lit sous mon marabout, éclairé par une bougie. C’était jour de prêt (1) aujourd’hui, et comme nous sommes considérés au Maroc comme étant en pays ennemi, nous touchons 2 Frs par 10 jours, soit 20 cs par jour au lieu de 5 cs comme en France et en Algérie (2).
Donc, je te parlais de Taza dans ma dernière lettre et je te disais que je me suis toujours représenté Jérusalem à peu près comme ce trou (3). Les rues ont en moyenne 2 à 3 m de large et elles sont bordées de murs moitié en ruine et percés par ci par là par des trous semblables aux meurtrières par lesquelles on tire: ce sont les maisons arabes. Le bourrier (4), toute la saleté est simplement jeté dans les ruelles, dont le milieu est occupé par une rigole assez profonde et qui contient presque toujours de la boue ou de l’eau. Il n’existe pas d’éclairage. Les marocains (5) qui sortent le soir portent une lanterne contenant une bougie; sans cela, on risque de tomber à chaque pas dans la rigole; il y a aussi des soldats qui portent des lanternes en se promenant. Deux de ces misérables rues sont commerçantes, elles ont des boutiques. Ce sont tout simplement des ouvertures pratiquées dans le mur: 1 à 1 1/2 m de large sur 2 m de profondeur; un ou deux marocains sont accroupis là-dedans avec un tas de marchandises: tabac, allumettes, sucre, riz, mercerie, etc etc, le tout à des prix exorbitants. 2 feuilles de papier et 2 enveloppes coûtent 10 cs; 1 petit flacon d’encre 20 cs; 1 tablette de chocolat 1,20 Frs; 1 petit pain 20 cs, etc. Seul le tabac est bon marché (6)! Il y a quelques cafés maures où l’on a le café arabe à 10 cs la tasse; les murs sont en pierre brute et il n’y a que quelques tables et bancs comme tout mobilier. 
La troupe est très nombreuses ici: 2 bataillons (6 compagnies) du 1er Étranger; 1 compagnie du 2°; des tirailleurs d’Algérie, de Tunisie et du Sénégal; des territoriaux, chasseurs d’Afrique, spahis, goumiers, de l’artillerie et des mitrailleuses, en tout plusieurs milliers d’hommes. Notre tâche principale est d’accompagner les convois de et à M’Coun (7), Oued Aghbal, Boula Geraf (8) etc, d’empêcher les tribus non soumises de descendre leurs troupeaux dans la plaine (9) et de piller sur la sécurité du pays. Tous les soldats sont campés sous des marabouts, y compris les officiers. Mais nous avons commencé à construire non seulement des routes, mais aussi des maisons pour les casernements, hôpitaux, cuisines, logement des officiers, etc etc. La nourriture est assez bonne et suffisante. Comme l’eau n’est pas fameuse, on nous donne à chaque repas 1/4 de café et en outre à midi 1/4 de thé. Le vin n’est que pour le dimanche; impossible de trouver une goutte d’alcool en ville (10)
En ce moment il pleut assez fréquemment, mais ce qui est surtout désagréable c’est le sirocco, un vent glacial en hiver parce qu’il vient des montagnes couvertes de neige, tandis qu’en été il amène des tourbillons de poussière. Je vais journellement à l’exercice ou au tir, et je fais pas mal de progrès; j’aurai toutefois encore pour ça deux mois avant d’être un guerrier accompli. Ne te fais surtout pas de mauvais sang pour moi: je ne risque rien ici et j’espère seulement que la guerre ne durera plus trop longtemps. L’Écho d’Oran (11), qui donne les communiqués de la veille, paraît ici avec trois ou quatre jours de retard, car il ne peut arriver qu’avec les convois. J’attends donc volontiers le Journal que tu m’enverras. À part cela je ne manque de rien.
Leconte ne m’a plus écrit depuis mon départ de Bel Abbès; je connais les résultats jusqu’à fin Novembre et je crois que jusqu’aujourd’hui nous avons perdu environ 7000,- Frs depuis le début de la guerre de sorte qu’il nous reste encore 23000 Frs de bénéfice sur le dernier exercice. As-tu eu des nouvelles de notre avoué Mr. Bonamy? J’espère que l’affaire sera réglée au courant de ce mois de sorte qu’en Mars tu pourras recevoir de l’argent de Nantes (12). Comme tu as les titres en main tu es toujours à l’abri des besoins. Est-ce que Mr. W. t’a donné maintenant le bordereau des valeurs?
Et à propos, qu’est-ce que j’ai pensé le 30 à 9 h et à 21 h (13)? Georges ouvrirait bien grand les yeux s’il voyait ma «chambre» actuelle. Il s’y trouve deux caméléons que les camarades ont porté parce qu’ils attrapent les mouches en été. Ce sont des petites bêtes qui changent de couleur suivant leur entourage: vert, gris, brun etc. Dans le camp des tirailleurs à côté il y a un joli petit chacal, bêtes qui ne sont pas rares dans le pays. Il est solidement attaché et ressemble à un croisement de chien de berger avec un renard.
Il existe ici un poste de télégraphie sans fil, qui, par le grand poste de Tavrid (14), communique avec Paris. Les communiqués officiels sont transmis tous les jours, mais on ne nous les fait malheureusement pas connaître (15).
J’espère que tu as reçu entretemps mon colis et que j’aurai bientôt de tes nouvelles.
Meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier):
1) - "jour de prêt" : la solde et les éventuelles indemnités, diminuées du montant de certains achats (notamment les timbres postaux) sont payées aux hommes de troupe (hors sous-officiers et officiers à solde mensuelle) au terme échu de chaque décade, en conformité d'un relevé individuel établi sous la responsabilité du Capitaine de Compagnie. Cette période, cette somme et ce relevé étaient dits "de prêt" puisqu'il s'agit pour l'Armée de rétribuer le soldat pour un service effectivement déjà rendu. 
2) - "comme en France et en Algérie" : hors des zones de combat en métropole et dans toute l'Algérie.
3) - "Jérusalem à peu près comme ce trou" : Paul, en parlant "comme d'un trou" de la ville sainte des trois religions monothéistes issues de la Bible (judaïsme, christianisme, islam), professe un athéisme et un antisionisme évidents.
4) - "bourrier" : ce vieux mot désignant les déchets n'est plus guère employé à cette époque que par les Alsaciens et par les ruraux des campagnes les plus traditionnelles, qui maintiennent encore en usage un français antérieur à 1870. 
5) - "marocains" : comme à son habitude Paul omet les majuscules aux noms des peuples non constitués en États-nations.
6) - "est bon marché" : il est étonnant que Paul n'explique pas le haut niveau des prix des produits d'importation par leur origine étrangère. Veut-il par là faire sentir l'absence pratiquement totale du Maroc sur le marché international malgré son rattachement à celui de la France du fait du protectorat ?  
7) - "M'Coun" : Msoun.
8) - "Boula Geraf" : officiellement Bou Ladjeraf, petite oasis sans village permanent, proche et à l'est de Taza. La Légion y avait établi un campement provisoire pour protéger le chantier du tronçon en construction de la ligne ferroviaire Oujda-Taza. Ce poste sera fortifié après l'attaque des rebelles de la mi-août 1915. 
9) - "descendre leurs troupeaux" : Paul ne qualifie pas la guerre coloniale à laquelle il participe par exemple en affamant les populations civiles nationalistes que l'Armée prive de pâturages de plaine en hiver, ce qui les pousse évidemment à tenter de piller les réserves alimentaires des tribus ayant fait allégeance à la France et au sultan du Maroc placé sous son protectorat. Cependant, en présentant cette méthode comme la seconde "tâche principale", Paul attire sur elle le regard de Marthe (et non de ses censeurs militaires) et oblige sa lectrice à juger d'elle-même. 
10) - "alcool en ville" : Taza compte des colons et soldats européens non musulmans, des juifs autochtones, des Berbères musulmans peu pratiquants qui, les uns et les autres, ne respectent pas l'interdit religieux musulman de l'alcool. C'est donc que les autorités françaises de la ville ont imposé cet interdit à titre militaire et civil notamment pour éviter d'une part que des agents de la rebellion et de ses appuis (turcs, espagnols, allemands) se servent du commerce de l'alcool pour affaiblir la vigilance des Français et discréditer les tribus musulmanes soumises, et d'autre part que se développe localement une production et un commerce d'alcool échappant au contrôle et au monopole de la métropole. 
11) - "l'Écho d'Oran" : grand quotidien algérien favorable au colonialisme français, publié à Oran depuis le 12 octobre 1844. 
12) - "Nantes" : le siège de la Compagnie Leconte dont Paul est l'un des associés.
13) - "le 30 à 9 h et à 21 h ?" : Marthe est née le 30 janvier 1880. L'acte officiel de sa naissance précise peut-être "à 9 heures" sans que l'on sache s'il s'agit du matin ou du soir...  
14) - "Tavrid" : La T.S.F. (télégraphie sans fil) a commencé à être utilisée au Maroc en 1908 par le Capitaine Gustave-Auguste Ferrié (créateur de l'émetteur-récepteur radio de la Tour Eiffel). Le "grand poste" évoqué ici n'est plus connu sous ce nom de Tavrid ou de Taurid. Il s'agit vraisemblablement de celui d'Oran (Algérie), situé sur le site littoral élevé de "Aïn El Turk", utilisé comme poste d'information météorologique maritime jusqu'en 1913 puis comme station de radiotélégraphie en relation avec la Tour Eiffel à partir de 1914.
15) - "pas connaître" : il semble néanmoins que Paul ait pu y avoir facilement accès, ce qui suppose une certaine proximité avec le secrétariat de sa Compagnie.

samedi 27 décembre 2014

Lettre du 28 décembre 1914

Il arrivait à Marthe de faire ses comptes au dos des enveloppes des lettres de Paul...
Madame Paul Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Lyon, le 28 Décembre 1914

Chérie, 

Voici déjà un mois que nous avons quitté Bayonne - malgré tout le temps court assez vite, du moins quand on regarde en arrière. Des esprits fins et initiés veulent savoir que cela durera jusqu’aux environs de Pâques: Avril Mai, de sorte que nous aurions encore 4 ou 5 mois à supporter !
J’espère que tu auras recouvert ton sang-froid, et que tu ne t’inquiètes plus trop de cette histoire de séquestre. Du moment que tu peux rester dans ta maison, que tu ne manques pas de moyens d’existence, cela va bien. Le reste viendra sûrement !
Mr. Robin m’écrit qu’il est bien d’accord pour que nous payions par acompte et comme nous pourrons. Il prétend que lorsqu’il est venu au bureau l’employé - probablement Baboureau - lui aurait répondu que je ne faisais plus partie de la maison L. L. et Cie (1). À vrai dire, je ne crois pas cela, mais tu pourras tout de même interroger Baboureau à ce sujet dès que tu le verras, et aussi Mr. Siret (2). Quant à Mr. Robin, tu lui paieras la moitié lorsque le séquestre sera levé ou du moins lorsque tu auras l’assurance d’avoir régulièrement ta mensualité de 400/500 frs. Leconte m’écrit qu’il insiste auprès de Me Bonamy (3), mon avoué à Nantes, pour que l’affaire sera promptement réglée! Note du reste que ces séquestres ont été institués pour sauvegarder les biens des étrangers. Comme nous sommes tous les deux ici, il n’y a pas lieu de gardien et c’est là dessus que j’ai attiré l’attention de Me Bonamy.
Penhoat m’écrit qu’il vient de recevoir un télégramme lui annonçant la mort de sa plus jeune qu’il n’a même pas connue. Il va tâcher d’avoir un congé pour Paris pour consoler sa femme qui semble être vivement affectée. 
J’ai été hier avec mon camarade Valentin au Grand Théâtre (4), où il y a un très joli cinéma avec orchestre d’une trentaine de musiciens. Nous avons entendu entre autres l’ouverture du Freischütz (5). Le temps qui était sec et froid hier s’est mis à la pluie aujourd’hui. Au surplus il paraît maintenant officiel que la Légion doit quitter Lyon au courant du mois de Janvier pour aller dans le camp de la Valbonne (6), à une trentaine de kilomètres d’ici. On sera tout isolé là-bas et je préfère réellement aller au pays du soleil à Bel-Abbès que dans ce camp!
Tu as donc eu les familles Plantain et Devilliers vendredi au déjeuner? Ici on était pitoyable pour les permissions: pas une n’a été accordée! 
As-tu maintenant sevré Alice? Et se porte-t-elle bien à présent? Georges doit certainement faire des progrès énormes, il parlera sans doute comme un livre lorsque je rentrerai sous un fardeau de lauriers!
Baboureau m’écrit à l’instant qu’il ne partira que fin janvier, ce qui prouve qu’on n’a pas trop besoin de soldats en ce moment! Je suis vraiment content que les sombres prévisions de Leconte en ce qui concerne la caisse de Bordeaux ne se soient pas réalisées, car j’estime Baboureau beaucoup (7)!
Je crois que je fais bien en terminant cette lettre en y joignant mes voeux de Nouvel An. Tout le monde cette année doit souhaiter la même chose: La Paix - et promptement. Souhaitons donc et espérons que nous nous trouverons bientôt tous réunis à la Rue du Chalet. Le reste se trouvera ensuite tout seul.
Une bonne bise pour les enfants et pour toi un long baiser.

Paul



Bon souvenir à Hélène.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Maison L.L. et Cie" : Société Leconte et Compagnie.
2 ) - Baboureau et Siret étaient tous deux employés du bureau de Bordeaux de la maison L. Leconte et Cie, dont Paul était un des associés avec son ami Penhoat. Siret était un parent d'Hélène, l'employée de Marthe.
3) - "Maître Bonamy" : avoué nantais mandaté par Paul pour requérir la levée du séquestre de ses parts dans la société Leconte.
4) - Grand Téâtre: il s'agit de l'Opéra Grand Théâtre
5) - "du Freischütz": très célèbre ouverture de l'opéra romantique de Carl Maria von Weber, créé en 1821 à Berlin. L'orchestre n'avait peut-être pas eu le temps depuis le début de la guerre de remplacer dans son répertoire toutes les pièces d'origine allemande, évidemment censurées des programmes français. Paul, lui-même, joue le jeu : il n'écrit pas le nom de l'auteur, s'évitant ainsi d'être jugé "pro-allemand".
6) - Situé dans l'Ain à 30 km au nord-est de Lyon, créé en 1872, le camp hébergea divers bataillons, notamment pendant les deux guerre mondiales des détachements de la Légion. Mais la Légion devait garder son dépôt constitué en août 1914 rue de la Vierge dans le 7ème arrondissement (devenue en 1945 rue Gilbert Dru).
7) - Le chiffre d'affaire du bureau de Bordeaux de la société Leconte et Cie n'avait donc pas été trop mauvais pour l'année 1914, en dépit des prévisions pessimistes de Lucien Leconte.